SUR L'INTERDICTION DE NAVIGUER AU-DELÀ DU BEAU-PROMONTOIRE

SUR L'INTERDICTION DE NAVIGUER AU-DELÀ DU BEAU-PROMONTOIRE

Antiquités africaines

t. 14, 1979, p. 37-42

SUR L'INTERDICTION DE NAVIGUER AU-DELÀ DU BEAU-PROMONTOIRE DANS LE PREMIER TRAITÉ ENTRE ROME ET CARTHAGE

(Pol., Ill, 22-23)"

Par Jacques HEURGON

Dans son très riche commentaire aux chapitres africains de Pline l'Ancien, V, 1-46, (à paraître dans

la Collection Guillaume Budé), M.J. Desanges (PL, V, 23) s'arrête un instant aux deux caps dans lesquels

se creuse le golfe de Carthage, le promunturium Apollinis, que les modernes ont appelé le cap Farina, au

nord-ouest, et le promunturium Mercurii : « Ce dernier promontoire, écrit-il, est évidemment ΓΈρμαία άκρα

des auteurs grecs, le Ras-Addar des Arabes, notre Cap Bon, qui ferme la vaste baie de Tunis au nord-est.

C'est aussi, à n'en pas douter, le Καλόν άκρωτήριον de Polybe, l'adjectif grec signifiant ici « favorable »

plutôt que « beau ». »

On sait que cette mention d'un Καλόν άκρωτήριον intervient dans le chapitre où l'historien grec cite

— et commente — le premier traité entre Rome et Carthage, dont j'ai admis, avec beaucoup d'historiens

contemporains, la date haute : fin du VIe siècle l.

Rappelons l'essentiel du texte de Polybe (III, 22) 2 : « Nous donnons ci-dessous une traduction aussi

exacte que possible. Car la différence est telle entre le langage actuel des Romains et la langue ancienne

que même les gens les plus compétents doivent se livrer à un difficile travail d'interprétation pour en com

prendre certaines parties. Voici donc à peu près ce traité : ...Les Romains et leurs alliés s'abstiendront de

naviguer au-delà du Beau-Promontoire, à moins que la tempête ou une force ennemie ne les y contraignent.

Si un navire se trouve entraîné malgré lui au delà de ce cap, il sera interdit à l'équipage de rien acheter

et de rien prendre, sinon ce qui sera nécessaire pour radouber son navire ou faire des sacrifices. Ceux qui viendront pour faire du commerce ne pourront conclure aucune transaction sans la présence d'un héraut

ou d'un greffier. Quant au règlement des achats effectués en présence de ces fonctionnaires, l'Etat se portera

garant envers le vendeur, que cela ait lieu en Afrique ou en Sardaigne. »

Polybe (III, 23) propose ensuite une explication de la clause restrictive du traité, qui interdit aux Ro

mains de naviguer au-delà du Beau-Promontoire : il entend par là la Byzacène et les Emporta le long de la

Petite Syrte, dont Carthage ne veut pas que les Romains connaissent la richesse.

Or le grand historien de Carthage O. Meltzer 1 a émis, il y a un siècle, en 1879, une thèse à laquelle

se sont ralliés depuis presque tous les historiens, G. De Sanctis2, S. Gsell3, et plus récemment E. Colozier,

G.-Ch. Picard 4, etc. : Polybe se serait trompé d'orientation : c'est la côte occidentale de l'Afrique, vers

la Maurétanie, et non la Byzacène, que le traité voulait interdire aux navires romains.

Seul ou presque — à ma connaissance — , M. Desanges au début d'un bref article des Cahiers de

Tunisie en 1963, Etendue et importance du Byzacium avant la création, sous Dioclétien, de la province de

Byzacène, avait eu le courage et le mérite de défendre l'interprétation de Polybe 5. Mais le vent est peut-être

en train de tourner. Une de nos jeunes collègues de l'Université de Barcelone, Mlle Marie José Pena,

dans un Symposium sur « les Origines du monde ibérique », tenu du 2 au 7 mai 1977, a soutenu une thèse

très voisine 6. Il faut attendre la publication des Actes de ce Symposium pour apprécier la valeur de son argu

mentation. Toutefois Mlle Pena, comme M. Desanges, on l'a vu plus haut, maintient l'identification du

Καλόν άκρωτήριον avec le Cap Bon 7. S'il s'agissait du Cap Farina, le traité aurait interdit aux Romains

d'entrer dans le golfe de Carthage, et de commercer avec la cité punique. Or c'est sur ce point que nous ne

pouvons être d'accord avec eux.

Un premier argument, que le Καλόν άκρωτήρί,ον de Polybe ne peut pas être le Cap Bon, c'est que,

comme l'a noté dans son commentaire F.W. Walbank, «Polybius already had a name for Cap Bon» 8.

Dans I, 29, 2 et 36, 10, il l'appelait ΓΈρμαία άκρα, « promontoire qui s'étend devant tout le golfe de

Carthage et qui avance vers le large en direction de la Sicile » (aduersum Siciliae, répétera Pline, V, 23).

Cette dénomination est attestée depuis le Périple de Scylax qui, longeant la côte d'est en ouest, place « le

Cap et la Ville d'Hermée » à un jour et demi de navigation, tout de suite après Neapolis (Nabeul) 1 ; elle

se retrouve identiquement chez Strabon 2 et chez Ptolémée 3. Et c'est naturellement le même cap que Pline

appelle sans hésitation promunturium Mercurii, tourné, comme chez Polybe, aduersum Siciliae 4.

Si le Cap Bon est constamment dénommé Cap d'Hermès et de Mercure par les historiens et les géo

graphes grecs et romains, on a de fortes raisons de croire, et en fait personne ne doute que le cap Farina,

que Pline appelle promunturium Apollinis portait aussi ou plus anciennement le nom de promunturium

Pulchri : c'est ainsi que le désigne Tite-Live dans le récit du débarquement de Scipion en 204, récit dans

lequel le promunturium Pulchri est expressément distingué du promunturium Mercurii. L'équivalence

promunturium Apollinis = promunturium Pulchri est confirmée par le fait bien attesté que pulcher était

une épithète consacrée d'Apollon, dont J. Gagé a recueilli les remplois rituels et anciens 5. Lorsque dans la

satire I de Lucilius 6, qui parodiait peut-être le Concilium deorum d'Ennius, Servius nous apprend qu! 'Apollo

pulcher dici non uult — parce que cette appellation lui donne « mauvais genre » — et revendique l'honneur

d'être vénéré comme les autres dieux, Jupiter, Neptune, Liber, Saturne, etc. sous \q nom àtpater, ce n'est

pas là une fantaisie de poètes irresponsables : la valeur religieuse de pulcher, qui en latin est étroitement lié

à la langue augurale 7, ressort à l'évidence, non seulement de l'usage qu'en font sans badinage d'autres

poètes 8, mais, de façon éclatante, par une invocation des Jeux séculaires de 204 : Iuppiter optime maxime,

Iuno regina, bone pulcher Apollo, où les trois dieux cités sont pourvus de leur appellation rituelle 9.

Je n'affirmerai pas que dans le texte du traité de Polybe, malgré les difficultés du latin archaïque,

le grec έπέκεινα του Καλοΰ ακρωτηρίου equivalile à ultra Pulchri promunturium avec deux génitifs, καλού

dépendant de ακρωτηρίου. C'est un fait que dans son commentaire Polybe a pris καλόν pour un adjectif

qualifiant άκρωτηριον10. Mais il est non moins certain que l'idée de « beauté» — promontoire du Beau

dieu ou Beau-promontoire — domine la dénomination romaine du Cap Farina 11, et qu'il est bien peu

admissible que le golfe de Carthage ait été fermé, à l'est et à l'ouest, par deux promontoires homonymes,

d'autant plus que nous savons que le Cap Bon s'appelait de son vrai nom promunturium Mercurii, Cap

Hermée.

On se prend à rêver que cette conclusion puisse trouver quelque appui dans l'analyse de la toponymie

de nos deux caps, en deçà des dénominations grecques et romaines dans la toponymie phénicienne, et

au delà dans la toponymie moderne, islamique, byzantine et italienne. M. Desanges a pu signaler dans sa

thèse 12 des survivances toponymiques révélatrices : au Maroc, le Sububus ou Sububa de Pline (V, 5 et 9)

se sont à peu près maintenus dans l'oued « Sebou», et en Maurétanie le χυλιμάθ de Ptolémée (IV, 2, 2)

dans le « Chélif ». Et il en a suggéré beaucoup d'autres, par exemple sur les rapports entre la Mulucha et

la Malua auxquels nous ne pouvons nous arrêter ici. Nous sommes heureux aussi de voir M. A. Beschaouch

interroger dans cet esprit des découvertes épigraphiques récentes pour y éclaircir l'évolution confuse mais

riche d'enseignements des noms de lieux ^ En ce qui concerne le Cap Farina et le Cap Bon on souhaiter

aiqtue des spécialistes qualifiés cherchassent ici un souvenir d'Apollon et là un reflet de Mercure2.

 

Les géographes arabes, El-Bekrî et Idrîsî décrivent en détail le golfe de Carthage : or il semble que la toponymie  islamique ait — presque — entièrement renouvelé le fonds des dénominations antiques.

 

Chez Idrîsî 3 le promontoire (Râso Ί-Djabal, dans la transcription de Dozy, soit « Cap de la Montagne ») que nous appelions Cap Farina et les Arabes Ras Sidi Ali el Mekki, « porte le nom d'al-Canisa et c'est là que commence le golfe au fond duquel se trouvent le lac et la ville de Tunis ». Tous les islamisants sont d'accord pour donner à Canisa le sens d'« église », et pour penser qu'il désigne souvent des vestiges antiques, païens ou chrétiens 4. Il est donc possible que notre promunturium Apollinis ou, comme l'a bien dit Dozy dans sa note: «Jadis promunturium Pulchrum» 5 ait vu s'élever un temple d'Apollon: hélas !

V Atlas archéologique de la Tunisie n'indique, à l'extrémité de ce cap qu'il appelle Ras el Terfa, aucun point rouge.

Passant à l'extrémité nord-est du golfe de Carthage, nous voici au Cap Bon. Là encore, il n'y a rien dans la toponymie qui annonce ou rappelle l'idée du « Beau-promontoire ». « Favorable » ? J'ai indiqué plus haut pourquoi cette série de falaises rocheuses, qui signifiait plutôt au navigateur la menace que l'accueil, n'a pu être appelée « Cap Bon» que par antiphrase. En fait il est généralement admis aujourd'hui que le nom de Cap Bon est d'origine génoise ou pisane {Capo Bono) ; la plus ancienne trace connue en apparaît dans le Compasso di Navigare, vers 1250-1269 ou 1265 6.

Chez les géographes arabes, le promontoire (Râs-al-Jabal) du CapBon s'appelle Râs-al-Baqla (al-Baqla désignant toutes sortes de légumes) 7, et il se peut que ce nom reflète la fertilité de la presqu'île dont Idrîsî 8 donne une description enchanteresse (« terre de bénédiction »), Jazirat-Cherik selon El-Bekrî, Jazirat-Bachou d'après Idrîsî. Mais le Cap Bon portait surtout le nom de Ras Adar (ou Addar).

M. Philippe Marcáis rapprocherait volontiers ce nom de celui qu'a étudié aussi récemment M. M. Sznycer à propos du nom antique de Melilla au Maroc, Rhysaddir, RS'DR sur les monnaies puniques (PI. V, 18 ;

Strab. 17, 3, 6 : άκρα μεγάλη) 9. Räs-Adar signifierait donc « Cap puissant», « Grand cap». Notons que M. Desanges signale un autre Rhysaddir sur la façade atlantique du Maroc (PI. V, 9). Nous avons donc affaire ici à une survivance du nom phénicien du Cap Bon. Mais elle ne nous renseigne pas sur son nom (page 39-40).

gréco-latin. On voudrait en savoir davantage aussi sur la « ville » qui, d'après le Périple de Scylax, portait aussi le nom d'Hermès. On la cherche d'habitude sur le versant occidental du Cap Bon, et Y Atlas archéologique de la Tunisie 1 place, on ne sait pourquoi, un Hermaeum à El Haouria, avec un petit port aux Latomies où débarqua Agathocle. Le Périple de Scylax et Idrîsî (« le promontoire de la montagne d'Adâroun (Adâr) s'étend du côté de l'orient d'Aclibia (Clypea)») nous inviteraient plutôt à nous tourner vers le côte orientale, — c'est-à-dire vers la zone interdite, selon Polybe, à la navigation romaine. Car, si la parenthèse toponymique que je viens d'esquisser n'apporte aucune confirmation ni aucun démenti ni aucune précision à ce que j'ai cru démontrer plus haut, que le Καλόν άκρωτήριον n'est pas le Cap Bon, et constitue plutôt  un appel à la recherche des spécialistes, je demeure convaincu, d'après les arguments que j'avais développés  précédemment qu'il est impossible, que deux caps quasi homonymes aient limité à l'ouest et à l'est le golfe de Carthage, et que le promontoire du Beau Dieu ait eu en face de lui le Beau-Promontoire.

A moins que Polybe ne se soit, dans la désignation de son cap, trompé. Mais si maintenant nous  revenons à Polybe, nous verrons qu'il ne s'est pas trompé.

Si nous relisons attentivement le commentaire que Polybe, dans son chapitre III, 23, a cru devoir faire du texte archaïque, assez obscur en effet, qu'avaient déchiffré ses informateurs, on constate qu'il avait prévu l'objection que lui ont faite les modernes, et qui les a poussés à exclure l'identification du Καλόν άκρωτήριον avec le Cap Farina : car, celui-ci étant situé à l'ouest de Carthage, Carthage semblait elle-même incluse dans la zone interdite aux Romains, ce qui était absurde dans un traité d'alliance entre Rome et Carthage. Aussi Polybe, dans sa paraphrase explicative, a-t-il procédé à deux additions 2 qu'il a jugées indispensables : μακραΐς ναυσί au § 2 ; εις Καρχηδόνα .... κατ' έμπορίαν au § 4. Il est interdit aux Romains de naviguer au-delà du Καλόν άκροτήριον, c'est-à-dire du Cap Farina μακραΐς ναυσί, avec des navires de guerre. Et en effet Carthage ne pouvait tolérer l'entrée dans ses eaux de forces navales armées, pas plus que des reconnaissances militaires en Byzacène et dans la Petite Syrte. Mais que l'on n'aille pas en induire que l'accès pacifique de Carthage ne leur fût pas permis. Et c'est pourquoi il envisage une seconde zone commerciale qui échappe à ces interdits : κατ' έμπορίαν, et, dans cette zone, il mentionne en premier lieu Carthage, bien qu'elle ne fût pas nommée dans le texte original du traité, tel qu'il avait été reconstitué par

les experts : Εις δε Καρχηδόνα καί πάσαν την επί τάδε του Καλοΰ ακρωτηρίου της Λιβύης και Σαρδόνα

και Σικελίαν, ής έπάρχουσι Καρχηδόνιοι, κατ' έμπορίαν πλεΐν 'Ρωμαίοις εξεστι. « Quant à Carthage 3

et à toute la côte d'Afrique située en deçà du Beau-Promontoire et à la Sardaigne et à la Sicile dans la partie soumise à l'autorité de Carthage, il est permis aux Romains d'y naviguer pour le commerce. »

L'interprétation de Polybe est donc parfaitement cohérente. Il a pleinement conscience de l'erreur que l'on pourrait commettre en lisant sans réfléchir un document peut-être mutilé ou insuffisamment explicite. Et il développe son interprétation en mettant les points sur les /.

Et naturellement certains pourront continuer à préférer l'hypothèse d'O. Meltzer, rejeter comme une combinaison artificielle le sens qu'un historien averti comme Polybe proposait du traité, et croire que « les Carthaginois, comme dit Walbank, visaient à protéger leurs établissements fragiles et clairsemés le long de la côte nord de l'Afrique. » En faveur de la version polybienne, je me bornerai à rappeler ce qui s'était passé quelque temps auparavant dans Γέπαρχία punique de Byzacène et des Syrtes. C'est un fait qui jette un jour

1 Feuille du Cap Bon.

2 Additions qui n'ont pas échappé à l'attention de F.W. Walbank, p. 345 (cf Foucault (J. de), p. 58, n. 2). La ment

ion de Carthage, selon Walbank, a pu être empruntée au second traité (mais pas celle des vaisseaux de guerre). En fait Polybe

cherchait à comprendre, d'après des nécessités permanentes, un texte incomplet. Mlle Pena distingue très bien, dans la carte qui accompagne sa communication, une zone interdite et une zone de commerce contrôlé.(page 41)

assez clair sur les préoccupations de Carthage à la fin du VIe siècle : l'entreprise éphémère du prince lacédémonien Dorieus * pour fonder sur le fleuve Cinyps entre les deux Syrtes, à l'emplacement ou au voisinage de Lepcis Magna, une colonie « d'où il fut chassé la troisième année par les Libyens Maques et les Carthaginois ». V. Merante, qui a étudié en dernier lieu l'équipée de Dorieus, la place en 526-524. Elle illustre en tout cas le contexte historique dans lequel, à la fin du VIe siècle, au moment où dut être conclu le premier traité, s'insérait la politique carthaginoise. Ce qu'elle se réservait comme une province intangible et qu'elle voulait soustraire à toute menace étrangère, c'était bien, à l'est du Καλόν άκρωτήριον (le Cap Farina), la Byzacène et les Emporia dont Hérodote, Polybe, Varron plus tard célébreraient la richesse 2.

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