scipion à metline

Scipion l'Africain, après avoir débarqué son armée près du Raz Zebib

116 LA TUNISIE PITTORESQUE retranché avec un vaste port naturel. Les hauteurs qui la dominent offraient un emplacement des plus favorables pour l'établissement de ce camp. C'est là que Scipion l'Africain, après avoir débarqué son armée près du Raz Zebib, l'ancien pidchrum promontovium, vint abri- ter sa flotte. Un lac séparait alors Castra-Cornelia d'Utique et obligeait les piétons à faire un détour de 6 milles romains (8640™) pour aller de l'une de ces localités à l'autre. 
HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 

(TUNISIE) 

Comprenant les anciens cantons de la Tusca, des Grandes Plaines et de 
la Campagne de Boll, c'est-à-dire de BuUa Regia. 



En 1885, nous avons publié dans la Revue de V Afrique fran- 
çaise une description des ruines de Bulla Regia, complétée depuis 
en partie par M. le D'' Carton (1). Enfin, en 1888, le Bulletin de 
Géographie du Comité des travaux historiques a bien voulu pu- 
blier notre géographie descriptive du pays des Khoumir. 

L'histoire des peuples qui ont successivement occupé cette 
contrée sera la suite naturelle des deux premiers travaux et com- 
plétera aussi l'étude de la région septentrionale de la Régence de 
Tunis, qui passe à bon droit pour la plus pittoresque, une des plus 
riches et qui est aussi la moins connue de ce beau pays. 

Rappelons d'abord brièvement ce qu'est Bulla Regia. Bulla, 
aujourd'hui appelé Rebia (printemps) ou Hammam-Darradji, est 
située au sud de la Khoumirie, sur le territoire de la tribu des 
Djendouba, et sur le versant méridional du Djebel Rebia, qui 
boi'de au nord une partie de la plaine de la Medjerda, appelée 
(( Dâkkela » ce qui veut dire ouverture en arabe ; ce sont les 
grandes plaines des peuples anciens. 

Au nord-ouest de Bulla Regia existe une région montagneuse 
que nous appelons la Petite Khoumirie. 



(1) Bulletins archéologiques du comité de» travaux historiques et scientifiques, n' 2, de 1890, 
page 149 et n* 2 de 1891, page 207. 



2 HIStOiRE Dtl PAYS DES KHOÙMlR 

• 

Ces deux régions, séparées par l'Oued R'ezala (rivière de la 
gazelle), sont assez élevées et couvertes de chênes-verts, de zéens 
et de lièges ; ces derniers commencent à être exploités. 

Lesforêts(l) nous présentent des arbres plusieurs fois séculai- 
res, qui atteignent jusqu'à 27 mètres de hauteur; leur bois est 
d'une dureté remarquable et sert avec avantage à la confection 
des traverses de chemin de fer (2). 



(I) Juvénal nous parle de ces immenses forôls (42 à 123 de notre iirëu 
(2; L'administiation des forôts est divisée en trois circonscriptions, celles d'Aïn-DrahaiHj 
du Tabarca et d'El Kef (du Kef;. 



PREMIÈRE PARTIE 



§ I 



Moyens de communication. (Routes actuelles). 



Les ruines de Bulla Regia sont à 6 kilomètres et demi au N.-O. 
de la petite station de Souk-el-Arba (1), par conséquent assez 
près de la ligne ferrée de Bône-Guelma ; à 3 kilomètres environ à 
l'ouest de cette ancienne cité, passe la grande et belle route qui 
traverse la Khoumirie. Cette route, ouverte par le Génie en 1882, 
est partout carrossable. Elle franchit l'Oued R'ezala sur un pont 
métallique à Fernana (Sidi-Douidoui), serpente en s'ôlevant dans 
un pays excessivement accidenté, passe au Khanguet el Meridj 
et monte jusqu'à Ain Draham (2), en laissant sur sa gauche, un 
peu au sud-ouest du Djebel Bir, les hauteurs du marabout de 
Sidi Abdallah ben Djemel ; ce marabout est le plus fréquenté des 
Khoumir. 

La route passe ensuite au petit hameau de Babouche, où se 
trouve la douane tunisienne, entre en Algérie un peu plus loin 
que le col de Fedj-Kahla, dessert le gîte d'étape algérien d'El 
Aïoun et rejoint la route du littoral aux mines d'Oum Theboul, 
dans le département de Constantine. 



(1) Soiifc El Arba est un petit village Européen, où il existe une justice de paix et deux hôtels 
pour les voyageurs ; cette localité, qui passe pour malsaine, est renommée pour son grand 
commerce de grains ; les céréales sont en majeure partie expédiés sur le port de Bône pour 
être vendues à l'Italie et surtout à l'Angleterre. 

(2) A.ïn-Draham se compose d'environ 400 européens. On y trouve une justice de paix et un 
hôtel. La troupe qui occupe ce poste militaire du centre de la Khoumirie se compose d'un 
bataillon du 4* Zouaves. — Le village, entouré de jardins potagers et de quelques vignes, est 
situé sur le flanc occidental du Djebel Byr, qui atteint 1040 m. d'altitude et se trouve à vol 
d'oiseau à 20 kilomètres de la mer. 



4 HtSTOlRE DU PAYS DES KHOUMIR 

Oum Theboul est un village assez important à cause de ses 
mines ; on y fait la grande halte. 

Entre ce village et La Galle fonctionne un service régulier de 
voitures. Un chemin de fer relie les mines à la mer, près de l'em- 
bouchure d'une petite rivière appelée Messida. 

A Oum Theboul on trouve une autre route militaire empierrée 
et carrossable qui communique avec Tabarca (1). — Cette voie, 
ouverte par le Génie entre Oum Theboul, Tabarca et le hameau 
de Babouche, n'est déjà plus carrossable entre ces deux dernières 
localités, et cela à cause d'un manque d'entretien et de fonds. — 
Certains travaux d'art ne sont pas encore achevés sur la rive 
gauche de l'oued Tessala. 

En 1882-1883, le Génie a également ouvert un grand chemin 
muletier entre Aïn Draham et la ville arabe de Béja (l'ancienne 
Vaga) (2). Cette piste passe l'oued Zàne ou Zéen, près du r'dir 
des Tébaïnia. 

L'oued Zàne est l'ancienne Tusca ou Tysca, dont il sera souvent 
question dans la deuxième partie de ce travail. 

Un chemin arabe, carrossable, mais non empierré, doublé d'un 
chemin de fer à voie simple, met en communication Béja-ville 
avec Béja-Gare, distantes d'environ 15 kilomètres. La petite 
station de Béja se trouve sur la ligne Bône-Guelma. (Voie simple). 

Si l'on continuait la voie ferrcie de Béja-ville jusqu'à Tabarca 
et si l'on agrandissait le port de cette d(îrnière localité, on trouve- 
rait à écouler facilement certains produits de la Khoumirie, du 
pays des Nefza et des Mogod. Ces produits sont : le liège, le tan- 
nin, le bois de chêne, les minerais de fer, de plomb, de zinc et 
même d'argent, 

La grande route arabe, également carrossable mais non em- 
pierrée, qui vient de Tunis, pour se prolonger jusqu'à la frontière 



(1) Tabarca, petite colonie européenne, possède un excellent hôtel ; il existe un petit port 
fréquenté par des pêcheurs sardes et siciliens. En i885, la pèche à la sardine y était miracu- 
leuse. — Pounjuoi donc nos pêcheurs bretons n'iraient-ils pas chercher fortune dans ces 
régions '.' 

(2) Badja ou Béja a aujourd'hui une justice de paix. La ville, entourée de magnifiques 
jardins arabes, est fortifiée suivant le système des musulmans. La Casbah ou citadelle est 
occupée par une section que le bataillon du 4» Zouaves y détache d'A'in-Draham. 



HISTOIRE DU PAYS DES KHOL'MIR D 

algérienne, traverse dans sa longueur toute la plaine de la Med- 
jerda. Cette voie passe à Béja-Gare, longe le versant méridional, 
ou pour mieux dire le pied du Djebel Rebia, passe à Souk el Arba 
(marché du 4' jour de la semaine musulmane), et suit la Medjerda 
jusqu'à Ghardimaou (1), dernière station tunisienne. Cette route 
laisse sur sa droite, dans la direction nord, BuUa Regia, les car- 
rières de marbre de Chemtou (2) (l'ancienne Simithu colonia) et 
les bains arabes (hammam) c'est-à-dire les Ad Aquas (thermes) 
des Romains. 

La Compagnie franco-belge qui exploite les carrières de marbres 
de Chfmtou a fait construire une ligne ferrée reliant ces carrières 
au chemin de fer de Bône-Guelma ; le point de bifurcation se 
trouve près de la petite station de l'oued Mélis. 

Outre ces grandes voies, il existe aussi de nombreux sentiers 
ouverts par le Service des eaux et forêts en 1885-1886 ; ces sen- 
tiers muletiers rendent aujourd'hui accessibles tous les principaux 
points de la sauvage et pittoresque Khoumirie, ayant pour centre 
Aïn Draham, qui signifie en arabe « Source d'argent. )) 

Les eaux de ces montagnes sont excellentes et valent celles du 
Zaghouan. 

A 4 kilomètres d'Aïn Draham, il existe une source minérale 
appelée Aïn El Malah (ou source salée) ; elle est assez abondante, 
froide, mais excessivement salée, ainsi que le constate le mot Ma- 
lah. Elle contient, d'après une analyse succincte, des sels d'iode, 
de brome et de chlore. 

Une autre source, ferrugineuse, se trouve à quelques centaines 
de mètres au nord d'Aïn Draham. 

Dans cette région, il n'existe de service régulier de voitures 
qu'entre Oum Theboul et La Calle et entre Béja-Gare et Béja- 
ville. 

Pendant la belle saison un service de ce genre existe également 
entre Souk El Arba et le Kef ; la route entre ces deux localités 
n'étant pas encore partout empierrée. 



(1) La slaliun-oaie de Ghardimaou possède un bon buffet. — La colonie, où se trouvent les 
douâmes tunisienne et algérienne, est défendue par un bordj ou caravansérail construit depuis 
l'occupation française. 

(2) Les carrières de marbre de Simithu (Chemtou) appartenaient à la maison impériale et 
faisaient partie du patrimoine des empereurs romains. 



HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 



Poste et Télégraphe. 



Le service de la poste se fait partout par des cavaliers arabes, 
payés à raison de 100 fr. par mois. Des bureaux de poste et de 
télégraphie sont installés à Kef, Ghardimaou, Souk El Arba. Béja, 
Tabarca, Oum Theboul et Aïn Draham ; ces bureaux sont reliés 
par des lignes aériennes. On communique entre Souk El Arba et 
le Dyr du Kef au moyen du télégraphe optique. On peut égale- 
ment communiquer de cette manière entre Aïn Draham (1) et le 
Dyr du Kef. 

Dans tous ces petits centres européens, le voyageur trouve des 
véhicules nécessaires pour le transporter avec ses bagages d'un 
point à un autre, mais, en général, les explorateurs voyagent à 
cheval dans cette région. 

Mœurs des Khoumir. 

Il serait superflu de faire ici une description complète des 
mœurs des Khoumir ; leurs manières de vivre sont, à peu de 
chose près, les mêmes que celles des Arabes qui habitent le nord 
de l'Afrique française. 

Le Khoumir du centre est peu nomade, il vit cependant sous 
la tente en poils de chèvre et se nourrit principalement de fruits, 
de graines, de lait et de volailles. Cependant il ne refuse jamais, 
ou bien rarement, le vin et les aliments offerts à lui par un Euro- 
péen, mais jamais il ne mange du porc. 

Les tribus du nord de la Khoumirie ont des villages comme les 
Kabyles ; les gourbis, situés à une certaine distance les uns des 
autres, sont des huttes faites avec des branchages enduits au de- 
hors et au dedans d'un gâchis de boue ; ces cabanes sont recou- 
vertes de diss ou de plaques de liège. Beaucoup d'habitants ni- 
chent dans des trous de rochers creusés par les Carthaginois ; les 



(l) Lorsqu'on fait, en partant d'Ain Draham, l'ascension du Djebel Byr sur un sentier ou- 
vtrt à cet effet, on découvre du sommet, dans la direction du sud, le Dyr du Kef, l'accolade 
de Souk El Djemmâ et la table de Tebessa. Dans la direction de l'ouest, la vue s'étend jusqu'à 
Bone et dans celle de l'ouest, jusqu'à la montague nue de Béja-vdle. Au nord, le spectacle est 
tout aussi imposant ; on y aperçoit la mer jusqu'au delà des iles Galites. 



HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 7 

meubles leur sont inconnus. La nuit, les animaux couchent sur la 
paille et la famille sur des nattes; hommes et animaux habitent 
sous le même toit. 

Le fils aîné d'un Khoumir est tatoué au front, lui seul est l'hé- 
ritier de son père. — Le jeune Khoumir, avant de quitter sa fa- 
mille paternelle, pour dresser une nouvelle tente, est tenu d'être 
en possession d'un fusil, d'un cheval harnaché et d'une femme; 
il se procure celle-ci en dernier lieu. 

Les Khoumir font le choix de leurs femmes (car ils en ont plu- 
sieurs ! ) à un marché ou à une fête qui se tient autour du mara- 
bout de Sidi Abd Allah ben Djemâl. — Ils ne se gênent guère de 
vous dire le lendemain de la fête: «Je viens d'acheter une femme, 
car j'en avais une qui était trop vieille. » C'est le marabout 
(prêtre) qui fait la cérémonie du mariage. 

Les Khoumir, craints des tribus voisines, sont cependant 
moins fanatiques que les Arabes des plaines, mais ils vivent plus 
misérablement. 

Avant 1881, ils se livraient au pillage sur la frontière algérienne 
et étaient souvent en guerre avec leurs voisins ; aussi, disent-ils, 
depuis un temps qui remonte à plusieurs siècles, jamais voya- 
geur (1) n'a osé s'aventurer dans ces montagnes boisées où il 
n'existait que quelques mauvais sentiers. 

Aujourd'hui ces montagnards sont obligés pour vivre de louer 
et de cultiver des terres chez les Djendouba, les Ghihia, les Ouled 
bou Salem et d'autres tribus de la plaine. 



Portrait du Khoumir. 

Au physique, les Khoumir reproduisent le type général arabe, 
avec la barbe moins noire, le teint plus foncé que le Kabyle mais 
la peau plus fine et les traits plus expressifs. — L'œil petit et vtf 
donne à la physionomie de ces montagnards un caractère remar- 
quable de férocité ; d'une taille élevée, secs, nerveux, ils 
sont préparés à la vie d'aventures et d'incursions ; ils parlent 



(1) Les Khoumir appellent l'Européen « Roumi ou fils de chien. 



8 HISTOIRE DU PA\S DES KHOUMIR 

un patois arabe assez facile à apprendre pour un Arabe. 
Leur costume est des plus simples : les jambes et les bras nus, la 
chachia sur la tête et quelquefois rien ; un morceau de cuir sous les 
pieds, en guise de chaussure et encore pas toujours ; la gandoura, 
longue chemise à manches, venant jusqu'aux coudes, et le bur- 
nous, en laine jaunâtre, effrangé parles buissons de la montagne, 
voilà la tenue des Khoumir : — elle est assez primitive et ils n'en 
changent pas souvent. — Gandoura et burnous, c'est porté jus- 
qu'à la corde ! 

Les chefs portent des babouches et quelquefois des chaussettes 
blanches ; la gandoura est rouge pour les cheikhs et bleu de ciel 
pour les caïds, avec de larges galons jaunes sous les manches 
par-dessus ce vêtement. — Le haïk, en mousseline blanche, est 
le même que celui des Arabes de la plaine. 

Quant aux femmes, une grande pièce d'étoffe de laine ou de 
coton bleu (dont la fente est sur le côté gauche), rattachée sur les 
épaules par deux broches en métal et serrée autour de la taille 
par une ceinture de couleur, fait le plus souvent tous les frais de 
leur habillement. -- Les bras restent nus. — Dans les jours de 
fête, elles ajoutent à leur toilette ordinaire des mouchoirs de 
couleurs voyantes qu'elles jettent sur les épaules ou sur la tête 
en guise de voile. — Des bijoux de cuivre et de petits miroirs 
achèvent l'accoutrement. 

La croissance des femmes khouuiires est achevée à 10 ans, à 
20 ans elles sont vieilles et à 30 ans elles sont repoussantes. Elles 
sont employées aux travaux les plus pénibles et jouent le rôle 
de bêtes de somme ; elles naissent, vivent et meurent sur leur 
fumier. 

(( Au combat seulement, ces malheureuses créatures sortent de 
leur humble condition et prennent un rôle plus élevé : côte à côte 
avec leurs maris et leurs pères, elles chargent les armes, ramas- 
sent celles qui sont tombées des mains des morts et s'en servent 
contre l'ennemi ; dès que la poudre ne parle plus, ces pauvres 
amazones retombent dans leur abjection première et redevien- 
nent, de guerrières qu'elles étaient auparavant, les humbles es- 
claves de leurs compagnons d'armes » (1). 



(1) Chez les Khoumir, par deux anciens zouaves. 



HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 



Productions de la Khoumirie. 

La Khoumirie, au nord de Fernana, ne produit que très p^u de 
céréales, mais en revanche on y trouve beaucoup de jardins ara- 
bes et d'immenses prairies, au flanc de coteaux qui nourrissent 
de nombreux troupeaux de chèvres, de moutons et de petit bétail. 
Il n'y a guère que quatre vallées assez fertiles, ce sont : celles de 
l'oued Tessala, l'oued Djenane, l'oued el Lil et l'oued Zàne ; la 
petite plaine de Ben Me'tir aussi a des blés et des orges superbes. 
Les rivières que nous venons de mentionner sont très poisson- 
neuses ; on n'y pêche que le barbot ; les bords sont peuplés de 
milliers de grenouilles. 

Le territoire des Khoumir est, comme nous l'avons déjà dit, un 
pays montagneux et boisé, excessivement difficile et présentant 
les caractères de la petite Kabylie. Ce territoire de la Tunisie est 
en général peu propice à l'agriculture ; les terrains envahis par 
les bruyères, le myrte et.les fougères sont difficilement délricha- 
bles, et il n'y a guère que dans le fond des vallées, presque tou- 
jours très étroites, qu'on trouve quelques terres labourables. Ces 
terres ne sont pas très fertiles, car, envahies par l'eau pendant six 
mois de l'année, elles ne produisent en moyenne que le double 
des semis. 

Dans les vallées on trouve l'olivier, le figuier, le caroubier, le 
cactus, la vigne sauvage, qui atteint une hauteur et une grosseur 
prodigieuses, le fiène et le palmier (ce dernier ne produit pas), le 
maïs, le sorgho et des quantités innombrables de ruches à miel. 
Sur les versants des montagnes on rencontre le pommier sauvage, 
le cognassier, le framboisier, le genêt épineux et le diss. La 
broussaille est toujours épaisse et quelquefois impénétrable ; elle 
est formée de bruyère, de myrte, de lentisques, d'arbousiers, de 
genêts épineux, de chênes-nains, de houx, de lauriers-sauce et de 
chèvrefeuille. Les rivières sont généralement bordées de lauriers 
roses (1)^ qui atteignent la hauteur d'un petit arbre ; la bruyère est 



(<) C'est surtout sur les bords de l'oued R'ezala, près de Fernana, que l'on voit beaucoup de 
lauriers-roses. La plaine de Fernana est couverte d'artichauts sauvages, bons à utiliser dans 
la vie alimentaire. 



10 HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 

magnifique et atteint en bien des endroits trois et quatre mètres 
de hauteur. Sur les sommets des crêtes rocheuses où croît le pin 
maritime (1), on ne trouve que peu de terre végétale, mais dans 
les forêts, l'humus existe à une épaisseur de 30 à 40 tentimôtres. 
Dans la riche plaine de la Medjerda, l'épaisseur de cette couche 
varie entre 3 et 5 mètres. 

La principale culture en Khoumirie était, avant notre entrée en 
Tunisie, le tabac ; mais elle a été presque complètement aban- 
donnée depuis la création d'un monopole des tabacs et en raison 
des droits exorbitants réclamés aux cultivateurs. 

Les Khoumir se livrent à l'élevage du bétail, qui leur rapporte 
d'assez beaux produits ; leur race bovine, quoique de petite taille, 
est belle. Ils possèdent aussi une belle race de moutons à laine 
longue et soyeuse. Les chevaux sont peu nombreux, abâtardis, 
de petite taille et impropres au service de l'armée. Les Raïssia, 
les Tébaïnia et les Hamrâne élèvent cependant quelques mulets, 
petits, mais fiers et vigoureux. 

Quelques gisements de plomb argentifère existent en Ivhoumi- 
rie ; l'un se trouverait à Ouldj Souk, à 20 kilomètres au nord 
d'Aïn Draham ; et l'autre, au nord du Djebel Byr, a été signalé, 
en 1845, par M. le capitaine Fanelly, an(ùen chef du bureau arabe 
de La Galle. Cet officier s'était mis en bonnes relations avec les 
Khoumir, qui lui permirent d'entrer dans leurs montagnes. Le fils 
de M. Fanelly continue les recherches avec une persévérance re- 
marquable. Si ces fouilles donnent les résultats auxquels on s'at- 
tend, les mines seraient reliées à Tabarca par une voie ferrée et' 
le port de cette colonie serait agrandi. — Un gisement important 
existe aussi au cap Serrât. 

Chasse. 

La chasse est une des passions du Khoumir; quelquefois il est 
obligé de traquer le lion égaré, de combattre la panthère et de 
chasser l'hyène, le chacal, le chat-tigre, le raton et le scorpion, le 
seul animal venimeux dans cette contrée. 



(1 ) On trouve le tuya en face de Tabarca, entre la mer et le versant septentrional des mon- 
tagnes ha)}itées par les Maknà. 



HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 11 

Le gibier le plus commun dans ces montagnes est le san- 
glier, (1) le lièvre, le lapin, la perdrix, la calandre, la palombe, 
la bécasse, la grive, la caille, le vanneau et le canard sauvage. 
Parmi les autres volatiles, on remarque le geai-bleu, le loriot, le 
marlin-pêcheur, le rollier ou l'hirondelle d'Afrique, appelée aussi 
vulgairement le chasseur d'Afrique. Le cerf est rare, on ne le voit 
guère qu'au sud-ouest de Tabarca. Quelques troupeaux de buffles 
existent chez les Mogod. 



Industrie. 

Il n'existe aucune industrie autre que le tissage parles femmes 
des vêtements en laine et des tellis pour la confection des sacs 
nécessaires aux besoins des habitants. 



Commerce. 

Le commerce est nul ; il n'y a au centre de la Khoumirie qu'un 
seul marché, c'est celui d'Aïn Draham, créé depuis 1882. Les au- 
tres marchés aux confins de la Khoumirie sont ceux de Tabarca, 
de Fernana, de Ben Métir, de Béja, de Souk El Khemis et de 
Souk El Arba. 

Le marché local d'Aïn Draham a lieu le lundi ; les transactions 
y sont insignifiantes et se bornent à de menus objets de ménage : 
vaisselle en bois, alun, épices, cotonnades, laine, un peu d'huile, 
très peu de grains et du bétail. 

Avant l'établissement de la douane à la frontière algérienne, 
c'est-à-dire avant l'occupation de nos troupes^ les Khoumir fré- 
quentaient les marchés du département de Constantine , mais 
depuis que le passage de la frontière est taxé, ils ont cessé toutes 
relations commerciales avec leurs voisins de l'Algérie. 



(1) Les sangliers vivent en troupeaux ; ils sont attirés vers Aïn Draham, Babouche et le 
camp de la Santé par des troupeaux de porcs laissés en liberté pendant le jour et qui se nour- 
rissent de glands et de certaines racines faciles à déterrer. — Ces troupeaux de cochons ren- 
trent dans des parcs le soir où on leur distribue un peu d'orge. 



12 HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 



Géographie de la Khoumirie. 

Ce pays, fort accidenté, nous présente de nombreux ravins très 
profonds et une succession de montagnes couvertes presque par- 
tout de forêts qui, au premier abord, semblent être impénétrables. 
Avant 1881-1882, il n'y existait que quelques mauvais sentiers 
franchissant en droite ligne les montagnes et les vallées. Rien 
n'est régulier dans le système de ces montagnes, qui restent cou- 
vertes de verdure l'hiver comme l'été ; elles semblent avoir été 
jetées comme en vrac depuis la vallée de la Medjerda jusque 
sur les bords de la Méditerranée. Des bords de la mer, les mon- 
tagnes s'élèvent successivement, et^ à 20 kilomètres dans l'inté- 
rieur, elles atteignent de 900 à 1000 mètres d'altitude ; Taspect est 
le même lorsqu'on vient de la vallée de la Medjerda pour aller à 
Aïn Draham. A l'est de Tabarca, on rencontre des régions cou- 
vertes de sables et de grands marais, qui se transforment en 
étangs au moment de la saison des pluies. Des torrents roulant 
leur gravier amènent du limon dans les vallées et dans toutes les 
directions ; ces petits cours d'eau rapides viennent se jeter soit 
directement dans la mer, soit dans la large et dangereuse oued 
R'ezala, qui appartient au bassin de la Medjerda. Ce fleuve, qui 
portait le nom de Makarath(l) au temps des Carthaginois et ce- 
lui de Bagrada (2) sous les Phéniciens (3), entre en Tunisie près 
de Ghardimaou ; il traverse ensuite cette belle plaine de la Dak- 
kelâ qui, d'après le commandant Niox, est un immense bassin 
lacustre desséché. En effet, des dépôts lacustres existent sur les 
roches voisines et à 20 mètres au-dessus du niveau de la Medjer- 
da. 

La rivière R'zala est, après l'oued Zàne, la plus importante de 
ce pays ; elle sépare la grande Khoumirie d'une autre région plus 
petite, mais ressemblant absolument à la première. Ils semblent 
que toutes ces montagnes sont des contreforts de l'Atlas (4). 



(1) Le Makaralh était appelé La Màcrc par les habitants d'Utique. 
(î) Le Bagrada tiaversait les Grandes l'iaines des Anciens. 

(3i Bagrada, en langue phénicienne, veut dire « rivière lente. » (D'après de Brosses.) 
(4) On pourra consulter notre géopraphie (orographie et hydrooraphic de la Klioumirie) pu- 
bliée par le Bullelin de Géographie historique, n» 2 de 1888. 



HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 13 



Ruines romaines. 

Les versants sont couverts d'oliviers sauvages et de nombreu- 
ses ruines romaines ; près de ces ruines on retrouve des meules 
à huile, des auges et des débris de grands vases en terre cuite. 

Sur la rive gauche de l'oued R'ezala, entre Fernana et les 
ruines d'Aïn bou h'adja, on voit encore une église chrétienne ro- 
maine qui date du IV^ siècle ; celte église, à moitié ruinée, mais 
dont les voûtes subsistent encore, avait la forme d'une croix 
couchée; elle avait 14m50 de longueur à l'intérieur et 5 mètres de 
largeur environ dans la région du centre. L'autel faisait face à 
l'est et se trouvait dans l'extrémité ouest du monument. L'entrée 
de ce temple, qui se trouvait sur la face est, n'avait que 1^20 de 
largeur ; la hauteur sous clef était de 3'"50. 

Autour de ce temple, on voit les ruines de quelques maisons ; 
c'était un village romain, où un gîte d'étape est indiqué. L'une de 
ces ruines, située à côté de la voie romaine de Simithu (Chemtou) 
à Thabraca, était une sorte de caravansérail, dans l'intérieur duquel 
existaient une maison carrée et des écuries, dont on voit encore 
les colonnes, les auges et les mangeoires. 

Près de Fernana (appelé aussi Sidi Douidoui), à 1800 mètres 
en amont du pont métallique actuel, on retrouve les vestiges des 
culées d'un punt romain où passait la voie de Simithu à Thabraca. 
Sur la rive gauche de la rivière, on remarque, en face des restes 
du pont romain, les ruines d'un village romain ; c'est à ce pont 
que passait la voie allant d'Aïn Bou h'adja à Vaga (Béja). 

Aïn Bou h'adja est situé à l'extrémité ouest d'une belle plaine, 
limitée au sud par l'oued R'ezala et au nord par le pied des mon- 
tagnes aux sommets desquelles se trouvait le camp français de 
1882, dit le camp de la Santé. 

Cette plaine, dont la grande ouverture se trouve entre Fernana 
et le pont en fer de l'oued R'ezala, s'étend jusqu'aux hauteurs 
d'Aïn Bouh'adja. 

Sur le versant ouest de ces monticules, il existe d'immenses 
ruines, entre autres un magnifique piédestal dont la statue, qui 
n'est pas encore retrouvée, faisait face à Fernana. 



14 HISTOIRE DU PAYS DES KHOUlVtiR 

Plusieurs marabouts (temples arabes) existent en Khoumirie. 
Nous les avons tous visités, et nous sommes persuadé qu'une 
grande partie des matériaux avec lesquels ils sont construits con- 
tiennent des inscriptions romaines ou puniques, aujourd'hui re- 
couvertes de nombreuses couches de chaux. Nous croyons même 
que les colonnes qui soutiennent les voûtes de ces marabouts sont 
en grande partie des bornes milliaires (romaines) blanchies par les 
indigènes. Nous en avons du reste fait l'expérience au marabout 
du bord] Zouïba appelé aussi Bordj Halal. 

Une seule borne milliaire a été trouvée dans le centre de la 
Khoumirie ; elle existe sur la voie de Simithu à Thabraca à un en- 
droit appelé El Meridj, à 4 1/2 kilomètres au sud d'Aïn Draham. 

Cette colonne porte les caractères suivants (1) : 

m a g n i s c t D D N * N 

\ n u i c t i s F L A V I O 

\ d n n VALERIO 

I M pp. caess. C O N ST A N 

5 c k II r e i i o 5 T I N O ET 

y A l e r i o LICINIO 

dio c l etiano L I C I N I A N O 

P\0 fel. a iig. PPAVGG 

POUt. max. tri. XVIII 

10 B V /i ! f . p o t e s l. 

P P P R Ocos 
et A II r e l i o 
V a l e r i o ma 
X i m i a n o cet. 

Les lettres sont de 0™05. 

L'inscription de gauche plus ancienne que celle de droite est 
en grande partie détruite. 

Cette borne milliaire nous a servi de point de départ pour la 
recherche des voies romaines dont nous parlerons à la deuxième 
partie de ce travail. 

La superficie de la Khoumirie, c'est-à-dire l'ancien cercle d'Aïn 
Draham, est d'environ 4200 kilomètres carrés avec une popula- 
tion de 80,000 habitants. La superficie du territoire occupé par 
les Khoumir mêmes est de 1200 kilomètres carrés avec 12,000 âmes, 
ce qui donne une moyenne de dix personnes par kilomètre carré. 



(I) Eph. Epigr. V, a" il 10 et lin. 



HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 15 



Climat. 

Le climat est tempéré dans les régions élevées; l'hiver, souvent 
pluvieux, commence fin octobre et finit en mai ; il y neige qaeh 
quefois, il y gèle très rarement et, malgré les vents impétueux 
qui soufflent en hiver dans les montagnes, les sommets sont, 
pendant toute la mauvaise saison, couverts d'épais nuages ou de 
brouillards pénétrants qui viennent de la mer. 

En été, la température varie entre 28° et 30"^ excepté les jours 
de sirocco, où l'on a constaté 35o à l'ombre. Les nuits d'été sont 
presque toujours fraîches à Aïn Draham, et le pays est relative- 
ment sain, mais il faut se méfier des changements brusques de 
température. 

Les orages y sont assez rares, mais épouvantables lorsqu'ils 
éclatent. 

Le climat est loin d'être le même au pied des montagnes que 
dans la plaine de la Medjerda; là-haut, c'est le climat de France, 
tandis qu'ici on ressent les vraies chaleurs d'Afrique. A Souk El 
Arba, situé sur la rive droite de la Medjerda, il pleut presque tout 
l'hiver, qui dure depuis novembre jusqu'en février; la saison d'au- 
tomne y est fort courte, le printemps dure pendant mars et avril, 
et, à partir de mai, les chaleurs augmentent pour ne cesser qu'en 
fin septembre. Les chaleurs les plus fortes à Souk El Arba font 
quelquefois monter le thermomètre jusqu'à 48° le jour (au maxi- 
mum) et 36° la nuit. Le siroco souffle en juillet et août et rend 
le climat aussi insupportable que celui de Gafsa, ville du sud tu- 
nisien. Chose singulière à noter, le siroco souffle invariablement 
pendant un laps de temps de 3 ou de 9 jours. 

Toutes les régions basses du nord de la Tunisie sont du reste 
malsaines, aussi bien en hiver qu'en été, car les eaux ne s'écou- 
lent que lentement en hiver et sont en partie absorbées par le 
soleil en été. 

Les grands marais situés au nord-est de Souk El Arba sont 
alimentés par les sources de Bulla Regia ; ces eaux, faute d'écou- 
lement nécessaire, sont vaporisées par les rayons du soleil, de 
sorte que les matinées d'été sont fort désagréables dans ces para- 
ges ; très souvent un épais brouillard couvre la plaine jusqu'à six 



16 HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 

heures du matin. Même la population indigène, habituée à ce cli- 
mat, est dévorée par les fièvres paludéennes et intermittentes qui, 
avec le temps, agissent sur le système nerveux; le malade est 
alors sous l'influence d'une crainte continuelle, les organes di- 
gestifs ne fonctionnent que très difficilement, le sujet dépérit et le 
moral s'en ressent d'une manière effrayante. 



§ Il 



Histoire des peuples anciens qui habitaient le nord de 
l'Afrique avant les Numides. 

Ce coin de la terre d'Afrique aurait été, d'après la Bible, primi- 
tivement peuplé par des colonies asiatiques. 

A la suite des invasions des pasteurs en Egypte (2000 ans avant 
J.-Ch.) plusieurs de leurs tribus, au lieu de s'arrêter dans le delta 
(Egypte), auraient continué leur marche vers l'occident et poussé 
jusque dans les cantons fertiles de la Byzacène dont ils auraient 
pris possession. C'est là que les Chananéens seraient venus les 
rejoindre en 1590 avant notre ère. 

Procope (mort en 565) rapporte d'une manière précise que, de 
son temps, les Girgaséens (l'une des grandes races chananéennes) 
iiabitaient encore Tigisis, en Numidie, près de la grande fontaine 
où l'on remarque deux stèles en marbre blanc portant une ins- 
cription en lettres phéniciennes et qui dans cette langue exprime 
ces mots : « Nous sommes ceux qui ont fui loin de la face du 

brigand Josué, fils de Naûé (ou Navé) » Suidas, qui vivait au 

Vlme siècle de notre ère, atteste aussi l'existence de ces monu- 
ments ; Gibbon parle des colonnes, mais ne mentionne pas les 
inscriptions ; Mannert (tant réfuté par Marcus) réfute le passage 
entier de Procope. Cependant, voilà de graves témoignages qu'il 
est difficile de récuser ! Mannert plaisante agréablement sur 
l'existence des deux colonnes dont il souhaite la découverte aux 
voyageurs futurs, ce qui fait grand tort à Procope, qui cependant, 
au fur et à mesure des découvertes faites de nos jours, est reconnu 
si exact et si judicieux. Mannert n'a encore convaincu personne, 
il faut l'espérer. 



HISTOIRE DU PAVS DES KHOUMIR 17 

Les colonnes en question n'ont, il est vrai , pas encore été 
retrouvées (1), mais, malgré cela, il est bien certain que le fond de 
la population numide et maurétanienne doit être rattaché à la race 
sémitique. 

Comme en Europe, le flot envahisseur des peuples est toujours 
venu de l'est et il en est de même de l'Afrique septentrionale, car 
il faut considérer la tendance des races phéniciennes et arabes 
qui se répandent de l'est à l'ouest du rivage africain et la facilité 
avec laquelle elles s'y établissent. En considérant les nombreuses 
afHnités découvertes déjà entre elles et les tribus dont nous ferons 
l'histoire plus loin, nous croyons non-seulement à l'émigration 
qu'atteste Procope, mais encore à beaucoup d'autres des mêmes 
peuples dans les mêmes contrées. 

La Bible est dans le vrai en ce qui concerne cette question. 

Ibn-Khaldoun, historien arabe du XlVme siècle, attribue éga- 
lement aux Berbères une provenance asiatique. Dès l'an 1400 
avant notre ère, le nom berbère est mentionné dans le pays de 
Ghanaan, car une inscription du roi Rhamsès II, le Sésostris 
classique, nous dit que, parmi les peuples de l'Asie qu'il a vain- 
cus, se trouvaient les Berberata. Ce nom de Berber est encore 
porté aujourd'hui par une peuplade nubienne, les Barabas, qui 
ne sauraient être évidemment que des descendants des Berberata 
chananéens. 

Maspero et Louis Ménard pensent que les Phéniciens eux- 
mêmes n'étaient que des Chananéens. 

D'un autre côté, nous voyons que le nom de Numidie, revendi- 
qué par les Grecs, peut être rapporté aux langues de l'Egypte et 
de la Phénicie. Le mot nome, signifiant partie, portion, division, 
est égyptien ou syriaque, et le mot ida ou yeda, dans les mêmes 
idiomes, signifie place, limite, contrée. Par la réunion de ces 
deux mots, le nom de Numidie s'explique d'une manière aussi 
naturelle que par une étymologie grecque. 



(I) L'Académie des inscriptions Pt Belles lettres pensait bien autrement que Mannert et 
avec plus de sagesse, quand elle disait : • Certes l'espoir de retrouver des stèles aussi curieu- 
ses pour l'histoire et qui sont indiquées avec tant de précision par un auteur véridique, par un 
témoin oculaire, mérite qu'on dirige des explorations et des fouilles entre Tezzoute (Lam- 
bessa) et Tamugadis, où était située Tigisis. • Qui sait si ces fouilles n'ont pas été exécutées 
tout près du point où ces stèles sont enterrées "? et qui sait si elles n'ont pas été enlevées nu 
brisées par les Arabes ou les Vandales ? 



18 HISTOIRE DU PA\S DES KHOUMIR 

Mais Salluste, qui gouverna la Numidie, nous dit ce qui suit : 
« Après la mort d'Hercule, son armée composée de toutes sortes 
(( de nations, se divisa par l'ambition des chefs, qui aspiraient 
(( tous au commandement. 

« Entre autres peuples qui la composaient, les Perses et les 
(( Arméniens passèrent en Afrique sur des vaisseaux et vinrent s'y 
(( établir. Les Perses s'étendaient du côté de l'Océan et renversèrent 
« leurs barques (1) pour s'en servir comme de logement, car il n'y 
« avait dans le pays ni matériaux propres aux bâtiments, ni facilité 
(( d'en tirer d'Espagne, la mer et l'ignorance de langues mettant 
(( obstacle au commerce. Peu à peu les Perses venus d'Espagne se 
« mêlèrent aux Gétules (2) par des alliances, et, parce qu'ils 
(( allaient sans cesse çà et là chercher les meilleurs pâturages, on 
« les appela Numides, c'est-à-dire pasteurs. Certaines tribus, plus 
(( sédentaires, habitaient dans des villages formés de cabanes et 
« s'adonnaient à la culture du sol et en même temps à l'élevage 
(( du bétail. » 

D'après le baron de Slane, les Arabes auraient emprunté la 
dénomination de berberkla population latine ; les Romains auraient 
reçu ce nom des Grecs, qui l'auraient eux tiré du sanscrit. 

Antiquité de la Numidie. 

. L'histoire de la Numidie est pendant plusieurs siècles enveloppée 
de la nuit la plus obscure. Les premiers faits dont cette contrée 
a été le théâtre sont du domaine de la mythologie, autant et 
encore plus, que de celui de l'histoire. 

Gouvernement et mœurs du peuple numide. 

Chez ce peuple l'autorité des rois paraît avoir été absolue. 

Le premier roi connu fut Naravase, qui épousa la sœur d'An- 
nibal. Les rois Massinissa, Jugurtha, Hienipsal, Hiarbas et Juba 
sont ceux qui nous intéressent le plus dans l'histoire de cette 
partie de la Numidie. 



(1) II semble que les Arabes prirent cî modèle d'abri pour confectionner leurs tentes. 

(2) Les Gétules, qui seraient alors venus d'Asie, étaient donc en Afrique avant les Perses, 



IL' 



HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 19 



Le dernier de ces rois fut Ptolémée. 
es autres chefs, assez semblables aux émirs chez les Arabes, 
étaient souvent en révolte, tantôt isolément, tantôt réunis et ce 
n'était que par la force et le despotisme que les souverains 
venaient à bout de les contenir. Jamais il n'y eut complète unité 
politique ; on voit, à toutes les époques de l'histoire des Numides, 
des chefs non soumis se révolter contre leur prince. Aucun écri- 
vain de ces temps ne parle du gouvernement intérieur du pays ; 
on ignore si quelques-uns des princes numides ont été législa- 
teurs et quelles lois ils peuvent avoir données. 

Isidore de Sévi lie, dans ses Origines, dit que quelques lois des 
Mèdes et des Perses s'observaient dans plusieurs districts de la 
Numidie. 

Pline, Solin et Strabon indiquent que les Numides observaient 
les mêmes coutumes que les Libyens nomades d'Hérodote. « Pour 
(( les serments et la divinité, dit Hérodote dans son livre IV, les 
« Numides observent les pratiques suivantes : ils jurent par les 
(( hommes qui passent parmi eux pour avoir été les plus justes et 
« les plus braves, et ils posent la main sur leurs tombeaux. Pour 
« deviner ou pour connaître l'avenir, ils vont dans le sépulcre de 
« leurs ancêtres, font leur prière et s'y endorment. Le songe qu'ils 
(( ont alors leur tient lieu d'oracle. Pour gage de foi, ils se donnent 
« réciproquement à boire dans le creux de la main. Ils sacrifient 
« des animaux, mais au soleil et à la lune seulement, et ensevelis- 
(( sent leurs morts à la manière des Grecs. » 

Nulle part Hérodote ne parle de statues, de temples, de prêtres 
chez les Numides. On peut présumer que, voisins des Carthaginois, 
ils adoptèrent plus tard quelques-unes de leurs divinités (divinités 
phéniciennes), surtout si l'on admet, comme cela est probable, qu'ils 
étaient venus eux-mêmes de la Phénicie. Les Numides parlaient 
une langue qui leur était propre, avaient un alphabet particulier, 
mais leur idiome n'était pas éloigné de la langue phénicienne, et 
leurs lettres ressemblaient assez à celles de l'alphabet punique. 

La langue phénicienne, dit Procope, était même encore en 
usage de son temps, c'est-à-dire au Vl^e siècle de notre ère. 
Nous savons en outre par l'histoire que le latin devint la langue 
officielle en Numidie, dés l'an 46 avant Jésus-Christ, époque à 



20 HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 

laquelle le canton de la Tusca (la Numidie orientale) fut annexé 
à la province proconsulaire. 

Les Numides étaient divisés en tribus. 

Ptolémée nous cite les Midèntis à l'est deThabraca (Tabarca) et 
au sud des Midènes les Miédiens. 

A l'ouest de Thabraca les Joutiens et, plus loin encore, vers le 
couchant, les Liby-Phéniciens. 

La contrée appelée Byzacitide était située au sud des Liby- 
Phéniciens. 

Strabon compare la manière de vivre des Numides à celle des 
arabes Scénites; comme eux ils parcouraient avec leurs trou- 
peaux les vastes contrées qu'ils occupaient, dressant leurs tentes 
là où ils trouvaient de l'eau et de la verdure et les abattaient lors- 
qu'ils avaient tout épuisé (1). 

Leurs tentes, qu'ils appelaient mapalia, étaient de forme oblon- 
gue et ressemblaient, dit Salluste, à un vaisseau renversé. 

Les Numides furent les meilleurs cavaliers de rantiquité;leurs 
chevaux étaient excellents. Appien place la race des chevaux 
mauresques parmi celles qu'on estimait le plus de son temps 
(lime siècle de notre ère), et Némésien, poète carthaginois du 
III™e siècle de l'ère vulgaire, nous a laissé un portrait frappant 
des individus de cette race chevaline qui ressemblent en tout point 
aux chevaux de l'Algérie. 

C'est surtout dans les montagnes, suivant Solin, que les 
Numides élevaient des chevaux et quelques mulets. Les cavaliers 
montaient ces animaux sans bride et sans selle ; libres de leurs 
mains, ils combattaient avec beaucoup d'adresse et étaient très 
liabiles à lancer des dards. Ils avaient un soin extrême de leurs 
montures, aussi les Numides d'Annibal lavèrent-ils, après la 
bataille de Trasimène, les membres de leurs coursiers épuisés 
par le voyage et la guerre, avec des vins vieux, que leur avait 
procurés le pillage de l'Ombrie et du Picénum. 

On a remarqué que les Numides, quand ils étaient en guerre, 
tâchaient ordinairement d'en venir à une action générale pendant 
la nuit. Tous les combattants étaient à cheval et leur tactique 
consistait presque toujours à enlever les traînards ennemis, à 



(i) Telle était aussi la iiiaiiière de vivre des pasteuis d'Egypte. 



HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 21 

attaquer les convois dans les mauvais passages et à tomber sur les 
colonnes sur plusieurs côtés à la fois ; à se retirer ensuite vivement 
pour revenir aussitôt et obliger l'ennemi à faire des marches 
fatigantes sans lui laisser le temps de se reposer. Telle est encore 
aujourd'hui la manière de faire la guerre des Arabes. La désertion 
n'était pas un crime aux yeux des Numides ; après une déroule, 
ils pouvaient s'en retourner chez eux sans plus être inquiétés. 
Outre la guerre, la chasse était une de leurs principales occu- 
' nations. 

Leur pays abondait en bêtes féroces et sauvages : lions, 
panthères, éléphants, etc., qu'ils combattaient continuellement. 
Salluste nous rapporte que les Numides étaient d'une constitution 
si saine et si robuste qu'ils parvenaient presque tous à un âge fort 
avancé, excepté ceux qui étaient tués dans les guerres ou dévorés 
par les bêtes féroces. 

Les Numides étaient sobres : ils se nourrissaient ordinairement 
de grains, de légumes ; mangeaient rarement de la viande et 
rarement du porc ; ils buvaient de l'eau et du lait, mais pas souvent 
de vin. Ce régime, dit Salluste, explique leur vigueur et leur 
longévité. 

Appien dit que leur climat était tempéré dans les montagnes et 
que leur passion dominante était l'amour ; la polygamie était en 
usage chez eux. Tite-Live insiste sur le penchant des Numides 
pour ce genre de plaisir. 

Salluste dit aussi : « Chez les Maures et les Numides les 
mariages ne furent pas une chaîne fort étroite, parce que, en 
proportion de sa fortune, on y prend beaucoup de femmes ; 
les uns dix, les autres davantage et les rois beaucoup plus 
encore. 

Les Numides de la basse classe étaient presque nus ou ne 
portaient que des vêtements misérables ; les Numides d'un rang 
supérieur portaient des habits longs et sans ceinture. Selon un 
fragment de Nicolas Damascène, ils comptaient le temps par nuit 
et non par jour. 

Les mœurs des Numides se retrouvent encore dans les mêmes 
contrées, chez les Berbères ou Kabyles, descendants des indigè- 
nes de l'Afrique, et chez les Bédouins ou Arabes du Désert, race 
qui n'habite ce pays que depuis l'apparition du prophète musulman. 



22 HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 

Si l'histoire de Garthage n'avait pas elle-même disparu, nous 
aurions sur ces temps reculés de la Numidie de précieux détails, 
car il y eut de fréquentes guerres entre les Carthaginois et les 
Numides. 

Géographie ancienne de cette partie de la Numidie. 

Suivant Strabon cette partie de la Numidie (Khoumirie) est une 
contrée montagneuse formant les bassins de quelques fleuves ; ce 
pays est découpé en vallées profondément séparées, où les tribus 
vivaient et vivent encore isolées ou ennemies les unes des autres. 
Cette région, au temps de son indépendance, ne renfermait pas de 
villes (si ce n'était Thabraca) (1), mais elles se multiplièrent dès 
que la domination romaine y eut pénétré. 

Nous donnons ici quelques noms anciens, savoir : 

Lac de Bizerte — Hipponensis laCUS^ séparés par la rivière appelée 

Garât el-Echkeul — Sisara lacus ) aujourd'hui Findjà ou Tindja. 

Cap Blanc — Prom. Gandidum ; 

Iles Fratelli — NeptuniArae; 

Cap Serrât — ApoUinis Templum ; 

Iles Galites — Galata. 

La ville de BuUa ne semble pas avoir existé en l'an 309 avant 
notre ère, car, à cette époque, Agathocle nous fait connaître que 
les villes de l'Afrique septentrionale (2) n'étaient ni entourées de 
murs, ni construites dans les montagnes, mais situées à leur pied 
ou bien dans la plaine. 

Le fleuve Tusca ou Tysca, qui porte aujourd'hui le nom de 
Zâne, avait son embouchure à l'est de Thabraca, aujourd'hui 
appelé Tabarca. Entre cette localité et le cap Nègre ou Négio il 
existe un immense banc de sable traversé par l'oued Zâne. 

Le savant docteur Shaw prétend du reste que le Zâne répond 
à l'ancienne Tusca qui prend sa source au mont Thammès, ancien 



(1) Thabraca était un comptoir Carthaginois créé par les Phéniciens et occupé plus tard par 
les Jontiens et enfin par une colonie romaine. Ce comptoir a été installé quelques années 
«près la création de Garthage, qui semble remonter à l'an 880 avant Jésus-Christ et que cer- 
tains savants croient avoir été construite douze siècles avant notre ère. 

Thabraca était un évèché sous la domination romaine. 

(2) A l'exception de Garthage et d'Utique, qui étaient fortifiées. — Hippo (Byzerte) avait sa 
citadelle. 



HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 23 

nom des massifs environnants le Djebel Bir (montagne du puits 
en arabe), où le Zâne prend naissance pour se jeter dans la Médi- 
terranée à l'est et près de Tabarca (1). 

Ptolémée nous dit que, dans cette région, les fleuves (il voulait 
désigner les rivières) sont nombreux et peu considérables^ si ce 
n'est dans certains temps de l'année où les eaux gonflées en font 
de rapides torrents ; les principaux de ces fleuves sont le Ghulcul 
(oued bou Zenna) qui sort du mont Cirna (massif de Mateur), 
l'Armascla (oued Re'zala ou Heurtma) qui sort du mont Thammès 
et se jette dans le Bagrada. 

La Tnsca et l'Armoniacus sortent aussi du mont Thammès ou 
Thambès. 

Le mont Thambès est la montagne où Ptolémée place aussi les 
sources du Rubricatus. a En se guidant d'après cette dernière 
indication, dit M. Tissot, on est amené à considérer le Thammès 
comme faisant partie de la chaîne méditerranéenne. )) C'est d'ail- 
leurs ce qu'ont fait Mannert et la plupart des géographes. 

Mannert^ en confondant à tort le Rubricatus et la Seybouse, 
identifie aussi le Thammès avec la chaîne tellienne, qui traversait 
la route de Carthage à Cirtha. Le Rubricatus antique est l'oued 
Mafragh actuel, qui prend sa source dans le Djebel Mahbouda, 
au nord de Souk-Ahras (Thagaste). 

Doit donc être considéré comme étant le mont Thambès antique 
le massif montueux qui s'étend de Souk-Ahras au Djebel Bir en 
Khoumirie, puisque Ptolémée dit aussi que la Tusca sort du 
mont Thambès et se jette dans la mer à l'ouest de Tabraca. Or la 



(1) Nous ne sommes pas de l'avis de M. Tissot qui dit avoir retrouvé le Tusca flumen dans 
l'Oued El Kébir de la plaine de Tabarca. Sans négliger de nous baser sur la Géographie com- 
parée, l'oued Zàne est bien l'ancien Tusca. 

En effet, ce cours d'eau est le plus important qui sorte de la Khoumirie proprement dite. Il 
porte plusieurs noms. (Voirie Bulletin de Géographie, n» i de 1888) — Au Nefza il réunit ses 
eaux à celles de l'oued bou Zennâ et, à partir de ce moment, le fleuve porte le nom de Zouâra 
jusqu'à la mer. L'embouchure se trouve à une vingtaine de kilomètres à l'est de Tabarca. — 
D'après Tissot, l'oued Zouàra est le Ghulcul ; à notre avis c'est l'oued bou Zenna. 

Nous trouvons un cas semblable en Algérie. 

D'après Tissot le Mafrag et l'Armua et l'oued El Kebir (celui qui reçoit le Bougouss) est le 
Rubricatus. Tous les deux se réunissent aussi pour se jeter dans la mer, par la iDëme em- 
bouchure, à une vingtaine de kilomètres à l'est de Bône. 

Le Mafrag est bien l'Armua, mais l'oued El Kebir, grossi par le Bougouss. est l'Armoniacus 
et non le Rubricatus. — D'après l'histoire ancienne, la Tusca et l'Armoniacus sortent du 
Thambès-mons, or le mont Thambès est le massif de la Khoumiiie, ayant pour point culminant 
le Djebel Bir ; où prennent naissance l'oued Zàne (la Tusca) et l'oued El Kebir grossi par le 
Bougouss (l'Armoniacus), 



24 HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 

Tusca, l'oued Zàne de nos jours, est la seule rivière importante 
qui se jette dans la mer entre Tabarca et Bizerte. 

D'après Pline, Strabon et Ptolémée, la Tusca servit pendant 
longtemps de frontière entre la Numidie et le pays des Cartha- 
ginois. 

Suivant Bochard et de Brosses, thabraca, en langue phéni- 
cienne, se rapporte au mot \aiin frondosa (la feuillée, plein de 
feuilles) et d'après le langage de certaines tribus voisines de 
Tabarca (tribus formées de Khoumir et de quelques Berbères, 
descendants des anciens Africains), le mot Zâne ou Zéen signifie, 
dans l'idiome arabe de cette région, un chêne, équivalant au mot 
latin frondosa. 

Ces renseignements nous indiquent que dès les temps les plus 
reculés la Khoumirie actuelle était couverte d'immenses forêts de 
chênes, d'où les Carthaginois devaient tirer les bois nécessaires à 
la construction de leurs fameuses flottes. 

Carthage tenait énormément à ce pays, et les Numides égale- 
ment ; aussi étaient-ils souvent en guerre au sujet de l'occupation 
du district de la Tusca. 

Dans cette région existaient les villes que nous allons indiquer : 

Pagus Thunigabensis — Hr. Aïn Laabed au nord de Béja et du 
Djebel Alla. 

Vicus Augusti — Hr. Sidi bou Kahila près de l'embouchure de 
l'oued Badja. 

Teglata — Hr. El Met'arif près de l'embouchure de l'oued Zerga. 

Municipium Septimium Liberum Aulodes — Hr. Sidi Reiss. 

Uccula — Aïn Dourat. 

Vazula — Hr. Béjar. 

Elephantaria — Sidi Ahmed Djedidi. 

Tuccabor — Hr. Toukkàbeur. 

Membressa — Medjez el bah. 

Thabraca — Tabarca ou Euboca. 

Tichilla — Testour. 

Picus — Hr. El Amri ou Sidi Sehili, au sud du plateau de Béja 
(appelé par les Romains Saltus Burunitanus). 

Armascla — Hr. El Karia entre le Kessob et le Hertma. 

Ad Silma — Hr. Djenan Zàab, à l'ouest du Hertma. 

Saltus Philomusianus — Bordj Zouïba et Sidi Aàssen. 



HISTOIRE DU PAYS DES KHOL'MIR 25 

Thuburnica colonia — Ad aquas — c'est El Hammam à l'ouest 
de Semithu (Chemtou). 

Thunusuda — Sidi Meskine — en face de Chemtou. 

Novae Aquilianae — Hr. Ali Djebin, sur la rive droite de la 
Medjerda, en face de l'embouchure du Kessob. 

Oppidum Maternse — Mateur. 

Tuniza — La Galle (en Algérie). 

Au nord du lac de Bizerte : 

Hisita — Sidi Mansour ed Daouàdi, 
et au sud du lac. 

Thesidalis — Hr. el Aouama et 

Thimida — Sidi Hassen. 

Seize autres villes romaines existaient aussi entre Thabraca et 
le Bagrada, savoir : 

Canopisi — Meldita — Uzan — Thisica — Cipipa - Tobrus — 
Ilica — Dabia — Bendena — Vazua — Mensa — Aquae Calidae 
— Zigera — Thunuba — Timica et Tnscubis. 

Précisément 16 henchirs sont à identifier dans ces mêmes 
parages, savoir : 

Bordj Re'zala. 

Bordj Saàda. 

Henchir Baïa. 

Henchir Techgach. 

Ksar bou Derhem. 

Henchir Guenba. 

Henchir Tout el Khaya. 

Sidi Abd el Bacet. 

1 henchir situé dans la plaine de Tabarca, au confluent de l'oued 
Renaga et de l'oued Tessala. 

Henchir Ben Metir. 

1 henchir situé près du bordj El Hammam et non loin de Roum 
el Souk (en Algérie). 

Henchir Aïn Cherchera. 

1 henchir où il existe des ruines d'une église chrétienne du 
IVme siècle, au nord d'Aïn bou Hadja. 

Henchir Ain bou Hadja, ruines d'une ville importante (peut-être 
les Aquae Calidae ) où l'on remarque des thermes, un arc de 



26 HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 

triomphe et un piédestal dont la statue n'a pas encore été retrouvée. 
(A 6 kilomètres à l'ouest de Fernana appelé par les arabes Sidi 
Douidoui.) 

1 henchir assez important situé au nord-est du Djebel Adissa. 

Enfin henchir Souk El Djemmâ situé sur une petite élévation 
entre Fernana et Chemtou. On y remarque de nombreuses 
colonnes marbre provenant des carrières de Simithu Colonia. 



DEUXIÈME PARTIE 



But de la deuxième partie. 

Dans cette partie nous jugeons inutile de remonter à l'origine 
des principales villes quiavoisinent la Khoumirie, telles que Béja 
(Vaga), El Kef (Sicca Veneria) et Tabarca. Notre but est seule- 
ment de faire ici l'historique de la ville de Bulla Regia, aujour- 
d'hui en ruines, et celle du pays occupé actuellement par les 
Khoumir. Cependant nous citerons les principaux faits mention- 
nés dans l'histoire et ayant trait à Kef et à Béja. 

Histoire. 

Les Numides, comme la plupart des peuples barbares de l'an- 
tiquité, n'ont point eu d'histoire nationale ; ils restèrent dans la 
monotonie de la vie barbare jusqu'aux temps où leurs rapports 
avec Carthage et Rome les firent entrer dans une phase nouvelle; 
les Numides ne se civilisèrent pas eux-mêmes; ils furent toujours 
dominés par la supériorité des peuples qui leur firent la guerre 
pour les asservir. 

Nous connaissons l'histoire de Carthage ; cette ville dissipa 
toutes les ligues formées par les tribus maures et numides contre 
sa puissance et, après s'être affranchie de tout tribut, elle étendit 
peu à peu sa domination à l'occident, et cela au détriment des 
peuples qui l'ont laissée s'établir à Byrza. 

En 309 avant notre ère, Agathocle, général romain, pressé en 
Sicile parles armées carthaginoises, vint porter la guerre sur le 
sol de Carthage même, où il s'y fit proclamer roi d'Afrique. Après 
avoir enlevé d'assaut Utique et Hippou-Acra (la citadelle de 
Bizerte), il fit alliance avec les Numides. 



28 HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 

Mais en 306, Agathocle voyant sa cause perdue en Afrique s'en- 
fuit en Sicile, en abandonnant son armée, qui traita directement 
avec Carthage. 

De 256 à 245 av. J.-Gh. — Première guerre punique. 

Pendant la première guerre punique, les Numides prii'ent donc 
une grande part dans la lutte entre Carthage et Rome ; ils furent 
même les ennemis les plus acharnés des Carthaginois. 

Après la paix, Carthage eut sur les bras toutes les troupes 
mercenaires qu'elle avait retirées de Sicile et qu'elle avait provi- 
soirement transférées à Sicca, la moderne ville de Kef . Ces troupes 
avaient à réclamer un gros arriéré de solde et de prestation de 
toute nature, sur le montant desquelles on voulut marchander; 
elles se révoltèrent ouvertement en marchant sur Carthage, 
Utique et Hippone Diarrhyte (Bizerte) an nombre de 70,000. — 
Les Numides s'étaient joints aux insurgés. — Après une bataille 
décisive, la victoire demeura aux Carthaginois. 

Deuxième guerre punique. 

Annibal ralluma la deuxième guerre punique ; à la tète des 
Libyens et des Numides, il traversa la Méditerranée et, franchisstan 
les Pyi'énées et les Alpes, il réduisit Rome à la dernière extrémité. 

Enfin, en l'an 217 avant Jésus-Christ, les Romains vinrent faire 
leur deuxième incursion en Afrique. Massinissa, roi des Numi- 
des, devint leur allié, Scipion commandait les troupes romaines. 

L'an 203 avant Jésus- Christ. 

C'est en l'an 203 avant notre ère que l'histoire nous parle pour 
la première fois du canton de la Tusca, du district des Grandes 
Plaines et de la campagne de Boll, où fut plus tard construite la 
ville de Bulla. 

Bataille des Grandes Plaines, près de la campagne de Boll 

A cette époque, dit Polybe, Scipion assiégeait la ville d'U tique, 
près de Carthage, lorsque Asdrubal et Syphax réunirent leurs 
armées en un camp établi dans ce qu'on appelait les Grandes 



HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 29 

Plaines, ou la campagne de Boll, et dans le canton arrosé par le 
fleuve Tusca. Au moment où Scipion apprit que les Carthaginois 
rassemblaient de nouvelles forces, il abandonna brusquement le 
siège d'Utique pour aller cçmbattre Asdrubal et Syphax. Voici ce 
que Polybe nous apprend au sujet de cette campagne : « Après 
cinq jours de marche, Scipion était arrivé dans un lieu appelé 
les Grandes Plaines, près de la campagne de Boll ; il campa 
d'abord à 30 stades, ou quatre milles romains, de l'ennemi (1). (Le 
stade valait environ 180m. et le mille romain 1472 m. 1/2). Enfin, 
après quelques escarmouches la bataille s'engagea et Scipion 
remporta une victoire complète qui força Syphax à regagner ses 
états et Asdrubal à rentrer à Carthage. » Cette bataille enleva à 
Carlhage sa dernière armée et ses dernières ressources. 

Bataille de Zama. (202 av. J.-Gh.) 

Les Carthaginois ayant intimé secrètement à Annibal l'ordre 
de quitter l'Italie et de venir défendre l'Afrique, il débarqua à 
Leptis (Lebda), alla camper auprès d'Adrumète (Sousse), où il fit 
des approvisionnements de vivres et de chevaux ; il attira à son 
parti Tychée, chef des nomades Aréacides, Mézélute, qui disposait 
de mille cavaliers, et Vermina, fils et successeur de Syphax ; il 
s'empara, tant par capitulation que par la force des armes, de 
plusieurs villes du domaine de Massinissa, et il employa même la 
trahison pour se rendre maître de celle de Xarkê ; puis il se porta 
vers Zama (Djama), distante de cinq journées de route à l'égard 
(c'est-à-dire au sud- ouest) de Carthage : il y eut là un engage- 
ment de cavalerie où les Romains obtinrent l'avantage (2). 

Scipion, de son côté, courant la campagne , saccageait les 
villes, ne recevant pas même à composition celles qui voulaient 
se rendre. Après avoir emporté la grande ville de Parthos, et reçu 



(I) Sans doute sur le Saltus Burunitanus, c'est-à-dire sur les hauteurs occidentales du pla- 
teau de Béja appelé aujourd'hui Djebel Sriout Douamis. 

(î) Les écrivains modernes s'acordent généralement pour donner à cette bataille le nom de 
Zama. Près de Zama il n'y eut qu'un combat de cavalerie entre les cavaliers romains et cartha- 
ginois quelques jours avant la grande bataille qui eut litu cei laintment entre Killa iZcuarin 
aujourd'hui) et Zama (aujourd'hui Djama supérieure). C'est donc dans la plaine du Sers qu'il 
faut indiquer l'emplacement où fut livrée cette grande bataille. Monsieur Boy, consul de France 
au Kef, a Découvert une inscription à Zouarin qui a été publiée par Monsieur l'oinssot ; cette 
inscription prouve suffisamment que Zouarin est l'ancienne \ille de Killa et non celle de Zama 
inférieure. L'autre Zama, celle de Juba, se trouve au nord du Djebel Massonge. 



30 HISTOIRE DU PAYS DES KOUMIR 

des renforts de Massinissa, il alla s'établir près de Naraggara, 
où il attendit Annibal, qui lui avait fait demander une entrevue ; 
le général carthaginois vint alors camper à quatre railles de 
Scipion, tout près de Killa (aujourd'hui Zouarin). 

La conférence, comme il était facile de le prévoir, n'eut aucun 
résultat, dit Polybe ; les deux chefs ne purent s'accorder et de 
part et d'autre on se prépara au combat. 

Scipion rangea ses troupes dans l'ordre suivant : il mit les 
hastaires sur la première ligne (la haste est une longue lance), et 
laissa des intervalles entre chaque cohorte. A la seconde ligne il 
plaça les princes : les cohortes des princes étaient postées, non 
vis-à-vis des intervalles delà première ligne, comme cela se prati- 
quait chez les Romains, mais les unes derrière les autres avec 
des intervalles entre elles, à cause des nombreux éléphants qui se 
trouvaient dans l'armée ennemie (1). — Les triaires formaient la 
réserve. — Sur l'aile gauche était Laelius, avec la cavalerie 
d'Italie, et, sur la droite, Massinissa, avec ses cavaliers numides. 

Scipion jeta des vélites dans les intervalles de la première ligne 
et leur donna l'ordre dé commencer le combat, de manière pour- 
tant que s'ils étaient repoussés ou ne pouvaient soutenir le choc 
des éléphants, ils se retirassent, par les intervalles, derrière 
l'armée. 

Annibal, de son côté, plaça sur le front de son armée plus de 
quatre-vingts éléphants ; les mercenaires Liguriens, Gaulois, 
Baléares et Maures, occupaient la première ligne ; derrière eux, 
sur la seconde ligne, se trouvaient les Carthaginois et les 
Africains; enfin, à la troisième ligne, qui était éloignée de la 
deuxième de plus d'un stade, suivant Polybe, on voyait les 
troupes qui avaient fait les guerres d'Italie. 

Dans les deux armées, les Numides commencèrent la bataille 
par des escarmouches. — Enfin Annibal fit avancer les éléphants. 
— L'infanterie romaine eut beaucoup à souffrir de cette attaque, 
mais les éléphants se retirèrent par les intervalles que Scipion 
avaient ménagés sur sa triple ligne, et, à coups de trait, on les 
chassa hors du champ de bataille. Alors Laelius et Massinissa se 
précipitèrent sur les corps de cavalerie qui leur étaient opposés. 



(l) C'est celte disposition tactique qui valut à Scipion la victoire. 



HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 31 

et les mirent en déroute. Cependant l'infanterie s'était abordée. 
Les soldats soudoyés par Carthage se battirent d'abord avec un 
grand courage ; mais voyant que la seconde ligne restait immo- 
bile et ne venait point â leur secours (1), ils lâchèrent pied et~ se 
précipitèrent sur les Africains et les Carthaginois. La seconde 
ligne d'Annibal, mise en désordre par la fuite des mercenaires et 
attaquée en même temps par les Romains, fut taillée en pièces. 
Le général carthaginois ne voulut pas que les fuyards vinssent 
se mêler aux soldats qui lui restaient ; il ordonna au premier 
rang de la troisième ligne de leur présenter la pique, ce qui les 
obligea de se tirer le long des ailes dans la plaine. Scipion se 
porta alors avec toute son infanterie, hastaires, princes et triaires 
réunis, sur la troisième et fameuse ligne d'Annibal. Le combat 
fut long et acharné ; les Romains, bien supérieurs en nombre, ne 
purent entamer cette vaillante réserve d'Annibal (2) et la victoire 
était encore indécise lorsque Laelius et Massinissa, qui revenaient 
de la poursuite, se jetèrent, par derrière, sur l'infanterie carthagi- 
noise et en firent un grand carnage. 

Ce fut ainsi que se termina la bataille. 

Les Romains perdirent dans cette mémorable journée plus de 
1,500 hommes ; mais, du côté des Carthaginois, 20,000 soldats 
restèrent sur le champ de bataille (3) et 20,000 furent faits prison- 



( I ) C'est le seul reproche que l'on puisse lalre à Ânnibal d'avoir attendu trop longtemps 
avant d'engager sa 2"* ligne ; il attendait sans doute le moment où Scipion aurait fait donner 
sa première réserve. 

(2) Ces chiffres, donnés par Polybe ne nous paraissent pas être exacts. 

(3) Folard, dans le commentaire qui accompagne le récit de Polybe, sur la bataille de Zama, 
a jugé Ânnibal avec trop de sévérité peut-être. Après avoir essayé de démontrer que la conduite 
du général carthaginois, avant et pendant la bataille, ne répondit point à sa réputation de 
prudence et d'habileté, il ajoute cependant : t Polybe, Tite-Live, et un grand nombre d'auteurs 
fort éclairés parmi les modernes, ne peuvent s'empôcher d'adhiirer la merveilleuse disposition 
d'Annibal dans cette bataille ; passe pour les derniers ; mais que Polybe — (qui était un homme 
judicieux et versé dans l'art de la guerre;, soit le premier qui ait élé de ce sentiment et qu'il 
ait donné le branle à celui de tous les autres, voilà ce qui surprend. — Serait-ce en vue de 
relever la gloire de Scipion, qui était son ami .'' Cela est fort probable ! — Polybe ajoute : 
t Pour peu qu'on ait un peu de connaissance de la guerre, on verra qu' Annibal ne se surpassa 
jamais moins que dans cette bataille.... • Pourquoi alors Annibal n'a-t-il pas deviné le but de 
Scipion lorsque le consul laissait des intervalles entre chaque cohorte pour permettre aux 
soldats romains de prendre les éléphants de flanc ? Quoiqu'il soit toujours dangereux d'être 
smgulier dans son opinion et d'attaquer un sentiment généralement reçu, mous ferons observer 
que Scipion présentait à Annibal un front brisé qui, au moyen des intervalles, c'est-à-dire de 
ses angles rentrants, constituait un Iront plus étendu que celui des Carthaginois. 

Enfin Annibal aurait dû faire garder les derrières de sa lu isiùme ligne lorsqu'il vit que la 
cavalerie de Scipion l'avait débordé ; il aurait dû se douter que cette cavalerie viendrait 
ensuite opérer sur sa Ugne de retraite. 

Personne n'est exempt de fautes, et le plus parfait est celui qui en a le moins commis. 
Annibal peut être mis de ce nombre. 



32 HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 

niers. Après cette terrible défaite, Annibal se sauva en toute hâte 
dans la ville de Thon, d'où il passa à Adrumète, faisant à cheval, 
en deux jours et deux nuits une route de près de 3000 stades. 
Ayant rallié 6000 fantassins et 600 cavaliers il se porta sur la ville 
de Marthama, mais il fut rappelé à Garthage par suite des négo- 
ciations pour la paix. 

Après avoir marché à la rencontre de Vermina, qui venait au 
secours des Carthaginois, et lui avoir taillé en pièces 15,000 hom- 
mes, Scipion rentra à Tunis, pour y recevoir les soumissions des 
vaincus. 

Avant la bataille, dit Polybe, non-seulement l'Italie et l'Afrique, 
mais encore l'Espagne, la Sicile et la Sardaigne étaient en sus- 
pens et suivaient les événements avec une vive anxiété. La vic- 
toire de Scipion mit fin aux incertitudes et rendit les Romains 
maîtres du monde. 

Annibal conseilla le premier aux Carthaginois de demander la 
paix aux Romains. Scipion songeait un instant à faire le siège 
de Garthage et à terminer la guerre par la ruine de cette ville, 
mais bientôt craignant que, pendant les longueurs du siège (l) 
qu'il méditait, un successeur ne vînt lui enlever le fruit de ses 
nombreux succès et toute sa gloire , il résolut d'accorder la paix 
aux Carthaginois. 

Par le traité de paix, Scipion défendit aux Carthaginois de ne 
faire la guerre à aucun peuple, soit en Afrique, soit au dehors, 
sans l'autorisation de Rome, et le consul annexa à Rome une 
certaine étendue du territoire carthaginois, mais le canton de la 
Tusca et la campagne de Boll, dans les grandes plaines de 
Bagrada, restèrent à Garthage. 

Guerre de Massinissa. (172 ans avant J.-Ch.) 

Profitant de ces conditions de paix défavorables à Garthage, 
Massinissa, roi des Numides et allié des Romains, s'empara du 
canton de Tusca et du district des Grandes Plaines où se trouvait 



(1) Il se pourrait aussi qu'Annibal, profitant de la longueur de ce siège, eût pu réunir assez 
de monde, pour faire changer la face des (choses. Car, que n"a-l-il pas fait en Italie, où, quoique 
privé de secours de sa patrie, il mit Uouie à deux doij_'ts de sa perte ! 



HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMlR 33 

la campagne de Boll (1) ; ce roi se rendit maître de plusieurs villes 
et châteaux (2) dont les noms nous sont inconnus, mais qui lais- 
sent aujourd'hui voir leui^s ruines sous les dénominations suivan- 
tes: 

Tabarca — Bulla - Chemtou — Aïn hou hadja — Aïn Cher- 
chera — Sidi Aassen — Bordj Zouïba — El hammam — Bordj 
El hammam — Souk El Djemmâa — Ben Metir — El Guemaïr, 
etc., etc. 

Malheureusement les Carthaginois se trouvaient tellement en- 
chaînés par leur traité avec Rome qu'ils n'osaient repousser la 
violence par la violence et recourir aux armes pour défendre leur 
pays contre Massinissa. 

En effet, il ne leur était point permis de faire la guerre au-delà 
de leurs frontières, et quand bien même ils auraient usé de repré- 
sailles dans le canton de Tusca et dans le district des Grandes 
Plaines, qui étaient leurs possessions, ils étaient encore liés par 
un autre article du traité qui leur ordonnait formellement de 
vivre en paix avec les alliés du peuple romain. 

Cartilage du reste ne savait que trop bien que Rome plaçait 
Massinissa au nombre de ses alliés les plus fidèles et les plus dé- 
voués. Un seul moyen restait donc aux Carthaginois : c'était de 
porter leurs plaintes au Sénat romain. 

Une commission romaine se rend 

à la frontière de la Numidie et du territoire de Carthage. 

(De 157 à 152 av. J.-Ch.) 

Une commission de dix membres fut alors désignée à Rome 
pour aller vérifier sur les lieux mêmes l'état des choses. 

Pour pénétrer jusqu'aux territoires qui faisaient l'objet du dé- 
bat, ces commissaires traversèrent une contrée qui appartenait 
aux Carthaginois. Ils virent ensuite des campagnes fertiles^ em- 
bellies par une savante agriculture. Les commissaires revinrent 



(1) Certains compilateurs ne connaissent pas assez le pays qui nous intéresse ici ; le canton 
de la Tusca est sur le versant septentrional du système des montagnes de la Khoumirie, tandis 
que la campagne de Boll se trouve au pied du versant méridional, dans le district des Grandes 
Plaines de la Medjerda. 

(2) On voit qu'en 172 avant Jésus-Christ, il existait déjà des villes et des châteaux dans cette 
partie de la Numidie ; il n'en était pas de même 80 ans auparavant. 



34 HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 

à Rome où, racontant leurs impressions, ils dirent au Sénat ce 
qu'ils avaient vu : « Carthage, avec tout son pays, s'est relevé de 
ses défaites et a repris toutes ses forces. Dès à présent, la puis- 
sance de cette ville ennemie et les richesses de son territoire, dont 
le littoral est défendu par une flotte nombreuse, doivent nous 
inspirer des craintes sérieuses. » Ce fut alors que Caton laissa 
tomber dans le Sénat des figues qu'il portait dans sa toge et qui 
provenaient des Grandes Plaines du Bagradas. Les sénateurs ad- 
miraient la beauté et la grosseur de ces fruits, lorsque Caton 
leur dit : « La terre qui les produit n'est qu'à trois journées de 
mer de Rome. » — La destruction de Carthage et l'annexion de son 
territoire furent résolues, et le Sénat romain n'attendit plus 
qu'une occasion favorable pour mettre son projet à exécution. 
Cette occasion ne tarda pas à se présenter, car Carthage, passant 
outre, prit, quelque temps après, les armes pour repousser les 
agressions de Massinissa. 

Troisième guerre punique. 

Rome déclara la guerre à Carthage ; l'armée punique éprouva 
des revers dans cette dernière guerre contre Rome ; Carthage fut 
prise et détruite, et les Romains vinrent se substituer aux Cartha- 
ginois dans la possession de leur domaine d'Afrique, tel qu'il se 
trouvait circonscrit par les états des monarques numides. 

Bulla, si elle existait déjà à cette époque, resta ville numide. 

A la mort de Massinissa, Scipion Emilien avait partagé la Nu- 
midie entre les trois fils du vieux prince allié aux Romains ; une 
fin prématurée enleva les deux aînés, et le troisième, Micipsa, 
resta seul roi. 11 avait deux fils, Adherbal et Hiempsal ; il éleva 
avec eux le fils d'un de ses frères, Jugurtha, qui semblait avoir 
hérité de l'indomptable courage et de l'ambition peu scrupuleuse 
de son aïeul. Comme Massinissa (l), il était le meilleur cavalier 
d'Afrique et nul n'attaquait le lion avec plus de courage dans les 
grandes chasses ; mais nul aussi n'avait moins de scrupules. Mi- 
cipsa craignit d'avoir nourri un rival pour ses fils; il espérait s'en 



(1) Massinissa conserva toute sa vigueur jus(|ua sa mort ; à l'âge de 90 ans il resta encore 
toute une journée achevai (sans selle). C'était le meilleur cavalier de son temps. 



HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 35 

débarrasser en l'envoyant à Numance conduire un secours à 
Scipion. Jugurtha y montra une bravoure éclatante et revint en 
Afrique avec de brillants témoignages de la faveur du consul. 
Micipsa crut prudent de ne pas le laisser faire sa part lui-même 
dans l'héritage, il l'adopta donc complètement et lui donna en 
mourant un tiers du royaume peur sauver le reste. 

Guerres de Jugurtha, (119 av. J.-Gh.) 

Adherbal régnait à Cirta (Constantine), Hiemp.sal à Thimida 
et Jugurtha sans doute dans le moderne Xebeur (1) prés d'El 
Kef. 

Adherbal avait donc reçu pour sa part les terres confinées en- 
tre la Tusca (Zaïne actuel) et l'Ampsaga (aujourd'hui Oued-El- 
Kébir) — (la Khoumirie actuelle). 

Jugurtha, en ii8, ayant fait assassiner Hiempsal pour s'empa- 
rer de ses biens, Adherbal, se sentant menacé, vint implorer 
l'assistance du Sénat romain, qui ne répondit pas complètement 
aux désirs du roi numide. 

Jugurtha l'assiégea dans Cirta, parvint à s'en emparer et le fit 
mettre à mort. — Jugurtha devint seul roi en Numidie. 

Quand cette nouvelle parvint à Rome, le Sénat fut contraint 
par le peuple d'adopter contre Jugurtha des moyens énergiques. 
Le consul Spurius Poslhumius Albinus commence la guerre, puis 
en laisse le soin à son frère Aulus. Jugurtha l'attire dans une em- 
buscade au milieu des bois (dans la province de Constantine) et 
le force à capituler aux conditions les plus honteuses ; l'armée 
romaine est obligée de passer sous le joug et d'évacuer en dix 
jours la Numidie. 

Rome ne veut et ne peut reconnaître une pareille condition et 
elle charge le nouveau consul Quintus Gaecilius Metellus d'aller 
prendre les affaires en mains en Afrique; il avait pour premier 
lieutenant le fameux Caïus Marins. Metellus était un homme 
habile et courageux ; il fît à Rome et chez les alliés de grands 
approvisionnements et de fortes levées ; puis il s'embarqua pour 
l'Afrique. 



(I; Nebeui- portait, sous la domination de Rome, le nom da Castellura. 



36 HISTOIRE DU PAYS DES KttOUMIR 

Au printemps de l'an 109 avant Jésus-Christ, il prit le comman- 
dement des troupes romaines destinées à combattre Jugurtha. Il 
employa les premiers mois de son séjour à rétablir la discipline 
dans les rangs de l'armée et à laisser le soldat s'endurcir aux 
travaux et aux fatigues de guerre par des exercices de tout genre. 
11 décampait chaque jour, faisait de longues marches, puis s'ar- 
rêtait pour élever de forts retranchements qu'il abandonnait bien- 
tôt. En peu de temps, son armée était aguerrie, vigilante et pleine 
de vigueur: alors seulement commença la guerre. Jugurtha fit 
des propositions de paix pour tromper- son futur adversaire, mais 
Métellus rejeta les prières du roi numide. 

D'abord le général romain ne rencontra point l'ennemi. 

<( Les maisons, dit Salluste, comme s'il n'eut pas été question 
de guerre, étaient habitées, et les campagnes couvertes de bes- 
tiaux et de laboureurs ; les officiers du roi numide venaient des 
villes et des hameaux au devant de l'armée romaine et offraient 
de fournir du blé, de porter les provisions, de faire enfin tout 
ce qui leur serait ordonné. )) Métellus pénétra dans les états de 
Jugurtha du côté de la Tusca(l) et, malgré les apparences de paix, 
il marchait en ordre de bataille et avec les plus grandes précau- 
tions ; il se tenait à la tête des troupes et Marins formait l'arrière- 
garde avec la cavalerie, car le pays était très accidenté. L'armée 
romaine s'avança ainsi, sans être inquiétée, jusqu'à la ville de 
Vacca (Béja), où le consul laissa garnison, car cette place offrait 
de grands avantages pour les opérations de Métellus. 

La ville de Vacca était fort riche et avait le marché le plus fré- 
quenté et le plus renommé ; les marchands italiens y trafiquaient 
beaucoup. Bekri, historien arabe, et Scharr-Franck parlent de 
la fertilité du sol des environs de Vacca. Bekri nous dit : «Lors- 
que le blé était rare dans le sud, l'on pouvait en acheter une 
charge de chameau pour un réal à Béja; la fertilité du sol est 
toujours si grande que les récoltes suffisent môme dans les plus 
mauvaises années. » 



(1) L'Oued ïessala ou Tabaroa n'est donc pas le fleuve Tusca ainsi que le suppose M. Rei- 
nach dans son deuxième volume de Tissot. Mais la Tusca est bien l'Oued Zùne, qui jette ses 
eaux dans la Méditerianée avec celles du fleuve Chulcul (l'oued^bou Zenna'— Métellus venait 
sans doute de Tliisidium, ville romaine que nous plaçons près de Mateur — ( au henchir d'Ain 
Mutoniu pctil-èlrc). 



HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 



De Vacca, Métellus s'avança sur les rives de THamise, que 
Sallusle appelle le Muthul. Les cavaliers numides observèrent la 
marche des Romains, et Jugurtha alla occuper une forte position 
sur la route que l'ennemi devait parcourir. 



Bataille du Muthul. 

A vingt milles du fleuve Muthul, qui prenait sa source dans la 
direction sud, s'élevait, parallèlement à son cours, une montagne 
stérile et inculte, vers le milieu de laquelle venait aboutir une lon- 
gue colline couverte de myrtes et d'oliviers sauvages. Il n'y avait 
entre la colline et la montagne qu'une plaine, ou plutôt une gorge 
étroite entièrement privée d'eau. Ce fut sur cette colline que se 
posta Jugurtha, Il détacha d'abord Bomilcar avec une partie de 
son infanterie et ses éléphants, et lui ordonna de continuer sa 
marche en suivant le défilé. Ce détachement devait attaquer les 
Romains en tête, au moment où Jugurtha se jetterait tout à la 
fois, avec les troupes qui lui restaient, sur leur arrière-garde et 
sur leurs flancs. Dans ce but, le roi numide prit position sur le 
penchant de la colline, non loin de l'étroite plaine où devait pas- 
ser Métellus. Celui-ci, en efïet, parut bientôt au sommet de la 
montagne. En descendant vers la plaine, il examina la colline qui 
était placée devant lui et ne tarda pas à reconnaître l'ennemi. Ce- 
pendant, à cause des bruyères qui cachaient en partie les hommes 
et les chevaux, il ne put ni connaître les forces , ni se rendre 
compte des projets de Jugurtha. Pour ne point s'avancer témé- 
rairement, il fit faire halte à ses troupes , puis il changea ses 
dispositions. Il plaça trois corps de réserve à sa droite, qui était 
proche de l'ennemi; entre les bataillons il jeta les frondeurs et les 
archers et mit toute sa cavalerie sur les ailes. Après avoir pris 
toutes ses mesures et rangé son armée en bataille, il descendit 
dans la plaine. Les Numides ne firent aucun mouvement. Mé- 
tellus, que cette inaction rendait de plus en plus défiant et qui 
craignait d'être arrêté trop longtemps dans un pays sans eau, 
voulut, sans plus tarder, se diriger vers le Muthul. A cet efïet, il 
détacha Rutilius, un de ses lieutenants, avec les cohortes armées 
à la légère et une partie de la cavalerie, pour s'assurer, non loin 



38 HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 

du fleuve, d'une forte position. Rutilius se mit donc en marche 
et prit l'avance. Quant au consul, il s'avança au petit pas, en 
colonne serrée. Son arrière-garde avait à peine dépassé les Numi- 
des que ceux-ci, par une rapide conversion, se jetèrent sur elle à 
l'improviste, puis, la débordant des deux côtés, ils attaquèrent les 
Romains tout à la fois sur les derrières et sur les flancs. Jugurtha 
avait eu soin d'abord défaire occuper par 2000 fantassins (1) la 
partie de la montagne d'où le consul était descendu en plaine. 
L'apparition subite des Numides jeta la confusion dans l'armée 
romaine. Au premier choc, les rangs furent rompus, mais Métel- 
lus parvint peu à peu à rallier ses soldats. La mêlée dura jusqu'à 
la nuit. A la fin, les Romains voyant qu'ils ne pouvaient battre en 
retraite, qu'ils perdaient une partie de leurs avantages dans cette 
action où la tactique était inutile, s'apercevant d'ailleurs que le 
jour était à son déclin, gagnèrent, sur les ordres de Métellus, le 
sommet de la colline. Les Numides, ne pouvant songer à les for- 
cer dans cette position, prirent la fuite. 

Bomilcar ne fut pas plus heureux que Jugurtha. Il laissa d'a- 
bord passer Rutilius ; puis, quand il sut que le lieutenant du con- 
sul avait assis son camp et se tenait au repos, il disposa ses fan- 
tassins et ses éléphants, et s'apprêta à l'attaquer. Rutilius fut 
averti de l'approche de l'ennemi par les tourbillons de poussière 
que soulevait, en marchant sur le sol aride, la troupe de Bomil- 
car. Il se hâta de sortir de ses retranchements et de se mettre en 
bataille. 

On se chargea bientôt de part et d'autre avec un grand achar- 
nement. Les Numides tinrent bon jusqu'au moment où les Ro- 
mains eurent pris quatre éléphants et tué tous les autres, au 
nombre de quarante. Ils se sauvèrent ensuite et n'échappèrent à 
la mort qu'à la faveur de la nuit. Rutilius , après sa victoire, 
abandonna son camp et rejoignit le gros de l'armée sur la colline 
où Métellus avait pris position. Le consul demeura quatre jours 
dans ses retranchements sans faire aucun mouvement. Quant à 
Jugurtha, dit Salluste, il s'était retiré dans des lieux couverts de 
bois et fortifiés par la nature ; il fît des propositions de paix que 
Métellus refusa. 



(1) Massinissa avait adopté la manueuvre de l'infanterie exercée à la romaine. 



HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 39 

Métellus reçut ensuite la soumission de plusieurs places, entre 
autres de Sicca, et sans doute aussi de Nébeur et de Bulla. 

Certains géographes appellent Muthul ou Hamise le fleuve Ba- 
gradas, dans sa partie comprise en amont de Bulla. S'il en était 
ainsi, la bataille du Muthul se serait livrée aux environs du Ghar- 
dimaou moderne, mais cela n'est pas probable. 

Marcus, en effet, n'est pas de cet avis ; il détermine les lieux où 
s'accomplirent ces événements, ainsi qu'il suit : (( La chaîne de 
montagnes qui courait dans la même direction que le Muthul est 
figurée, dans le quatrième segment de la Table de Peutingev, sur 
la rive droite de l'Hamise ; elle s'étend sur cette carte de la 
source de cette rivière jusqu'auprès de son embouchure et forme 
la partie nord-est du dos montueux que Ptolémée nomme Buzara. 
La colline transversale dont Salluste fait mention paraît être 
identique avec la hauteur située près de l'ancienne Zama, où An- 
nibal fut vaincu par Scipion. Cette place était située dans le voi- 
sinage de Naragarra, au midi de la route qui menait dudit en- 
droit à Sicca Veneria (Kef). Les itinéraires marquent trente milles 
romains (dix lieues) d'intervalle entre ces deux places ; Sicca était 
voisine du point de jonction de l'Hamise avec la Medjerda. (On 
dirait mieux que Bulla était voisine du point de jonction de ces 
deux cours d'eau.) Il n'est donc pas surprenant que Sicca soit la 
première ville de la Numidie qui ait pris volontairement parti pour 
les Romains, immédiatement après la victoire sur Jugurtha. La 
bataille du Muthul a eu lieu quelques jours après l'entrée de 
Métellus dans la Numidie ; elle fut donc livrée à quelques lieues 
de distance vers le couchant de l'embouchure de l'Hamise,' qui 
est éloignée de Vacca d'environ dix-huit lieues en ligne droite. » 

D'après Marcus, l'Hamise (Muthul, qui signifie en langue phé- 
nicienne (( rivière de la mort » ) serait l'oued Krallel de nos jours 
ou peut-être l'oued Tessa (l). 



(1 ) Dans ce cas, la bataille se serait livrée entre le Djebel Massouge et l'Oued Tessa qui 
reçoit à droite l'Oued Hamise, un peu au nord-est de Zanfsour (Assuras). La colline transversale 
dont parle Salluste serait celle qui se détache au nord-ouest du Djebel Massouge et qui vient 
mourir sur la rive droite du Tessa. De l'embouchure de l'Oued Hamise il y a effectivement 
18 lieues en ligne droite jusqu'à Béja-viUe. 

Cependant d'après Ptolémée et de l'avis de M. Tissot, le Muthul, qui a porté longtemps 
le nom de Hamise sur nos cartes, seiait l'Oued Mellag, qui descend du plateau de Tebessa 
et qui passe à 8 kilomètres à l'ouest de la moderne ville de Kef. 

S'il faut se rapporter aux tables ptoléméennes, l'emplacement de la bataille livrée par les 



40 HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 

Métellus prit ses quartiers d'hiver à Tisidium (1) situé à une 
grande journée de marche de Vacca. 

Jugurtha fit de nouveau des propositions de paix, mais le con- 
sul convoqua le roi numide à Tisidium. 

Jugurtha ne répondit pas à Métellus ; il aperçut un piège et 
résolut, quoique privé de la moitié de ses forces, de recommencer 
la guerre. 

Ce fut vers ce temps que le Sénat romain, après avoir eu mis 
en délibération le partage des provinces, décréta que Métellus 
serait maintenu dans le commandement de Farmée d'Afrique. 

A cette époque, une chose pouvait favoriser Jugurtha, c'était la 
désunion qui régnait entre Métellus et ses principaux officiers. 
Marins, fatigué de servir en second dans l'armée romaine, aspirait 
alors au premier rang ; il déclara un jour au consul qu'il était dé- 
cidé à quitter l'Afrique pour briguer le consulat. Celui-ci, orgueil- 
leux comme tous les patriciens, se moqua des projets de son lieu' 
tenant plébéien, sans naissance, sans richesses et sans crédit. 
Marins, qui était un homme très dur, ne pardonna point à Mé- 
tellus ses dédains et ses paroles pleines d'ironie ; aussi, il fomenta 
le mécontentement parmi les troupes et fit si bien que bientôt 
officiers et soldats écrivirent à Rome pour se plaindre de Métellus 
et demander son rappel. Dans toutes les lettres, Marins était loué 
sans mesure et représenté comme le seul homme capable de mener 
à bonne fin la guerre d'Afrique. 



Jugurtha recommence la guerre. — Révolte de Vacca. 
(L'an 108 av. J.-Ch.) 

Ce fut sur ces entrefaites que Jugurtha reprit les hostilités. 
Laissons parler Salluste : 

(( Jugurtha ne songeait pas à se rendre ; il recommence la guerre 
avec autant de soin que d'activité ; il lève des troupes; il emploie. 



armées romaine et numide serait à indiquer au Djebel Mejemba, d'où il y a aussi i8 lieues en 
ligne droite jusqu'à Béja-ville. Dans ce cas. Métellus aurait franchi la Medjerda actuelle 
(Bagradas; pour remonter les rives de l'Oued Mellag, et la bataille se serait livrée à quelques 
kilomètres à l'ouest du Kef et non dans la plaine du Sers. 

(1) La ville de Tisidium était située non loin de Vacca, aux confins du territoire romain et du 
royaume de Numidie. C'est peut-ôtre Aïn Malouia, à 30 ou 35 kilomètres de Béja. 



HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 41 

pour ramener à lui les villes qui l'avaient abandonné, soit la peur, 
soit l'espoir des espérances ; il fortifie ses places (1) il achète et 
fait fabriquer des armes, des traits, et cherche à attirer à lui les 
esclaves romains, à séduire par son or jusqu'aux soldats des gar- 
nisons romaines ; en un mot, pas de moyens qu'il ne tente, pas 
d'intrigues qu'il ne mette en jeu. Ces manœuvres réussirent au- 
près des habitants de Vacca (Béja), où Métellus avait mis garni- 
son. Les principales villes forment un complot en faveur du roi 
des Numides, car son peuple est mobile, séditieux, avide de nou- 
veauté, aspirant à une révolution et détestant le repos et l'inac- 
tion. Leurs mesures concertées entre eux, ils fixèrent l'exécution 
de la garnison de Vacca à trois jours de là ; c'était une lète so- 
lennelle, célébrée par l'Afrique entière, où tout éveillait l'idée des 
jeux et du plaisir et nullement celle de la crainte. Au jour con- 
venu, centurions, tribuns militaires, le commandant même de la 
place de Vacca, T. Turpilius Silanus, sont invités chacun chez un 
des principaux habitants, et tous, excepté Turpilius Silanus, l'ami 
de Métellus même, sont massacrés au milieu du festin. Les con- 
jurés tombent ensuite sur nos soldats qui, profitant de la fête et 
de l'absence des officiers, courent la ville sans armes ; la popula- 
tion les imite. Les uns étaient initiés au complot par la noblesse, 
les autres poussés par leur goût pour ces sortes d'exécution, 
ignorant ce qui s'est fait, ce qui se prépare, assez flattés de pren- 
dre part au désordre et à une révolution. Dans cette alarme im- 
prévue, les soldats romains déconcertés, ne sachant quel parti 
prendre, veulent promptement gagner la citadelle, où sont leurs 
enseignes et leurs boucliers; mais une garde ennemie, la précau- 
tion que l'on a eue de fermer les portes, empêchent leur retraite 
et, pour comble de malheur, les femmes et les enfants, du haut des 
toits, les accablent de pierres et de tous les projectiles qui se 
trouvaient sous leurs mains, double péril qu'ils ne pouvaient évi- 
ter ; les plus vaillants sont sans défense contre le sexe faible ; 
braves et lâches, forts et faibles, tous sont massacrés sans pou- 
voir se venger. Au milieu de cet atïreux carnage, malgré l'achar- 
nement des Numides, quoique les portes de la ville fussent 



(5) Peut-être aussi Nébeur (Castellum). Si la ville de Nébeur n'était pas la ville royale de 
Jugurtha, elle était certEiinement un de ses grands centres de résistance. 



42 HISTOIRE DU PA\S DES KHOUMIR 

fermées, le gouverneur fut le seul Italien qui échappa sain et sauf. 
Fut-ce compassion de la part de son hôte, connivence avec l'en- 
nemi ou effet du hasard, on l'ignore, mais l'homme qui dans un 
pareil désastre, préféra une vie honteuse à une réputation sans 
tache, doit être tenu pour un misérable sans honneur. )) 

L'histoire nous dit que Turpilius Silanus, plus tard condamné 
à mort, parvint à rejoindre Métellus à Tisidium. 

A la nouvelle de ce massacre, le consul partit en toute hâte 
avec une légion et un détachement de cavalerie. Il se jeta sur 
Vacca, qui ne s'attendait pas à une attaque aussi prompte ; tous 
les habitants, sans exception, furent égorgés et leurs biens livrés 
au pillage. Métellus s'était vengé, mais il n'avait point soumis 
Jugurtha, qui se retira à Thala (1), situé au sud de Sicca Vénéria, 
la moderne Kef. 

Quelque temps après la prise de Thala par l'armée romaine, 
Métellus, qui la commandait, fut rappelé à Rome et le comman- 
dement en fut donné à Marins. Marius, pour avoir également un 
nom, se dirigea bientôt surGafsa, qu'il saccagea (2). 

Pendant qu'il guerroyait dan^ le sud, le roi des Numides fit de 
grands préparatifs et rassembla de nouveau des troupes pour 
combattre Marins. Quelque temps après, cette lutte cessa, car 
Jugurtha fut livré à Marins par trahison ; le général romain 
l'emmena à Rome où le roi fameux des Numides fut jeté dans la 
prison du mont Capitolin. (( Par Dieu, s'écria-t-il en riant, que 
vos étuves sont froides. » Il y lutta six jours contre la faim avant 
de mourir. — Cette guerre finit en Tan 106 av. J.-Ch. La pro- 
vince romaine fut augmentée en 104 de la ville de Sicca Veneria, 
renommée par ses mœurs corrompues, (3) de Vacca et du terri- 



(1) La ville de Thala dont parle Salluste était située non loin de l'endroit où le Bousselam el 
rOued Zianin se réunissent pour former l'Adjebbi. 

Le nom arabe Tsàlah (à, )l j') se prononce exactement comme le mot grec v't'XKy. dont 

le latin Thala est la simple transcription. 

(2) Voir notre notice de voyage de 1886 sur la marche de Marius sur Gafsa. 

f3) La ville d'El Kef date de l'époque phénicienne ; elle avait un sanctuaire de la déesse- 
Astarté, dont nous possédons une petite statue en bronze, trouvée à 2 mètres sous terre, à 
l'emplacement même du temple. Le peuple y venait adorer cette déesse et à l'époque romaine, 
les pèlerins continuaient à fréquenter ce lieu de Ve'uus. Pendant plusieurs .siècles, les filles de 
la cité observaient la coutume de se livrer aux pèlerins pour gagner une dot. Sicca qui, en 
phénicien, veut dire «les tentes» prit le nom de sicca-veneria, pour une cause facile i\ compren- 
dre. Plus tard cette cité prit le nom de Ghikka Beneria, dont les Arabes firent Ghok ben Nahar. 



HISTOIRE DU PA\S DES KHOUMIR 43 

toire adjacent depuis le fleuve Tusca jusqu'à Hippone-Diarrhyte 
(Byzerte). 

Bulla et les Grandes Plaines restèrent à la Numidie, gouvernée 
alors par Hiempsal et Hiarbas. 

Bulla prend le nom de Bulla Regia (ville royale de Hiarbas.) 
(An 88 av. J.-Gh.) 

En l'an 88 avant notre ère, Hiarbas dominait le pays des Gran- 
des Plaines, où se trouvait la ville de Bulla. 

La maxime du Sénat romain, diviser pour dominer, ne s'est 
jamais démentie. En distribuant à deux rois les restes de la Nu- 
midie mutilée, il savait bien qu'il y établissait deux rivaux. 

En effet, les deux compétiteurs Hiarbas et Hiempsal se firent 
la guerre ; le premier dépouilla l'autre de son trône. L'histoire 
romaine donne les motifs qui divisèrent ces deux rois, mais ici 
nous ne pouvons pas entrer dans des détails, complètement étran- 
gers à l'histoire des Numides. 

Domitius Aenobardus, fuyant l'Italie où Sylla était triomphant, 
se réfugia chez Hiarbas qui se joignit à lui avec les troupes dont 
il S'était servi pour détrôner Hiempsal. 

Bulla était, à cette époque, la capitale du roi Hiarbas, C'est à ce 
titre qu'elle fut décorée de l'épithète de royale, qu'on lui trouve 
désormais dans les géographes, les itinéraires et les actes des 
conciles. 

Campagne de Pompée. (82 av. J.-Ch.) 

En l'an 82 avant notre ère, Sylla chargea Pompée de poursui- 
vre Domitius et de pacifier l'Afrique. Pompée partit de Sicile 
avec six légions , 120 vaisseaux de guerre et 800 bâtiments de 
charge, qui portaient des munitions de toute espèce. Il vint pren- 
dre terre à Gurubis, petit portlvoisin de Carthage (Kourba) ,et 
marcha vers Utique (Utica), où Domitius et Hiarbas étaient cam- 
pés avec des forces nombreuses. 

Les deux armées se trouvaient en présence, mais elles étaient 
séparées par un ravin dont la descente était rude et le sol ra- 
boteux. 



44 HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 

Domitius jugea l'attaque impossible, d'autant plus qu'il tombait 
pendant presque toute la journée une grosse pluie accompagnée 
d'un vent violent ; il se retira vers son camp. 

Alors Pompée^, jugeant que le moment favorable était venu, 
passa le ravin et fondit à l'improvistesur l'armée numide qui se 
relirait. 

Le désordre se mit bientôt dans les rangs de Domitius et de 
Hiarbas ; ajoutez qu'ils avaient en face la pluie et le vent venant 
de l'est. 

Les soldats de Pompée voulaient le proclamer Imperator sur le 
champ de bataille, mais leur chef leur ayant déclaré qu'il n'accep- 
terait cet honneur qu'après la prise du camp ennemi, ils y mar- 
chèrent à l'instant et le forcèrent. Il était déjà nuit. 

Pompée combattit tête nue pour être mieux reconnu de ses sol- 
dats et pour éviter toute méprise funeste. 

Le camp fut donc emporté. Domitius y périt. 

Le carnage fut grand et de 20,000 hommes il n'en échappa que 
3000. Hiarbas prit la fuite, abandonnant ses éléphants, que Pom- 
pée voulut plus tard atteler à son char de triomphe et essaya 
de rentrer dans le centre de son royaume, mais il en fut empêché 
par les Maures auxiliaires que Gauda, fils de Bocchus, du parti 
de Hiempsal, conduisait à l'armée de Pompée pour la seconder. 



Pompée assiège BuUa Regia. (L'an 81 av. J.-Gh.) 

Hiarbas fut obUgé de s'enfermer dans BuUa, sa capitale. Pom- 
pée avait pénétré en Numidie pour rétablir Hiempsal sur le trône. 
Les Numides effrayés prirent tumultueusement les armes pour 
résister à cette invasion; mais Gauda, parcourant la contrée, 
vainquit toutes les bandes qu'il trouva formées, et Hiempsal 
fut sans peine rétabli sur le trône. Le général romain fit ensuite 
le siège de Bulla Regia, où il prit Hiarbas et le fit mettre à mort. 
Bulla Regia avait donc, à cette époque, un mur d'enceinte, puis- 
que Pompée en fit le siège. 

Au sujet de cette expédition, nous ne possédons plus aujourd'hui 
que ces seuls renseignements dont les indications sont fortéparses 



HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 45 

dans les fragments de Salluste, Plutarque, Appien, Eutrope, 
Aurélius-Victor, Oroze, Paul Diacre et Gouaré. 

Juba I^i" succéda à Hiempsal, et la Numidie prit une grande 
part dans la lutte entre César et Pompée. Juba fut ennemi per- 
sonnel de César, aussi lutta-t-il contre les Romains jusqu'en l'an 
46, où il fut complètement vaincu. 

Bulla Regia, qui resta territoire numide après les victoires de 
Pompée, doit bientôt être annexé à l'Afrique proconsulaire. Nous 
jugeons donc à propos de parler ici des richesses du district des 
Grandes Plaines. 

Bulla Regia fut, au IV"ie siècle de notre ère, très vantée par St- 
Augustin, né à Tagaste (Souk-Arhas) en l'an 354 de l'ère vulgaire. 
(( Elle était située, dit Saint-Augustin, au milieu d'une campagne 
très agréable et près d'une plaine excessivement riche et fertile.» 



Richesse des Grandes Plaines. 

Les anciens Africains aussi nous donnent des détails à peine 
croyables sur la fertilité du sol de cette région et à une époque 
même où elle n'était pas encore passée sous la domination immé- 
diate de Rome. Strabon dit : « La récolte se fait deux fois par an, 
au printemps et au commencement de l'hiver. Les épis atteignent 
une hauteur de cinq coudées ; ils ont l'épaisseur du petit doigt; 
la terre rend deux cent quarante grains par an. A vrai dire, les 
habitants ne sèment pas ; sur les grains qui se sont éparpillés 
dans les champs, à la moisson, ils passent des buissons épineux 
pour les enfoncer sous terre et bientôt surgit l'espoir d'une nou- 
velle récolte. La vigne y acquiert une grosseur prodigieuse ; deux 
hommes suffisent à peine pour l'embrasser. ; les raisins ont jus- 
qu'à une coudée de long. Par contre, plus au nord, dans les mon- 
tagnes, le pays fourmille de lions, de panthères, d'éléphants, de 
buffles, de singes, etc. ; dans les grandes rivières, il y a des cro- 
codiles ; on trouve aussi des serpents, des dragons, des scorpions 
ailés et non ailés. 

(( Pour éviter les morsures de ces animaux veniîneux, les habi- 
tants portent des bottes, frottent les pieds des lits avec des gous- 
ses d'ail et les enveloppent de touffes d'épines. 



46 HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 

(( Les montagnes renferment des mines de cuivre ; les versants 
de ces montagnes étaient partout couverts do forêts immenses, 
riches en arbres de toute espèce dont les Romains essayaient de 
faire la description avant même qu'ils leur eussent trouvé des 
noms. On attachait aussi beaucoup de prix à certaines espèces de 
mollusques qui fournissaient une pourpre très luisante. » 

La campagne de Boll, à cause de sa richesse, a toujours été 
un point de concentration de troupes, qui y trouvaient tous les ap- 
provisionnements nécessaires. — Cette région est du reste la 
seule dans les Grandes Plaines où il existe des sources d'eau po- 
table avec un fort débit. 

Les différentes concentrations de troupes qui ont été faites à 
Bulla sont les suivantes : celles sous Asdrubal, Massinissa, Hiar- 
bas, Gélimer. Stozas, etc. 



Guerre de César. (46 av. J.-Ch.) 
Bulla est annexée à l'empire romain. 

En l'an 46 avant notre ère, pendant que César était en Afrique 
à Zetta (Kneïs), la ville de Vacca (1) (Henchir Zaiet) fut saccagée 
parJuba, parce que les habitants de cette cité avaient demandé 
protection au général romain. Quelque temps après cet événement. 
César se rendit à Zama où il déclara l'annexion de la Numidie 
en province romaine. Les cantons de l'est, où se trouvaient Bulla 
et le district de la Tusca, furent appelés ((Afrique la nouvelle ou 
Numidie la nouvelle.» César, après l'avoir complètement pacifiée, 
la mit sous le commandement de Salluste, qu'il décora du titre de 
proconsul. 

Salluste traita la Numidie comme un pays de conquête: il y 
laissa un nom odieux et il s'y déshonora. Sa tâche était difficile, 
il est vrai ; il fallait des rigueurs pour contenir une terre récem- 
ment soumise, où Rome n'avait ni colonies, ni établissements et 
où la civilisation avait à peine pénétré. 

Salluste fut remplacé par Sextiusqui administra le pays de l'an 
44 à l'an 40. 



(1) Zetta et Vacca se trouvent au nord-est de la Sebka do Sidi el Hani. 



HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 47 

La Numidie, depuis cette époque, était plus que jamais enga- 
gée dans les dissensions civiles de Rome, aussi fut-elle violem- 
ment agitée par tous les événements qui éclatèrent à la mort de 
César. Sextius, partisan de ce dernier, prétendit dépouiller Cor- 
nificius, gouverneur de l'Afrique ancienne. Cornificius prévint 
son attaque et vint assiéger Cirta capitale de la nouvelle province. 
Mais, soutenu parle Numide Arabian et par les partisans opposés 
à Cornificius, Sextius délivra Cirta. Cornificius se donna la mort. 
Quelque temps après, Sextius devaitêtre remplacé par ordre d'Oc- 
tave ; il commit un crime, mais il ne jouit pas longtemps du ré- 
sultat obtenu. Les deux provinces furent réunies et organisées 
par les soins d'Octave. Lépidus administra tous les pays, en maî- 
tre absolu, pendant quatre ans. En 36 avant Jésus-Christ, Lépidus, 
après avoir contribué à la défaite de Sextus Pompée, fut dépouillé 
par Octave et le gouvernement des deux provinces fut confié à 
Statilius Taurus, qui, en 35, obtint les honneurs du triomphe pour 
quelques exploits contre des tribus insoumises. 



An 27 avant Jésus- Christ. 

En l'an 27 avant notre ère, Auguste, maître de l'empire romain, 
partagea l'administration des provinces avec le Sénat, se réser- 
vant pour lui-même, les postes les plus périlleux mais où étaient 
concentrées toutes les principales forces militaires. Cirta était le 
centre principal. Nous en parlerons plus loin. 

La Numidie fut pendant quelque temps reconstituée en royaume 
en faveur de Juba. A cette époque, les pays de la Tusca et des 
Grandes Plaines commençaient à supporter déjà le joug des Ro- 
mains, et de nombreux Italiens s'y étaient établis; les colonies s'y 
multiplièrent et la transformation de cette contrée barbare com- 
mençait. 

En peu de temps, cette partie de l'Afrique devint semblable à 
l'Italie, et le séjour en fut interdit aux criminels d'Etat. 

(A suivre). A. WINKLER. 



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FASTES CHRONOLOGIQUES 



DE LA 



VILLE D'ORAN 

PENDANT LA PÉRIODE ARABE 



CHAPITRE PREMIER 



S'il faut en croire Ibn H'azm cité par El Maqqari (Analectes, 
éd. de Leyde, t. II, p. 113 ; de Boulaq, t. II p, 129 ; tr. de Gayangos 
t. I, p. 175), Moh'ammed ben Yousof el Ouarràq, né en 292 hégire 
(904-905) mort en 363 hég. (973-974) et dont le Livre des routes et 
des prorinces a servi de modèle à El Bekri, écrivit en outre une 
histoire particulière d'Oran, comme de plusieurs autres villes 
du Nord de l'Afrique. Malheureusement cette histoire n'ast 
pas parvenue jusqu'à nous et nous n'en connaissons que les 
détails sur la fondation de cette ville, reproduits, sans doute 
d'après lui, par El Bekri dans son livre. De plus, Oran ayant été 
fondée en 290 de l'hégire, on peut se demander si l'ouvrage d'Ibn el 
Ouarràq n'était pas surtout l'histoire des tribus voisines de cette ville 
qui ne joua pas au moyen âge un rôle considérable. Etïacée, en effet, 
par Tlemcen, Tiharet, Geuta, ne formant pas même comme 
Téuès un état indépendant, elle passa successivement sous l'auto- 
rité des Omayades d'Espagne, des Béni Ifren, des Fatimides, des 
Almoravides, des Almohades, des Mérinides, des Béni Zeyan, 
sans avoir, à aucune époque, une eîçistence indépendante. Bien 
plus, comme port de Tlemcen, elle eut, dans Rachgoun et H'onaïn, 
des rivales puissantes. De l'occupation espagnole date seulement 
son importance : auparavant, on peut lui appliquer le vers 



50 FASTES CHRONOLOGIQUES 

qu'Abou Rûs lui consacre à propos de la domination chrétienne : 

(( On dirait qu'elle n'a point possédé le soleil ni de lune, et 
qu'elle a été ignorée des gens, même des hommes les plus perspi- 
caces. )) 

On s'en aperçoit à la disette des renseignements fournis par les 
écrivains arabes, historiens et géographes, que j'ai rassemblés ici : 
l'ouvrage d'Ibn el Ouarrâq aurait sans doute comblé quelques 
lacunes dans le premier siècle de son existence. Je parle de son 
existence en tant que ville musulmane : il est plus que douteux 
qu'elle ait succédé à une ville romaine, et les érudits ne sont pas 
encore d'accord pour savoir si l'on doit y placer Quiza, Portus 
Magnus ou l'un des Portus Divini. Quoiqu'il en soit de l'exacti- 
tude de ces identifications, dont une est peut-être exacte, j'ai pris 
l'histoire d'Oran à partir de 290 de l'hégire et je l'ai suivie jusqu'en 
915, date de la première conquête espagnole. Après cette époque, en 
effet, les travaux et les mémoires abondent autant qu'ils sont 
rares pour la période précédente. 

J'ai accompagné chacune des dates de l'indication des sources, 
imprimées et manuscrites, textes et traductions, qui me l'ont fournie: 
c'est le plus sur moyen de contrôle. On trouvera aussi des renvois 
aux ouvrages de seconde main qui font autorité sur ce sujet 
restreint. J'ai volontairement laissé de côté quelques récits qui 
me paraissent être le résultat d'une confusion, comme une pré- 
tendue occupation portugaise au XV^ siècle, admise un peu à la 
légère par Fey dans son Histoire d'Oran, excellente d'ailleurs 
pour la période espagnole : je reviendrai là-dessus dans le cha- 
pitre III. 

Voici les auteurs dont je me suis servi : la forme sous 
laquelle je les ai cités dans le second chapitre est indiquée entre 
parenthèses. 

io jij^\^ ^=s'^\j, w'^' M <l^j-x3tj l^U! _y^jj^\ ^\J^ 

Boulaq, 7 vol. in 8", 1284 hég. (Ibn Khaldoun, texte arabe) ; 

2o Histoire des Berbères par (Abder Rah'man) Ibn Khaldoun, 
trad. de Slane, Alger, 4 vol. in-8^ 1852-1856 (Ibn Khaldoun, tr. 
franc.) ; 



DE LA VILLE d'oRAN 51 

3° An account of the establisJiment of Fathemite dynastij in 
Afvica by Nicholson, Tubingen et Bristol, 1840, in-8o (Arib ben 
Saâd, Chronique). 

4° Descrijjtion de l'Afrique septentrionale par Abou Obeïd el 
Bekri, texte arabe, cl. De Slane, Alger, 1857, in-S" (El Bekri, 
Descr., trad. ar.) ; 

5° Description de l'Afrique septentrionale par El Bekri, trad. 
en français par De Slane, Paris, 1859, in-8" (El Bekri, trad. franc.) ; 

6° Jacut's Geoyrapliisclies M'œrterhuch , éd. Wustenfeld, Leip- 
zig, 1866-1871, 6 vol. in-8° (Yaqout, Mo'djem); 

manuscrit de ma collection (voir chap. III, § A) ; 

8° Voyages extraordinaij'es et nouvelles agréables par Moham- 
med Abou Ras, trad. Arnaud, Alger, 1885, in-8" (Abou Ras, 
Voyages) ; 

9*^ Histoire de l'Afrique et de l'Espagne, intitulée Albayano'l 
Mogrib par Ibn Adhari, éd. Dozy, Leyde, 1848-1851, "2 vol. in-8^ 
(Ibn Adzari, Bayàn) ; 

10'' Abu'l Kasim Ibn Haukal, Viœ et régna, descriptio ditionis 

moslemicœ w'J'-_^U' j cAJl_^_il » ,'^-^ éd. De Goeje, t. II de la 

Bibliotheca geographorum arabicorum, Leyde, 1873, in-8'' (Ibn 
Haouqal, Descr. des routes, texte ar.); 

11° Description de l'Afrique par Ibn Haucal, trad. en français 
par de Slane, /ûa7Vîa/cr.s-i«^i(^«e^ février 1842, p. 153-196; mars 184.?, 
p. 209-258 (Ibn Haouqal, Descr. des routes, trad. franc.) ; 

12'> Annales regum Mauritaniœ, éd. Tornberg, Upsala 1843, 
2 vol. in-4'' (Ibn Abi Zera'a, Roudh el Qarfàs, trad. ar.) ; 

13° Roudli el Kartas, histoire des souverains du Maglireb et 
annales de la rille de Fès, trad. franc, par Beaumier, Paris, 1860 
in-8o (Ibn Abi Zera'a, Roudh el Qart'ds, trad. franc.) ; 

14" Aben Pascualis, Assila, Dictionariurn biographicum, 1. 1 et II 
de la Bibliotheca ai'abico-hispanica, éd. Codera y Zaïdin, 
Madrid, 1883, 2 vol. in-8' (Ibn Bachkoual, Sila) ; 

15o The history of the Almohades, by Abd oHV'ahid al Marre- 
koshi, éd. Dozy, Leyde, 1847, in-8° (El Marrekochi, History of the 
Almohades) ; 



52 FASTES CHRONOLOGIQUES 

16° ,^y j Lii^-si^L^dw! c2_ ^Jl\ ^l^ Tunis, 1826 hég. 
in-S" (Ibn Abi Dinar el Qaïrouâni, Hii^t., trad. ar.) ; 

17° Histoire de l'Afi-ique de Mohammed ben Abi el Raini el 
Kaïfouani, trad. Pellissier et Remusa t, Paris, 1845, in-4° (Ibn 
Abi Dinar el Qaïrouâni, Hist., trad. franc.).; 

18° Description de l'Afrique et de V Espagne par Edrisi, éd. et 
trad. Dozy et de Goeje, Leyde, 18G6, in-8<3 (El Edrisi, Description 
de l'Afrique et de l'Espagne) ; 

19° Notice et extraits du Eunouaneddiraiafi mechaik]} Bidjaia 
ou Galerie des littérateurs de Bougie par Cherbonneau, Paris, 1800, 
in-8° (Cherbonneau, Notice sur le Eunouan) ; 

20° ^jJ^ii iLw^ Manuscrit de la Bibliothèque universitaire 
d'Alger, no2017 (El Abdéri, Rih'lah) ; 

21° Géograplde d'Abou'lféda, texte arabe, éd. Reinaud et de 
Slane, Paris, 1840, in-4'^ (Abou'lféda, Géograpliie, texte arabe) ; 

22° Géograpliie d'Abou'lféda, trad. en français par Reinaud et 
Guyard, Paris, 1848-1883, 2 vol. in-8° (Abou'lféda, Géograpliie, 
trad. franc.) ; 

23° Al Mokaddasi, Desrriptio imperii moslemici, texte arabe, 
éd. de Goeje, forme le t. III de la Bihliotlieca geograpliorum. ara- 
hicorum, Lçyde, 187G, in-8o (El Moqaddesi, Descript. imper.) ; 

24» Complément de l'/iistoi/'e des Betii-Zeigan, rois de Tlemcen 
par Barges, Paris, 1887, in-8*J (Barges, Complément); 

25o l^}h. ^y-iX^^J,\ ^rf'^jJÎ J^..}-' Tunis, 1289 hég. petit 
in-4o (EzZerkechi, Tarikh) ; 

26' Mémoire épi graphique et Iiistoiique sur les tombeaux des 
émirs des Béni Zeiyan ^ar Brosselâvd, Paris, 1876, in-S» (Bros- 
selard, Tom.heau des émirs des Béni Zeiyan) ; 

27° Les Berhers, étude sur la conquête de VAjrique par les 
Arabes par Fournel, Paris, 1875-1881, 2 vol. in-4o (Fournel, Les 
Berbères) ; 

28<J Histoire des musulmans d'Espagne par Dozy, Leyde, 1861, 
4 vol. in -8° (Dozy, Histoire des musulmans d'Espagne) ; 

29" Le Virtorialj, Clu'onique de Don Pedro Nino, comte de 
Buelna par Gutierre Diaz de Gomez, trad. De Circourt et De 
Puymaigre, Paris, 1867, in-S" (Diaz de Gomez, Victorial) ; 



DE LA VILLE d'oRAN 53 

30" Analectes sur llùstoire et la littérature des Arabes d'Espa- 
gne par Al Makkari, éd. Dozy, Dugat, Krehl et ^^'right, Leyde, 

2 vol. in-4 , 1858-1861 (El Maqqari, Analectes, éd. de Leyde); 
31° ^^.y ^^.->^y ^,^ ^,-^ ^^n^' ^r^ Boulaq, 4 vol. 

in-4^ 1304 hég. (El Maqqari, éd. de Boulaq) ; 

32" Tlie liistory of the Molianimedan dynasties in Spain, by 
AI Makkari, trad. anglaise par de Gayangos, Londres, 1840, 2 vol. 
in-4" (El Maqqari, trad. Gayangos) ; 

33" Die letzten Zeiten von Granada, éd. J. Mûller, Munich, 1863, 
in-8o (M aller. Die letzten Zeiten) ; 

340 ,L.J."j 'L^-'^W, 'L,UJ! yS ':> i. — ,U^! manuscrit de la 
Bibliothèque universitaire d'Alger, n» 2001. Voir le chapitre III, 
§ B (Ibn Meryem, Bostàn) ; 

35" Résumé du « Bostnne » [le Jardin) ou Dictionnaire biogra- 
phique des Saints et Savants de Tlemcen par A. Delpech, Revue 
Africaine, 1883, p. 340-404; 1884, p. 133-160; p. 335 (Delpech, 
Résumé] ; 

36'' Histoire d'Oran, avant, pendant et après la domination 
espagnole par Fey, Oran, 1858, in-8° (Fey, Histoire d'Oran) ; 

37" Itinéraire de l'Algérie et de la Tunisie par L. Piesse, 
Paris, 1885, in-12 (Piesse, Itinéraire de l'Algérie); 

38<> Les dictons satiriques attribués à Sidi Ah'med ben Yousof 
par R. Basset, Paris, 1891, in-8<5 (R. Basset, Les dictons de Sidi 
Ah'med) ; 

390 -r^'-^-" ^'•-'-^^ par Ah'med-baba de Tombouktou, manuscrit 
de la Bibliothèque -Musée d'Alger, (Ah'med-baba, Tekmilet 
eddibàdj) ; 

40° Chronica do serenissimo senlior D. Emanuel par Damiào 
de Goes, 4 parties en 2 tomes in-S", Coïmbre, 1780, in-4* (Goez, 
Chronica). Voirie chapitre III § G ; 

41° Mémoires historiques et géographiques sur l'Algérie par 
Pellissier, Paris, 1844, in-i*' (Pellissier, Mémoires) ; 

42'^ Délia descrittione dell'Africa par Jean Léon l'Africain dans 
le Primo vfilame délie navigationi et viaggi de Ramusio, Venise, 
1563, in-fo (Léon l'Africain, De l'Afrique) ; 

43^ L'Afrique de Marmol, trad. par Perrot d'Ablancourt, Paris, 

3 vol. in-4o,1667 (Marmol, L'Afrique) ; 



54 FASTES CHRONOLOGIQUES 

44° Essai sw la vie et les ouvrages du chroniqueur Gonzalo de 
Arjora par E. Cat, forme le III^ fascicule des Publications de V Ecole 
des Lettres d'Alger, Paris, 1890, in-8° (Ayora, Chronique) ; 

45^ Calcoen, a dutch narrative of the second voyage of Vasco 
de Ganta to Calicut, éd. Berjeau, Londres, 1874, petit 111-4"* 
(Berjeau, Calcoen) ; 

460 Mission bibliographique en Espagne par E. Cat, forme 
le Ville fascicule des Publications de VEcole des Lettres d'Alger, 
Paris, 1891, in-8° (Cat, Mission); 

47o Coleccion de docunientos ineditos para la historia de Espana, 
t. XLVII (Ayora, Relaccion) ; 

48° De rébus gestis Francisci Xinienii par Alvar Gomez, Com- 
pluti, 1554, in-4o (Gomez, De rébus) ; 

49° Historia de la vida y hechos del emperador Carlos V par 
Sandoval, Anvers, 1581, 2 vol. in-f" (Sandoval, Historia). 

50° Historia del Maestre ultimo que fue de Montesa y de su 
hermano Don Felipe de Borja par Diego Suarez, t. I, éd. G. 
Robles, Madrid, 1889, in-8o (Suarez, Historia del Maestre). 

La concordance des dates a été établie d'après le travail de 
Wustenfeld, Vergleichungs-Tabellender niuhamniedanischen und 
christlichen Zeitrechnung , Leipzig, 1854, in-4o. 

Malgré la longueur de cette liste, on trouvera dans ces Fastes 
des lacunes nombreuses et étendues: je doute, cependant, que la 
découverte d'historiens, perdus jusqu'aujourd'hui, permette jamais 
de les combler. Du moins pourraient-ils nous donner, sur la ville 
arabe, des détails plus précis que ceux fournis par les géographes 
dont j'ai recueilli les données. Pour être complet, j'ai ajouté ce 
que les biographes nous disent des hommes célèbres qui sont nés 
à Oran ou qui y ont vécu. Cette célébrité, du reste, a été toute 
locale et je doute fort que l'histoii-e littéraire des Arabes soit enri- 
chie pur les quelques noms que j'ai pu glaner. 

Quoiqu'il en soit, ces pages donneront, je l'espère, une esquisse 
des vicissitudes par lesquelles a passé Oran, depuis Pépoque où 
elle fut fondée par des Musulmans venus d'Espagne, jusqu'à celle 
où elle lut détruite et transformée par des chrétiens venus égale- 
ment d'Espagne. 



DE LA VILLE d'oRAN 55 



CHAPITRE II 



TROISIEME SIECLE DE L HEGIRE 

290 hég. (903). — Moh'ammed ben Abou'Aoun, Moh'ammed 
ben'Abdoun et une bande de marins arabes d'Espagne fondent la 
ville d'Oran, du consentement des tribus berbères des Nefza et des 
Mosguen, fractions des Azdadja, qui étaient établies dans le pays. 
Ces Espagnols étaient d'anciens compagnons d'Abd el Melik ben 
Omaya el Qorachi, mis à mort en 282 hég. (895-896 J. C). 

Ibn Khaldoun, Histoire des Berbères, texte arabe, t. VI, p. 144; 
trad. franc., t. I, p. 283 ; Arib ben Sa'ad, Chronique, p. 54 ; 
Yaqout, Mo'djem el Boldàn^ t. IV, p. 943 donne les mêmes détails 
qu'El Bekri, qu'il cite d'ailleurs : Abou Ràs, Voyages, p. 49-50, 
attribue par erreur la fondation d'Oran à Khazer (et non Kharz 
comme on lit dans la traduction) et aux Maghrouas ; Ibn Adzari, 
Bayàn, t. I, p. 131, fait une confusion en ne nommant que 
Mohammed ben Abou'Aoun ben'Abdous ; Fournel, Les Berbers, 
t. 11,1. IV, chap. II, p. 102. 

Dzou'lqa'da 297 hég. (juillet-août, 910). — Les habitants d'Oran 
ayant refusé l'extradition des Béni Mosguen sont assiégés par 
les tribus voisines, excitées peut-être par les Fatimites. Les Béni 
Mosguen vont se mettre sous la protection des Azdadja ; les habi- 
tants rendent la ville, ne se réservant que la vie sauve ; Oran est 
pillée et brûlée, 

Ibn Khaldoun, Hist. des Berb., t. ar., t. VI, p. 145, tr. franc., 
t. I, p. 583 ; El Bekri, Descr. de l'Afr., t. ar., p. 70; tr. fr., p. 166 ; 
YoviTneX, Les Berbers, t. II, p. 103; Abou Râs, Voyages, p. 50-51, 
place par erreur cet événement en 306 hég. et ajoute que 7 ans 
après, la ville fut reprise par Mohammed Kherz (Ben Khazer) qui 
installa son fils et que celui-ci conserva Oran jusqu'en 296. 

298 hég. (910-911 ). — Oran est rebâtie par ses anciens habitants : 
Arouba, général fatimite, la place sous l'autorité du gouverneur 



56 FASTES CHRONOLOGIQUES 

de Tiharet Abou Homaïd Doouas (ou Daoud) ben Soulat (ou Sou- 
lah) el Lahisi (Chabàn ?98, avril-mai 901). Sous son gouverne- 
ment, la ville ne cesse de s'accroître et de prospérer. 

El Bekri, i)escr. deVAfr. t. ar., p. 70, tr. fr., p. 166-167; Ibn 
Kbaldoun, Hist. des Berb., t. ar., t. VI, p. 145 ; tr. fr., t. I, p. 283 ; 
Abou Râs, Vo/ya^('.s', p. 51-52 ; 

QUATRIÈME SIÈCLE 

316 (928-929). — Moh'ammed ibn Kbazer, chef Maghraoua, 
s'empare d'Oran pour le compte du khalife omayade d'Espagne, 
Abd er Rah'man II En Nas'er et y établit pour gouverneur son fils 
El Kheir. 

Ibn Klialdoun, Hist. des Bevh., t. ar., t. VII, p. 25 ; tr. fr., 
t. III, p. 231 ; Abou Râs, Voyages, p. 51. 

Gomme le fait observer Fournel [Les Berhers, t. II, p. 190, 
note 4), El Kheir dut en être chassé par le Fatimite Mousa ben 
Abou'l'Afia qui y rétablit Moh'ammed ben Abou^Aoun : celui-ci 
avait changé de parti. 

323 (935 J.-C.) Moh'ammed ben Abou'Aoun, gouverneur d'Oran 
pour les Fatimites, se déclare de nouveau en faveur des Omayades, 
puis revient au parti fatimite à l'arrivée d'une armée commandée 
par Meïsour, client du khalife obeidite, Abou'lQùsem, mais après 
son départ, il se range du côté des Omayades. 

Ibn Khaldoun, Hist. des Bevh., t. ar., t. VI, p. 145 ; tr. fr., t. I, 
p. 284; Fournel, Les Berhers, t. II, p. 195. 

340 (951-952). — Fatouh', fils d'El Kheir, se rend à la cour du 
khalife omayade d'Espagne, 'Abd er Rah'man II en Nas'er avec 
les cheikhs d'Oran et de Tiharet, 

Ibn Khaldoun, Ilist. des Berb., t. ar., t. VII, p. 26; Ir. fr., 
t. III, p. 232. 

343 (954). — Moh'ammed ben Abou'Aoun, gouverneur d'Oran, 
étant suspect aux Omayades, Ya'la ben Moh'ammed ben S'aleh' 
rifrenide, gouverneur du Maghreb, s'empare d'Oran après avoir 
battu les Azdadja au mont Guedera (le Djebel Romra actuel), 
le 15 de djoumada I 343 (17 septembre 954). 



DE LA VILLE d'ORAN 57 

Ibn Khaldoun, Hht. des Berb., t. ar., t. VI, p. 145, t. VIT, 
p. 17; tr. fr., t. I, p. ?84, t, III, p. 213; El Bekri, Descr. de 
l'Afv., t. ar. p. 71, tr. fr., p. 167; Abou Ràs, Voyages, p. 51-52; 
Fournel, Les Bevhers, t. II, p. 313. 

En dzou'lqa'dah (mars 955) Ya'la transporte les habitants d'Oran 
à Ifgan (ou Fekkan) : la ville est encore détruite et brûlée : pour- 
tant elle renaît peu à peu. 

El Bekri, Descr. de l'Afr., t. ar., p. 71 ; tr. fr., p. 167. 

347 (958-959 de J.-C). — Djauher, général fatimite, reprend 
Oran et y établit pour gouverneur, Moh'ammed ben el Kheir ; 
c'est de ce dernier que la rivière d'Oran (Ouadi ben el Kheir) tire 
son nom. 

Abou Ràs, YoycKjes, p. 115. 

376 (986-987). — Ziri ben Menâd gouverne Oran pour le compte 
des Fatimites. 

Ibn Haouqal, qui mit cette année la dernière main à son ouvrage 
géographique, décrit ainsi Oran : « Le port d'Oran est tellement 
sur et si bien abrité contre tous les vents, que je ne pense pas 
qu'il y ait son pareil dans tous le pays des Berbers. La ville est 
entourée d'un mur et arrosée par un ruisseau venant du dehors : 
les bords du vallon où coule ce ruisseau sont couronnés de jardins 
produisant toute sorte de fruits. Les campagnards qui habitent 
les environs sont très habiles dans la culture de la terre, mais ils 
se montrent très réservés avec les étrangers. C'est au port d'Oran 
que se fait le commerce avec l'Espagne ; les navires y apportent 
des marchandises et s'en retournent chargés de blé. La majeure 
partie des Berbers qui habitent les plaines aux environs de la 
ville appartiennent à la tribu des Yazdadja (ou Azdadja), et ils 
sont maintenant sous le contrôle de Ziri ben Menâd. » 

Ibn Haouqal, Descr. des routes, t. ar,, p. 53 ; tr. fr., p. 186-187. 

377 (987-988). — Abou'l Behâr ben Ziri ben Menâd, maître 
d'Oran, se déclare pour les Omayades, puis les abandonne pour 
les Fatimites. 

Ibn Abi Zera'a Roadh el Qart'às t. ar. p. 64 ; tr. fr., p. 140. 

381 (991-992) Le gouverneur fatimite de Tiharet, Khalouf ben 
Abou Bekrse sépare des Obeidites et fait reconnaître l'autorité du 
khalife Omayade Hichàm dans le Maghreb central, du Zâb à Oran. 



58 FASTES CHRONOLOGIQUES 

Ibn Khaldoun, Hist. des Berb., t. ar., t. VII, p. 30 (où il faut 
corriger .y^j^j en m^-^j)» tr. fr., t. III, p. 240. 

388 (998). — Khazroun ben Moh'ammed, d'origine azdadja, 
au service des Omayades d'Espagne, s'établit à Oran après la 
révolte de Ziri ben Atya, battu par Ouadeh. 

Ibn Khaldoun, Hist. des Berb., tr. fr.. t. I, p. 284. 

Dans le quatrième siècle de l'hégire, florissait un traditiouniste 
originaire d'Oran : Abou'l Qàsem'Abd er Rah'man ben'Abd Allah 
ben Khaled el Hamad'ani el Ouahrâni, surnommé Ibn el Kharràz. 
Il eut pour maître Abou Bekr Moh'ammed ben S'âlih' el Abhari, 
et entre autres disciples, le célèbre 'Ali ibn H'azm l'Espagnol. Il 
alla s'établir à Bedjàna (Pechina), puis à Cordoue, et mourut, 
d'après El Khazradji en rebi premier 411 hég. (juin-juillet 1020 de 
J.-C). 

Ibn Bachkouâl, Sila n° 686, t. I, p. 311-313; Yaqout, Modjem, 
t. IV, p. 943. 

Ibn Khemis qui visita Oran à la fin du quatrième siècle^ disait : 

« Les deux villes qui m'ont plu dans le Maghreb sont Oran 
de Khazer et Alger de Bologguin. 

Abou Ràs, Voyages, p. 50. 

CINQUIÈME SIÈCLE 

Au commencement du cinquième siècle, le géographe arabe 
El Moqaddesi mentionne Oran comme un port fortifié d'où l'on 
s'embarquait jour et nuit pour l'Espagne. 

El Moqaddesi,, Descript. imper., p. 229. 

406 hég. (1015-1016). - Oran est prise par les Azdadja alliés 
aux Adjisa. 

Ibn Khaldoun, Hist. des Berb., t. ar., t. VI, p. 214 ; tr. fr. t. II, 
p. 143 ; Abou Râs, Voj/ages, p. 51, a confondu cette prise d'Oran 
avec celle de 297. 

472 (1068). - El Bekri décrit ainsi Oran: Située à quarante 
milles d'Arzeu, c'est une place très forte : elle possède des eaux 
courantes, des moulins à eau, des jardins et une mosquée 
cathédrale. 

El Bekri, Descj: de VAfr., t. ar., p. 70 ; tr. fr., p. 165. 



DE LA VILLE d'oRAN 59 

473 hég. (1081-1082). — Yousof ben Tachfin, fondateur de la 
dynastie almoravide, s'empare d'Oran qui appartenait aux Béni 
Khazer. 

Ibn Khaldoun, Hist. des Bevh., t. ar., t. VII, p. 47 ; tr. fr., 
t. III, p. 272. Ibn Abi Zera'a, Roudh el Qarfàs, t. ar., p. 92, 
tr. fr., p. 201, place cet événement en 474. 

Parmi les hommes célèbres nés à Oran pendant le V^ siècle, on 
trouve Abou Moh'ammed, 'Abd Allah ben Younes ben T'alh'a ben 
'Amroun el Ouahrâni qui alla s'établir à Séville en 429 de l'hégire 
(1037-1038) et s'y livra au commerce. Il était instruit dans les 
mathématiques, la médecine' et surtout les traditions qu'il avait 
apprises d'Ibn Abou Zeïd. Il vécut jusque près de quatre-vingts 
ans. 

Ibn Bachkouâl, Sila, no 651, t. I, p. 292. 



SIXIEME SIECLE 

539 (1145 de J.-C). — Après sa défaite par les Almohades à 
Terni, près de Tlemcen, Tachfin, l'avant dernier prince almora- 
vide, se réfugie à Oran où il avait donné rendez-vous à son amiral 
Moh'ammed ben Meïmoun. En faisant de nuit une sortie, il est 
repoussé et tombe avec son cheval dans un précipice, vis à-vis du 
ribaV d'Oran, le 27 de ramadhan (23 mars 1145). 

Ibn Khaldoun, Hist. des Berh., t. ar., t. VI, p. 231 ; tr. fr., t. II. 
p. 178; Ibn Abi Zeia'a. Roudh el Qarfàs, t. ar., p. 107-108-122, 
tr. fr., p. 237, 2G6-2G7, donne cette date adoptée par Dozy, His- 
toire des musulmans d'Espagne, t. IV., p. 248. El Marrakochi, 
Historjj of the Almohades, p. 149, et Ibn Khaldoun, Hist. des 
Berh., t. ar., t. VII, p. 77, tr. fr., t. III, p. 337, donnent 540 hég. 
Enfin, Ibn Khaldoun, Hist. des Berb., t. ar., t. VI, p. 189 et tr. 
fr., t. II, p. 85, présente une troisième date, 541 hég. 

Trois jours après la mort de Tachfin, la ville d'Oran est obligée 
de se rendre aux Almohades à cause du manque d'eau. 

Ibn Khaldoun, ifis^. des Berb., t. ar., t. VI, p. 231 ; tr. fr., t. II, 
p. 189; Ibn Abi Dinar el Qaïrouâni, Hist., t. ar., p. 110; tr. fr. 
p. 193, 



60 FASTES CHRONOLOGIQUES 

Chaouâl 548 hég, (janvier 1154). — (( La ville d'Oran, dit, El 
Edrisi, située dans le voisinage de la mer est entourée d'un mur 
de terre construit avec art. On y trouve de grands bazars, beau- 
coup de fabriques : le commerce y est florissant. Elle est située vis- 
à-vis d'Alméria sur la côte d'Espagne. Aux portes de la ville est 
un port trop peu considérable pour offinr quelque sécurité aux navi- 
res ; mais à deux milles de là, il en existe un plus grand ; El Mers 
el Kebir, où' même les plus grands vaisseaux peuvent mouiller en 
toute sûreté, protégés contre les vents ; il n'en est pas de meilleur 
ni de plus vaste sur toute la côte du pays des Berbers. Quant à 
Oran, ses habitants boivent de l'eau d'une rivière qui y vient de 
l'intérieur du pays et dont les rives sont couvertes de jardins et 
de vergers. On y trouve des fruits en abondance, du miel, du 
beurre, de la crème et du bétail, tout à très bon marché; les 
navires espagnols se succèdent sans interruption dans ses ports. 
Les habitants de cette ville se distinguent par leur activité et leur 
fierté ». 

El Edrisi, Description de l'Afrique et de l'Espagne, t. ar., p. 84, 
tr. fr., p. 96-97. 

559 hég. ( 1 1G2 J.-G.) Abd el Moumen, le premier émir almohade, 
fait construire cent vaisseaux dans les arsenaux de l'Ifriqyah, 
d'Oran et de Honaïn. 

Ibn Abou Zera'a Roudh el Qart'ds, t. ar., p. loi ; tr. fr., 
p. 284. 

Abou 'Abd Allah Moh'ammed el Ouahràni, surnommé Rokn 
eddin, naquit à Oran dans le VI" siècle. Il visita le Qaire, 
vers 570 hég. (1174-1175 de J.-C.) et y acquit de la renommée par 
sa science et son intelligence. 

Abou Râs, Voyages, p. 50. 

SEPTIÈME SIÈCLE 

646 hég. (1248-1249 de J.-C). — Ibn Khalas gouverneur de 
Ceuta, pour le compte d'Er Rachid. sultan almohade du Maroc, 
reconnaît raufurité d'Abou Zakarya, sult'an h'afside de Tunis, 
et meurt à Oran, au retour d'une visite qu'il lui fait. 

Ibn Khaldoun, Hist. des Berh., tr. fr., t. II, p. 823. 



DE LA VILLE d'oRAN 61 

695 hég. (1295-1296). — Le sult'an mérinide Yousof ben 
Ya'qoub envoie des ti'oupes contre Oran qui appartenait alors aux 
Abd el Ouaditesde Tlemcen. 

Ibn Khaldoun, Hist. des Berh., t. ar., t. VII, p. 94; tr. fr., 
t. III, p. 374. 

699 hég. (1300 de J.-C). — Abou Ya'qoub Yousof, sult'an 
mérinide du Maroc, en allant mettre le siège devant Tlemcen, 
envoie un corps d'armée commandé par son frère Abou Yah'ya 
contre Oran qui ne tarde pas à se rendre. 

Ibn Abi Zera'a, Roudh el Qavt'às, t. ar., p. 267 ; tr. fr., 
p. 546; Ibn Khaldoun, Hist. des Berh., t. ar., t. VII, p. 221 ; tr. 
fr., t. IV, p. 142. 

Au VIP siècle de l'hégire, Abou Temim d'Oran alla se fixer à 
Bougie où sa connaissance du droit le rendit célèbre. 

Gherbonneau, Notice du Eunouàn, p. 11. 

A la même époque, le poète Ibn el Fekoun, un des ancêtres des 
Ben Lefgoun de Constanline, disait dans une risalah en vers sur 
son voyage au Maroc : 

(( A Oran, je devins la proie de créatures à la taille élancée, 
aux hanches rebondies (jeu de mots sur .,|;-*j et l^>,) )) 

Gherbonneau, Notice sur- le Eunouàn, p. 13. 

HUITIÈME SIÈCLE 

721 hég. (1321 J. -G.). — « Oran, rapporte Aboul'féda, est le 
nom d'une ville occupée par les Berbères, et située sur le bord de 
la mer, à une journée de Tlemcen. Des personnes qui l'ont visitée 
disent que dans le voisinage est un lieu qui sert de port à Tlemcen. 
Oran se trouve à l'est de Tlemcen avec une légère inclinaison 
vers le Nord ». 

Aboul'féda, Géograplde, t. ar., p. 124; tr. fr., t. II, 12^ part., 
p. 172. 

732 hég. (1331-1332 de J.-G.). — Le sult'an mérinide du Maroc, 
Abou'l H'asan, fait embarquer à Oran un corps d'armée sous la 
conduite de Moh'ammedel Bot'ioui pour coopérer à la défense de 
Bougie, ville appartenant aux llafsides de Tunis et assiégée par 
l'armée d'Abou Tachfin, sult'an Abd el Ouadite de Tlemcen. 



62 FASTES CHRONOLOGIQUES 

Ibn Khaldoun, Hist. des Berb., t. ar., t. VI, p. 341, t. VII, 
p. 109, 253 ; tr. fr., t. II, p. 474, t. III, p. 409, t. IV, p. 213. 

736 hég. (1334-1335 de J.-C). — Le sultan mérinide du Maroc 
Abou'I Hassan, allant mettre le siège devant Tlemcen, s'empare 
d'Oran. 

Yah'ya ibn Khaldoun, ap. Barges, Complément, p. 71 ; 'Abd er 
Rah'mân ibn Khaldoun, Hist. des Bevh., t. ar., t. VII, p. 25G ; 
tr.fr., t. IV, p. 220. 

748 hég. (1347-1348 de J.-C). — Abou'I H'asan 'Ali, sultan 
mérinide du Maroc, marchant de nouveau contre Tlemcen, s'em- 
pare d'Oran où il bâtit le Bordj el Ah'mar et le Bordj el Mersa ; 
il reçoit dans cette ville la soumission des princes de Gafsa, 
Gabès, Tozeur, Nefta et Tripoli. Il installe comme gouverneur 
d'Oran Obbou ben Saïd ben Adjana. 

Ibn Khaldoun, Hist. des Berb., t. ar., t. VII, p. 268; tr. fr., 
t. III, p, 27, t. IV, p. 248 ; Abou Ràs, Voyages, p. 84-85, 88. 

949 hég. (1348-1349). — Après le désastre éprouvé par Abou'I 
H'asan en Tunisie, son fils, Abou 'Inân se révolte contre lui au 
Maroc. Il fournit au prince dépossédé de Bougie, Abou'Abd Allah 
Moh'ammed, une flotte sur laquelle il s'embarque à Oran pour 
reconquérir son royaume. 

Ibn Khaldoun, Hist. des Berb., t. ar., t. VII, p. 282; tr. fr., 
t. IV, p. 280. Ez Zerkechi, Tarikh, t. ar., p. 72. 

Le prince Abd el Ouadite Abou Thabet va mettre le siège devant 
Oran défendu par Obbou, fidèle aux Mérinides, mais la défection 
des Béni Rached l'oblige à lever le siège. 

Obbou meurt et est remplacé par son frère Ali. 

Ibn Khaldoun, Hist. des Berb., t. ar., t. III, p. 426; t. VII, 
p. 117 ; tr. fr., t. III, p. 426 ; t. IV, p. 279. 

Djoumada I, 750 (juillet-août 1349), — Oran est repris après 
un court siège par Abou Thabet. 

Ibn Khaldoun, Hist. des Berb., t. ar., t. VII, p. 118; tr. fr., 
t. III, p. 428. 

761 hég. (1360 de J.-C). — Oran, reconquise par les Mérinides, 
lors de la seconde prise de Tlemcen, est reprise par le sult'an Abd 
el Ouadite de Tlemcen, Abou H'ammou II; la garnison mérinide 
est passée au fil de l'épée. 



DE LA VILLE d'ORAN G3 

Ibn Khaldoun, Hist. des Berh., t. ar., t. VII, p. 125 ; tr. fr., 
t. III, p. 443. 

768 (1366-1367). — Sous le règne d'Abou Hammou II, sult'an 
de Tlemcen, Zyân ben Abou Yah'ya, chef des Béni Ràched, après 
avoir abandonné le parti des Mérinides pour celui des Abd el 
Ouadites, est suspect à ces derniers. Emprisonné à Oran, il par- 
vient à s'évader, mais il est repris et exécuté. 

Ibn Khaldoun, Hiat. des Derh., t. ar., t. VII, p. 153 ; tr. fr., 
t. IV, p. 4. 

780 (1378-1379 de J.-C.) Abou Zyàn, fils d'Abou H'ammou II, 
est nommé gouverneur d'Oran, mais il est remplacé dans son 
gouvernement, avant même de l'avoir occupé, par son frère 
Abou Tachfin. 

Ibn Khaldoun, Hist. des Bevb., t. ar., t. VII, p. 153 ; tr, fr., 
t. III, p. 474-475. 

786 (1384-1385). — Abou Tachfin, fils d'Abou H'ammou II, se 
révolte contre son père et le fait emprisonner à Oran. 

787 (1385-1386). — Il envoie son fils Abou Zyàn pour le faire 
mourir, mais la population de la ville se soulève en faveur d'Abou 
H'ammou et le rétablit sur le trône. 

Ibn Khaldoun, Hist. des Bevb., t. ar., t. VII, p. 144, 361 ; tr. fr., 
t. III, p. 483, t. IV, p. 455 ; Brosselard, Tombeaux des émirs des 
Béni Zeiyan, p. 64-65 ; Barges, Complément, p. 232. 

788 (.386-1286). — Vaincu par son fils, Abou H'ammou obtient 
l'autorisation de s'embarquer à Oran pour la Mekke. 

Ibn Khaldoun, Hist. des Bevb., t. ar., t. VII, p. 145 ; tr. fr., 
t. III, p. 484 ; Barges, Complément, p. 233. 

NEUVIÈME SIÈCLE 

806-807 (1404). — Le Comte Pedro Nino, à la tête de quelques 
vaisseaux castillans, vient ravager les environs d'Oran. 

Diaz de Gomez, Victovial, lime part., chap. II, p. 151. 

808 de l'hég. (1405). Les corsaires castillans, commandés par 
Pedro Niîïo font une nouvelle expédition contre Oran, Arzeu et 
Mers-el-Kebir, tandis que le pays était ravagé par Mouley H'adji, 
frère du sult'an mérinide du Maroc. 



64 FASTES CHRONOLOGIQUES 

Diaz de Gomez, Viciorial. Ilmepart., chap. XI-XIV, p. 180-202. 

Chaouàl 895 (septembre 1490). — Après la destruction d'Anda- 
rax par les troupes espagnoles, une partie de ceux qui l'habitaient 
se retirent à Oran avec leur chef Abou'Abd Allah Moh'ammed 
ben Saàd Ez Zaghal. 

El Maqqari, Analectes (éd. de Boulaq), t. II, p. 614; Akhhàr el 
'As'r ap. MûUer, Die letzten Zeiten, t. ar., p. 41, tr. ail. p. 145, 

Parmi les hommes illustres d'Oran pendant le neuvième siècle, 
on cite le savant Moh'ammed ben 'Omar El Hoouâri mort le 
samedi 2 de rebi' II 843 (12 septembre 1439). Il était originaire 
des Maghraouas. Il étudia à Fus et au Qaire, visita Jérusalem; il 

composa le traité de l'oubli et de l'avertissement à^<i\jy,^)\ , ,Ur 

La légende prétend que ce fut sa malédiction qui causa la prise 
d'Oran par les Espagnols. 

Ibn Meryem, Bostàn, fo» 97-101 ; Delpech, Résumé, Rev. afr., 
1884, p. 155-156 ; Abou Râs, Voyages, p. 79 ; Barges, Complément, 
p. 346-348 ; Fey, Hist. d'Oran, p. 51-52 ; Piesse, Itinéraire de 
l'Algérie, p. 160-161 ; R. Basset, Les dictons de Sidi A'hmed, 
p. 40-41. 

Il eut pour disciple le cheikh Ibrahim ben Moh'ammed ben 
Ali et Tâzi, célèbre pour sa douceur. Il étudia d'abord à la Mekke, 
puis à Tlemcen auprès d'Ibn Marzouq et vint se fixer à Oran où 
il remplaça El Hoouâri. Il mourut le dimanche 9 de cha'bân 866 
(1er ij^q\ 1462), fut d'abord enterré à Oi'an, puis, après la conquête, 
on l'exhuma et il fut transporté à la Qala'a des Béni Ràched. 

Ibn Meryem, Bostàn, f»s 25-27; Delpech, i?e.S'«me,i?er. Afr. 1883, 
p. 390; Ah'med Baba, Tekmilat eddihàdj, fo 26 (le man. de la 
Bib. d'Alger porte par erreur 836 pour 866, date de la mort); 
Abou Râs, Voyages, p. 89, 84. 

DIXIÈME SIÈCLE 

907-908 (1501 de J.-C). — Tentative infructueuse sur Oran et 
Mers-el-Kebir par la flotte portugaise, commandée par D. Joào de 
Menezes et envoyée par le roi Don Manuel au secours des Véni- 
tiens contre les Turks. 



DE LA VILLE D'ORAN 65 

Goez, Chronica, l»'-' part., chap. LI, p. 123-124; Pellissier, 
Mémoires historiques, p. 131 ; Marmol, L'Africjue, t. II, 1. V. ch. 
XVIII, p. 360; Beijeau, Calcoen, t, flamand, p. 2 ; tr. ang.,p. 1. 

2 Djûumacla 1911 (23 octobre 1505). — Prise de Mers-el-Kebir 
après un siège de cinquante jours par les Espagnols. 

Abou Ràs, Voyages, p. 95, 151; Barges, Complément,^. 406; 
Gonzalo de Ayora, Relation; Pellissier, Mémoires, p. 7-8 et les 
auteurs cités en note. (( L'an mille cinq cent six, cinq ans après 
la défaite des Portugais, Don Diego de Gordoue, gouverneur des 
Donzelles, fut attaquer Marsa quiviravec une flote de Castille où 
il y avait quantité de noblesse. Il l'assiégea donc et la bâtit vigou- 
reusement, et les Maures se défendirent de même, ils incommodaient 
fort les assiégeants d'un canon de fer qu'ils avaient, mais on en 
pointa si juste un autre, que donnant dans la gueule du leur, il 
le mit en pièces et tua le canonier. Cela obligea les assiégés de 
parlementer, et ils sortirent avec leurs femmes, leurs enfants et 
leur équipage, laissant la ville libre aux Chrétiens. » Marmol, 
V Afrique, t. IL, l. V., ch. XVIII, p. 360; Alvar Gomez, De 
rehus gestis ; Suarez, llistoria del Maestre, chap. III, p- 55-57, 
donne la date de 1506, 

913 (1507). — Diego de Cordoue, gouverneur de Mers-el-Kebir, 
parti de cette ville en expédition contre Oran, est battu à 
Misserghin. 

Cat, Mission, p. 5-9; Ayora, CJironique, p. 41; Sandoval, 
Historia, 1. V; Marmol, V Afrique, t. Il, 1. V, chap. XVIII, 
p. 362; Pellissier, Mémoires, p. 9; Fey, Histoire d'Oran, p. 60; 
Suarez, Historia del Maestre, 'chap. IV, p. 57-58, nomme la 
Rambla del Fistel l'endroit où fut vaincu Diego de Cordoue. 

27 moharrem 9! 5 (!7 mai 1509). — Conquête d'Oran par les 
Espagnols, commandés par Pierre de Navarre avec Diego de 
Cordoue comme lieutenant général. Suivant quelques auteurs 
espagnols, la prise d'Oran aurait été facilitée par un marchand 
Israélite du nom de Bou Zouaoua ou Cetorra, et deux Maures, 
chargés de la garde d'une des portes de la ville. Quatre mille 
musulmans furent massacrés, huit mille faits prisonniers; le 
reste parvint à s'enfuir. 



66 FASTES CHRONOLOGIQUES 

Abou Ràs, Voyages, p. 95, 151 ; Barges, Complëment, p. 416; 
Pellissier, Mémnires, p. 111-114, et les auteurs cités en note; 
Léon l'Africain, De V Afrique, f° 61 ; Marmol, De l'Afrique, 1. V, 
chap, XIX, p. 364-365; Suarez, Historia ciel Maestre, chap. IV, 
p. 58-63. 

On peut citer parmi les hommes illustres d'Oran, au X« siècle, 
Ah'med ben Moh'ammed surnommé Ibn Djaida el Mediouni, qui 
naquit dans cette ville, mais n'y demeura pas longtemps. Il étudia 
sous Es Senousi, Ibn Merzoug, et mourut en 951 (1542). 

Ibn Meryem, Bostàn, f" 23 ; Delpech, Résumé, Rev. A/r., 1883, 
p. .387. 



DE LA VILLE d'ORAN 67 



CHAPITRE III 



§ A. — Le texte suivant est extrait du commentaire histo- 
rique que le cheikh Abou Ràs composa pour accompagner son 
poème sur la reprise d'Oran par le bey Moh'ammed el Kebir (1792). 
Il est tiré d'un manuscrit que j'ai fait copier il y a quelques 
années sur l'exemplaire appartenant au qadhi de Tiharet. La 
lettre M, entre parenthèse, indique les lectures fautives du 
manuscrit; la lettre A, celles de M. Arnaud dans la traduction 
abrégée qui a été indiquée au chapitre I^i'. 

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68 FASTES CHRONOLOGIQUES 



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DE LA VILLE D ORAN 



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DE LA VILLE d'oRAN 71 

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^^^j^J^L» _c_i\ ^;sf _^^fiU> ^.«(3) ® L^3>ô\_^ 1,42) U^ j^ JAi^\ J^U.^ 

§ B. — L'extrait d'Abnu Râs qui précède, donnant suffisam- 
ment de détails sur Moh'ammed el Hoouàri et Ibrahim et Tàzi, 
je reproduirai seulement la courte notice d'Ibn Meryem sur Ibn 



72 FASTES CHRONOLOGIQUES 

Djeïdah. Elle est tirée du Bostàn, manuscrit n^ 2001 de la Biblio- 
thèque universitaire d'Alger, qui contient 127 folios, dont la copie 
a été terminée le 18 de chaouâl 1295 hcg. 

(1) ^^^lJ^-^\ *»^^=^ ^>} — \ ^^jSi]o\ ^-vsr-r. ^^ c^~4- c;-? "^^^ ^^- "^^ 

(J,_5 )\ ^_fi j^\ jH*_ai O_at:i0" ^1 ^^yi C-SjK^XJU <*J Ç;^''-^'. i^-^^ yti_3 

§ C. — Dans la partie de ces Fastes qui comprend le XY"^ siècle, 
je n'ai pas parlé d'une double occupation d'Oran par les Portugais, 
rapportée par Fey dans son Histoire cVOran, p. 52-53 et qui peut 
se résumer ainsi : 

Le 14 août 1415, le roi Jean 1*^^ s'empare d'Oran et de Mers- 
el-Kebir, Oran demeure aux Portugais j-usqu'en 1437, elle est 
alors reprise par les Béni Ziân sous le règne de D. Edouard. 
Mais les pirates musulmans redoublant leurs ravages, D. Alfonse V 
s'empare d'Oran, sans coup férir, en 1471 ; la place est dès lors 
constamment bloquée jusqu'à ce que le roi D. Jean II la fasse 
évacuer en 1477 etja rende aux Maures. 

Aucun auteur n'est cité à l'appui de ce récit, qui est le résultat 
d'une confusion avec les expéditions portugaises au Maroc. 
Walsin Esterhazy dit bien (De la domination turque dans l'an- 
cienne régence d'Alger, Paris, 1840, in-8<^, p. 114) que les Por- 
tugais s'étaient emparés, depuis le roi AlpJionse, de Tanger, de 
Ceuta (pris en 1415 avant le règne d'Alphonse), d'Arzile. d'El 
Caçar-Seghrir, de Vele:^ de la Gomere, d'Oran, de Bougie, de 
Tunis, etc. Jamais ces dernières places n'appartinrent au Portugal ; 
cette énumération est fausse en partie : je vais reprendre chacune 
des dates données par Fey. 

Le 15 août 1415, suivant Mendes Silva, l'auteur de la Vida 
d'el grand conestahle, le roi Joâo s'empara de Ceuta, api-ès quoi 
il retourna à Lisbonne. On voit qu'il est difficile qut; le, 14 août 



(1) Ms. 



DE LA VILLE d'ORAN 73 

les Portugais aient pu prendre Oran, et le lendemain Geuta. Du 
reste aucune des chroniques contemporaines ne parle de la 
première de ces villes. 

En 1437 les Portugais ont perdu Oran. — Il y a ici une contra- 
diction avec ce que rapporte Fey lui-même, quelques pages plus 
haut ( p. 48-49), toujours d'après ^^'alsin Esterhazy Delà domina- 
tion turque, p. 99-100). Les Béni Merin auraient possédé Oran 
jusqu'en 1437 et le frère de Soltan Mendas Ben Abhad, y aurait 
été, à cette date, établi comme vassal du roi de Tunis. Aucune 
source n'est citée à l'appui de cette seconde tradition que j'ai 
également laissée de côté ; mais il est bien évident que les Portu- 
gais et les Béni Merin n'ont pu posséder simultanément Oran 
jusqu'en 1437. Cette année vit, non pas la capitulation d'Oran, 
mais la défaite de l'armée portugaise qui échoua devant Tanger : 
des deux princes qui la commandaient, l'un, D. Enrique, le célèbre 
promoteur des grands voyages du XV^ siècle, parvint à s'échap- 
per: l'autre, D. Fenian, immortalisé par Calderon de la Barca 
(Le ijrince constant) fut pris et mourut dans les fers : la raison 
d'état s'étant opposée à ce que l'on rendît Ceuta, que les Maures 
réclamaient pour sa rançon. 

En 1471, D. Alfonse se serait encore emparé d'Oran. Ce ne fut 
pas cette ville, mais Arzilla sur la côte occidentale du Maroc, qui 
tomba cette année aux mains des Portugais, le 24 août, ce qui 
amena la reddition de Tanger, qui capitula (( sans coup férir». 

Enfin, en 1477, Oran aurait été évacuée. On vient de voir 
qu'elle n'avait pas été prise : d'ailleurs, pendant la régence du prince 
Joào, depuis Joào II, durant le voyage de son père D. Alfonse en 
France, il n'est question d'aucune guerre en Afrique. 

L'occupation portugaise d'Oran et de Mers-el-Kebir doit donc 
être rayée de l'histoire : les principaux historiens du Portugal, 
Oliveira Martins, Bouchot, Denis et Pellissier, dans la partie de 
ses Mémoires consacrée aux Portugais en Barbarie, n'en font pas 
mention, non plus que les chroniques contemporaines. Il n'y eut 
qu'une seule tentative, c'est celle que raconte ainsi Damiào de 
Goes dans sa chronique de D. Manuel (Chj-oniea do serenifisimo 
senJior Rei D. Emmanuel, ascrita por Damiào de Goes, dirigida 
ao serenissimo Principe Don llenrique. Infante de Portugal, 
cardeal do Titulo dos Santos quatro coroados, filho deste felicis- 



74 FASTES CHRONOLOGIQUES 

simo Rei, Coimbra, na Real ofïïcina da Universidade, anno de 
MDCCLXXXX, 4 parties eu 2 volumes in-4o, 488 et 664 pages, 
Ire partie, chap. LI, p. 123-125. 

Darmada que el Rei mandoa em ajuda dos Venezeanos contra 
os Turquos et do sucesso da viajem que fez. 

Assentado que se desse aos Venezeanos o socorro que pediào 
mandou el Rei que tomassem da armada que tinha prestes pera 
sua passajem trinta naos, nauios, et carauellas dos melhor esqui- 
pados, et artilhados, de que deu ha capitania a Dom loam de 
Menezes, filho de dom Duarte de Meneses (sic) Conde de Vianna, 
capitào que fora Dalcacer, et altérez môr del Rei Dom Afonso 
quinte. Ho quai dom loam de Meneses per seus merecimentos foi 
mordomo mor del Rei dom loâo segundo, et del Rei dom Ema- 
nuel, et Conde de Tarouqua, commendador de Cezimbra, capitam, 
et Gouernador da Cidade de Tanger, et depois Prior do Crato, per 
falecimento de dom Diogo Fernandez Dalmeida. Por sota capitào 
desta armada hia Rui telez de Meneses cunhado do mesmo dom 
loam de Meneses, irmào de sua mulher. Ha capitania desta 
armada desejou muito de hauer o dito dom Diogo Fernandez 
Dalmeida, Prior que entào era do Crato, por ser contra Turquos, 
et nisso insistio muito, et por Iha el Rei nâo querer dar, se foi 
agrauado pera Rodes, onde residio quatro annos, et fez muitos, et 
assinados seruiços à ordem, entre os quaes foi ha famosa vitoria 
que houue de huma armada de gales do Turquo, ho quai na fini 
destes quatro annos tornou ao regno chamado per el Rei, et faleceo 
em Almeirim. Antesque dom loam de Meneses partisse de Lisboa 
el Rei por Ihe gratificar os muitos seruiços que délie tinha recebido, 
ihe deu titulo de Conde da Villa de Tarouqua, na comarqua da 
Beira. Nestas trinta vêlas mandou el Rei très mil, et quinhentos 
homens de guerra, em que entrauam muitos seus criados, afora 
marinheiros, et outra gente de seruiço. Allem destes nauios, et 
gente de socorro, mandou outra armada debaixo da bandeira do 
mesmo Conde, em que hia muita gente nobre, pera ficar por 
fronteira na Cidade de Ouram, se podesse ganhar o castillo 
Mazalquibir, situado na boca da barra da mesma Cidade, ho que 
encomendou muito, et em grande segredo a Conde. Prestes ha 
armada, se fezeram à vêla do porto de Bethelem a quinze dias do 
mez de Junho deste anno de mil, et quinhentos, et hum, com 



DE LA VILLE D ORAN 



vento [)rospero chegaram ao cabo de Sancta Maria, ondeestauam 
esperando ho Conde alguns nauios do regno do Algarue, que 
hauiam de ir coni elle. Aos capitâes dos quaes, et aos que com elle 
hiam de Lisboa declarou entam como per niandado del Rei, et regi- 
mento que pera isso leuaua seu, o primeiro négocie que hauiam de 
fazer, era poer cerquo à Mazalquibir. Seguindo dalli sua viagem 
chegou ao porto deste Castello de Mazalquibir, etporser ja tarde se 
fez na volta do mar com tençào de ao outro dia pela manhàa cometer 
o lugar, que Ihe estoruou ser o vento tào contrario que o nao 
deixaua chegar, no que andou très dias, nos quaes os da terra 
se prouerào do que Ihes era necessario. Tomado o porto, que foi 
hum sabado vespera de Sanctiago, vinte très dias de lulho, ho 
Conde com toda a genteque Ihe pareceo necessario sahio das naos, 
leuando consigo ha bandeira Real, ficando elle no seu batel, por 
os fidalgos da frota Ihe pedirem que nam desembarcasse. Assi que 
toda a outra gente guiada per seus Capitâes, em boa ordenança 
foi commeter ha Villa, ate chegarem aos muros, et Ihe porem scadas, 
sem os de dentro Ihe fazerem nenhuma resistencia, mas depois 
queosteuerâoencrauados,etcegosnoquecuidauamfazeretosverem 
andar ja como vencedores, espalhados ao redor dos muros, sai 
ram de dentro quatrocentos de cauallo, homens que em seu trajo 
pareciam nobres, et acompanhados de pionajem os quaes derào 
com tanto esforço nos nossos, que sem nenhuma resistencia, et 
com muita desordem, os fezeram todas recolherpera os bateis, no 
quai alcance mataram os mouros vinte, em que houue alguns 
homens fidalgos. Ho Conde desesperado de poderganhar a villa, 
Ihe pareceo excusado (iometella outra vez, et com parecer de 
todolos capitâes determinouse partir dalli. Ho que assentado 
despedio pera ho regno ha frota que com elle viera ao efeito de 
Mazalquibir, et elle seguio sua viagem. 

René BASSET. 



NOTES DU CHAPITRE III 



(1) M jJii - (2) M ^^V^ - (,3) M.J^iL; A. Kharz - (4' M l_^i^\ 

i5) M. -,-^X/bJ^._« — ((il M. - .-^-oo ,_À -'j — (7i M. ^<v_J\ - (8i M. à. **j 

(9) M. l^r^j^ 



(10) M. jfrAU-> - fil) M. ^^Jj^iV^ - (I2i M. ^o^&i. - (!.l) M. 



ur«-r 



^h 



(14) M. J,l:;5U\ - (15i M. ^_yo^_^\ - (10) M. 
(18) M. \^i-^_5 - (19! M. 'L^\^^\ (20) M. \ij 



\\ - (I7i A. Ifka. 



(21) M.. Ji-X Ij »o,l \ — (22) M. i_Ji_- \^\ o- -^1 — i"-ô) M. , v-ks 

(24) V. JL-ûX^^ - (25) M. ^oJ^iwo^>o — (2Gi A. jJC^u - (27i M. <^>o^ 
(281 M. _;6J)_,^>X^\ - (29) M. ,_^\ (30) A. Ibn S'afouane. 

(51) Ms. _^ ^1 — (.ï2i Ms. ^^^ ^\^_]\ - (55) Ms. il — 2s\l a^L — s 

(55) M. j^U>\ — (5'î) M. __;6-*;U;L\_5 

(37) M jJ.\ - (38. Ris. jl-À-s — (39i Ms. ^jl--'J\ - (4Ui M. ^=-,^M 



NIJNI NOVOGOROD 



Notes (Valbum 



Août 1891. 

J'ai rencontre l'an dernier, à Constantinople, au restaurant 
Yani, un gros homme qui luttait désespérément avec un bifteck 
et dont la mauvaise humeur s'épanchait en termes virulents. 

— Où diable les Turcs pèchent-ils leur filet ? Le renne du 
Kamchatka est plus tendre. 

Nous étions sur la même banquette, j'avais fini de déjeuner, 
le cafedji venait de m'apporter ma troisième tasse de café, de ce 
bon café de Stamboul, crémeux, roux, qui donne du ton aux 
digestions paresseuses et apporte à l'esprit l'indulgence qui 
fait les choses avenantes et agréables. 

Mon voisin, barbu, coiffé d'un bonnet tourré, flanqué de deux 
grands chiens noirs, était malgré tout cet appareil poilu, d'extérieur 
assez sympathique, c'était d'ailleurs un Français — je m'appro- 
chai. 

— Alors mon cher compatriote, le renne du Kamchatka... ? 

— De l'agneau. Monsieur, de l'agneau à côté de ce cuir 
que j'essaie en vain de diviser. 

— Vous Tavez donc goûté ? 

— Mais comment ! j'en viens en droite ligne du Kamchatka, 
avec un petit crochet sur Nijni. 



78 NIJNI NOVOGOROD 

J'avais la bonne fortune de tenir un vrai voyageur, je me 
mis à exploiter sans vergogne sa loquacité. Ce fut en dix 
minutes un récit de a jusqu'à ^ de toutes les merveilles de 
la Sibérie, — puis une course vertigineuse à travers l'Oural, un 
récit plein d'aventures de huit jours de navigation sur la Kama, 
et enfin le séjour à Nijni, marché du monde, lieu de délices, 
foire de marchandises et de plaisirs incomparablement mieux 
achalandée que les docks de la Tamise et que les boulevards 
de Paris. 

— Allez à Nijni, allez-y le plus tôt possible, on ne s'amuse 
qu'à Nijni — 

Cette description enthousiaste me hante depuis que je suis 
en Russie et je ne veux pas revenir vers l'occident sans aller 
jusqu'à Novogorod. 

Le Départ, 

J'ai en vain cherché un compagnon de route à Moscou. 
Personne à l'hôtel ne se soucie de fiiire mille verstes pour aller 
passer quelques heures à Nijni. 

A sept heures, par un petit froid piquant, je saute dans un 
droshki,, qui file un train d'enfer sur la gare de Nijni. La nuit 
est tombée tout à fait lorsque j'arrive. 

La gare est déjà encombrée de voyageurs, bien que le train 
ne parce que dans une heure. Les Russes ne connaissent pas le 
prix du temps. Comme les Arabes ils s'installent facilement dans 
les gares deux et trois heures avant les départs. 

Tout le monde fume, les femmes plus que les hommes. 
A travers l'épaisseur de l'atmosphère, les becs de gaz brillent 
comme des fanaux dans la brume. Des tables partout. Manger 
et boire sont ici la grosse affaire. 

Pendant que le garçon me sert une soupe, un saHanka de 
poisson, une perdrix rôtie et une bouteille de Saint-JuUien de 
Crimée, j'examine mes compagnons de route. 

Tout ce monde est très mêlé. 



NIJNI NOVOGOROD 79 

Des moujicks crasseux aux bottes insupportablement odo- 
rantes, des marchands en petit chapeau et longue redingote, 
aux bonnes figures, rondes, joviales, portant toute la barbe ; 
deux ou trois officiers en casquettes et grands manteaux blancs, 
le sabre en verrouil ; des orientaux : Tatars, Persans reconnais- 
sablés à leur type plutôt qu'à leur costume. 

Des touristes : un groupe de Français qui mènent un beau 
tapage, la cuisine ne leur va pas, le thé est trop clair, ils 
veulent du rhum et pas de vodka, ils parlent tous à la lois au 
moujik qu'ils appellent en russe tcheloviek, c'est le seul mot 
qu'ils paraissent connaître et ils en abusent ; l'interprète de 
Slavianski-Bazar, un galonné très important, se multiphe, mais 
n'arrive pas à les faire servir. 

Dans le fond de la salle, les gens pressés mangent debout les 
hors-d'œuvre appétissants servis sur le comptoir dans de petites 
assiettes. Avec quelques kopecks, ils paient les deux ou trois 
sandwichs variés et le verre d'eau-de-vie obligatoire qui com- 
posent ce lunch debout. Tout au fond brille comme un phare 
à travers cette atmosphère brumeuse le ventre de l'énorme sa- 
mowar de cuivre dans lequel ronfle l'eau qui fait l'infusion 
blonde et parfumée dont un Russe ne sait pas se passer. 

Mais le train va partir, déjà les voyageurs se pressent aux 
issues maintenues fermées, les lumières dessinent des zigzags, 
sur la buée des vitres du hall, j'essaie de faire comprendre à 
l'employé que je veux un sleeping, personne ne parle le français 
ici, l'interprète galonné vient à mon secours, on ouvre les portes, 
on se précipite. Le domestique du wagon prend mon manteau 
et m'installe dans un bon fauteuil isolé sur un des côtés de la 
voiture et qu'un système ingénieux permet de transformer en 
un excellent lit de camp. 

Je fais le compte de ma monnaie, j'ai payé 17 roubles 
50 kopecks — ce qui au cours du jour fait 47 h". 25, soit à peu 
près dix centimes le kilomètre — le même trajet dans des condi- 
tions inférieures comme confortable en coûterait quinze en 
France. 



8o NIJNI NOVOGOROD 

Un coup de cloche. Le train part tout doucement, sans 
secousses, des coussinets de caoutchouc amortissent les trépi- 
dations. 

Au départ, la plupart de mes compagnons de route se signent 
dévotement. Les Russes paraissent très dévots. Ils font le signe 
de la croix chaque fois qu'ils passent devant une image sainte, 
or chaque maison, à Moscou du moins, a son icône. — Ceux 
qui se piquent de piété fervente s'arrêtent et font des révé- 
rences aux images. 

On s'arrête dans la nuit à Vladimir : sandwiciis, thé, vodka, 
kopecks et l'on repart. 

J'ai fait la connaissance au buffet de deux marchands qui ne 
veulent pas entendre parler d'un séjour de quelques heures à 
Nijni : — mais vous ne verrez rien, il faut absolument voir 
Ni] ni la nuit, on ne fait la fête que là et à Paris, du reste 
nous ne vous laisserons pas partir. 

Je resterai donc , non pas que la fête soit bien tentante, 
mais l'occasion est excellente de prendre sur le fait la vie des 
marchands à Nijni, puisque j'ai la bonne fortune d'avoir pour 
guides deux aimables compagnons qui prétendent tout me 
montrer. 

Au jour, la campagne continue à se dérouler. Toujours la 
steppe coupée de loin en loin de bouquets de sapins au feuillage 
sombre, égayé par des bouleaux. 

Aux barrières des passages à niveau, des femmes, en jupes ro- 
ses ou bleues, la tête couverte d'un foulard, pieds nus, font les 
signaux réglementaires 

Les maisonnettes des gardes sont coquettes, en bois simple- 
ment équarris, précédées d'un petit perron abrité sous une 
toiture en bois découpé et peint. De bonnes copies des isbas 
de l'Exposition de 1889. Aux points d'eau, les réservoirs sont 
matelassés de bois et traversés par des serpentins au moyen des- 
quels on les chauffe l'hiver connue d'énormes samowars pour les 
faire dé^ieler. 



NIJNI NOVOGOROD 8l 

Nijni. 

On arrive enfin. 

Les murs blancs et les tours du Kieml de Nijni, plantés 
sur une colline escarpée, paraissent d'abord, quelques coupoles 
émergent ensuite dorées, puis les bigarrures rouges et vertes des 
toitures. C'est la ville au delà de l'Oka. La Foire se tient en deçà 
dans la partie basse de la plaine sur la rive gauche. 

Les rues convergent vers un centre commun. Comme les 
rayons d'une immense toile d'araignée, elles sont bâties sur 
un plan uniforme avec des transversales concentriques. 

Les maisons à un étage sur cave. Une église, une mosquée^ le 
palais du Gouverneur, le théâtre et un grand passage couvert, 
voilà les édifices principaux de la Foire. 

Les eaux distribuées abondamment et un réseau d'égouts com- 
plet assurent la salubrité dans cette agglomération accidentelle 
de plus de trois cent mille âmes. Les égouts, construits par un 
ingénieur firançais, sont spacieux, d'un écoulement facile. Avant 
leur établissement, le choléra et la peste faisaient périodique- 
ment des ravages terribles parmi cette population entassée. 

On ne se loge pas facilement à Nijni, les hôtels regorgent de 
voyageurs ; grâce à mes compagnons de voyage, je trouve une 
chambre à l'hôtel de Russie. C'est une espèce de fonda, comme 
on en rencontre en Andalousie, avec des gens qui ne compren- 
nent rien, n'ont aucune idée du confortable, ni même du strict 
nécessaire, très obséquieux d'ailleurs. Un mauvais lit en ter, 
sans draps, pas d'eau, et des portes qui ne ferment pas. 

Mes nouveaux amis m'expliquent que j'aurai de l'eau en insis- 
tant un peu, mais que les draps sont bien inutiles puisque l'on ne 
se couche pas à Nijni, je me rends à ces raisons. 

Cette singulière maison d'hôtes a d'ailleurs belle apparence. Le 
portier, un gaillard de six pieds, est couvert de décorations et 
de galons — très décorés en Russie les domestiques — et 
les chambres sont éclairées à l'électricité. Civilisation et barbarie 
mêlées. 



82 NIJNI NOVOGOROD 

Les deux villes sont bâties sur les rives de l'Oka. 

Sur les escarpements de la rive droite, la vieille Novogorod 
grimpe péniblement, elle accroche au coteau ses tours, ses 
clochers bulbeux, verts ou dorés, ses maisons blanches, ses 
jardins: c'est le quartier des entrepôts. 

En haut de l'escarpement, le Kreml avec ses tours et ses 
murailles grises, garde une ville paisible, bourgeoise, aux rues 
silencieuses bordées d'honnêtes maisons mornes, presque sépul- 
crales. Cela a un peu Tair du Père Lachaise de la Foire. 

Les beaux arbres qui bordent les boulevards favorisent 
l'illusion. 

Sur le versant qui regarde la Volga, l'Atkos, magnifique 
promenade avec de grands bois, de belles allées, des enfants dont 
les cheveux s'en vont au vent comme de la poussière d'or, 
des nourrices plantureuses et des soldats immenses avec des bottes 
énormes, véritables réductions de l'Ogre. 

Par-dessus tout cela, à droite et à gauche, au delà, l'infini de 
l'horizon rose et bleu : rose la terre, bleu la Volga dont les 
méandres zigzagues ruissellent dans la plaine comme des plaques 
de fer blanc reliées par des rubans d'acier. 

Des taches blanches : les immenses couvents qui exploitent le 
moujik de la contrée, des tigrures noires formées par les 
bouquets de sapins clairsemés. Les étangs et les mares bleu- 
lurquoise s'irisent au soleil couchant. Tout cela en opposition 
avec le rose des sables du rivage, le vert bordé de jaune des sa- 
pins et le vert tendre des bouleaux éplorés du parc au pied de 
l'Atkos, f-iit un ensemble doucement harmonieux, dans lequel 
la note rouge des nombreux vapeurs ancrés fait brillamment sa 
partie. 

Ce soir le ciel est bleu gris avec des déchiquetures 
cotonneuses qui traînent en lambeaux sur l'arc-en-ciel de l'ho- 
rizon. Le jour descend lentement, le tableau se colore, les jau- 
nes deviennent roses, les roses violets, et les bleus opales. Les 
nuages loqueteux pressés les uns contre les autres ressemblent à 



NIJNI NOVOGOROD 83 

de grands glaciers rosés par le soleil, qui va s'éteindre dans 
la plaine mouillée. 

Au pied de l'Atkos est ancrée la flotte de la Volga, deux cents 
gros navires immobilisés par la baisse des eaux. Les rives sont 
bordées de dunes de sable couvertes du bois de construction 
des docks flottants laissés à sec par le fleuve. 

La vie n'est pas arrêtée dans ce grand port, la stridence des 
sifflets accompagne le bruit des coups de marteaux sur les fer- 
railles. 

Je redescends sur les bords du fleuve. 

Il est huit heures du soir, le champ de foire est perdu dans 
le poudroiement d'or et d'améthyste du soleil qui est sur 
l'horizon. Je rentre au milieu d'un peuple pressé et aflairé, de 
chariots chargés à rompre de marchandises emballées qui vont 
vers la Volga remplacer par la même route les marchandises 
venues d'Orient. On patauge dans une boue noire faite par les 
milliers de bottes qui ont piétiné toute la journée. 



La Foire. 

Sur la rive gauche, la Foire, bcâtie sur la langue de terre qui 
sépare l'Oka de la Volga. 

Des maisons basses, briques et fer, alignées sur des rues 
de 10 à 20 mètres de largeur, avec une régularité américaine, 
des pavés caillouteux, inégaux sur lesquels la marche est une 
vraie souff'rance. 

Les boutiques se suivent sans interruption. 

Les marchandises en ballots entassés nux portes. Des droshkis, 
des camions vont et viennent. Un fourmillement de foule, au 
premier aspect un village nègre un jour de marché. 

Au milieu de la cohue un misérable moud la Belle Hélène sur 
un orgue de barbarie. Des popes vont de boutique en boutique 
sollicitant la faveur de bénir pour'quelques kopecks le magasin, 
mendicité effrontée à laquelle il est impossible de se soustraire. 



84 NIJNI NOVGGOROD 

Le petit commerce de la rue n'est pas le moins intéressant. 
Chacun porte sa pacotille sur les épaules : marchands de fruits 
secs, de limonade, de graines de tournesol, de malles, de cas- 
quettes, de jouets d'enfants, de bimbelotterie ; un Tatar porte 
une table russe laquée rouge or et noir. On vend des fleurs, 
des boîtes en coquillage — l'article horrible de Venise — des 
petits pains, des beignets, des mouchoirs brodés d'or, des 
écrevisses énormes roses, des champignons en chapelet. Un 
moujik circule avec un samowar et des Persans offrent des peaux 
d'Astrakan à quatre francs ou des turquoises serties sur des 
bagues en laiton donr leurs doigts sont garnis jusqu'aux ongles, 
pour la bagatelle d'un rouble. 

Un Kalmouk est arrêté devant une bicyclette accrochée à une 
devanture. Il va et vient anxieux les mains en arrière comme 
quelqu'un qui veut toucher, mais n'ose, de crainte que ce soit 
chargé. 

Sur les murs des affiches annoncent les spectacles de ce soir. 
Julia Bardon, « Gommeuse copurchic » paraît être l'étoile 
préférée du public en ce moment. 

Les voitures, extraordinaires : deux trains en bois reliés par 
cinq ou six voliges sur lesquelles est posée la caisse en osier. 
Les cochers portent leur numéro dans le dos. 

On ne fume pas dans les rues de Nijni, les ordonnances 
de police sont impit03^ables pour les délinquants. La première 
infraction coûte 25 roubles, à la seconde le Gouverneur prononce 
l'expulsion. Les fumeurs n'ont rien trouvé de mieux à faire 
pour satisfaire leur passion, que de descendre dans les égouts, 
d'où ils peuvent braver les oukases du Gouverneur. 

Le knout est une légende : les châtiments corporels sont abolis 
en Russie. 11 a cependant fallu les rétablir à Nijni, où il devenait 
impossible de maintenir l'ordre dans une population aussi cos- 
mopolite. Les perturbateurs sont passés aux baguettes ou expulsés, 
suivant leur rang, sans autre forme de procès. 



NIJNI NOVOGOROD 85 

Les marchandises sont divisées par quartiers. Le thé occupe le 
quartier dit chinois. Je n'ai cependant pas vu un seul Céleste à 
Nijni. Depuis vingt ans les Chinois ne viennent plus à la Foire, 
les maisons russes de Moscou et de Pétersbourg ont des comptoirs 
en Chine et leurs approvisionnements sont faits sur place. 

Les grosses affaires se traitent toujours à Nijni, mais entre 
Européens, L'installation seule est chinoise. Les corniches sont 
relevées en patins et terminées par des toitures vertes de pagodes 
sur lesquelles flotte le pavillon des Fils du Ciel aux flammes 
jaunes écartelées du dragon symbolique. 

Le quartier persan a beaucoup plus de couleur locale, le 
commerce de la Perse avec Nijni est très important. 

Les marchandises viennent de Perse par voie d'eau, sans 
transbordement, par la mer Caspienne et la Volga. Les denrées 
les plus pauvres peuvent ainsi arriver sur le marché. 

Les Persans importent avec les tapis, les fourrures et les pierres 
précieuses, des fruits secs, dattes, raisins, noisettes, amandes, 
figues, caroubes, pistaches, graines de courge. Tout cela peu 
soigné, de mauvais aspect, et paraissant tout au plus bon pour 
la distillerie. 

Les marchands en cafetan gris, la tête rasée, coiffés du bonnet 
d'astrakan, la barbe très noire ou teinte en rouge, les ongles 
blondis au henné, boivent toute la journée du thé dans leurs 
boutiques et se lèvent seulement de temps en temps pour sollici- 
ter vivement les passants. 

Le Pont. 

C'est sur le pont de TOka, qui réunit les deux villes, que l'on 
peut seulement se rendre compte de l'importance du mouvement 
commercial de ce marché colossal. 

Le pont est perdu au milieu d'une forêt de mâts de navires de 
tous tonnages et de toutes formes. Les uns , allégés de leur 
chargement, hauts sur l'eau, les autres chargés à couler, vrais 
docks flottants encombrés de ballots bâchés attendant l'acheteur. 



86 NIJNI NOVOGOROD 

Toute la flotte commerciale est là, qui dessert les quatre mille 
kilomètres du cours de la Volga^ de l'Oka et de la Kama. Des 
bateaux à l'arrière élevé comme des jonques chinoises, des bar- 
ques plates, des gabarreb ventrues de toutes formes et de toutes 
couleurs, des steamers à hélice, à aubes, des remorqueurs puis- 
sants qui circulent traînant des allèges bondées de marchan- 
dises. 

Pas de quais le long du fleuve, on débarque aux estacades 
établies de loin en loin. 

Ce pont est interminable, il a plus de treize cents mètres. 

Il rappelle le pont de la Validé de Constantinople par l'affluence 
des passants et la diversité des races. Des droshkis vont et viennent 
à toute vitesse au milieu de la foule. Des hommes noirs tendent 
des plateaux couverts d'une toile cirée avec une croix jaune, ils 
mendient pour les Saintes Eglises. 

Des femmes russes reconnaissables à la coupe de leurs jupes 
dont la taille vient s'attacher sur les seins, courent en traînant 
de petits bambins déjà bottés, des Sibériennes au cafetan multi- 
colore grossièrement ouaté, des Tcherkess avec la cartouchière 
et le couteau à la ceinture, des moujiks en chemises rouges, des 
soldats en toques noires liserées d'un passe poil rouge, en 
vareuses et culottes vert foncé et pattes d'épauletres rouges se 
croisent dans tous les sens. 

Une petite mendiante en chemise rose dont le cafetan, aussi 
troué que le manteau de don César de Bazan, traîne dans la 
boue, s'échappe toute heureuse d'avoir attrappé un kopeck, sa 
petite tresse blonde nouée d'un ruban de soie qui a été bleu 
disparaît vite dans la toule. 

Des popes chevelus et dégoûtants vont et viennent afl'airés ; 
des fifles très cosmétiquées font leur persil en droshki; des ofliciers 
les suivent de l'œil, ils sont en manteaux gris, par une poche sort 
la poignée du sabre ornée d'une dragonne d'or, ils ont cette 
tournure nonchalante et facile des ofliciers russes, qui contraste 
tant avec la raideur des Prussiens. 



NIJNI NOVOGOROD 87 

La foule s'écarte tout d'un coup pour laisser passer un peloton 
de Cosaques haut perchés sur leurs maigres ragots, ils escortent 
une lourde tarentass pesamment chargée. 

Toute cette foule fait un bruit assourdissant sur le tablier 
de bois du pont — de temps en temps, le cri retrouvé du muezzin 
qui appelle les fidèles à la prière. 



Le marché des fers. 

A droite du pont, en amont dans une île de l'Oka, banc de 
sable recouvert par les eaux pendant la plus grande partie de 
l'année, le marché des fers. Une ville faite de piles de fers, en 
lingots, en barres, laminés, étirés, en feuillards, manufacturés 
sous la forme de rails, d'outils, d'ustensiles de cuisine, poêles, 
chaudrons, etc. 

C'est l'entrepôt du gros commerce de la Sibérie. 

Tout le fer de l'Oural vient là pour aller se répandre dans 
la Russie, dont c'est le grand marché d'approvisionnement. 
Dans cette partie de la foire se traitent les plus grosses affaires. 

On me présente à l'un des Rois du métal. Il vend dans les 
trente jours que dure la foire deux millions de roubles de fer. 

Installation très primitive : une petite maison de bois, au 
rez-de-chaussée une grande pièce et un petit cabinet, le tout 
écrasé entre deux piles de fer, qui rendent les bureaux très 
sombres, au premier deux pièces, ameublement modeste, un 
lit, des chaises, une table et, dans un coin, l'icône éclairée par 
une petite lampe. 

Le maître de la maison nous donne des nouvelles de la Foire. 
Les eaux ont beaucoup baissé ; 600,000 pounds de résidus de 
naphte sont échoués sur la Volga. Le marché va subir une 
hausse considérable qui se répercutera sur tous les produits, 
puisque toutes les manufactures chauffent au naphle. 

Les affaires sont mauvaises d'ailleurs en général, la récolte a 
manqué cette année, les acheteurs ne viennent pas. 



88 NIJNI NOVOGOROD 

Nicolas Nicolaievich m'engagea rester jusqu'à la fin de la foire, 
son yachi nous emmènera à Kâzan et de là à Perm par la Kama. 
J'aurai toutes les facultés désirables pour voir l'Oural et aller si cela 
me plaît visiter un coin de la Sibérie. Cette perspective est faite 
pour me plaire, mais le voyageur ne compte pas, hélas, qu'avec 
ses désirs. 

Les Affaires. 

Dès le 15 juin, les bateaux chargés de marchandises arrivent à 
Nijni. Vers le milieu de juillet, les marchands font remettre en 
état les magasins et les caves. La précaution n'est pas inutile, car 
souvent les crues de la Volga et de TOka vont au printemps 
jusqu'au premier étage des maisons. 

La Foire ouvre officiellement le 15 juillet (27 juillet du Calen- 
drier Grégorien), on hisse en grande cérémonie un drapeau sur 
la tour de l'Eglise consacrée à Makharyew, Saint Macaire, patron 
de la Foire. 

Les superstitieux observent bien ce pavillon qui restera là 
pendant un mois. S'il flotte d'abord, les aiîaires seront heureuses. 

Le 25 août (6 septembre), la Foire est close et les marchands 
sehâtent d'embarquer les marchandises pour n'être pas surpris 
par les glaces, qui immobiliseraient leur navires pour de longs 
mois. 

La foire n'existe à Nijni que depuis 18 17, elle se tenait origi- 
nairement à Kâzan et depuis le dix-septième siècle à Makarij, 
sur la rive gauche de la Volga, à environ 80 kilom. de Nijni. 

On dit encore couramment en Russie, je vais à Macaria 
lorsqu'on va à la foire de Nijni. 

Les approvisionnements énormes qui sont accumulés à Nijni, 
ne sont pas payés comptant au terme usité habituellement 
de 90 jours, les marchés sont faits payables « courant foire » 
la date d'exigibilité est alors le 25 août. 

Le chiffre des affaires qui se traitent aujourd'hui à la foire de 
Nijni est d'environ cinq cents millions de francs, en légère 



NIDJI NOVOGOROD 89 

décroissance depuis quatre ans. Il était au début, en 1817, 
de 45 millions; très lentement il s'est élevé en 1860 jusqu'à 
150 millons, en 1879 il était de 180 millons de roubles soit près 
d'un demi-milliard. 

Les affaires tendent à diminuer. 

La construction du chemin de fer a porté à la foire de Nijni 
un coup dont elle ne se relèvera pas. Un aussi vaste entrepôt 
de marchandises d'Occident ne répond plus à aucun besoin, 
puisque le chemin de fer peut les amener jusqu'aux voies 
navigables, au fur et à mesure des besoins. 

Les produits de l'Orient seuls ont intérêt à la conservation de ce 
marché, car les voies d'accès aux lieux de production manquent 
pour les consommateurs européens et encore pour les marchan- 
dises d'Orient ce marché perd-il de sa valeur chaque jour par 
suite du développement des relations commerciales maritimes 
avec l'Extrême-Orient. 

Pour le thé par exemple, la voie de mer enlève une grande 
partie du trafic à Nijni. Les thés arrivent de Shang-Haï par Odessa, 
cependant cent mille caisses viennent encore par caravanes de 
Kiachta par Irkoust et Perm. 

Le Transsibérien portera le dernier coup à la Foire, les 
marchands propriétaires immobiliers se préoccupent déjà de cette 
éventualité, lointaine cependant. 

Le grand commerce de Nijni est, avec les fers, celui des 
tissus de laine et de coton, produits par les manufactures du 
gouvernement de Vladimir qui occupent plus de cinquante mille 
ouvriers. 

Les poissons salés ou fumés des pêcheries d'Astrakhan 
donnent un important mouvement d'affaires. La consommation 
du poisson salé est considérable en Russie, elle est favorisée par 
la rigueur des prescriptions religieuses en matière d'abstinence. 

C'est à Nijni que se prépare le meilleur caviar, il est consom- 
mé frais ou gardé pour l'hiver, salé et pressé en barils. Les 
fourrures, la droguerie, les vins et spiritueux, les tapis, les 



90 NIJNI NOVOGOROD 

peaux et les cuirs donnent ensuite le chiffre le plus important 
d'affaires. 

Les articles de mode, qui comprennent tous les stocks de 
marchandises défraîchies, les soldes et les invendus de Paris, de 
Londres et de Vienne, trouvent preneurs à Nijni. La clientèle 
Asiatique ou Sibérienne n'est pas très difficile. 

Les boutiques les plus variées offrent aux acheteurs des 
chaussures, des denrées coloniales, des selles, des harnachements, 
des armes, des graisses, des bois tournés, de la miroiterie, des 
cristaux, des soieries de Chine, etc. 

On songe aux débouchés que l'on pourrait créer ici pour nos 
produits algériens. 

Le liège ouvré est très demandé. Il en vient par Riga, mais en 
plateaux. La longueur des transports rendant très coûteux l'envoi 
de marchandises qui subissent un déchet considérable à la manu- 
facture, des expéditeurs de bouchons soit par Riga soit par 
Odessa trouveraient preneurs dans de bonnes conditions. On me 
dit que pour les lièges ouvrés les droits de douane sont absolu- 
ment prohibitifs. C'est un point à examiner. 

On consomme en Russie peu d'huile à manger, en revanche on 
brûle environ un million de pounds d'huile devant les icônes. Le 
marché prend ces trente mille tonnes d'huile, en Turquie, en Asie 
mineure ou en Espagne. Malaga etGallipoli sont les ports d'origine. 

Les cognacs algériens qui peuvent difficilement soutenir la 
concurrence avec les eaux-de-vie françaises dont ils n'ont ni le 
bouquet ni la finesse^, occuperaient à Nijni une place honorable 
sur le marché. Ils pourraient être vendus à des prix inférieurs 
à ceux des eaux-de-vie des Charentes, cotées très haut en Russie 
et seraient certainement très estimés par des palais pour les- 
quels la vodka , malgré son âpreté, constitue une gourmandise. 

Les vins blancs madérisés, genre Mascara, seraient aussi très 
prisés : leur teneur en alcool et leur montant qui sont pour la 
clientèle bourgeoise une cause d'infériorité seraient là-bas parti- 
culièrement estimés. 



NIJNI XOVOGOROD 91 

Il y aurait lieu d'examiner également si les alfas, comme 
textiles, et le crin végétal, ne seraient pas d'une vente facile 
et fructueuse. 

On utilise en Russie pour l'ameublement Técorce de tilleul, 
qui se vend à Nijni un rouble 50 les cent kilog. soit quatre 
francs 20 centimes, au cours actuel. Mais le tilleul est un pro- 
duit bien inférieur au crin végétal, d'une durée moindre et qui 
serait certainement abandonné par l'industrie si nous pouvions 
livrer le crin végétal à des conditions avantageuses. 

Nos Chambres de Commerce Algériennes devraient prendre 
l'initiative de l'étude de ces importantes questions ; elles pourraient 
envoyer sur place des négociants expérimentés, qui étudieraient 
d'un côté les débouchés possibles et de l'autre les voies d'accès 
les plus favorables. 

Les Persans transportent, par voie d'eau il est vrai^ de 
Balfrouch, Astarabad ou Rect les marchandises les plus pauvres, 
dont ils se défont avec avantage certainement, puisqu'ils conti- 
nuent leurs opérations. Or ces marchandises ont fait, de la côte 
à Nijni près de quatre mille kilomètres. Pourquoi n'étudierions- 
nous pas pour nos productions, plus riches, une voie nous 
permettant de vendre avantageusement ? La discrétion avec 
laquelle nos agents consulaires à l'étranger touchent aux choses 
commerciales n'est pas, il faut le reconnaître, pour nous encou- 
rager à l'étude de ces questions, mais la nécessité impose aux 
producteurs le devoir de s'aider d'abord eux-mêmes. 



La Curiosilè. 

Le commerce de détail se tient dans le grand Bazar Central. 
L'étranger ne se soustrait pas facilement à l'attirance des étalages 
bondés de curiosités. 

Des marchands de Tachkend offrent leurs merveilleux tissus 
de soie aux tons amortis qui jouent à s'y méprendre le cachemire. 
Les lainages d'Orenbourg, légers comme de la mousseline, sollici-- 



92 NIJNI NOVOGOROD 

tent le passant. L'œil est chatouillé par les broderies des cuirs 
tatars, et si l'on a échappé à toutes les tentations, l'on succom- 
bera certainement devant les boutiques des marchands d'Eka- 
trinbourg. 

Toutes les pierres de l'Oural et de la Sibérie sont là : les 
onyx, les jaspes, les agathes, les malachites, les néphrites vertes, 
les lapis-lazuli, pêle-mêle avec des topazes et des améthystes gros- 
ses comme des noix, des émeraudes, des alexandrites aux reflets 
verdâtres, des aventurines pailletées, des chrysalides brillantes 
comme des diamants et jaunes comme de l'or, mais qui ont le 
grave défaut de pâlir, en quelques mois, à la lumière. Tout cela 
à des prix extraordinaires, si bas que la vertu de Sain>Antoine 
n'est pas de trop pour résister à la tentation ! 



La Fclc. 

Dès que la nuit tombe, la rue bruyante s'assourdit ; les bouti- 
ques sont fermées et cadenassées, les phares électriques jettent la 
lumière à fliots dans les avenues, les fiacres ne circulent plus que 
d'une ville à l'autre ramenant les marchands qui ne veulent pas 
courir le risque de traverser le pont à pied avec la sacoche con- 
tenant la recette de la journée. 

Les restaurants dont les fenêtres versent sur les trottoirs des 
nappes de lumière, — comme des fontaines lumineuses — atti- 
rent les passants. 

L'heure de la fête est arrivée. 

Les plus grands marchands ont dit adieu aux affaires. L'unique 
souci à cette heure est pour eux de traiter magnifiquement les 
acheteurs importants de la journée, ils n'y manquent pas. 

Toute affaire sérieuse se double à Nijni d'une nuit de fête. 

Au bout d'un mois de cette existence les plus robustes deman- 
dent grâce. 

Toute cette population d'Asiatiques est du reste venue ici au- 
tant pour s'amuser que pour travailler. 



NIJNI NOVOGOROD 93 

Les Persans, les Afgans, les nomades habitants du plateau 
de l'Iran, les Sibériens, se promettent toute l'année de faire 
à Nijni des fêtes royales, ils vivent de peu chez eux et dans la 
vertu, ici, loin de la famille, ils font des orgies folles. 

Déjà les pianos tapés par des tziganes chevelus ont commencé 
leur musique assommante, — le piano jouit ici d'une grande 
vogue. 

Au restaurant Germania la salle est envahie de bonne heure. 
Au milieu des allées et venues des garçons vêtus de blanc, 
à la russe, de la fumée des cigarettes et du brouhaha des clients 
qui s'interpellent dans toutes les langues, un groupe de grosses 
Allemandes, décolletées, épaisses et charnues se dirige vers 
une petite estrade. Elles chantent un chœur et miment une espèce 
de danse du ventre assez ridicule — tout cela en allemand, même 
la danse du ventre. — La moins laide fait la quête. 

Elles sont suivies d'une demi-douzaine de jeunes misses dont 
l'aînée a bien vingt ans, effrontées comme si elles en avaient 
trente. Elles se détachent d'une table voisine de l'entrée de la salle, 
après avoir pieusement baisé la main d'une vieille matrone qui 
joue les mères avec religion, et vont au piano chanter une pâle 
ronde accompagnées par deux ou trois Alphonses qui ont des voix 
d'eunuques. 

Ce concert à la frontière de la civilisation ne manque pas 
d'originahté. Malgré l'électricité et les dorures le restaurant 
Germania est d'un beuglant de deuxième ordre. Ce doit être quand 
même pour les Turcomans et les Tatars le palais de Schehera- 
zade. Ce palais est horriblement prussien, la bière qui mousse 
dans les chopes dit bien du reste que la clientèle est allemande. 

Aux Deux Mondes où nous amènent ensuite mes nouveaux 
amis, un garçon nous apporte, dès que nous sommes assis, des 
coupes de Champagne, Des marchands amis ont reconnu mes 
compagnons et, suivant l'aimable coutume russe, on nous sou- 
haite ainsi la bienvenue. 



94 NIJNI NOVOGOROD 

Sur la scène, deux chanteurs imitent des Juifs, à la grande 
joie de l'assistance qui trépigne. Ils sont vêtus de noir, coiftes 
de la grande casquette des Juifs polonais, la barbe rare en pointe 
et les cheveux tirebouchonnés aux tempes. Les acteurs sont Juifs 
d'ailleurs ; dégradés par la persécution ils en sont arrivés à vivre 
de Texploiiation du mépris dont leur race est ici l'objet. Ils 
chantent et dansent. 

Le piano-orchestre joue ensuite le 'Père la Victoire accompagné 
par les spectateurs qui hurlent l'hymne de Paulus en russe. 

Les hasards de notre promenade nous éloignent du centre de 
la Foire. 

Nous traversons les rues excentriques, cloaques marécageux 
dans lesquels se reflètent, en cassures d'or, les lampes électriques 
qui éclairent les gros numéros des claque-dents. 

Des ombres passent rapides dans les rues, accouplements 
dégoûtants de moujiks ivres et de filles crottées. Sur une place 
des manèges de chevaux de bois, chargés à rompre, trompettent 
des airs de bastringue en tournant une sarabande endiablée. 

Un musico dont la façade est illuminée de lanternes vénitien- 
nes nous attire : entrée cinq kopecks. 

Un escalier de bois très raide s'amorce au seuil de la porte ; 
il conduit à une salle à plafond bas, espèce d'antre dans lequel 
des filles peintes, en jupes d'indienne, les cheveux coupés court, 
font tout ce qu'elles peuvent pour donner aux Asiatiques qui sont 
là un avant-goût des joies promises par le Prophète. Des moujiks, 
des soldats, des Persans, des Tatars, des Turcomans, boueux, 
dépenaillés, en bottes éventrées, font ici la fête crapuleusement. 
On fait cercle autour de deux danseurs russes en costume natio- 
nal : chemise bleue, casaque de velours serrée à la taillé, pantalon 
bouffant, bottes. 

Un orchestre composé d'un accordéon et d'un tambour de 
basque, garni de clochettes, accompagne les danseurs, dont les 
exercices rappellent un peu par leur gravité indécente certaines 
danses andalouses. 



NIJNI NOVOGOROD 95 

Cependant la clientèle boit et mange continuellement devant 
le comptoir crasseux servi par un hideux moujik, en chemise 
rouge, espèce de géant de six pieds, qui ne doit pas avoir besoin 
de la police pour rétablir l'ordre lorsque ses clients tirent leurs 
couteaux. Le menu est composé de concombres, de poissons, 
salés, séchés, fumés, frits et de vodka. 

Pieusement un lumignon brûle au fond de la salle, devant une 
icône. 

Il est tard, l'heure de souper est arrivée, nos droshkis nous ra- 
mènent rapidement au centre de la ville. 

Nous passons devant le grand Bazar, laissant derrière nous 
le palais du Gouverneur et nous arrivons chez Naoumofï, le 
Bignon de Nijni. 

Au bas de l'escalier des domestiques nous débarrassent de nos 
chapeaux, en hiver on nous retirerait nos bottes fourrées. 

Le grand hall du premier étage est plein de soupeurs, nous 
trouvons difficilement une table. 

Il est une heure du matin. 

Les garçons en blouse blanche, pantalons blancs, ceinture 
rouge, vont et viennent rapidement, on boit du Champagne à 
toutes les tables. 

A cette heure et en cet endroit l'argent n'a plus de valeur. Les 
chanteuses qui circulent autour des tables, voient leurs sébiles 
s'emphr rapidement de roubles. Rien n'est trop cher, les choses 
les plus rares doivent être ici servies avec profusion. C'est un 
vertige. 

Sur une estrade, toutes les dix minutes monte un chœur de 
trente femmes, triées sur le volet, jolies entre les plus jolies : 
des Polonaises aux grands yeux profonds, des Tsiganes à la peau 
dorée, des Petites Russiennes vives et coquettes comme des 
Parisiennes, des Viennoises au teint de lait, des Hongroises et 
des Circassiennes majestueuses comme des reines et belles 
comme des démons. 



9 6 NIJNI NOVOGOROD 

Les gens qui ne trouvent plus de fenêtres par où jeter leur 
argent font chanter le chœur dans des salons particuliers, une 
séance coûte cent roubles , plus le Champagne : du Rœderer 
première. 

Ces chœurs cosmopolites chantent un peu de tout, de douces 
mélodies russes, des airs hongrois et des numéros de bastringue 
parmi lesquels le Fiit hlcu, la Revue de Paulus et le Tère la 
Victoire^ tiennent un bon rang. 

Les Tsiganes dansent ensuite une czarda folle. 

Et l'on mange toujours. 

Les hors-d'œuvre, dont les Russes sont si friands, sont sur 
toutes les tables : le caviar frais qu'on ne trouve nulle part fin 
et exquis comme à Nijni, les concombres salés dont les Russes, 
riches ou pauvres, ne peuvent se passer, le saumon fumé qui 
fait des sandwichs assoiffanrs, les anchois, la langue, le raifort 
râpé ou salé, le balik, poisson d'Astrakan séché et les écrevisses 
énormes comme des petits homards. 

On boit avec ces hors-d'œuvre, la vodka, ou un amer 
appétissant. . . 

Mais déjà le jour blanchit les vitres. Les étoiles du café-concert 
ont successivement disparu, les dernieis isvoschiks emmènent les 
soupeurs retardataires. 

Un saut à l'hôtel pour payer la « petite note, » donner des 
pourboires nombreux sinon abondants à la foule des domestiques 
invisibles à l'heure du service, et vite à la gare. 

Voilà que déjà les coupoles dorées de la cathédrale de 
l'Archange sont à l'horizon, dans quelques heures nous verrons 
les toits pointus du Kremlin et l'énorme dôme bulbeux de Saint- 
Sauveur. 

Ce départ donne une émotion, car c'est un retour. Moscou, 
c'est le chemin de la France. 

H. GIRAUD. 



LA TUNISIE PITTORESQUE 



BIZERTE 



INTROIDUCTIOlSr 



Profitant d'un voyage de vacances que je fis en Tunisie, pendant 
l'été de 1890, M. Th. Monbi-un, l'honorable Président de la Soctiété 
de Géographie et d'Archéologie d'Oran, me chargea d'une mission 
d'études dont je devais faire profiter notre Bulletin trimestriel. 

Accrédité par lui auprès de M. Massicault, résident général 
de la République française à Tunis, de M. Régnault, consul général 
de France et Secrétaire général de la Résidence, ainsi qu'auprès 
de M. le Général Svi^iney — presque un Oranais — qui comman- 
dait alors la brigade d'occupation, je reçus, à mon arrivée en 
Tunisie, un accueil des plus aimables, des plus obligeants, auquel 
je ne saurais manquer de rendre, ici, le plus reconnaissant 
hommage. 

J'avais pour mission d'explorer ce splendide littoral tunisien, 
entre la Goulette et Bizerte ; d'étudier par le menu ce port africain, 
sa rade, son antique cité fortifiée par tant de conquérants ; ses 
pêcheries, ses lacs si poétiques, — auxquels, pour les chante-r, il ne 
manque qu'un Lamartine. 

Je désirais ardemment connaître, en détail, cette côte classique, 
si remplie encore des traces d'un passé retentissant : Cartilage, 
Utiqae, Poi'to-Farina, dont les noms seuls évoquent les poignants 



98 LA TUNISIE PITTORESQUE 

souvenirs d'une civilisation disparue, mais que la France s'est 
imposé le glorieux devoir de faire renaître de ses cendres, Bizerte, 
enfin, que la nature a doté d'un bassin naturel, le plus vaste du 
monde et dont on peut faire, à peu de frais, le comptoir commercial 
le plus florissant de l'Afrique méditerranéenne, en ce point 
géographique le plus septentrional du continent noir. 

Je m'embarquai donc, le samedi 5 juillet 1890, en rade de la 
Goulette, à destination de Bizerte. Le vapeur sur lequel je pris 
passage, accompagné de M. Fernand Leroy, mon parent, était 
(( V Afrique » de la Compagnie générale Transatlantique. Ce 
paquebot efïectuait le courrier hebdomadaire qui dessert toute la 
côte ouest, entre Tunis et Alger, en faisant escale à Bizerte, 
La Galle, Bône et les autres ports du littoral. 

J. C. 



LA TUNISIE PITTORESQUE 99 



DE TCjrsIS A BIZEF^TE 



La Goulette. — Le littoral. — Utique. — Porto farina. 

A peine le vaporino (chaloupe à vapeur) la Noémie, qui dessert 
la rade, m'avait-il déposé sur le pont de « l'Afrique » que ce stea- 
mer se mettait en marche, le cap au nord, par un temps clair, 
nous permettant de contempler tout à notre aise le ravissant pa- 
norama qui se déroule successivement aux yeux émerveillés du 
spectateur. 

Nous quittions l'enfoncement de ce beau golfe, le Cartliagi- 
niensis-sinus des Romains, dont les eaux furent rougies du sang 
de tant de héros^ cinq siècles avant l'ère chrétienne. 

La Goulette. — Nous tournions le dos à La Goulette et chaque 
tour d'hélice nous éloignait de ce rivage enchanteur, où, au 
milieu de populations orientales si diverses, le souvenir de la 
France surgit à chaque pas : à la vue des zouaves qui y tiennent 
garnison ; des services publics de la douane occupée par un per- 
sonnel français ; des magasins et bureaux de la Compagnie Trans- 
atlantique, où l'on est si affectueusement reçu par l'agent général 
M. Cambiaggio ; à la contemplation des travaux du port poussés 
avec vigueur par l'ingénieur Résal, chargé du service maritime ; 
parle drapeau français, enfin, dont la vue réjouit tout cœur pa- 
triotique et qui flotte sur le pavillon du consulat de France, sur 
les casernes et autres édifices dépendant du Protectorat. 

La Goulette est une petite cité maritime de 5633 habitants, 
dont un cinquième d'Européens, la plupart Maltais et Italiens. Il 
y a aussi un certain nombre de Français et quelques Israélites 
commerçants ou propriétaires. Les Arabes qui forment le quartier 
maritime et exercent presque tous la profession de marinier, sont 
originaires des tribus voisines. 



100 LA TUNISIE PITTORESQUE 

Le territoire de la Goulette est bien cultivé. La principale cul- 
ture est l'orge, qui donne un bon rendement, mais les oliviers, au 
nombre de 43,282 pieds, en constituent surtout la richesse, avec 
les nombreux jardins qui produisent en abondance des légumes 
et des fruits de toute sorte, parmi lesquels on distingue les oran- 
ges des plus savoureuses. 

La vigne y a pris, depuis quelques années, un grand dévelop- 
pement. Il n'y a pas de cours d'eau dans cette région sablonneuse 
et limitrophe de la mer, mais un grand nombre de puits donnent 
de l'eau fraîche, saine et abondante. 

Un grand courant de transactions commerciales existe entre 
la Goulette et Tunis, où sont transportés, par la voie du lac, à 
l'aide de mahonnes à la voile ou à l'aviron, toutes les marchan- 
dises et denrées venant d'Europe ; tous les produits du sol et de 
l'industrie locale, en échange des objets manufacturés de pre- 
mière nécessité. 

Le nom de (( Goulette, » en italien Goletta, vient du goulet — 
founi-el-oued — qui relie la mer au lac Bahirj. Ce goulet est 
formé par un canal, à peine large de 25 mètres, aux quais étroits, 
aux maisons basses, qui renfermaient, autrefois, sur leurs bords, 
les établissements maritimes beylicaux. Du ctjté nord, sur une 
langue de terre so rattachant aux collines de Carthage, est située 
la ville proprement dite, dont un quartier neuf (La Goletta nova) 
pousse ses avenues jusqu'au village de Kérédine. 

Du côté sud, sur une autre langue de terre, allant finir au vil- 
lage de Rhadès, est situé le quartier militaire et maritime renfer- 
mant les établissements des travaux du port. La manutention 
militaire et le service des subsistances sont établis aussi dans ce 
quartier, dans les locaux d'un ancien arsenal de la Régence, 
à moitié démantelé. 

M. Victor Guéiin nous apprend que le lac de Tunis était ou- 
vert du côté de la mer, à l'emplacement actuel de la Goulette, de- 
puis les temps les plus reculés de Tliistoire : « Pendant la troi- 
sième guerre punique, dit cet auteur, le consul romain Censorius 
y fit entrer sa flotte. Il est donc certain que ce lac communiquait 
avec la mer, soit que le canal fût ouvert naturellement, soit que 
les Carthaginois aient construit ce goulet qui existe encore main- 



LA TUNISIE PITTORESQUE 101 

tenant et qui, au lieu d'avoir été creusé et construit par les Ara- 
bes, comme ceux-ci le prétendent, aurait été simplement réparé 
par eux, à différentes époques. 

» Le nombre prodigieux de vaisseaux que Carthage entrete- 
nait permet de penser que les deux ports de cette ville punique 
étaient insuffisants pour Ns contenir tous et qu'elle avait dû, de 
bonne heure, mettre à profit, comme asile, pour ses flottes en 
temps de paix, le vaste bassin des eaux de Tunis qui s'étendait 
en quelque sorte à ses portes. 

» Quand les Arabes eurent définitivement détruit ce qui restait 
de Carthage, vers la fin du Vllme siècle, et qu'ils eurent fait de 
Tunis la capitale de la Régence, ils réparèrent le canal et entre- 
prirent même un instant de le continuer à travers le lac, jus- 
qu'auprès de Tunis. Ce projet repris plus tard, au commence- 
ment de ce siècle, par Hamouda-Pacha, sous la direction du 
docteur Frank, auteur d'une Histoire de Tunis, n'a pas abouti. )) 

Nous ajouterons à ces intéressants renseignements que ce que 
les Carthaginois, les Romains, les Arabes, les Turcs et les Tuni- 
siens contemporains n'ont pu faire, le Protectorat français vient 
de le réaliser, 

A l'heure où nous écrivons ces lignes, un grand canal maritime, 
susceptible de contenir les navires du plus fort tonnage, vient 
d'être creusé à travers le lac, entre La Goulette et Tunis. 

Un service régulier de bateaux-mouches français s'installe et 
s'organise, prêta fonctionner régulièrement entre ces deux points 
ainsi reliés, ce qui va faire de Tunis un vrai port de mer. 

Les travaux en cours d'exécution comprennent : un avant 
port à La Goulette, un grand canal à travers le lac et un bassin 
maritime devant Tunis. L'avant-port est constitué par un chenal 
en mer d'une profondeur de 6"^50 et d'une largeur de lOO"" au 
plafond, protégé de part et d'autre par deux jetées parallèles se 
prolongeant, celle du nord, jusqu'aux fonds de 6"^ ; celle du sud, 
jusqu'aux fonds de3n™50 seulement. 

Le canal de la Goulette à Tunis, qui est le gros œuvre de cet 
important travail, a une longueur d'environ 8000 mètres. Comme 
le chenal de l'avant-port, il est creusé à 6™50 de profondeur à 
l'aide de puissantes dragues à vapeur. Sa largeur au plat fond 



102 LA TUNISIE PITTORESQUE 

est réduite à 28"! avec des talus à 45 degrés d'inclinaison. Il est 
protégé de chaque côté par des vannages, ou murs de quai, en 
blocs artificiels superposés, distants Tun de l'autre de IGO™, et il 
se raccorde au chenal en mer par un canal courbe à travers le 
Lido séparant la rade du lac de Tunis, d'un rayon de 2000 mètres. 
Sa largeur croit progressivement jusqu'à son raccordement avec 
le chenal de l'avant-port. 

Un bassin d'une superficie de cinq hectares et d'une profondeur 
de trois mètres, établi sur ce canal de raccordement, permettra 
aux barques de faible tirant d'eau de s'arrêter à la Goulette ; un 
garage de 500^ de longueur, situé au milieu du canal, dans le 
lac, assurera aux gros navires la possibilité de se croiser entre La 
Goulette et Tunis. 

Le bassin de débarquement ménagé devant Tunis aura une 
superficie de douze hectares et une profondeur de 6™50, bordé de 
quais en charpente sur trois faces. Il sera, en outre, pourvu de 
trois wharfs destinés à faciliter les opérations d'embarquement 
et de débarquement. De vastes hangars, des voies ferrées et un 
outillage important établis sur le quai le plus rapproché de la 
ville, assureront la facile manutention des marchandises, tant 
à l'arrivée qu'au départ (1). 

La construction immédiate du port de Tunis se justifie ample- 
ment par l'importance de la rade de La Goulette, son port pi'ovi- 
soire, importance qui se chiffrait déjà en 1882 par 55,000 passa- 
gers et 170^000 tonnes de marchandises. Ces chiffres ont presque 
doublé depuis huit ans et ne pourront aller qu'en augmentant,- 
dès que les travaux seront complètement terminés. 

(( La Goulette ancienne, dit notre ami M. Louis Piesse, dans 
son remarquable Guide de VAlrféi'ie et de la Tunisie, — bâtie as- 
sez régulièrement contrairement à ce qui a lieu pour les autres 
villes de la Tunisie, peut être visitée en une heure. On y remar- 
que la forterease qui défend l'entrée du canal. Assiégée et prise 
par Charles-Quint, malgré l'énergique résistance de Khérédine, 
elle est reprise en 1584 par Sinan-pacha qui passe la garnison 



(1) Renseignements puisés dans une notice de M. Miclmud, directeur des travaux publics de 
la Régence. 



LA TUNISIE PITTORESQUE 103 

espagnole au fil de l'épée, démolit les fortifications et les recon- 
struit à peu près telles qu'elles existent aujourd'hui. 

)) Près de la forteresse, qui nous sert aujourd'hui de caserne, 
d'hùpital et de manutention, on voit une grande batterie défendue 
par des canons de tous calibres, parmi lesquels on ne manquera 
pas de remarquer une pièce, de fabrication vénitienne, dont l'é- 
norme culasse représente la tête de Saint Pierre, ciselée avec art. 
Un peu plus loin, l'église catholique desservie par un capucin (1); 
à côté, l'établissement des sœurs de Saint-Joseph, où les jeunes 
filles reçoivent de l'instruction et les malades des médicaments. 
L'hôtel du ministre de la marine (?), gouverneur de La Goulette, 
et différentes maisons habitées par les consuls. 

» De l'autre côté du canal, que l'on traverse sur un pont tour- 
nant, on visitera, dans le quartier militaire, l'ancien sérail, au- 
jourd'hui inhabité, et le nouveau sérail dont l'intérieur est meu- 
blé avec beaucoup de luxe. Autrefois on ne pouvait pénétrer dans 
ce dernier édifice que pendant l'hiver, car l'ancien bey Moham- 
med-es-Sadok l'habitait avec sa cour à l'époque des grandes cha- 
leurs. Une partie de l'ancien arsenal, nouvellement réparée, est 
affectée à la karaka, ou bagne, là où fut enchaîné Saint- Vincent 
de Paul. Les forçats, chargés de la propreté de la ville, sont 
enchaînés deux à deux et travaillent sous la surveillance des sol- 
dats du bey. » 

Rien de plus curieux, pour le visiteur descendant pour la pre- 
mière fois à La Goulette, que de voir ces forçats traînant leur 
chaîne à travers la ville, balayant ou arrosant les rues et places ; 
une équipe spéciale est chargée de la manœuvre du pont tour- 
nant sur le canal. 

Parfois, tout en accomplissant leur triste besogne, ces malheu- 
reux, à peine couverts de sordides haillons, aperçoivent des 
étrangers, des nouveaux débarqués, qu'ils savent fort bien dis- 
tinguer au passage. Alors, plantant là seau et balai, interrompant 
leur travail, les voilà tendant la main et sollicitant des passants 
une petite aumône. Dès que quelques sous, ou carroubes, (2) 



(1) Depuis l'été de 1891, l'ordre des Capucins italiens établi en Tunisie a été rappelé pai- le 
Pape à Rome, sur les vives instances du cardinal Lavigerie, qui en a obtenu l'expulsion. 

(2) Carroube. monnaie tunisienne de billon correspondant approximativement à nos pièces 
de cinq et de dix centimes. 



104 LA TUNISIE PITTORESQUE 

sont tombés dans leur main caleuse, le couple à la chaîne se 
traîne jusqu'au café maure le plus voisin et se fait servir une 
tasse de caoua. Souvent ils se rencontrent dans le même établis- 
sement où leur placide garde-chiourme, sabre au côté, accroupi 
sur la natte, hume nonchalamment son café en fumant sa chi- 
bouque. N'est-ce pas que cela est bizarre? 

La Goulette a été, jusqu'à ce jour, le port et l'arsenal principal 
de la Tunisie. Le département de la marine française y a créé, 
comme à Sousse, à Sfax et à Djerba, une direction de port. Le 
service central de la police des ports et de la navigation, dans les 
eaux tunisiennes, est placé sous la direction supérieure d'un chef 
■ — M. Ponzevéra — qui réside à La Goulette. 

Mais pendant que s'établit entre nous, ami lecteur, cette inté- 
ressante causerie ; pendant que nous visitons ensemble le port et 
la ville, V Afrique marche; elle s'éloigne même assez rapidement 
de toute la vitesse de ses onze nœuds à l'heure. Nous n'avons 
donc plus un instant à perdre si nous voulons jouir du splendide 
panorama que nous offre cette partie de la côte tunisienne — le 
golfe de Garthage. 

Le littoral de Garthage 

Dès qu'on se dirige vers le nord en quittant le mouillage de 
La Goulette — auquel les Romains avaient donné le nom de 
Tœnia — le premier tableau, celui qui frappe le plus agréablement 
la vue, c'est cette suite ininterrompue de parcs et de jardins qui 
bordent la mer, entourant une série de maisons de campagne, 
depuis le palais des pachas aux colonnettes de tout style, jus- 
qu'à l'humble bastide du petit fonctionnaire tunisien. 

Toutes ces gracieuses habitations viennent baigner leur per- 
ron, ou leur clôture verdoyante, jusque sur le sable doré de la 
plage. Là, immédiatement après l'antique digue de Scipion, se 
sont formés, petit à petit, les charmants villages de Kérédine et 
le Kram, entre lesquels on aperçoit encore l'ancienne entrée phé- 
nicienne des ports de Garthage. Les palais : Dar el bey, Dar Mus- 
tapha ben Ismaël,.Dar Ahmed Zarouk ; le bordj Djedid, auprès 
duquel les Romains avaient pratiqué une nouvelle entrée des 
ports. Autant de stations balnéaires des Tunisiens. 



LA TUNISIE PITTORESQUE 105 

Au fond, dominant le tableau de toute sa majesté, s'élève la 
colline de Byrsa, où l'on voit aujourd'hui, à côté de la modeste 
chapelle de Saint-Louis, la nouvelle basilique de Carthage édifiée 
par le cardinal Lavigerie à la gloire de la chrétienté, sur l'empla- 
cement même de l'antique capitale punique : Carthage, l'infortu- 
née rivale de Rome, dont il ne reste plus que le Souvenir. 

Nous n'en ferons pas la description, même sommaire, Carthage 
mérite les honneurs d'une monographie spéciale qui paraîtra en 
son temps. 

Bornons-nous simplement à initier le lecteur aux découvertes 
des tombeaux puniques que la pioche de nos chercheurs a fait 
sortir du sol dans la colline de Byrsa. 



Les tombeaux puniques de Byrsa 

Dès 1880, à l'occasion de la construction du grand séminaire 
de Saint-Louis et de la nouvelle basilique, aujourd'hui la cathé- 
drale de Carthage, les fouilles pratiquées pour la fondation de 
ces édifices amenèrent la découverte de magnifiques tombeaux 
puniques que le R. P. Delattre a recueillis et dont il a commu- 
niqué la découverte à la Société de géographie et d'archéologie 
d'Oran. 

Un certain nombre de ces tombeaux a été mis à nu, depuis, par 
cet infatigable et savant chercheur qui nous a montré, lors de la 
visite que nous lui avons faite à Carthage, le 10 juillet 1890, un 
de ces mausolées souterrains que le révérend père, la pioche à la 
main, exhumait lui-même, à cinq mètres de profondeur dans le 
flanc sud de la colline de Byrsa. 

C'est donc, de visu, que grâce à l'aimable obligeance du père 
Delattre, l'auteur de cette monographie a pu voir et toucher ces 
reliques du passé et se rendre compte des formes et des disposi- 
tions de l'art funéraire dans l'antiquité. 

Le caveau punique que nous avions sous les yeux et dont nous 
donnons le dessin, peut être qualifié de mausolée, à cause d^ 
ses proportions monumentales. Il a été construit en grandes 
pierres de taille de calcaire, disposées par assises horizontales, 
surmontées de grandes dalles inclinées formant fronton. 



106 LA TUNISIE PITTORESQUE 

Aucun ciment, ni mortier ne relie les joints de ces blocs de 
pierre, qui forment une chambre mortuaire rectangulaire de 2™68 
de long, lni58 de large et i^SS de haut ; le tout surmonté d'une 
sorte de toiture à double pente formée par les dalles inclinées 
l'une contre l'autre. ^ 

Une ouverture large de 0"^60, ménagée à droite de la façade et 
fermée par une forte pierre de taille deO'«25 d'épaisseur, constitue 
l'entrée de ce caveau funéraire. De grosses dalles de 3^29 à 3^30 
de longueur, posées à plat sur les pierres du pourtour, forment 
le plafond de la chambre sépulcrale et portent la toiture à double 
pente, citée plus haut. 

Entre ce plafond et le faite, dans cette sorte de comble trian- 
gulaire, ont été trouvés : un collier formé de 51 perles et sept 
amulettes en pâte, tantôt blanche, tantôt verdàtre, qui imitent la 
faïence égyptienne. 

Quand le père Delattre put écarter la pierre qui fermait l'en- 
trée du caveau, il aperçut deux squelettes reposant au milieu de 
diverses poteries, lampes et vases funéraires. Au fond du ca- 
veau, sur la paroi verticale, dans deux niches carrées de 0'"20 de 
profondeur, il trouva des vases en poterie de différentes gran- 
deurs, encore debout à leur place primitive; des fioles en môme 
terre cuite, au corps renflé et au col étroit avec un bec étranglé. 
Ces fioles ont de 8 à 10 centimètres de hauteur. 

On y trouva, également, quatre poteries semblables à des sou- 
coupes plates et neuf lampes puniques en forme de coquille, dont 
le bord est replié en dedans sur trois côtés, de façon à former 2 
becs pour retenir l'huile et les mèches. 

Quant aux deux squelettes encore bien conservés à première 
vue, ils se réduisirent en pâte humide dès qu'on les toucha. Ils 
reposaient chacun sur une grande dalle formant sarcophage et 
ayant entre elles un intervalle de quelques centimètres permet- 
tant d'y passer la main. 

Le père Delattre ayant introduit une bougie allumée dans cet 
intervalle y aperçut un troisième squelette couché dans sa posi- 
tion primitive. On a trouvé à côté d'un des squelettes un ceintu- 
ron armé d'agrafes en cuivre et des armes : une dague à lame 
plate de 0^40 de long avec des traces du bois dont se composait 



LA TUNISIE PITTORESQUE 107 

le fourreau qui la renfermait ; et une autre de 0^42 ressemblant 
plutôt à un dard et se terminant au bout de la poignée par un 
appendice ayant la forme d'antennes. 

Les nécropoles phéniciennes avaient jusqu'alors fourni rare- 
ment des armes, et le père Delattre suppose que le tombeau dont 
il s'agit devait renfermer les restes d'un des premiers chefs de la 
puissance carthaginoise, des membres de sa famille ou de ses 
compagnons d'armes. 

« A quel âge remonte ce mausolée? ajoute le savant archéo- 
logue. — N'appartient-il pas à cette époque reculée de l'histoire 
où de hardis commerçants tyriens vinrent fonder un eniporiuni 
sur notre péninsule ? — Ce ne dut pas être sans peine que ces 
premiers colons de la future Cartilage s'implantèrent dans le 
pays? Peut-être même eurent-ils, parfois, à défendre par les 
armes, contre le peuple autochtone, leur comptoir menacé ?.... » 

Que reste-t-il aujourd'hui de cette merveilleuse cité de Didon, 
Kavt-lmdach, (la ville nouvelle), qui régna en souveraine sur 
l'Afrique du Nord pendant près de huit siècles, jusqu'en l'an 146, 
époque où elle tomba au pouvoir des Romains qui la détruisi- 
rent de fond en comble. 

Il reste la M'alga, petit village du versant occidental, situé 
sur la ligne ferrée de La Goulette à La Marsa, au pied du Byrsa, 
où 150 Siciliens, Maltais et Arabes ont aménagé les anciennes 
citernes puniques, pour s'en faire des habitations souterraines 
dont la rusticité ne le cède en rien aux demeures caverneuses 
des anciens Troglodytes, et qui forment à elles seules tout le 
village. 

Il reste Saint-Louis de Carthage, agglomération de couvents 
religieux construits au sommet de la colline, dont l'emplacement 
fut cédé à la France le 8 août 1830. La chapelle gothique que le 
gouvernement français y consacra à la mémoire de Saint-Louis 
est élevée sur l'ancien temple d'Esculape, au milieu de l'antique 
acropole qui dominait l'emplacement de la ville entière, et du 
haut duquel la vue embrasse un des plus beaux panoramas du 
globe. 

Les pères missionnaires d'Alger établis à Carthage y ont réuni 
un musée d'antiquités les plus intéressantes, constamment enrichi 



108 LA TUNISIE PITTORESQUE 

par les incessantes découvertes d'un savant aussi modeste qu'é- 
rudit : le R. P. Delattre, missionnaire d'Alger, qui en est le 
fondateur et le directeur. 

Tout récemment, le cardinal Lavigerie y a fait élever un grand 
séminaire et construire cette merveilleuse basilique, la nouvelle 
cathédrale de Carthage, dont les grandes proportions et l'archi- 
tecture hardie, de style bysantin, dues à la conception et à la direc- 
tion d'un prêtre, architecte improvisé, font l'admiration du visiteur. 

Cette basilique a été consacrée en grande pompe le 15 mai 
1890. Dans la péroraison du discours magistral prononcé par le 
cardinal-primat d'Afrique, à l'occasion de cette solennité reli- 
gieuse, on relève ces belles et nobles paroles : 

(( Et maintena nt, cloches de notre église, annoncez une 

Carthage nouvelle ; ne sonnez désormais que la résurrection et la 
vie ! Assez de morts, assez de catastrophes, assez de combats, 
assez de divisions, assez de funérailles .'.... N'annoncez plus que 
l'espérance et les consolations de la foi ; ne parlez plus, à ces 
populations qui cous entourent, que de concorde, d'oubli du passé, 
d'affection fraternelle^ de prospérité et de paix /. . . . » 

On peut être fier d'appartenir à un pays qui possède de tels 
hommes ; des hommes qui professent pour l'humanité des senti- 
ments si élevés et si noblement traduits! 

Sur le versant littoral de la colline de Byrsa, confinant à la 
mer, on remarque des anciennes citernes romaines parfaitement 
conservées. Elles ont été réparées et aménagées, depuis 1883, 
pour servir de réservoirs à l'alimentation en eau de La Gonlette, 
de Kérédine et autres villages voisins. Ces citernes peuvent con- 
tenir une réserve de près de trente mille mètres cubes d'eau. 

D'autres, beaucoup plus importantes, existent encore sur le 
versant occidental de la colline; elles sont d'origine punique dans 
leur base, mais les Romains les avaient restaurées dans leur 
superstructure définitive. 

Les habitants du village de la Malga en ont fait leur demeure, 
pour eux et pour leurs troupeaux. 

Près de ces dernières citernes, dont les voûtes en berceau sont 
encore bien conservées, on voit les ruines d'une tour qui devait 
en défendre les approches. 



LA TUNISIE PITTORESQUE 109 

C'est dans ces vastes réservoirs que venait aboutir le gigan- 
tesque aqueduc de 132 kilomètres de longueur qui amenait les 
eaux depuis Zaghouan jusqu'à Carthage. Cet ouvrage^ d'une 
hardiesse de conception et d'une exécution remarquables, est un 
des plus considérables que les Romanis aient construits en Afrique : 

« Rien de plus grandiose, dit M. Paul de Tchiatchef, et de plus 
pittoresque que le coup d'œil présenté par cette longue ligne d'ar- 
cades découpant l'horizon en autant de losanges gracieux, au 
fond d'un bleu foncé, tandis que les sommets des arcs sont colo- 
rés en vert par les végétaux qui s'y sont développés depuis des 
siècles. )) 

Mais, voici que se dresse devant nous, sur la falaise d'un pro- 
montoire qui circonscrit la rade de La Goulette, un village tout 
blanc, tout étage, qui se détache en clair sur le vert sombre de 
la montagne, laquelle se retourne brusquement vers la mer ; c'est 
Sidi-Bou-Saïd, ce pittoresque village arabe accroché comme un 
nid de vautours sur les crêtes des falaises à pic du cap Carthage, 
dont le nom romain — Carthaginis promontorium — a été res- 
pecté par l'Histoire. 

La vue de cet ancien repaire de forbans et d'écumeurs de mer, 
dont les Turcs avaient fait au XVIe siècle un refuge inexpug- 
nable, produit encore aujourd'hui l'effet saisissant de ces biu-gums 
antiques, dont les maisons blanches, aux terrasses superposées 
comme les gradins d'un amphithéâtre, étonnent le regard. Elles 
paraissent suspendues aux flancs du rocher comme une grappe 
étrange et fantastique, dont la silhouette vient se refléter sur les 
flots bleus de la mer. 

Naguère encore, Sidi-Bou-Saïd était habité par de fanatiques 
Musulmans qui en interdisaient l'entrée aux Européens ; aujour- 
d'hui c'est un des points les plus courus des excursionnistes. 

Tandis qu'au loin, derrière nous, au delà de La Goulette, 
s'enfuit en se perdant dans la brume le village de Rades, l'antique 
Maxula des Romains, aussi pittoresquement planté en gradins 
sur un mamelon entre le lac Bahira et le golfe de Tunis, au nord- 
ouest le cap Carthage grossit à vue d'œil et, à mesure qu'on s'en 
approche, on aperçoit le phare qui couronne son sommet en 
offrant au spectateur une vue admirable. 



110 LA TUNISIE PITTORESQUE 

En 1883, avant le protectorat, il n'existait que trois phares en 
Tunisie — et quels phares : — ceux du cap Bon, de l'île des 
Chiens (El Cani) et de Sidi-bou-Saïd sur le cap Carthage. C'étaient 
les grands feux d'atterrage du golfe de Tunis, 

En 1884, une commission technique fut nommée pour étudier 
les considérations maritimes, commerciales et militaires qui de- 
vaient motiver les dispositions à prendre pour l'éclairage de la 
côte tunisienne. Il résulta de ses travaux la construction de neuf 
nouveaux phares, tous allumés actuellement. 

Déjà le cap Carthage et Sidi bou Saïd sont dépassés. C'est 
maintenant le cap Kamart qui s'offre à nos regards avec son dos 
pelé que couronne un vieux bordj en ruines. C'est entre ces deux 
promontoires que s'étalait autrefois, autour de la colline de 
Byrsa, et dans la majestueuse splendeur de sa toute puissance, 
la vieille cité punique, qui, suivant Strabon, avait un périmètre 
de 300 stades ou 6G,000 mètres. 

Continuons notre route et admirons en passant très près de 
terre ces palais arabes qui bordent la plage, au nord du cap Car- 
thage : C'est, d'abord, le palais de Sidi Shab Et Thâba, trans- 
formé en pensionnat de jeunes filles ; celui d'Hamed Zarouk, près 
duquel on aperçoit encore les débris de gigantesques amas de 
blocages, appelés dei-mecli par les Arabes. Celui de Mustapha ben 
Ismaël, ancien ministre favori de l'ancien bey Mohammed-es- 
Sadok. Ce dernier palais a fait retour à l'Etat, qui l'a transformé 
en lazaret. 

De là, la falaise s'abaisse lentement en courant vers le nord. 
Elle forme, dans une sorte d'enfoncement, une rade naturelle, 
, dont on reconnaît encore les quais antiques et où jadis pouvaient 
s'ancrer des milliers de bâtiments. Là, dans un fouillis de jardins 
parsemés d'oliviers, de vignobles et de champs de céréales, 
émerge, au milieu de la verdure, le village de La Marsa, l'ancienne 
Mégara, qui était, avec Macjalia, (La Malga) un des plus beaux 
faubourgs de Carthage. 

Ce village desservi par la voie ferrée de la Compagnie Rubatino 
(ferro-via-Rubatino) renferme le palais du bey actuel Ali-Pacha, 
gardé par un poste d'artilleurs et de fantassins tunisiens. Autour 
de cette résidence princière se sont groupés : le palais d'été du 
ministre Résident de Finance, la villa du consulat d'Angleterre, 



LA TUNISIE PITTORESQUE 111 

celle du comte Raffo, ancien consul d'Italie retiré à Tunis, et 
nombre de villas et maisons de campagne, de résidences esti- 
vales de tous les hauts fonctionnaires du gouvernement tunisien. 

Sur la plage même, s'élèvent en style simple, mais non exempt 
de grandeur, les palais privés de plusieurs ministres du Bey ; 
le palais Khasnadar et celui d'Abd-el-Aziz. 

La Marsa est située à 16 kilomètres de Tunis et à 9 de La 
Goulette ; le village présente l'aspect d'une agglomération irrôgu- 
lière de jardins, de maisons et de palais. Il est pourvu d'un 
bureau des Postes et télégraphes, d'écoles, de fontaines et d'une 
station de chemin de fer qui le relie, d'une part à La Goulette, de 
l'autre à Tunis. Le cardinal Lavigerie, le général tunisien Bac- 
couch, le caïd Eliaou Smama et M. Césana, y ont établi des 
plantations d'oliviers et d'importants vignobles. 

« Quand on descend de wagon, dit Louis Piesse, une large 
avenue se présente d'abord devant la gare ; au bout de cette ave- 
nue est situé le palais de S. A. Ali Pacha, le bey actuel. On passe 
à gauche devant une cour où se trouve un petit parc d'artillerie, 
en face de la porte d'entrée du palais beylical, gardé par deux 
sentinelles du poste tunisien. 

)) Puis on entre dans le village, au centre duquel est une petite 
place qui se termine à droite par une rue aboutissant à la mer et 
bordée de maisonnettes occupées l'été par des familles de bai- 
gneurs. Sur la mer, au bout de cette petite rue, on a élevé un 
kiosque servant de cabines de bains aux hôtes de la Résidence. 
C'est non loin de là, sur l'un des chemins conduisant à Kamart, 
qu'est élevée la villa Camilla, habitation d'été du ministre Rési- 
dent. Elle est située au milieu d'un magnifique parc, couvert 
de végétation et d'arbres de la flore tropicale. 

» On cite encore parmi les plus beaux édifices de La Marsa 
l'ancien palais du bey Adélia, de construction sarrasine, mais 
que le public n'est pas admis à visiter. » 

Kamart 

A peine a-t-on franchi la plage creuse de La Marsa, qu'on 
double le cap Kamart, appelé par les Arabes Djebel Kaoui. La 
croupe mamelonnée formée par ce cap, dont les escarpements 



112 LA TUNISIE PITTORESQUE 

s'abaissent graduellement du côté de la sebka de Soukara, ren- 
ferme encore un cimetière punique avec des tombeaux souterrains, 
dont plusieurs ont été mis à nu. Ce fut, autrefois, la nécropole de 
Garthage, nécropole de plusieurs cenlainesd'hectares de superficie, 
qui atteste, par son étendue, du chiffre élevé de la population de 
Cartilage. Il y a de nos jours, sur les confins de l'ancien front 
nord des dernières fortifications puniques, un petit village arabe 
qui n'offre pas autre chose d'intéressant que les quelques ruines 
qui y subsistent et les autres vestiges du passé qui s'y 
rattachent. 

Après avoir doublé le cap Kamart, le navire se dirige plein 
nord, en longeant une série de plages basses, terrains marécageux 
et d'alluvions, que la nature a conquis sur la mer et qui forment 
un estuaire de plusieurs milliers d'hectares à l'embouchure de la 
Medjerda, la Bagrada de Pline et de Strabon. 

La mer s'enfonçait autrefois plus profondément dans les terres, 
et il est certain que la presqu'île do Carthage, resserrée entre le 
lac de Tunis, au sud, et la rade d'Utique, au nord, avait un relief 
beaucoup plus en saillie vers la mer. « Aujourd'hui, dit E. H. 
Vollet dans sa description de Carthage, le littoral méditerranéen 
présente dans ces parages quelques modifications: la rade d'Uti- 
que, appelée Sebka de Soukara, ou Sebka-er-Rouan , comprise 
jadis dans le littoral de la mer, s'est changée en une plaine d'al- 
luvions charriées par la Medjerda et en un lac salé peu profond, 
séparé de la mer par un cordon de dunes ; de telle sorte que la 
pointe rocheuse de Sidi Ali ben Ktioua qui, fermant l'isthme au 
nord, s'enfonçait comme un éperon dans la mer, est maintenant 
éloignée du littoral de quatre kilomètres. 



La Medjerda 

On sait que la Medjerda est le plus grand fîeuve de la Régence 
de Tunis. A Tébourba, son débit maximum, en hiver, est de près 
de mille mètres cubes par seconde, tandis qu'à l'étiage il n'est plus 
que de deux à trois mètres cubes environ. 

La Medjerda prend sa source en Algérie, à 25 kilomètres de 
Souk-Arras, près d'une ruine romaine. Son origine se trouve au 



LA TUNISIE PITTORESQUE 113 

pied des remparts de Tébessa (l'ancienne Theveste). Elle coule 
d'abord dans la direction du nord-est, franchit la frontière de 
l'Algérie, où elle pénètre en Tunisie par les gorges sauvages de 
la Rakba, roulant ses eaux à travers deux chaînes de montagnes 
escarpées et couvertes de forêts. 

Elle traverse ensuite diagonalement la partie septentrionale de 
la Régence et va verser ses eaux limoneuses dans la baie située 
à l'est de Bou-Ghàteur, où était autrefois l'ancienne U tique. 

Avant de sortir de l'Algérie la Medjerda, sous le nom de 
Oued Khémica, arrose les campagnes encore presque incultes 
de Tagaste et de Madauve : de Tagaste où naquit Saint- 
Augustin, et de Madaure où cet illustre enfant fit ses premières 
études. 

« Les ruines de ces deux villes romaines, comprises aujour- 
d'hui dans le territoire de la tribu algérienne des Anencha (canton 
de Souk-Arras, subdivision de Bône) portent les deux noms de 
Tedjelt et M'dourouch. Les habitants actuels de la contrée, 
ignorants de la gloire qui s'attache à ces deux points, leur ont 
voué, par une soi'te d'instinct historique, une vénération reli- 
gieuse que les g(inérations se transmettent sans en connaître 
l'origine. 

)) Saint-xAugustin avait seize ans quand ses parents le firent 
revenir de Madaure, (( ville voisine de Tagaste, son lieu de nais- 
sance, )) où on l'avait envoyé d'abord pour apprendre les lettres 
humaines et les principes de l'éloquence, et c'est à ce séjour à 
Madaure qu'il a fait allusion dans le célèbre chapitre 2 du livre 
II de ses Confessions : 

(( Quel était mon état, ô mon Dieu ! et combien étais-je loin des 
(( célestes délices de votre maison, dans cette seizième année de 
« mon âge, qui fut celle où je devins esclave de ces voluptés efïrô- 
« nées qu'on voit régner avec tant de licence, à la honte du 
« genre humain, quoiqu'elles soient si sévèrement défendues par 
(( votre sainte loi ! Cependant , mon père et ma mère ne se 
(( mettaient point en peine de me garantir de tous ces déborde- 
(( ments par un mariage ; tous leurs soins zi'allaient qu'à me 
(( faire apprendre à bien parler, et à me rendre habile dans l'art 
« de persuader . » 



114 LA TUNISIE PITTORESQUE 

M. E. Masqueray, auquel nous empruntons ces renseigne- 
ments, ajoute : (1) 

« Bien que les Byzantins aient complètement saccagé Madaure 
pour y élever leurs énormes constructions, on peut encore espérer 
d'y conduire des fouilles fructueuses. Je pense qu'on continuerait 
d'y trouver un nombre relativement grand d'inscriptions sacer- 
dotales païennes. La ville, si on en excepte les cimetières, ne m'a 
pas paru très grande. Elle devait être surtout un centre religieux 
et littéraire. Il est vrai que l'on ne peut guère en estimer les 
dimensions à la belle époque de l'Empire, tant les Byzantins l'ont 
défigurée, et peut-être aussi sommes-nous sollicité plus qu'il ne 
convient par le souvenir de Saint-Augustin. 

)) On peut voir à Madaure, au milieu des constructions ro- 
maines, plusieurs tombeaux mégalithiques circulaires de grande 
dimension et A peu près intacts. Si ces tombeaux avaient été 
antérieurs à la ville, il est évident qu'ils auraient été détruits. 
Sans rien préjuger, ni tenter de décider dans la question si con- 
troversée de l'âge de ces sortes de ces monuments antiques, je 
rappellerai que j'ai constaté, sur deux autres points de la Nu- 
midie, des pierres de taille romaines intercalées dans les pierres 
rudes qui en sont le caractère distinctif, et c'est, je pense, M. 
Letourneux qui a trouvé, dans la chambre sépulcrale de l'un 
d'eux, une pièce de monnaie romaine frappée à l'effigie d'un 
empereur Antonin. » 

Le fait, cité par M. E. Masqueray, de pierres de taille romaines 
encastrées dans des pierres brutes d'une constructiDu pout-être 
plus récente est très commun dans l'ouest de la province d'Oran. 
Ainsi, à Tlemcen, on peut voirie minaret d'Agadir, le plus ancien 
de tous, commencé sur 6 mètres de hauteur avec de grosses 
pierres de taille chargées d'inscriptions romaines et continué en- 
suite jusqu'à son sommet en briques et petits matériaux de 
l'époque arabe ; la porte de Sidi-Daoudi est également formée de 
pierres de taille romaines encastrées parmi des massifs de pisé et 
de menues maçonneries de facture berbère ou arabe. 

« C'est encore dans la vallée de la Medjerda que se trouve la 
plaine de Zama, où se livra une des batailles qui ont décidé du 



.\) K. Masqueray. — Inscriptions inédites de J/cu/nurf. 



LA TUNISIE PITTORESQUE 115 

sort du monde. C'est sur ses rives que fut vaincu et fait prison- 
nier le général romain Régulus, l'un des plus illustres martyrs 
de la foi jurée, w (1) 

Tébessa, bâtie sur les ruines de l'ancienne Theveste, à la source 
la plus méridionale de la Medjerda, jouit d'une célébrité moins 
classique que Tagaste et Madaure, Utique et Carthage, cepen- 
dant il y existe de magnifiques débris, notamment un arc de 
triomphe d'ordre corinthien dont les détails d'ornementation sont 
d'une pureté et d'une délicatesse remarquables. 

En Tunisie, la Medjerda baigne Ghardimaou, Souk-el-Arba, 
Souk-el-Khemis, la station de Béjà, Testour, Slouguia, Medjez- 
el-bab, Tébourba, Djedeïda, Sidi Tabet où se trouve l'ancien 
haras du comte de Sancy, et leFondouk, point d'intersection de 
la rivière avec la route de Tunis à Bizerte, qui la franchit sur un 
grand pont turc, à une seule arche surbaissée, d'une très belle 
venue. 

Elle passe, enfin, au pied du marabout de Bou-Châteur, au bas 
de celte colline où s'éleva jadis la ville d'Utique, illustrée par 
Caton. Après avoir traversé ces terrains d'aliuvion, d'apport 
récent, dontil a été parlé, le fleuve finit près du village d'Aousdja, 
entouré de massifs d'oliviers, non pas directement dans la 
Méditerranée, mais dans le lac salé de Rhar-el-Mellah ou de 
Porto-Farina, qui communique avec elle par un tœnia du genre 
de celui de la Goulette. 

Castra- Cornelia 

Ainsi que nous l'avons déjà fait connaître précédemment, la 
mer s'enfonçait autrefois plus profondément dans l'intérieur des 
terres et formait une immense baie jusqu'au pied des collines au 
sommet desquelles s'épanouissait, au temps des Phéniciens, cette 
belle cité d'Utique, avec son port sûr et abrité, qui a joué un si 
grand rôle pendant les guerres puniques. 

Un peu plus à l'est, sur un promontoire, se voyait aussi à cette 
époque les Castra-Coriielia, position stratégique que les Romains 
avaient plus tard fortifiée. C'était moins une ville qu'un camp 



(1) E. Carotte. — L'Univers pittoresque. 



116 LA TUNISIE PITTORESQUE 

retranché avec un vaste port naturel. Les hauteurs qui la dominent 
offraient un emplacement des plus favorables pour l'établissement 
de ce camp. 

C'est là que Scipion l'Africain, après avoir débarqué son armée 
près du Raz Zebib, l'ancien pidchrum promontovium, vint abri- 
ter sa flotte. Un lac séparait alors Castra-Cornelia d'Utique et 
obligeait les piétons à faire un détour de 6 milles romains (8640™) 
pour aller de l'une de ces localités à l'autre. 

Ce port de Castra-Cornelia, à l'abri de tous les vents, avait une 
entrée si étroite que les Romains n'eurent qu'à placer quelques 
vaisseaux de transport en travers du goulet pour fermer la passe 
et la défendre contre la flotte carthaginoise. On ne s'explique 
point que les Phéniciens aient ainsi négligé de fortifier une 
position si importante, qui restait ouverte, et à la merci de la 
première flotte venue. 

Utique 

Utique était située au fond de la grande baie, à l'ouest de 
Castra-Cornelia. Cette cité punique, ou plus exactement, phéni- 
cienne, existait deux ou trois cents ans avant la fondation de 
Carthage. Elle forma, par la suite, un état indépendant qui fut 
tantôt l'allié, tantôt l'adversaire de cette dernière. 

C'est ainsi qu'Utique surgit au milieu des villes puniques, de 
façon à se créer une individualité distincte. L'histoire mentionne, 
en efïet, cette cité comme alliée à Carthage dans le second traité 
entre les Carthaginois et les Romains : mais les représailles de ces 
derniers ne se firent pas longtemps attendre, et en l'an 237 avant 
Jésus-christ, Utique fut prise par Agathocle, tyran de Syracuse et 
généralissime de l'armée sicilienne. 

En vain, Hannon, général carthaginois et explorateur hardi, 
qu'a rendu célèbre son fameux « périple, » essaya-t-il de porter 
le siège devant Utique dans l'espoir de délivrer ses alliés. Il 
employa dans cette guerre cruelle plus de cent éléphants de combat 
et tous les catapultes et les balistes dont il disposait ! Les défen- 
seurs de la place, retranchés avec art, lui fir-ent subir, dans une 



LA TUNISIE PITTORESQUE 117 

sortie, le plus sanglant échec et débloquèrent Utique, dans laquelle 
s'étaient jetés pour se joindre à Agathocle, les mercenaires de la 
guerre de Lybie. 

Ce ne fut que quelques années plus tard que les généraux 
carthaginois Hannon et Amilcar, ayant équipé et rassemblé tout 
ce qui restait de citoyens en état de porter les armes, tentèrent un 
dernier effort pour empêcher la ruine de la République. 

La victoire resta finalement aux Carthaginois qui s'emparèrent 
d'Ulique, d'Hippo-Zaritus (Bizerte), et Hippone (Bône) et firent 
subir à ces villes rebelles toutes les lois qu'il plut au vainqueur 
de leur imposer. ♦ 

Ainsi finit, après trois ans et quatre mois, la guerre des 
Mercenaires, chantée par Gustave Flaubert dans (( Salamhô, » 
laquelle avait jeté Carthage dans de si grands périls et dont chaque 
période avait été signalée par des actes de barbarie sans exemple. 

En 1868, M. A.Daux, archéologue, chargé par le gouvernement 
français d'une mission scientifique en Tunisie, leva le plan des 
antiques Emporia (1) des Phéniciens en Afrique. Il fut assez 
heureux pour retrouver et reconstituer l'emplacement d'Utique 
telle que cette ville existait un demi-siècle avant l'ère chrétienne. 

Utique fut la patrie de Caton le censeur, dit l'ancien (231-149 
avant J.-C), qui se signala par son avarice, son goût pour le vin 
et son excessive sévérité. Cet orateur célèbre, ce tribun indompta- 
ble, craignant pour sa ville natale la rivalité de Carthage, finissait 
tous ses discours en prêchant sa ruine et en disant qu'il fallait la 
détruire jusque dans ses fondements : « Delenda Carthago. » 

Ses prédictions rie se réalisèrent que trop lorsque Carthage 
vaincue fut livrée à la brutalité des Romains, qui l'incendièrent 
et la rasèrent de fond en comble. 

Utique eut-elle un meilleur sort? 

De ce beau port, de cette cité célèbre, il ne reste rien aujourd'hui. 
Tout est silencieux et désert ! 

« Au mouvement, à la vie, s'écrie M. Baux, à une puissante 
civilisation, a succédé une morne solitude ! On courbe la tête sous 
le poids écrasant de cet exemple du néant de l'humanité. 



(1) Emporta. — Comptoirs anciens, ou Colonies maritimes des Phéniciens et des Romains. 



118 LA TUNISIE PITTORESnUE 

» Tout à coup, une pensée jaillit ; les yeux lancent un regard 
dans l'espace : la mer ? Où est la mer ?... Le temps et les tempêtes 
politiques ont pu coucher les races d'hommes dans la tombe et 
jeter au vent la poussière des édifices ; mais la mer ?... 

» Elle aussi, hélas, a disparu ! Elle s'est retirée au loin, vers 
l'est à plus de dix kilomètres ! (1) )) 

Cependant, du haut de la dunette de « l'Ahùque, » il nous est 
donné de contempler ces lagunes, cette suite de lacs et de terres 
marécageuses, superposées aujourd'hui à l'ancien golfe d'Utique 
et qui ont fait dire encore à l'auteur que ftous citons : 

(( Dans ce golfe que sillonnèrent jadis tant de flottes commer- 
ciales, à la place de ces eaux si fréquemment rougies de sang 
pendant les formidables luttes entre les lourdes galères romaines 
et les agiles trirèmes phéniciennes, le voyageur peut aujourd'hui 
parcourir, à pied, d'immenses terrains qu'à la longue le temps 
a fécondés. A travers cette vaste plaine, le passant va, d'un port 
antique à l'autre, sans se mouiller. )) (1) 

D'autre part, Elisée Reclus nous apprend que « cet estuaire a 
vu sa profondeur s'amoindrir de dix mètres pendant les cent 
dernières années. C'était au XVI I^ siècle le plus beau port de la 
Berbérie. En 1819, une flotte du Bey avait encore pu s'y réfugier 
en faisant déblayer la barre ; mais elle dut bientôt reprendi-e la 
mer, en laissant derrière elle une frégate ensablée (2). )) 

ApoUinis-promontorium 

Malgré la brise contraire « l'Afrique » avançait lapidement, 
bien que sa marche fût contrariée par de fortes lames écumeuses 
soulevées par le vent, que son étrave fendait, en les soulevant, et 
dont les crêtes légères s'arrondissaient en volutes irisées qui 
venaient s'abattre sur les flancs du navire. 

Nous avions alors devant nous, un i)eu à l'ouest, le cap Sidi 
Ali el Mekki, l'ancien Apollini^-promontorinm des Romains' 



(1) A. Daux, explor. scient. 18C8. 

(2) E. Reclus, Géographie universelk. 



LA TUNISIE PITTORESQUE 119 

que les steamers allant de Gibraltar on de Marseille à Suez 
viennent tous reconnaître avant de s'engager dans la mer de 
Sicile. 

Ce laz El Mekki constitue le seuil le plus occidental de ce 
splendide golfe . de Tunis, que le raz Addar, ou cap Bon, le 
« Alereurii-IIennœam-promontorium » circonscrit à l'est. Il se 
dégage des brumes de l'horizon et semble s'avancer rapidement 
vers nous. On distingue sur son flanc méridional des cultures, 
des arbres, des maisons. 



Porto-Farina 

Au pied de ce promontoire Sidi Ali el Mekki, que nous allons 
bientôt doubler par bâbord devant, on aperçoit, un peu en dedans 
de l'entrée du golfe, un village aux maisons blanches et basses, 
assis au pied d'un grand escarpement de rochers que les Arabes 
ont nommé : Rhar-el-mellah (la grotte du sel). 

La mer s'agite au droit du cap et imprime au navire des oscil- 
lations de plus en plus accentuées ; mais nous résistons aux coups 
de tangage afin de jouir du panorama de la côte que nous longeons 
maintenant à moins d'un demi-mille. 

Le village, de fondation phénicienne, était jadis une annexe 
d"C tique et portait dans l'antiquité le nom romain de « Ruscinona. » 
Les Siciliens, qui ne tardèrent pas à s'en emparer pour y établir 
des pêcheries, lui donnèrent, peu après, le nom de Porto-Farina, 
qui lui est encore conservé. 

Il est peuplé de 7 à 800 habitants, tous pêcheurs ou cultivateurs 
de races mélangées, mais où l'Arabe domine. De grandes barques 
de pèche vont, à la belle saison, de l'autre côté du cap Blanc, 
à l'île de la Galite^Ca/rt^/ifrt infudcip). Elles en rapportent de grandes 
■quantités de langoustes qui alimentent les marchés de Tunis, où 
ce crustacé décapode abonde pendant tout l'été. 

« Porto-Farina, dit Ernest Fallût, était autrefois un port de 
premier ordre, mais les apports du fleuve Medjerda ont élevé peu 
à peu le fond du lac qui reçoit ses eaux, de sorte que les navires 
ne peuvent plus y pénétrer. Porto-Farina a cessé d'être une ville 



120 LA TUNISIE PITTORESQUE 

maritime ; elle n'est plus qu'un centre agricole auquel la fertilité 
de son sol et ses riches cultures de mandariniers et d'orangers 
promettent un certain avenir (1). » 

Il parait certain que Porto-Farina se trouve très près de l'empla- 
cement qu'occupaient autrefois les Gastra-Cornelia et que le lac 
de Rhar-el-mellah n'est autre que le vaste port de l'antiquité dont 
parlent les auteurs anciens, à propos du débarquement de Scipion 
l'Africain. 

Il est vraisemblable, en effet, qu'U tique ayant été saccagée par 
les Arabes, dès les premières invasions musulmanes, on se soit 
servi plus tard de ses débris pour agrandir cette bourgade qui 
subsiste, alors que son ancienne et puissante voisine a disparu 
sans laisser de traces. 

Le service des Travaux publics delà Régence, dirigé avec tant 
de compétence et d'autorité par son directeur, M. l'Ingénieur en 
chef Michaud, y a fait exécuter, depuis 1883, <( des travaux de 
dragages destinés à faciliter le débarquement des pèlerins qui, à 
leur retour de la Mecque, sont soumis à une quarantaine, plus ou 
moins longue, dans un lazaret installé aux abords de cette 
localité (2). » 

L'île Plane 

A trois heures, « l'Afrique » double le cap Sidi Ali el Mekki en 
passant entre sa pointe extrême et un îlot qui semble avoir été, 
jadis, le prolongement de ce cap : c'est l'île Plane, rocher sans 
végétation, sur lequel a été construit, depuis 1883, un phare à feu 
fixe de 4® ordre. 

Les navigateurs qui fréquentent ces parages reconnaissent la 
nuit, grâce à ce feu qui s'aperçoit de très loin, les atterrissages 
de l'entrée du golfe. 

Dans l'antiquité, cet îlot était déjà connu et portait le nom de 
(( Corsica » sans doute parce qu'il était fréquenté ou habité par 
des pêcheurs originaires de la Corse. Les Arabes lui ont donné le 



(1) E. Fallût. — Notice sur la Tunisie. 

(2) Michaux. — Compte-rendu de la marche des services des Travaux publics, en Tunisie, 



LA TUNISIE PITTORESQUE 121 

nom de : El Kamala, et enfin nos ingénieurs hydrographes celui 
d'ile Plane, justifié par son horizontalité et son peu de relief au- 
dessus des eaux. 

Un canal à eau profonde, de un mille et. demi de large, sépare 
l'ilot de la pointe occidentale du continent. 

A partir de ce point « l'Afrique » change de direction et fait 
route au nord-ouest en se dirigeant sur le raz Zebid, ou plutôt 
Zebib, nom que les Arabes lui ont donné en mémoire des nom- 
breuses vignes qu'ils cultivaient autrefois sur les flancs septen- 
trionaux de cette chaîne de montagne, et dont ils faisaient sécher 
les raisins (Zebib) pour les besoins de leur industrie. 

Une route reliant Ras-el-Djebel, la montagne qui domine 
Porto-Farina au nord, à Bizerte, se déroule à mi-côté, traverse le 
bas des collines qui descendent en pente douce vers les plages, et 
dessert les localités de : Sidi Ahmed-bou-Keïma, Rafraf, Ras-el- 
Djebel, Ben Atta, Metline et Tounara. Ce dernier couronne le cap 
Zebib (1). 

Rocher de Pilau 

En rangeant de près cette côte on passe tout proche d'un grand 
rocher marqué sur les cartes sous le nom de : « îlot de Pilan. » 
C'est un grand pilier tron- conique de roches aux strates obliques 
hélicoïdales, qui lui donnent l'aspect d'une grande colonne torse. 
D'après Elisée Reclus, le Pilau est ainsi nommé parce qu'il 
rappelle, par sa forme étrange, le plat de riz que l'on sert sur la 
table des Turcs. 

Le Ras-Zebib 

Avant de déboucher dans la baie de Bizerte il reste encore un 
cap à doubler: c'est le raz Zebib, que l'on apercevait déjà depuis 
quelques instants, servant de point de direction à la marche du 
navire, le long de la côte. 

C'est l'ancien « Pulchrum-pvomontovium )) des Romains. Il est 
très élevé et détermine la limite orientale du petit golfe de Bizerte. 



(\) Localités, plutôt que villages, par suite de l'importance de Ras-el-Djebel qui compte 
2200 habitants. 



122 LA TUNISIE PITTORESQUE 

« Entre ces deux derniers promontoires, dit E. Fallot, les colli- 
nes qui séparent le bassin de Bizerte au nord, de celui de la basse 
Medjerda à l'est, sont très rapprochées de la mer, et ne laissent 
entre leur pied et le rivage, que des petits plateaux, arrosés par 
l'oued Krib, plantés d'oliviers et vers le milieu desquels on 
aperçoit le joli village de Raz-el-Djebel. )) 

La baie de Bizerte 

Dès qu'on a doublé le cap Zebib, on aperçoit Bizerte, tout au 
fond de la baie, droit vers l'ouest. 

La baie de Bizerte présente une grande échancrure, ouverte au 
nord-est, d'environ 20 kilomètres de large sur 8 de profondeur ; 
limitée au nord-ouest par la grande croupe du cap Blanc, le raz 
El Abiod des Arabes, et le (( ('andidum-promontorimn » des 
Romains, qui l'abrite contre les vents dominants d'ouest et de 
nord-ouest, et donne à la rade une très grande sécurité maritime 
pour le mouillage des navires. 

Partis de la Goulette à midi, nous mouillâmes à 4 heures en 
rade de Bizerte, à deux cents mètres de l'entrée du chenal qui fait 
communiquer cette rade avec le petit port a(;tuel, situé dans l'inté- 
rieur vers la bouche du lac et au milieu de la ville. 

Quatre heures avaient suffi a notre steamer, malgré une forte 
brise contraire soufflant du nord-ouest, pour franchir les 
quarante-cinq milles (83 kilomètres) qui séparent, par la voie du 
littoral, ces deux ports de la Tunisie. 

En quelques coups d'aviron, un canot indigène nous conduisit 
à l'entrée du chenal flanqué de chaque côté par les hautes murailles 
de vieilles forteresses turques, qui rappellent un peu celles de 
l'entrée du port de la Rochelle. Notre embarcation après avoir 
traversé le petit pOrt intérieur bordé de quais et de maisons nous 
déposa au débarcadère de la Douane, d'où nous allâmes prendre 
gîte chez M. et M'^o y. Boursaly (de très braves gens qui tiennent 
(( l'Hôtel de France). » 

J. Canal. 

(A suirre.) 




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7 . /(i>(X no:> de yPfoiA'a . 
o . Voie c/cj jo/> tot't/'i.x: . 

^ ■ AdtwddC uttw/mn/ Icj Ciiux . 

/O. Te/n/iic {/'L^rtt/njic ù/)\//\yit . 

// ( ùyuc. 

/f. Toitr de >BuitL . 

/3 . (fi/'cc. 

///. /ii/cu'j t/'A/l/l li'Cll . 

/X Cot/ic/i ('■Sc-A :9r^L..-c) 

/S. y i^ri niurc/uniil . 
/v Anrt'e/iJ /lui/J de </ua/ . 
/S. / Icuc (( '<ir//i('j. 






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^jpijiccc-i tit,y. 



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v4j q-il^h^'çC l/iJ 1 1 lac . ;^ 



Mâtereii.X'. r/yiiJa„, 






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A'JO.O^'O 



Il iC 20 



M. Cordonnier, juge-suppléant au Tribunal civil d'Oran, qui a 
passé plusieurs années en Cochinchine etau Tonkin, nous commu- 
nique deux fragments d'un livre qu'il va faire paraître prochaine- 
ment et traitant de l'émigration chinoise en Extrême-Orient. L'un 
est une étude très curieuse des rapports entre les races chinoise 
et juive qui mène l'auteur à conclure à une même et commune 
origine des deux peuples. Dans l'autre partie de son livre que nous 
citons, M. Cordonnier étudie la question de l'assimilation des 
Chinois, question très intéressante au moment où il est parlé 
si fort de l'assimilation des Arabes en Algérie : 



Les Juifs et les Ohiiiois 

Les origines du peuple cliinois sont très mystérieuses. Les 
lettrés ne manquent pas d'en faire des récits merveilleux ; mais 
leurs chroniques sont trop fantaisistes pour baser une histoire 
sérieuse. Sans décider si les anciens Chinois étaient des autochto- 
nes ou s'ils émigrèrent, on peut supposer avec beaucoup d'appa- 
rence de raison qu'ils appartenaient à la même souche que les 
Iltibreux et, s'ils ont immigi-é, qu'ils venaient de la même contrée 
ou d'une contrée voisine. Ce qui semble le démontrer, ce sont les 
rapports étroits qui existent entre ces deux peuples. Certaines coutu- 
mes chinoises se trouvent dans les livres saints. Lorsqu'un 
enfant vient au monde en Chine, on l'enveloppe dans des langes 
après l'avoir lavé dans de l'eau où on a fait bouillir l'écorce du 
gingembre vert, une herbe appelée la fleur d'or ou d'argent et des 
feuilles de whampou. Les Juifs enveloppaient aussi de langes les 
nouveau-nés. (( Et quant à ta naissance, » dit Ezéchiel, « le 
» jour que tu naquis, ton nombril ne fut pas coupé, tu ne fus 



124 LES JUIFS ET LES CHINOIS 

» point lavée dans l'eau pour être nettoyée et tu ne fus point salée 
» de sel ni emmaillottée. » — Comme chez les Juifs, la mère est 
considérée comme impure après l'accouchement et elle doit rester 
chez elle cent jours après la naissance de l'enfant. — On sait 
qu'en Chine encore ce sont les parents qui choisissent une femme 
pour leur fils. De même fit Agar pour son fils (Genèse XXI-21) ; 
de même firent les parents de Samson, qui lui fiancèrent Dalila, et 
cette coutume était générale dans le peuple hébreu. Chez les 
deux peuples du reste, une constitution de la famille presque 
identique avec la puissance absolue et illimitée du père sur ses 
enfants. 

Les rites funèbres des Chinois se rapprochent singulièrement 
des rites hébraïques. Leur deuil se manifeste comme chez les 
Juifs par des cris et des gémissements dont le style est réglé. 
Comme les Juifs, ils ont des pleureurs chargés moyennant rétri- 
bution d'ajouter quelque chose au spectacle de désolation et à la 
manifestation de sympathie envers le défunt. Les parents du 
Chinois mort se revêtent d'un sac, et ceux qui portent le deuil 
laissent pousser les cheveux, la barbe et les ongles pendant les 
sept premières semaines. Cette coutume était la même chez les 
Juifs. (( J'ai cousu un sac sur ma peau, dit Job, et j'ai terni ma 
» gloire dans la poussière ; mon visage s'est couvert de boue à 
» force de pleurer, et une ombre de mort est sur mes paupières. » 
Les proches parents du mort en Chine passent sept jours entiers 
auprès du cercueil dans la maison du défunt, ne se nourrissant 
que des mets offerts par les amis et les voisins sans qu'il soit ' 
préparé aucun aliment dans la maison. Le même rite se trouve 
mentionné au livre d'Ezéchiel chap. XXIV verset 17 : « garde toi 
)) de gémir et ne mène point le deuil qu'on a accoutumé de mener 
)) sur les morts ; laisse ton bonnet sur la tète et mets tes souliers 
)) à tes pieds et ne cache point la lèvre de dessus et ne mange pas 
)) le pain des autres. » — Les Chinois attachent encore aujourd'hui 
à l'accomplissement des rites et à l'ensevelissement des morts la 
même importance qu'attachaient autrefois les Hébreux (2 Samuel 
XXI-9-14 — 2 Rois IX-28-34 — Psaumes LXXIX-2). 

Avec les Juifs, les Chinois ont la fête des lanternes, et leurs 
cérémonies du mariage rappellent la parabole des Vierges sages 
et des Vierges folles. Enfin de savants auteurs prétendent recon- 



LES JUIFS ET LES CHINOIS 125 

naître dans le Dieu suprême des anciens Chinois, Wan-Tin, dont 
le culte est aujourd'hui réservé à l'Empereur et à sa cour, le 
Jéhovah des Hébreux. Il est certain, en tous cas, que le fond de la 
religion ou des religions pratiquées en Chine est monothéiste. 
Tous les Bouddhas, personnages divins, monstres allégoriques 
dont ils remplissent leurs pagodes, ne sont guère pour eux que 
des saints, des amis de Dieu, dont le culte ressemble assez exacte- 
ment à celui que les catholiques adressent à la Vierge et aux 
Saints. 

Indépendamment de ces coutumes semblables que nous venons 
de signaler, il est curieux de retrouver chez les Chinois modernes 
les traits qui marquent le caractère des Juifs dans tous les temps 
et qui depuis la dispersion ont contribué à leur succès en Occident. 
Comme le Juif, le Chinois est patient, persévérant ; âpre au gain, 
il sait néanmoins, suivant les circonstances, se contenter d'un 
bénéfice médiocre ; il a l'intelligence et l'honnêteté commerciales ; 
il est économe ; il a l'esprit de solidarité. Ces qualités, mises au 
service de son besoin d'insinuation, l'ont fait pénétrer partout en 
Extrême-Orient. — A Bang-Kok, on le rencontre orfèvre et bijoutier 
de la cour du Siam ; à Pnom-Penh, il exécute, pour le compte du 
roiNorodom, les plus fins ouvrages d'or et d'ai'gent dans les styles 
Kmer et Cambodgien ; enfin à Hué, il est fournisseur breveté de 
l'Empereur et du Comat ; son génie souple se plie à tout, s'assimile 
tout, s'exerce universellement. Il n'est pas jusqu'aux moindres 
traits de détail où la ressemblance ne s'affirme entre les deux 
races. Ainsi le Chinois, quoique économe, dépense sans compter, 
dès que son amour-propre est en jeu, pour paraître et par osten- 
tation. En 1889,Wang-Tayde Saigon, ayant recula naturalisation 
française, offrit au Gouverneur général et aux autorités une fête 
qui ne lui coûta pas moins de cinq mille piastres (20,000 francs). 
Or ce Chinois, très riche d'ailleurs, vit ordinairement de la façon 
la plus simple, dépensant pour sa nourriture cinq à six piastres 
par mois. 

Comme les Juifs, les Chinois font le commerce de l'argent, et ils 
apportent dans les opérations de banque un tact et un génie parti- 
culier qui les font partout réussir. Il y a quelques années, des 
Chinois de Hong-Kong vinrent à Saigon, et, s'étant constitués en 
syndicat, achetèrent pour une somme de plusieurs millions toute 



126 LES JUIFS ET LES CHLNOIS 

la récolte de riz de la Cochinchine. Ensuite, ils se répandirent dans 
les provinces, firent des opérations de banque et, au bout de 
quelques mois, retournèrent à Hong-Kong, après avoir réalisé un 
bénéfice qui dépassait de plusieurs milliers de francs le prix de la 
récolte qu'ils avaient exportée. Ils emportaient à la l'ois le riz 

et l'argent ! 

Ces rapports semblables, ces traits de caractère communs sont 
peut-être de simples coïncidences. Mais ne pourrait-on plutôt 
conclure avec vraisemblance de l'existence chez les Chinois de 
coutumes presque identiques à celles des enfants d'Abraham, 
à une même origine ethnique ou géographique des deux peuples. 



L'Assiniilation des Oliinois 

La question déjà si complexe de l'immigration chinoise se 
complique d'une autre question non moins intéressante, celle de 
l'assimilation de cet élément étranger. 

Ce qui semble tout d'abord devoir rendre l'assimilation des 
Chinois impossible à réaliser, c'est le caractère spécial de l'immi- 
gration. Les Chinois, on le sait en effet, ne viennent pas dans les 
pays où ils immigrant avec l'esprit et l'intention de demeure. Dès 
qu'ils ont fait des économies et réalisé un pécule suffisant, ils 
retournent en Chine, d'où ils envoient un compatriote pauvre pour 
prendre leur place. Dans ces conditions, on comprend que les 
Chinois immigrants n'aient ni le temps ni le désir de s'assimiler. 
Mais alors même que l'immigration perdrait ce caractère et en 
admettant que les Chinois soient amenés à se fixer définitivement 
dans les pays où ils émigrent, ce qui semble plus facile à réaliser 
en Cochinchine et au Tonkin, il resterait encore les mômes 
obstacles d'ordre général qui s'opposent au fusionnement de deux 
races différentes. Les causes qui empêchent l'assimilation 
pourraient se diviser en causes physiques et causes morales. 
Il est incontestable qu'il existe une opposition physique entre les 
deux races ; une des manifestations les plus curieuses de cette 
opposition est la répugnance causée à l'Européen par l'odeur du 
Chinois. Il est vrai de dire que les Chinois perçoivent par contre 



LES JUIFS ET LES CHINOIS l27 

l'odeur du blanc, que notre odorat blasé ne peut plus saisir, et que 
cette odeur ne paraît pas leur être très agréable. Un Chinois de 
Gholon à qui je parlais un jour du parfum particulier de ses core- 
ligionnaires me répliqua vivement que les Européens sentaient 
bien plus fort ! 

L'obstacle le plus grave à l'assimilation des deux peuples 
provient en général de l'opposition des religions. Cette opposition 
est-elle absolue pour ce qui est des Chinois et des Français 
établis en Indo-Chine? Les Jésuites, au XVIIIe siècle, ne l'avaient 
pas pensé. Ils furent condamnés par la Cour de Rome pour avoir 
cru et proclamé que le culte des ancêtres, c'est-à-dire la religion 
des morts, n'était pas contraire au dogme catholique. Beaucoup 
d'esprits très élevés considèrent à présent que la Cour de Rome a 
commis une faute politique en décrétant d'idolâtrie une religion 
du souvenir qui ressemble très fort à celle que nous pratiquons 
en France pour nos morts. Un missionnaire non jésuite me disait 
un jour que si le Pape n'avait pas condamné les Jésuites sur cette 
question, la moitié de la Chine serait catholique aujourd'hui. La 
fusion qui eût peut être pu se faire à ce moment n'est pas en tous 
cas près de s'accomplir. Il faut noter cependant qu'il y a beaucoup 
moins de contradiction entre ces deux religions qu'il n'y en a 
entre la loi chrétienne et le Coran. Aucun livre religieux chinois 
ne contient les excitations à la guerre aux infidèles que contient 
le Coran. 

Quant à la différence qui résulterait de l'organisation sociale 
elle n'est point sérieuse, si ce n'est en ce qui concerne la condition 
de la femme, dont nous avons déjà parlé, La société chinoise est 
en effet fondée sur la famille et sur le respect absolu du chef de 
famille. Ces principes, quoique non absolument conformes, ne sont 
nullement contradictoires aux notices dans l'état actuel de la 
société moderne. 

Un argument généi*al contre le fusionnement absolu de deux 
peuples de races différentes, c'est qu'aucun de ces peuples ainsi 
mis en contact n'a jamais désiré l'assimilation. Les Français, pas 
plus que les Chinois, ne la demandent en Cochinchine et au 
Tonkin. Les Chinois instruits, même lorqu'ils ont voyagé et qu'ils 
sont restés longtemps en Europe, méprisent notre civilisation 
et préfèrent la leur. Le général Tcheng-Ki-Tong, que les Parisiens 



128 LES JUIFS ET LES CHINOIS 

n'ont pas oublié, en est un exemple. Je l'ai entendu déclarer une 
fois, et avec le plus grand sérieux, que la civilisation chinoise était 
en tous points incomparablement supérieure à la civilisation 
française. Les Chinois tiennent à leurs pratiques et à leurs habi" 
tudes, comme ils tiennent à conserver leur costume. Si quelquefois 
il leur arrive, lorsqu'ils s'éloignent de leurs pays, de quitter le 
costume national, ils conservent toujours la natte, à laquelle ils 
attachent un sens superstitieux et qu'ils tiennent alors enroulée 
sous leur coiffure. Du reste, ils reprennent leur costume dès qu'ils 
se retrouvent chez eux. 

Si, pour toutes les raisons que nous venons d'exposer sommaire- 
ment, l'assimilation absolue qui consisterait pour le Chinois à 
abandonner ses mœurs, ses traditions, ses coutumes, son langage, 
pour adopter notre religion, notre langage, nos mœurs, nos 
traditions, nos coutumes, et pour se fondre avec l'Européen, 
si cette assimilation, disons-nous, paraît impossible, il ne faudrait 
pas conclure cependant qu'on ne puisse arriver, en procédant 
avec méthode et sagesse, à un fusionnement restreint, d'où il 
résulterait avantage pour les deux peuples. 

En résumé, l'assimilation devrait consister dans le fait, pour 
deux peuples comme les Français et les Chinois, de vivre l'un 
à côté de l'autre sous une même loi d'administration générale, 
avec des relations aussi intimes que peuvent l'exiger les intérêts 
de chacun et avec la pratique d'une tolérance réciproque, cette 
tolérance devant arriver à l'estime, sans exiger que la religion les 
mœurs, les usages se confondent. Appliquée dans les limites de 
cette formule, la théorie de l'assimilation pourrait donner d'excel- 
lents résultats. Au point de vue politique, elle empêcherait 
la contestation de notre conquête de la part de gens qui se sont 
toujours considérés comme les suzerains de l'empire d'Annam, et 
elle assurerait plus parfaitement le fonctionnement de l'adminis- 
tration française dans le pays. 

Mais c'est surtout au point de vue économique qu'on aperçoit 
l'utilité de ce fusionnement. L'union des efforts doit nécessairement 
amener partout une augmentation de la production. Cette union est 
particulièrement désirable dans un pays que nous ne connaissons 
pas et où les Chinois sont presque chez eux. Et du reste le besoin 
en est actuellement ressenti par les Français eux-mêmes. J'ai vu à 



LES JUIFS ET LES CHLXOIS 129 

Hanoïdes exemples très intéressants d'associations entre Français 
et Chinois, soit pour l'exploitation des mines à l'intérieur, soit pour 
les grands travaux de construction dans les villes. Dans ces cas 
l'apport des capitaux est généralement fait par le Chinois et 
l'ingénieur français a la part principale dans la direction de 
l'entreprise. On peut d'autre part constater déjà presque partout 
en Cochinchine et au Tonkin, que le Chinois sert utilement 
d'intermédiaire entre l'Annamite et le Français dans un nombre 
considérable d'opérations. Les aptitudes du Chinois pour les 
langues le disposent merveillleusement à cela. Son rùle est ana- 
logue a celui du Juif en Algérie, placé entre le colon et TArabe. 
Mais, à l'avantage du Chinois sur le Juif, son intermédiaire est 
toujours accepté, tandis que celui du Juif est généralement subi. 



Inscriptions inédites île la iaurétanie Césarienne 



ALT A VA (Lamoricière) 

J'ai visité la station romaine d'Altava les 20 décembre 1891 et 
28 février 1892 et y ai relevé les inscriptions suivantes : 

N" 1155. — Pierre de 0^ GO sur 0'« 52. Lettres de 5 centimètres. 



, 'î"'=*3:^>"* 



...■ff'^-fff^. 




[fpl^J.O t>i;v,vo v;/;(/||^ 






Factum a Valeria Lucios{a). 

D{iis) M{anibus) S{acrum). Domitius Reniolanus vixit annis le. 
Militavit annis xxiii. 



132 INSCRIPTIONS INÉDITES 

No 1156. — Pierre de 0^ 50 de hauteur sur 0°» -42 de largeur, 
Lettres de 5 ce nti m étires. 



\ 







D{ns) M[ambuft) S{acrum). Se(m)pronJiis ri.i(it) an{n)i.^ p(liifi 
7n{i)n{us) x.vxv. 

No 1157. — Sur une stèle de grès non équarrie de 0™ 52 de 
hauteur sur 0™ 38 largeur et Qm 20 d'épaisseur. Lettres de 4 centi- 
mètres. 

ffi Mo 

F L A/ I I X I A/ 
/R \ - M C ^ N 
X I I X D C X V I I 
I DVS x| AV/R- 

epROcccLve 

Memo{i'in) Flavii Jan{ii]firi{i]. V[i)c{sit) an{nis)j;ii. D(is)c{essit) 
vii idus ianuar(ias) {nnno) pro(rinciae) rcrlv (7 janvier 394 de J.C). 

No 1158. — Sur une pierre tombale en forme de caisson. 
Lettres de 5 centimètres. 

C^ D M S C^ 
CALVENTIVS 
PEREGRINVS 
VIXIT- AN- XXXV 
VXOR-DVLCIS 
S I M A- P- P- AC^^ 

lJ{{is) M{anihiix] S[acriun). Calventiuf< Pet-cf/j-iiius rjjcit an(iufi) 
œxjco. Ujcor didcissima p{io ?) p{osnil ?) ac. . . .? 



DE LA MAURÉTANIE CÉSARIENNE 133 

Les quatre documents qui précèdent, trouvés dans les ruines 
d'Altava, sont déposés dans la cour de la Justice de paix de 
Lamoricière, où ils ont été transportés par les soins de M. Cor- 
donnier, actuellement juge suppléant au Tribunal d'Oran. 

N» H59. — A la ferme de M. Courtot, sur le couronnement 
d'un mur en pierres sèches bordant le canal qui alimente le 
moulin de la Banque d'Algérie. Plaque de grès non équarrie de 
On» 85 de hauteur sur 0™ 48 de largeur moyenne et 0"» 10 d'épais- 
seur. Lettres de 45 '"/m. 



M E M O R 1 A/ A 
LERiE GERMANE 
V'CS'TA/'SXXVIII 
DiSTViDVSDECBRS 
A/' P C C C X L 1 1 1 I P A D V F E T 

Memoria Valeri(a)e Gepman{a)e. Vicsit an{n)is xxtiii. 
lJis(cessi)t r idus dec{em)hr{e]s an{no) p(rovinciae) cccxluii. 
Pa(ter) dul(cissimae) /e{ci)t (9 décembre 383 de J.-C.) 

N° 1160. — Sur la même plaque que la précédente et au 
rebours de celle-ci. 

M • M R 1 A I V L I 
CAPSARi PBVIC 
A/ X C 1 1 D V S X II 1 1 K L 
M A I ASA/PCCCCLC 

M{e)m{o)ria Jidi(i) Cap.-iari(i) p(atrif!) h'. oui) ; vic{fiit) an{nis) 
xcii. Diis[cessit) (pour discesHit) xiiii K(a)l{endas) maias an{no) 
lj[rovinciae) cccclri (18 avril 495 de J.-C.) 



134 INSCRIPTIONS INÉDITES 

N«*1161. — Près de la précédente, à plat sur le même mur. 
Dalle de grès, brisée à sa partie supérieure droite, mesurant, dans 
son état actuel, 0™ 40 sur 0™ 30 et 0^ 15 d'épaisseur. Lettres de 
2 centimètres. 



VS M 

R O B I V S V I 

XAA/ISXXXX 

DSXVKALDE 

CEMA/0PCCCLX(17 nov. 389 de J .-C.) 

N° 1162. — A la même ferme, dans le mur d'une porcherie. 
Fragment. 

R E S 

RCCCLXXXIIII (deJ. C.423) 



N" 1163. — Sur une pierre en calcaire mesurant 0'" 56 de hau- 
teur et 0™ 48 de largeur, trouvée dans les déblais de la route 
nationale de Relizane à la frontière du Maroc, à 300 mètres au 
nord de la gare de Lamoricière. 

D C^ M S 
C A N I N I O 
FELJCI-V-AIDI 
XXVIIFILDVL 



D. m. s. Caninio Feiici v{ixit) a{nno) i dl(ebus) xxvii. Fil(io) 
dul{cissimo). 



DE LA MAURÉTANIE CÉSARIENNE 135 



ALiBULiAE (Ain-Temouchent) 
N» 1 Hj4. — Dans le mur de la cour de l'école des filles, à l'intérieur. 






D{iis) M(anibus) S(acrum). Luciosa Properti{i) [uxor) vixit 
annis Ix et d(iebufi) v. Riifina [et] Nepos [m{atri) p{iae) f{e)c(e- 
rtmt) î']. An{ii)ius vixit an{nis) iiii. Messor et Caninius i(n)stantia 
sua/\e)c{erunt). 

N» 1165. — Sur une stèle en calcaire de On» 65 de hauteur sur 
0"" 35 de largeur, trouvée à 100 mètres de la gare d'Aïn-Temou- 
chent; aujourd'hui au Musée dOran. La partie supérieure de la 
stèle est arrondie et l'inscription est gravée dans un cadre avec 
filets en saillie. 

A M S 
M E M O R I A 
I V L I I A N V A R I 
QVIVIXITANNIS 
5 PLVSMINVSXXX 
ETAISCESSITIN 
PAC EAOMIDI ENO 
NVKALIANVARI 
A S A N N O PROVIN 
CIACCCCLIIII 

A la 4e ligne, les trois dernières lettres XI T de VIXIT sont liées. 

D. M. S. Memoria JuLi(i) Januari(i) qui vixit annis plus minus 
XXX et discessit in pace d{o)mi(ni) die nonu (pour nona) kalendas 
ianuai-ias. Anno Pi'ovincia{e) ccccliiii (24 décembre 493 de J.-C.) 



136 INSCRIPTONS INÉDITES 



Aix sixjet de l*iiisoi?iption clirétieime 
de Teniateii 

On s'est beaucoup occupé dans les revues épigraphiques 
relatives à l'antiquité chrétienne de rinscription de Ternaten 
publiée dans le Bulletin duS^ trimestre 1891, sous le n° 1150. Je la 
reproduis ici, en la faisant suivre des intéressantes communica- 
tions que j'ai reçues à ce sujet : 

M E M O R I A M 
ARCELLIRECE8 
2 I T D I E AA R T I 2 L V 
NAXXIIDV2A/G 
V2TA2APCCCCXLI 

On voit que Marcellus est mort le mardi 13 août 480 de notre 
ère, le 21^ jour de la lune. 

M. Johannes Schmidt a bien voulu me faii'e connaître que la 
manière de dater d'après le calendrier de la lune n'est pas nou- 
velle. M. Mommsen en a traité et cité plusieurs exemples dans 
son ouvrage : die romische Chronrdofjie bis au/ César, Berlin 1859, 
p. 309 et p. 312. 

Le ler janvier 480 correspond au 4e jour de la lune, lunn III l. 
Ce mois lunaire étant plein, la nouvelle lune suivante 
correspond au 28 janvier, donc le 24 juillet = luna I, et le 
13 aoùt= luna XXI. 

Toutefois le 13 août 1880 n'était pas un mardi, mais un mer- 
credi (1). L'inscription de Ternaten peut donc paraître erronée; 
il n'en est rien, suivant M. Espérandieu , qui m'écrit : 
(( M. le Commandeur de Rossi, à propos d'une inscription datée 
du samedi 7 décembre 368, alors que ce jour-là était un dimanche, 
a parfaitement expliqué cette bizarrerie d'une antidate. 



(I; Communicalioii de M. Mominsen à M. Johannes Schmidt 



DE LA MAURÉTANME CÉSARIENNE 137 

« Seconda il compute civile, le ove, dit-il, .si calcolacano dalla 
mezza notte ; seconda il giudaïco, che diè norma al calendario 
ecclesiastico, daW occaso del note. Cosi la domenica entrava alla 
sera del sahato, seconda un usa; menti-e duvava il die saturni 
fino alla mezza notte, seconda l'altro usa » (Bull, di arch. crist. 
1891, ieifasc.) 

(( Ainsi donc, la journée de 24 heures commençait le soir, au 
coucher du soleil, d'après une manière de compter et le matin à 
minuit, d'après une autre. Le Marcellus de Ternaten a dû mourir 
le 13 août, APRÈS 6 heures du soir et avant minuit, un mardi 
ou un mercredi, suivant que l'on se place à l'un ou l'autre point 
de vue. >) 

L. Demàeght. 



TABLEAU 

par arrondissement de la population du département d'Oran 



- £ n 



c 

■5 




■=; 


n o 








«S 




Territoire oivil et ooin.mxiiaes mixités 

(non compris les troupes) 



48 
34 
20 
20" 
12 



Totaux du terril" CM. 134 



49.381 
14.972 
10.411 
10.508 
12.228 



97.560 



70. 38-^ 


99.743 


22'.. -.12 


8.823 


247.415 


275.210 


9.4-)8 


114.503 


134 372 


18.903 


38.475 


67.940 


9.. 564 


96.618. 


118.410 


123.136 


596.754 


817.450 



Territoire militaire 



SuMivlsloii de Mascara. 



Totaux du terrlt.inlllt. 



785 
607 


1 546 
947 


1.392 


2.493 


98.952 


125.629 



géD.(Ies2terrlt. 134 



F*opu.lation de c-lia<iixe elief-lieii 
d'ari^oii-clisseiiioiit 



26.004 
4.0iO 
5.31^ 
5 . 787 
8.392 



.3«.661 
3.133 
4.261 

10.695 
2.319 



9.245 


7 191 


0.903 


3.709 


18.833 



25.218 

15.368 

4.1-:'3 

1.905 

17.984 



64.598 



95.503 
25.228 


97.834 
20.782 


120.731 


124.610 


717.485 


942.066 



74 


510 


14 


:C4 


16.482 1 


20 


191 


29. 


544 



Différence 
par rapport 

au dernier 
recensement 

0.829 
580 
1.029 
1.881 
1.340 



Le Secrétaire généra/, 
J. BOUTY. 



BIBLIOGRAPHIES 



LA VÉRITÉ SUR LE TRANSSAHARIEN 

Par M. Alfred GUY 



Si la question du tracé occidental n'est pas encore résolue, 
ce n'est pas faute d'avoir été élucidée. De tous côtés surgissent 
des documents justificatifs établissant la supériorité de la ligne 
Oran-Niger sur celle de Biskra-Amguig. 

Après tant d'autres, M. Alfred Guy, auquel on doit déjà de 
savantes recherches sur la météorologie du Sahara, vient de 
publier chez Challamel une plaquette de 80 pages dans laquelle 
il apporte le concours de sa compétence au projet que défend 
la Société de Géographie d'Oran depuis sa fondation. Les bonnes 
causes ont souvent tant de peine à triompher qu'elles n'auront 
jamais trop de défenseurs autorisés. 

Tout a été dit sur les avantages politiques, commerciaux, 
stratégiques que procurerait à la France le prolongement de la 
ligne d'Aïn-Sefra jusqu'à Igli, en attendant mieux. Mais ainsi que 
cela arrive souvent dans notre beau pays, les actes ne suivent 
pas toujours de près les paroles. Pendant que nous discutons, que 
nons entassons écrits sur écrits, d'autres peuples plus pratiques 
agissent et nous supplantent. C'est ainsi que le Benoué et le Choa 
nous ont échappé, parce que nous n'avons pas su agir lorsqu'il 
en était encore temps. 

Il en a été de même pour le Maroc. A l'époque où M. Ortéga 
était minisire à Tanger — cela remonte à une dizaine d'années, — 
le Chérif était décidé à signer un traité de protectorat, Le minis- 
tère alors empêtré au Tonkin s'y opposa et tout a été compromis. 



142 BIBLIOGRAPHIE 

L'occasion si belle alors ne se représentera peut être plus. J'en 
dirai autant du Touat dont l'annexion trop longtemp différée n'a 
fait que la rendre plus difficile. 

Pendant que l'on dissertait à perte de vue sur ce pays, le Sultan 
du Maroc mieux avisé, y envoyait, à l'instigation de l'Italie 
et de l'Allemagne, des émissaires pour en prendre possession. 
Il n'a pas réussi dit-on ; mais cela ne prouve pas que nous soyons 
plus avancés. 

Revenons à M. Alfred Guy. Son opuscule est substantiel et 
particulièrement démonstratif : il embrasse à la fois l'Algérie, le 
Sahara et le Soudan sur lesquels il donne d'attrayants renseigne- 
ments. M, Guy me permettra cependant de ne pas être absolument 
d'accord avec lui sur un seul point de détail. 

Il soutient avec M. Pomel qu'il n'y a pas eu de mer saha- 
rienne. La chose est au moins discutable et ne saurait être 
acceptée sans réserves. Les mers laissent en effet des témoins 
irrécusables : les coquilles marines. Si l'on n'en trouvait pas 
dans le Sahara, ainsi que l'a cru M. Pomel, la question serait 
résolue ; mais d'autres géologues en ont découvert, et d'espèces 
encore actuellement extstantes. ainsi que l'atteste une des plus 
hautes autorités en géologie, sir Chai'les Lyell. 

Voici, en etïet, ce qu il a écrit à cet égard : 

« L'espace qu'occupe actuellement le Sahara, au lieu de for- 
mer une région de sables arides et brûlants, cause de la chaleur 
ardente et de la sécheresse du vent du sud ou siroco constituait pri- 
mitivement une vaste plaine marine qui s'étendait sur plusieurs 
centaines de kilomètres du nord au sud et de l'est à l'ouest. 

» MM. Laurent et Tristam, géologues suisses très distingués, 
et, en 1863, M. Escher lui-même, en compagnie de MM. Desor et 
Martins, a trouvé des coquilles marines et spécialement la buc- 
carole commune (cardium edule) jusque dans les parties recu- 
lées du désert, tandis qu'on découvrait également, en forant des 
puits artésiens, ces coquilles et d'autres espèces vivantes. )) 

M. Pomel n'a pu contester ces témoignages et voici comment 
il les explique : 

» Le cardium edule se rencontre à la vérité en beaucoup de 
points dans les sédiments de lacs ou bas-fonds desséchés ; mais 



BIBLIOGRAPHIE 143 

ce n'est point ici une coquille essentiellement marine ; elle est 
toujours associée à des mélanies et à des mélanopsides, souvent 
même à des bythinies ; elle a vécu sur place avec ces coquilles 
dans des eauxsaumàtres sans communication avec la mer. » 

M. Pomel n'admet l'immersion maritime du Sahara que pen- 
dant la période crétacée. Voici ce qu'il a écrit à ce sujet, dans le 
même ouvrage, Geolof/ie du continent africain : 

(( Pendant la période crétacée une vaste mer, s'étendant de la 
chaîne arabique de l'Egypte jusqu'à la Nubie, à travers le désert 
de Lybie jusqu'au pied septentrional des montagnes du sud du 
Fezzan et de celles des Touaregs jusqu'au voisinage de Goléa ; 
de là elle allait probablement à travers la région des dunes longer 
le pied de l'Atlas marocain qu'elle devait suivre jusqu'à l'Océan. 
La partie centrale et occidentale de l'Atlas formait une grande île 
au milieu de cette mer. » 

On voit que les savants sont loin d'être d'accord. On remar- 
quera d'ailleurs que le Sahara est encore très mal connu, surtout 
au point de vue géologique et que l'avenir peut nous réserver de 
grosses surprises. Il est donc prudent de ne pas se montrer trop 
affirmatif, soit dans un sens soit dans l'autre. 

Ces réserves faites, il m'est agréable de recommander l'ouvrage 
de M. Guy à quiconque s'intéresse à l'avenir de notre beau do- 
maine africain. 

W. M. 



144 BIBLIOGRAPHIE 

LES DICTONS SATIRIQUES 

ATTRIBUÉS A SIDI AHMED BEN YOUSOF 

PAR 

M. RENÉ BASSET 



[Extrait du Jvurnal Asiatique.) 



M. René Basset a fait don à la Société de son recueil, avec tra- 
duction, commentaires et notes, des dictons arabes relatifs aux 
villes, aux tribus ainsi qu'aux différentes contrées de l'Afrique du 
nord. Ces dictons, fruits de la malice populaire, sont générale- 
ment assez piquants. L'âme arabe s'y lévèle tout entière. En 
voici quelques-uns qui intéressent particulièrement notre pro- 
vince. 

( )ran : 

(( Oran, la corrompue, nous t'avons vendue aux infidèles jus- 
ce qu'au jour du jugement. 

(( Oran dépensière : l'argent y entre comme de l'herbe et 
(( s'envole comme une plume. » 

Tlemcen : 

(( Tlemcen, parure des cavaliers, son eau, son air et la façon 
(( dont les femmes se voilent, il n'en est point de tels en aucun 
(( pays. 

(( Ceux au langage voilé, sanglés comme l'étalon et avares de 
(( bienfaits, dis : ce sont des gens de Tlemcen. 

(' Celui que tu rencontres, la langue bien pendue, dis : c'est un 
« habitant de Tlemcen. » Voilà un dicton qui fera plaisir à 
M. Camille Sabatier. 

MOSTAGANEM : 

« Les gens de Mostaganem relèvent leurs bolghas (babouches) 
(( au bruit des mâchoires. » C'est une allusion à la gourmandise 
des anciens Mostaganémois. On les appellerait aujourd'hui : b^ni 
bouffe tout ou béni bouffe toujours. 



bibliographies 145 

Mascara : 

(( Les gens de Mascara sont tes amis le matin et te détestent le 
« soir. Ils t'aiment sans cœur (sans franchise) et te haïssent sans 
« motif. Jaloux de la prospérité d'autrui, — joyeux de la ven- 
(( geauce. » 

Les Flitta : 

« Les Flitta^ je les ai fait échapper aux chrétiens et cependant 
(( ce sont des Juifs, et leur argent n'est que rançon. » 

Le Ghamra : 

« Peuple méchant, serre-le dans une bourse et coupe-le d'un seul 
« coup : tu seras débarrassé de cette engeance. » 

La Plaine de l'Habra : 

« L'Habra aux bœufs monstrueux, aux petits foies desséchés. 
(( Toute blessure se guérit; mais la morsure de l'Habra ne se 
« guérit pas. » 

Mazouna : 

« Dans le jour, des mouches et de mauvaises paroles ; 

« dans la nuit, des puces et de mauvais rêves. » 

Bou Sfer : 

« Gens de Bou Sfer, hommes et femmes, qu'on les jette à la 
« mer. » 

Le Sahara : 

(( Sahara, ta poussière m'a aveuglé et le mensonge de tes habi- 
« tants m'a abusé. » 

Voilà un trait dont nos négociateurs avec les gens du Touat 
pourront faire leur profit." Les dictons sur les autres provinces 
ne sont pas moins curieux. En voici quelques-uns : 

Les Kabyles : 

« Le Kabyle est un lion dans la montagne, dans la plaine une 
(( vache. » 

GONSTANTINE : 

« O vous qui êtes au-dessus des corbeaux, maudit soit celui qui 
(( a bâti votre ville. Les oiseaux fientent sur vous et vous fientez 
(( sur les oiseaux. 

o( Gonstantine invente, Alger fabrique, Oran gâte? 



146 BIBLIOGRAPHIE 

« Celui que tu vois tout yeux et tout oreilles, dis : il est de 
(( Constantine. )) 

Tripoli et le Maroc sout assez maltraités : 

Tunis : 

(( Pays de la tromperie et de l'hypocrisie » 

Tripoli : 

(( Tripoli, pays sablonneux, le malheur y arrive une année après 
(( l'autre. Pays du piment et du laréhi. Il n'y a que des affamés 
(( qui l'habitent. )) 

Maroc : 

« Les Maghrébins, fils de bête, gens de mensonge et de filou- 

(( tsrie Cent pécheurs de l'orient valent mieux qu'un honnête 

(( homme de l'ouest. » 

Parmi les dictons cités et traduits par M. Basset, il en est 
quelques-uns auxquels les indigènes d'Oran attribuent un sens 
tout différent. Cette divergence d'interprétation proviendrait d'a- 
près nos tolba de ce que M. Basset a donné à des mots d'arabe 
vulgaire le sens très différent qu'ils ont dans l'arabe régulier. Or, 
disent-ils, Ahmed ben Yousof était un illettré qui n'a formulé 
ces dictons que dans le dialecte oranais, lequel est compris de 
tous. N'étant pas arabisant, je ne puis me prononcer sur une 
question aussi délicate. A titre de simple curiosité, je vais repro- 
duire les deux versions d'un même dicton : 

Dicton N° 63. - Traduction de M. Basset: 
« Beni-Merida : Richesse et profit. — Leurs brebis dans l'abon- 
dance — et leur postérité dans la détresse. 

Traduction d'un indigène : 

(( Beni-Merida : Richesse et profit. — Ils commencent dans 
l'abondance et finissent dans le dénuement, c-est-à-dire qu'à l'âge 
du travail, ils gagnent beaucoup, mais ne font pas d'économies 
pour leurs vieux jours. » 

Devines si tu peux et choisis si tu l'oses ! 

W. M. 



BIBLIOGRAPHIES 147 

ALBUM DES SERVICES MARITIMES POSTAUX 

FRANÇAIS ET ÉTRANGERS 

avec notices commerciales sur les principaux ports français et 
étrangers, par MM. Paul Jaccottey et M. Mabyre, sous la direc- 
tion de M. E. Levasseur, membre de l'Institut. — (Librairie Ch. 
Delagrave, Paris). 

La pi-emiére carte de cet important album, qui vientde paraître, 
est relative aux services maritimes postaux français dans toutes 
les parties du globe, ne comprenant que les lignes subventionnées 
par l'Etat ou sur lesquelles il exerce une action directe ; les limites 
des états, leurs colonies et protectorats y sont figurés d'après les 
données les plus récentes. Des teintes spéciales distinguent les 
colonies françaises et les Etats de l'Union postale. 

Les autres cartes de l'album, qui paraîtront dans quelques mois, 
contiendront les cartes des services étrangers et des cartes de 
détail relatives à l'ensemble des services postaux et télégraphi- 
ques. 

Ce sera le document géographique le plus précieux pour les 
agents des postes, les négociants, les industriels, et en un mot, 
toutes les personnes qui ont des relations lointaines. 

Le prix de la carte parue est de 2 fr. (sur toile 4 fr. 50 - montée 
sur gorge et rouleau, 5 fr. 50). 



ATLAS HISTORIQUE ET GÉOGRAPHIQUE 

Par M, Vidal-Lablache 

Maitre de conférences de géographie et sous-directeur à l'École 
aie supérieure. (Armand Colin et Cie, éditeurs). 24 livrai- 
in-folio en souscription dés ce jour ; chaque livraison, 



norm 

sons 

1 fr. 25. 



Cet atlas, conçu et exécuté sur un plan tout nouveau, vient 
s'ajouter à lasérie des ouvrages géographiques de M. P. Foncin, 
déjà publiés par la librairie Armand Colin et Cie (Géographie 
générale, 1 vol. in-4'' carré, relié toile, 12 fr. — Géographie histo- 



148 BIBLIOGRAPHIES 

rique, 1 vol. ia-4o, G fr., etc.). — Il se compose d'une partie 
historique dans laquelle les grands faits sont méthodiquement 
groupés en 47 cartes, -accompagnées de cartons qui constituent 
un véritable eommentaire perpétuel ; et d'une partie géof/jriphique 
proprement dite, remarquable par une disposition absolument 
originale. Les aspects complexes des phénomènes si multiples 
qui constituent aujourd'hui le domaine de la géographie sont mis 
en pleine lumière grâce aux nombreux cartons et diagrammes 
qui entourent chaque carte, et aux notices substantielles qui 
condensent les informations plus générales. 

L'heureuse disposition et la gradation raisonnée des CARACTÈRES, 
met en relief toutes les indications importantes. En résumé cet 
atlas qui ne comporte pas moins de 1.37 cartes en couleur accom- 
pagnées de 243 cartons, est le plus précieux et le moins cher des 
instruments de travail et de recherches ; il ne sera pas moins utile 
aux gens du monde qu'aux étudiants. 

La première livraison est délivrée à titre de spécimen, dans 
toutes les librairies à 50 cent, au lieu de 1 fr. 25. 



HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 

(TUNISIE) 



CompreQant les anciens cantons de la Tusca, des Grandes Plaines et de 
la Campagne de Boll, c'est-à-dire de Bulla-Regia. 

(Suite) 



ÈRE VULGAIRE 



17 ans après Jés.-Chr. — Guerre de Tacfarinas 

C'est vers l'an 17 que l'histoire nous parie d'un audacieux 
aventurier numide du nom de Tacfarinas, qui agita surtout la 
Numidie, et qui avait servi comme auxiliaire dans les légions 
romaines avant de se révolter. Tacite a raconté cette guerre dans 
ses annales, écrites vers l'an 84. 

Tacfarinas réunit d'abord pour le vol et le butin des bandes 
vagabondes ; bientôt il sut les discipliner, les ranger sous le 
drapeau, les distribuer en compagnies ; enfin, de chef des aventu- 
riers, il devint général des Musulans qui habitaient entre 
l'Hammise et le Bagradas. Ce peuple entraîna dans la guerre les 
Maures, ses voisins, qui avaient pour chef Mazippa. 

Les forces furent partagées : Tacfarinas se chargea de commander 
des hommes d'élite armés à la romaine, tandis que Mazippa, 
avec les troupes légères, portait partout l'incendie et la terreur. 
Les deux chefs barbares eurent d'abord à combattre Furius 
Camillus, proconsul d'Afrique, qui réunit une légion et quelques 
cohortes ; les insurgés furent battus. 

L'année suivante, Tacfarinas recommença la guerre. 



150 HISTOIRE DU PA\S DES KHOUMIR 

Après avoir saccagé les bourgades, il réussit à assiéger une 
cohorte romaine. Le poste romain avait pour commandant, 
Décrius, intrépide soldat et capitaine expérimenté ; il tint ce siège 
pour un affront. 

Décrius attaque les Numides et les Maures, mais au premier 
choc, il est repoussé. Sous une grêle de traits, il se jette à travers 
les fuyards, les arrête, crie aux porte-enseignes qu'il est honteux 
que le soldat romain tourne le dos à une bande de brigands et de 
déserteurs. Couvert de blessures, ayant un œil crevé, il n'en fait 
pas moins face à l'ennemi et combat jusqu'à ce qu'il tombe mort, 
abandonné des siens. 

A cette nouvelle, L. Apronius, successeur de Camillus, plus 
indigné de la honte des Romains qu'alarmé du succès des bandits, 
fit un rare exemple : il décima la cohorte infâme, et tous ceux qui 
furent désignés par le sort expirèrent sous la verge. Cet acte de 
rigueur fut si efficace, qu'un corps de 500 vétérans défit seul les 
mêmes troupes de Tacfarinas devant le fort de Thala. 

En l'an 19, Tacfarinas se retira dans le désert et, l'année sui- 
vante, il continua ses incursions. Blésus lui fut opposé par ordre 
de Tibère. 

Souvent repoussé par les troupes romaines, Tacfarinas poussa 
l'insolence jusqu'à envoyer à César une ambassade qui demandait 
un établissement pour lui et pour son armée, ou menaçait d'une 
guerre intermi noble. 

On rapporte que jamais insulte à l'empereur et au peuple 
romain n'indigna Tibère comme de voir un déserteur et un brigand 
s'ériger en puissance ennemie. 

Tibère donna ordre à Blésus d'offrir l'impunité à ceux qui 
mettraient bas les armes, mais de s'emparer de Tacfarinas à 
quelque prix que ce fût. 

Beaucoup de rebelles profitèrent de l'amnistie. 

Bientôt aux ruses du Numide on opposa dans l'armée romaine 
le genre de guerre dont il donnait l'exemple. 

L'armée de Blésus se mit en marche dans trois directions et sur 
trois colonnes. 

Le lieutenant Cornélius Scipion, qui commandait la colonne à 
l'aile gauche, ferma les passages par où l'ennemi venait piller le 
pays de Leptis. Du côté opposé, le fils de Blésus alla couvrir les 



HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 151 

bourgades dépendantes de Cirta. Au milieu, le général lui-même 
établissait dans les lieux convpnables des postes fortifiés ; de sorte 
que les Barbares, serrés, enveloppés de toutes parts, ne pouvaient 
faire un mouvement sans trouver des Romains en face, sur leurs 
flancs, souvent même sur leurs lignes de retraite. Beaucoup de 
gens de Tacfarinas furent tués ou faits prisonniers. 

En l'an 22, Blésus parvint à s'emparer du frère de Tacfarinas. 
Tibère considéra la guerre comme terminée et permit que Blésus 
fût salué par ses légions du nom à.Hmperator. Nul n'obtint plus 
ce titre après lui. Tibère retira d'Afrique la légion IX. 

En l'an 24, Tacfarinas recommença ses incursions. 

Du sein même de la province tous les indigents, tous les hom- 
mes d'une humeur turbulente, couraient sans obstacle sous les 
drapeaux du Numide, qui avait alors pour alliés les Ga ramantes. 

Le proconsul de cette année-là, P. Dolabella, rassemble aussitôt 
ses soldats et, grâce à la terreur du nom romain, et à la faiblesse 
des Numides en présence de l'infanterie, il chasse Tacfarinas de- 
vantThubusque, ville située entre le port de Saldae et Sitifis(Sétif). 

Tacfarinas avait du reste pour habitude de porter toujours ses 
efforts sur ce point ; mais sa retraite était au sud, et quand on 
parvenait à le chasser de ses repaires, il fallait guerroyer vers le 
désert et loin, à l'est, vers la Tripolitaine, puisque les Garamantes, 
ses alliés, habitaient la région appelée aujourd'hui Fezzan. 

Bientôt on apprit que les Numides, réunis près des ruines d'un 
fort nommé Auzia, brûlé par les barbares autrefois, venaient d'y 
dresser leurs huttes et de s'y établir : ils se fiaient sur leur bonne 
position tout entourée de vastes forêts. A l'instant des escadrons 
et des cohortes, libres de tout bagage, et sans savoir où on les mène, 
courent à pas précipités. Au jour naissant, le son des trompettes 
et un cri effroyable les annonçaient aux Numides à moitié 
endormis. 

Les chevaux des Numides étaient attachés ou erraient dans les 
pâturages. Du côté des Romains, tout était prêt poui" le combat 
et chez l'ennemi rien n'était prévu. Les barbares se laissent 
égorger et prendre comme des troupeaux. Tacfarinas, voyant son 
fils prisonnier et les Romains déborder de toutes parts, se précipite 
au milieu des traits et se dérobe à la captivité par une mort qu'il 
fit cependant payer assez cher. 



152 HISTOIRE DU PAVS DES KHOUMIR 

L'histoire de Tacfarinas méritait d'autant plus d'être rapportée 
ici que ce chef semblait revivre dans Abd el Kader qui opposa à 
nos armées une résistance si acharnée jusqu'en 1847. 

L'analogie est frappante ; la tactique et les ruses d'Abd el Kader 
sont les mêmes que celles de Tacfarinas. Or, si les Romains, après 
une occupation déjà longue, employèrent sept années à réduire ce 
rebelle, faut-il s'étonner si nous avons mis près de 17 ans pour 
dompter un ennemi dont les ressources étaient, sans contredit, 
plus considérables que celles de Tacfarinas et qui, de plus, 
agissait sur des populations fanatiques,non-seulement par l'autorité 
militaire, mais encore par l'influence plus grande de la religion? 

La guerre contre Tacfarinas fut donc terminée en l'an 24, 
époque à laquelle Caligula, pour maintenir l'Afrique, sépara 
l'administration militaire dans les provinces africaines. 

Le proconsul d'alors n'eut plus de commandement, et là où il y 
avait deux chefs et deux provinces, l'union pour la révolte devenait 
plus difficile. 

Bien plus, les dissensions des deux chefs, toujours en désaccord 
sur les limites de leurs attributions, étaient pour l'empereur une 
nouvelle cause de sécurité. Cette disposition lut plus tard appliquée 
à toutes les autres provinces situées à l'ouest de la Numidie. 

Ce fut une des grandes modifications introduites par l'empire 
dans l'ancienne administration républicaine. 

A cette époque, l'Afrique était un pays riche et populeux 
pouvant nourrir Rome et toute ITtalie. Le pays appelé aujourd'hui 
Tunisie était le grenier d'abondance des Romains ; les régions les 
plus fertiles étaient les grandes Plaines, appelées aujourd'hui, la 
Vallée de la Medjerda. 



Bulla Regia, municipe romain 

Bulla Regia était à cette époque un municipe, sans doute sans 
droit de suffrage, dont les habitants se trouvaient dans la même 
condition que les anciens plébéiens de Rome, c'est-à-dire portaient 
le titre de citoyens, avaient des propriétés, exerçaient des métiers 
et le petit commerce ; des juges, choisis dans leur sein, réglaient 



HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMJR 153 

leurs contestations ; ses habitants servaient dans les légions 
romaines, mais personne ne pouvait arriver aux charges et nul 
ne pouvait voter. 

A côté de Bulla, Simithu Colonia, était une colonie romaine 
d'environ 10,000 habitants composée de plébéiens pauvres et 
d'anciens soldats ; cette colonie n'était à vrai dire qu'une garnison 
permanente employée à l'extraction du marbre. 

Bulla Regia, peuplée de 12 à 15,000 âmes, était, suivant 
plusieurs écrivains, une ville très florissante ; elle était située sur 
la rive gauche de la rivière appelée Bedja, près de magnifiques 
jardins qui ont disparu aujourd'hui pour ne plus former qu'un 
immense marais, d'où les eaux ne peuvent plus s'écouler dans 
la Medjerda. 

Nous attribuons ce phénomène à des glissements de terrains 
qui, avec le temps, et par suite du déplacement du lit de la 
Medjerda, ont obstrué l'embouchure de l'oued Bedja et de 
l'oued Melah. 

Au premier siècle de notre ère, Bulla Regia devint aussi une 
cité importante au point de vue des voies de communications ; 
nous verrons plus loin que cette ville était située au point 
d'intersection des routes de Garthage à Hippo-Regius (Bône) 
et de Thabraca à Sicca-Veneria. 

C'est sans doute pendant le premier siècle que furent construits 
à Bulla Regia les grands monuments suivants : 

L'amphithéâtre, le cirque ou panthéon, le théâtre, l'arc triomphal, 
les thermes et le nymphéum. 

Avant de nous occuper des voies romaines, nous croyons utile 
de parler ici du peuple maure, qui seconda Tacfarinas dans sa 
révolte. 



Particularités sur les Maures 

Pour les Maures, comme pour les Numides, il ne nous est 
parvenu qu'un petit nombre de détails sur tous ces points si 
intéressants dans l'histoire d'un peuple. 

Sans doute, les rois devaient exercer un pouvoir à peu près 
absolu, et régner, comme les souverains de la Numidie, en des- 



154 HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 

potes sur les tribus et les chefs qui les avaient reconnus. Il 
parait évident, d'après quelques passages des anciens auteurs, que 
beaucoup de tribus maures restaient libres ; les rois maures 
faisaient souvent des excursions pour les réduire ou les tenir 
en respect. 

La grande divinité de ces peuples était le dieu de la mer. Ils 
rendaient donc un culte à Neptune et à sa femme Neph tys et les noms 
de ces divinités signifiaient roi et reine. Les Maures offraient 
des sacrifices humains. On ne sait pas si le langage des Maures 
différait de celui des Numides. On peut appliquer aux Maures 
tout ce qui a été dit touchant les chevaux et les cavaliers numides. 
C'était de part et d'autre même manière de monter à cheval, 
même vigueur et même agilité chez l'homme et le coursier. 
L'infanterie maure, dans les combats, se servait de boucliers faits 
de cuir d'éléphant et était vêtue de peaux de lion, de léopard et 
d'ours; elle portait ce vêtement jour et nuit. Les cavaHers 
étaient armés de lances courtes et avaient aussi des boucliers 
faits de peaux d'animaux sauvages ; leur vêtement ressemblait à 
celui des fantassins. 

Tous étaient fort habiles à se servir de leurs armes et de 
leurs boucliers. Hyginus rapporte que les Maures combattaient 
avec des massues, jusqu'à ce que Bélus, fils de Neptune, 
leur eût enseigné à se servir de l'épée. Les Maures étaient 
de très bons archers. Hérodien et Elien disent qu'ils portaient 
constamment leurs -, flèches avec eux, pour se défendre des 
attaques des bêtes féroces dont ils étaient toujours menacés. 

Horace parle de leurs traits empoisonnés : ils s'en servaient 
plutôt contre les monstres du désert que dans les combats. 

Les Maures de distinction déployaient un grand luxe dans leurs 
vêtements, qu'ils ornaient d'or et d'argent. Ils poussaient à un 
degré extrême le soin de leur personne. Ils entretenaient avec 
coquetterie la blancheur de leurs dents, la propreté de leurs 
ongles ; leur barbe était longue et bien peignée. Quand ils se 
rencontraient, ils prenaient garde de s'approcher de trop près de 
peur de déranger les boucles de leurs cheveux. 

Les figures de médailles africaines sont en effet remarquables 
par la beauté de la barbe et de la chevelure. Les Maures de la 
classe inférieure n'avaient qu'un vêtement, qu'ils portaient hiver 



HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 155 

comme été. La plupart d'entre eux couchaient la nuit par terre, 
garantis seulement par leurs habits. Gela existe bien chez les 
Arabes, qui se servent de leur manteau (burnous) comme de lit 
et de couverture. Les Maures, en général, n'aimaient point le 
travail, s'adonnaient peu à l'agriculture, excepté dans quelques 
cantons. Comme les Numides, dit Strabon, les Maures étaient 
1res sobres, vivaient de grains, de légumes qu'ils mangeaient 
souvent verts, sans aucune préparation. Ils n'avaient, pour la 
plupart, ni huile ni vin, ne sachant non plus cultiver ni l'olivier 
ni la vigne. Leurs demeures étaient des huttes ou mapalia. 
Aussi, le genre de vie de la plus grande partie de la nation 
ne différait en i-ien de celui des Nomades. 

La polygamie était usitée chez eux comme chez les Numides, 
et cela bien longtemps avant la conquête romaine. On lit dans 
Procope le passage suivant : « Vous nous menacez, disaient les 
Maures à Salomon, lieutenant de Bélisaire, de tuer nos enfants 
livrés par nous en otages ! Romains, vous tenez à votre progé- 
niture, parce que dans vos mœurs, dans votre religion, vous ne 
pouvez avoir qu'une femme : nos lois nous en permettent 
cinquante, nous ne craignons pas de voir notre race s'éteindre. » 

Tous les Maures n'étaient pas étrangers aux arts et aux 
connaissances de la civilisation. Les villes étaient pleines d'une 
population industrielle et commerçante, qui dut être formée de 
bonne heure par le contact de^ peuples navigateurs et surtout des 
Phéniciens. 

Les Maures nomades, selon l'usage des Africains, environnaient 
leurs camps d'un mur de chameaux disposés sur plusieurs rangs ; 
ils plaçaient en seconde ligne quelques rangs de bœufs liés par 
les cornes. Ce double rempart vivant formait un labyrinthe 
inextricable, au milieu duquel il était difficile de se frayer un 
passage jusqu'à l'enceinte qui renfermait les bagages et les 
familles des Maures. 

Monuments Historiques 

Les monuments qui méritent d'être cités dans ce coin de l'Afri- 
que septentrionale sont : 

1° Une grande ruine de Thabraca appelée par les Arabes 
« quèsquès. » 



156 HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 

2o Les thermes de Bulla Regia. (Voir notre description de la 
ville). 

3° Une porte romaine mise au jour à Béja (Vacca). 

4» Les ruines d'un château fort encore debout à Kassar es Saga, 
à 30 kil. au nord-ouest de Béja sur la voie de Tabarca. On y 
trouve une inscription du temps de Commode, un rescrit au sujet 
des injustices faites par le proconsul à Tégard des colons : ces 
sortes de tables se retrouvent aussi à Souk El Khemis et à 
Ksar-Mezouar. 

5° Le pont romain de Béja. Ce pont est bien conservé, mais il 
est regrettable que les parapets aient été pris pour la construction 
de la gare de Béja. 

6° Le Bordj Halal (ou Saltus Philomusianus, en face de la 
station de Sidi Meskine). 

7° Un mausolée, et un arc de triomphe à El Hammam 
(l'ancien Ad Aquas). 

8° Les ruines d'Aïn bou Hadja. 



Voies Romaines 

M. Tissot a relevé au pont de Béja-gare une inscription 
donnant une date consulaire (29 de l'ère chrétienne) ; ce pont 
a été construit sous Tibère. L'inscription nomme un proconsul 
du nom de C. Vibius Marsus (782 de Rome). 

Une autre inscription a été estampée au pont romain en ruines 
sur la Medjerda, à Chemtou même (Simithu) ; cette inscription, 
envoyée à M. le Ministre de l'Instruction publique, par les soins 
de MM. les employés des carrières de marbres, fait connaître 
que le pont a été construit au premier siècle de notre ère. 

D'autres inscriptions que nous avons relevées à Chemtou 
mentionnent Adrien Auguste et Antonin Auguste (dit le Pieux). 

La route qui existe entre le pont de Béja et de Chemtou a donc 
été construite au commencement de notre ère. 

Nous allons parler de cette voie romaine (1). 



(1) Voir « Les Voies Romaines » pape 97 du Bulletin de Goographie historique et descrip- 
tive du Bulletin du Comité des travaux historiques et scientifiques. — Année 1888, — N* 2. 



HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 157 

Voie de Cirta à Carthage -par Hippo-Regius (Bône), Bulla et la 
plaine de Bagvadas {Medjej'da). — Cette route était la plus 
directe ; elle entrait, ainsi que nous l'avons constaté à la suite 
de nos fouilles, dans la Tunisie actuelle au sud des Djebel Ghorra 
et Mrassen. Ces premières étapes nous montrent d'abord des 
Aquae, désignant ici, comme dans tous les cas semblables, un éta- 
blissement de bains publics. C'étaient les Ad Aquas, aujourd'hui 
El Hammam, ou bains, en arabe. Puis la voie passait à Simithu 
Colonia (Chemtou), où il existe encore des carrières de marbre 
que l'on suppose avoir été exploitées par les Carthaginois avant 
l'arrivée des Romains. En effet, M. Saladin a découvert dans ces 
carrières des fragments de sculptures puniques en marbre. 

La route desservait ensuite le poste de Sidi-Aassen et le fort 
aujourd'hui appelé Bordj Halal (Saltus Philomusianus), passait à 
Bulla Regia, et puis sous un arc de triomphe dédié à Cérès (déesse 
des moissons), situé à 5 kilomètres à l'est de Bulla, au pied du 
versant méridional du Djebel Rebia. 

Le reste de la voie, jusqu'à Béja-Gare, n'offre plus qu'une série 
de petites stations obscures, échelonnées à des distances assez 
rapprochées le long de la Medjerda. 

Une inscription qui se termine comme il suit prouve que cette 
voie a été réparée sous Maximin en l'an 236 de notre ère : « Nous 
Maximin, etc.. avons rétabli la route de Carthage par Bulla, 
depuis la capitale jusqu'aux frontières de la Numidie, route qu'une 
longue négligence avait laissé dégrader et dépérir. » 

Voie de Thahraca à Sicca-Veneria (El-Kef . — Une voie 
romaine passait à Bulla Regia, allant du nord au sud pour mettre 
Thabraca en communication avec Sicca ; de Sicca, cette voie se 
prolongeait vers le sud. 

Nous avons remarqué sur la Medjerda, près de Souk El Arba, 
les vestiges d'un pont où passait la route. M. Tissot avait déjà 
signalé les vestiges de ce pont romain. 

Voie d'Aïn-bou-Hadja à Vacca (Béja). — Une voie romaine 
existait entre Béja et Aïn-bou-Hadja ; elle passait à Fernana, où 
elle coupait à angles droits la voie de Thabraca à Bulla et à 
Simithu. 

Voies de Simithu (Chemtou) à Thabraca. — Enfin, une autre 
voie allait de Simithu à Thabraca. Elle se bifurquait avec celle de 



158 HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 

Bulla à Thabraca, un peu au sud de l'oued R'ezala. Cette voie, qui 
servait à transporter les marbres de Simithu à Rome, (1) passait à 
un lieu appelé Souk El Djemù, franchissait l'oued R'ezala sur 
un pont dont on voit encore les culées à 1800 mètres à l'est du 
pont métallique actuel ; passait sur le versant oriental des monta- 
gnes situées en face du camp de la santé, montait en pentes 
douces jusqu'au Khranguet El Meridj, où existe la borne milliaire 
reproduite à la première partie de ce travail, longeait le versant 
oriental du Djebel Byr, passait à Ben Metir, franchissait le col 
d'Ouldj Zouk chez les Makna et descendait également en pentes 
douces jusqu'à Thabraca. Deux bornes miUiaires existent de cette 
route à Chemtou même (2). 

Voie du littoral. — La voie du littoral venant d'Hippo-Regius 
(Bône) passait à Thabraca, franchissait la Tusca foued Zaïne) à 
un point appelé aujourd'hui El Guemaïr, et se dirigeait sur Vacca 
(Béja). Une autre branche, comprise également dans la Khou- 
mirie actuelle, partait de Thabraca, franchissait la Tusca près 
de son embouchure et se dirigeait sur Hippo-Diarrhyte en 
passant, le long de la côte, sur le versant de la chaîne de monta- 
gnes rocheuses situées près des caps Négro et Serrât. 

Le nom de Hippo-Diarrhyte se corrompit par la prononciation 
africaine en celui de Zaryte ou Zarita et, d'Hippo-Zaryte, les 
Arabes firent Benzert que nous prononçons et écrivons aujour- 
d'hui Bizerte. Cette localité, située sur les bords de la mer, près 
des grands lacs chez les Mogod, mériterait d'être dotée d'un 
port militaire. (3) 

Voie de Carthage à Cirta par Sicca Veneria et Tebessa. — 
Une autre voie romaine de l'intérieur existait entre Carthage, 
Sicca, Tebessa et Cirta. 

Cette voie passait à quelque distance au sud de Sicca Veneria, 
la moderne Kef, fort renommée par ses beaux jardins et ses 
immenses oliviers. 



(1) Des colonnes de marbres, brisées sans doute pendant !e transport, existent encore tout 
le long de cette route. 

(2) Cette route a été construite de 128 à 129 de notre ère, lors du premier voyage d'Hadrien 
en Afrique. 

Entre Tabarca et la Galite il existait, suivant 1 itinéraire maritime d Antonin, une ligne de 
communications régulières par mer. 

(3) Le golfe d'Hippo-Zaryte étatt le plus remarquable de l'Afrique ancienne. S'il y existait de 
nos jours un port militaire, l'ile anglaise (.ile de Malte) perdrait beaucoup de son importance 
au point de vue militaire et maritime. 



HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 159 

Cette voie a été pavée en l'an 119 entre Carthage et Theveste 
(Tebessa), ainsi que le constate une inscription ainsi conçue: 
(( L'empereur et César, petit-fils du bienheureux Trajan, le 
Parthique Trajan, Adrien-Auguste, grand pontife, etc.. a fait paver 
la route de Carthage jusqu'à Theveste, par la légion Troisième 
Auguste, sous Publius Metilius Secundus, légat impérial, 
propréteur. » 

On vient de voir quel était dans son ensemble le système de 
communications itinéraires établi dans la région appelée aujour- 
d'hui Khoumirie. 

Sur ces routes étaient semés des villes, des châteaux et des 
postes fortifiés occupés par des soldats ; des Thermes où ils allaient 
guérir leurs maladies et leurs blessures ; des greniers où des appro- 
visionnements de toutes espaces étaient accumulés pour l'armée 
et la population. 

Aussi, tranquilles possesseurs du sol, les Romains bâtissaient 
même hors du passage de ces routes (dans la vallée de l'oued 
Djenane, près d'Aïn-Draham, etc, etc) ; ils disséminaient sans 
crainte, dans les campagnes ou les vallées, des villas de plaisance 
et des fermes comme au sein de la belle Italie. Les indigènes, de 
leur côté, avaient des cités et des bourgades multipliées, répan- 
dues dans les pays plats et surtout dans la vallée du Bagradas, 
entre Béja, Bulla et les Ad Aquas. 

Ces châteaux et fermes isolés nous présentent aujourd'hui leurs 
ruines dans la vallée de l'oued Djenane, dans celles de Tabraca, 
de l'oued Zâira (Tusca), de Bou Metir, de l'oued El Kebir, de 
l'oued R'ezala, autour d'Aïn-Draham, près d'Aïn-Cherchera, 
d'Aïn Bou H'adja, et de Bulla qui se trouve dans la petite vallée 
de l'oued Melah (rivière salée) tributaire de l'oued Medjerda. 

Des camps existaient sans doute à El Hammam (Ad Aquas) 
à Chemtou (Simithu), à Sidi-Aassen, à Bulla, à El Guemaïr et 
près de Fernana. 

Les postes fortifiés en permanence étaient : les Ad Aquas, 
reconstruits sans doute par Justinien, car le style byzantin y 
domine; le fort de Zouïba, Bulla Regia, Vacca, Aïn Bou H'adja et 
Thabraca. 

De petits postes, dont nous avons déjà fait une description 
spéciale et dont on voit encore les ruines, étaient échelonnés le 



160 HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 

long des voies pour assurer la circulation et protéger les voyageurs 
contre les attaques des pillards numides. 

Des thermes existaient aux Ad Aquas, à Simithu qui recevaient 
l'eau des montagnes voisines par un aqueduc que nous avons 
décrit dans notre travail sur les voies romaines de la Khoumirie 
(2e partie), à Bulla Regia, et à Bordj El Hammam situé à 16 kil. 
à l'ouest d'Aïn Draham et où l'eau atteint 50» à l'une des sources 
qui débite 100 litres à la minute. A l'autre source (30^ seulement) 
le débit est moins fort, mais toutes les deux sont sulfureuses et 
très fréquentées par les Arabes atteints de la gale. 

La température de la source de Bulla est de 28'^ (voir la des- 
cription de cette ville où l'on donne le degré thermométrique 
de l'eau). 

Enfin d'autres thermes existaient sur les bords de la mer. 
Les greniers se trouvaient à Simithu, Thabraca, Vacca, Bulla 
Regia et Ain bou Hadja. 



Religion 

Le christianisme ne pénétra dans la Numidie qu'à la fin 
du III^ siècle. L'église chrétienne romaine qui existe encore sur 
l'Oued R'ezala, près d'Aïn bou Hadja, remonte bien au 4® siècle de 
notre ère ; cette construction est sans doute une des premières de 
ce genre qui a été élevée dans ces parages. 

Bulla Regia était alors un diocèse dont le pasteur assista à des 
conciles qui eurent lieu à Carthage. Cependant, chose étonnante, 
nous n'avons découvert à Bulla qu'un monogramme du Christ ; 
les autres inscriptions tumulaires sont païennes, tandis qu'à Béja, 
Bizerte, Kef et Tabarca il existe un grand nombre de pierres 
tombales chrétiennes. 

Dans l'histoire de l'Afrique chrétienne, Bulla Regia figure sous 
le nom de Bullensium-regiorum. 

La ville d'Hippo-Diarrythe vit naître Restitute déclarée sainte et 
que l'Eglise d'Afrique honore encore le 17 mai ; Restitute n'a été 
la patronne d'aucune église de Carthage. 



HISTOIRE DU PA\S DES KHOUMIR 161 



Légions romaines 

Des pierres tumulaires que nous avons trouvées à Sidi Assen, 
poste situé entre Simithu et Bulla Regia, sur la rive gauclie de la 
Medjerda, nous mentionnent la Légion II ï^ Auguste. 

Sidi Assen ne devait être qu'un avant-poste du fort important 
de Bordj Halal. 

Ces deux postes occupaient des points stratégiques (nous dirons 
même tactiques), très importants à cette époque, car entre la 
chaîne de montagnes de Ghemtou à Bulla, et celle de la rive droite 
de la Medjerda, la vallée est très resserrée et permettait aux troupes 
romaines d'opposer à l'ennemi, venant des gorges de Ghardimaou, 
plusieurs lignes de défenses importantes. Sans doute, ces postes 
fortifiés ont été créés à une époque où la frontière passait près de 
Bulla, et cela dans le but de renforcer le centre de la ligne de 
bataille coupée en deux par la Medjerda; sur la rive droite du 
fleuve, on retrouve également des vestiges de constructions assez 
importantes. Les troupes qui devaient défendre ce passage avaient 
pour appui, aux deux ailes, des chaînes de montagnes, nues, 
arides et très escarpées. Le pont de Souk el Arba (sur la route de 
Thabraca à Sicca) pouvait servir au général romain à rallier sa 
gauche à sa droite ; cette dernière aurait occupé un front moins 
étendu, car les montagnes de la rive gauche sont plus rapprochées 
de la Medjerda que celles de la rive droite. En cas de défaite, la 
ligne de retraite de Bulla à Carthage est tout indiquée, puisque 
cette seule voie romaine existait dans la plaine sur la rive gauche. 

La cavalerie aurait joué le principal rôle dans les grandes 
Plaines. 



Considérations générales sur les troupes romaines 
en Afrique 

Sur la route de Thévcste (Tébessa) et Sitifis (Sétif), le point le 
plus important, pour l'occupation militaire en général, était celui 
de Lambèse où subsistent de nombreuses inscriptions qui cons- 
tatent, aussi bien qu'une annotation spéciale de Ptolémée, que 



162 HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 

c'était une colonie de la Légion 3^ Auguste, qui fut, depuis la 
conquête romaine, constamment affectée à la garde de l'Afrique; 
cette circonstance et la multiplicité des routes romaines tracées à 
l'entour, nous fournit une indication très digne de remarque sur 
le système d'occupation et sur la défense adoptée par les généraux 
romains. 

C'est donc à 20 lieues au sud de Constantine qu'ils avaientporté 
le noyau de leurs forces militaires, tenant ainsi en échec, entre 
la côte et le cordon des frontières, les indigènes subjugués et 
circulant librement sur leur territoire au moyen de routes dont ils 
l'avaient sillonné. 

Sous le règne de Septime Sévère, Elagabal, qui était fils de 
Sextus Varius Marcellus, ancien gouverneur de Numidie, com- 
mandait la Légion S^ Auguste. 

Il y eut en outre en Afrique un certain nombre d'ailes (corps de 
cavalerie) et de cohortes auxiliaires, les unes formées dans le 
pays même, les autres venues de la Germanie, de la Gaule, de 
l'Hispanie et d'autres parties de l'Empire. 

C'étaient des troupes de ligne et de combat, en garnison dans 
les villes et mobilisées suivant les exigences de la guerre. 

Revenons à l'histoire de cette partie de l'Afrique. 

Cette histoire, pendant les deux premiers siècles, se résume en 
deux faits principaux: efïorts des princes romains pour acclimater 
sur le sol africain la civilisation romaine ; défense des frontières 
contre les barbares du sud, qui les franchissaient fréquemment. 

En l'an 96, sous le règne des Antonins, il y eut en Xumidie 
12 colonies romaines, dont deux dans le pays appelé aujourd'hui 
la Khoumirie : Thabraca et Simithu, 5 municipes, y compris 
Bulla Regia, et 31 villes libres; les autres étaient soumises au 
tribut (1). 

Les incursions des Musulans, des Gétules et des autres tribus 
du désert, avaient commencé dès le principal d'Auguste, et rare 
ment les possessions romaines en Afrique furent en repos par 



(Il Voir page 14: Recherches suf l'Afrique septentrionale, par l'Académie des Inscriptions 
et Belles-Lettres. 



HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 163 

suite du voisinage de ces barbares. On manque presque de 
documents sur les actes d'hostilité qui avaient lieu continuellement 
de part et d'autre. 

Antonin soumit les Maures, peuplade la plus considérable des 
Libyens indépendants. Ils étaient difficiles à vaincre, car eux et 
leurs femmes voyageaient à cheval et non sur des chariots. 

Sous le règne de Marc-Aurèle, les dangers de l'Empire romain 
devinrent plus graves ; les barbares, comprenant que ce grand 
corps s'affaiblissait, l'attaquèrent avec un acharnement incroyable, 
et Rome ne songeait plus à envahir, s'estimant heureuse de 
pouvoir préserver ses frontières. 

En 216, Garacalla éleva tous les habitants libres de l'empire au 
rang de citoyens, et il n'y eut plus entre les hommes d'autre 
distinction que celle de Romains et d'esclaves. 

Celte mesure n'avait pas seulement pour objet d'augmenter le 
nombre des contribuables, elle tendait aussi à multiplier les 
ressources militaires de TElat et à faciliter sa défense en donnant 
à tous le droit d'être enrôlés dans les légions. 



Nouveaux troubles en Afrique, en 237 après J.-Ch. 

Alexandre Sévère ayant été assassiné en 237 par le Goth 
Maximin, toutes les provinces virent avec effroi ce barbare devenir 
maître de l'Empire. 

L'Afrique donna l'exemple du soulèvement ; le vieux Gordien 
qui la gouvernait fut proclamé roi à Tysdrus (el Djesa) ; il prit 
son fils pour collègue et le Sénat les reconnut. Mais les deux 
Gordiens, proclamés en Afrique, y trouvèrent le gouvernement de 
la Mauritanie qui leur fit opposition. Capélianus était dévoué à 
Maximin et devint l'ennemi personnel de Gordien. Gordien destitua 
Capélianus, qui réunit une armée composée de Maures d'élite et 
d'autres troupes rassemblées à la hâte ; il marcha sur Carthage, 
forçant les pays qu'il traversait à désavouer Gordien. Celui-ci 
opposa son fils à cette attaque imprévue. Mais Capélianus avait 
la réputation d'un vieux soldat plein d'expérience et de bravoure. 
Dans la bataille qui se livra, le jeune Gordien fut vaincu et tué. 
A cette triste nouvelle le vieux Gordien se pendit. 



164 HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 

Le vainqueur usa cruellement de son triomphe ; il dressa des 
échafauds, prononça des confiscations et n'épargna aucun des 
ennemis de Maximin ; même les villes et les temples furent livrés 
au pillage et le butin abandonné aux soldats. 

Capélianus changea l'administration municipale des villes et se 
rendit cher aux troupes et à la populace. Cet ancien intendant 
de la Maurétanie aspirait à la pourpre impériale et préparait les 
voies pour succéder à Maximin. On ne sait absolument rien sur 
la fin de sa carrière. 



RÈGNE DE GALLIEN 



Incursions des Francs dans l'Afrique septentrionale 
260 à 268 

Le règne de Gallien fut signalé par des calamités et des hontes 
de toute espèce. 

Pendant que l'anarchie intérieure s'efforçait à déchirer l'empire 
romain, les barbares en ravageaient impunément les provinces. 
Les Francs, après avoir franchi le Rhin, se répandirent dans la 
Gaule et dans l'Espagne. Lorsque le pays, épuisé après 12 ans 
de ravages, ne leur offritplus de butin, ils s'emparèrent de quelques 
vaisseaux dans les ports d'Espagne et passèrent en Afrique. 

Cette invasion ne laissa pas de traces, mais les Francs avaient 
indiqué la route aux Vandales, qui devaient la suivre deux siècles 
plus tard. 

Tremblement de Terre en Afrique en l'an 268 

Trebellius PoUion nous fait connaître qu'en 208 un tremblement 
de terre épouvantable bouleversa toute la Libye ; la terre, dit-il, 
s'entr'ouvrit en plusieurs endroits, et la mer reflua sui- les rivages 



HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 165 

en engloutissant plusieurs villes; toutefois la Numiclie fut moins 
éprouvée. 
Bulla Regia (1) eut-elle à soufïrir de cette catastrophe ? 



Probus (297) 

Probus, avant d'être empereur, fît glorieusement la guerre en 
Afrique. Il combattit avec courage, dit Flavius Vopiscus, les 
Marmarides et les vainquit. De la Libye il vint à Carthage, où il 
réprima les rébellions. 



Maximien 

Sous Dioclétien, l'Afrique fut désolée par une guerre sérieuse 
qui nécessita la présence de Maximien. 

Cet événement n'est indiqué que dans Aurélius Victor, Eutrope 
et les panégyristes. Point d'explications ni de détails, car, à cette 
époque de décadence littéraire, l'histoire dégénère tout à fait en 
chronique. 

A cette époque, les Maures et les tribus voisines étaient presque 
toujours armés les uns contre les autres. Maximien termina ces 
guerres et opéra quelques changements dans l'administration de 
la Numidie et de la Maurétanie. 

La Numidie devint province consulaire. 



(1) Lorsqu'on observe attentivement les ruines de quelques monuments de Bulla Regia, 
lorsqu'on voit les grands blocs qui se sont détachés des murailles pour tomber à la renverse et 
aux pieds des fondations, il arrive immédiatement à l'esprit du visiteur que ces monuments 
ont eu à souffrir d'un tremblement de terre. Cela se pourrait certainement, mais nous pensons 
aussi que le temps, les glissements de terrain qui ont mis Bulla à 3 mètres sous terre, et enfin 
le manque d'entretien des édifices ont particulièrement contribué à la destruction de toute la 
ville. Nous verrons plus loin que Bulla Regia existait encore en l'an 595 de notre ère. Son mur 
d'enceinte semble avoir été relevé ou réparé par Justinien au Vf siècle. 

Nous avons constaté dernièrement qu'il existe dans le mur d'enceinte des chapiteaux 
encasirés dans la nouvelle muraille. Tout un faubourg existait sur le versant nord du Djebel 
Bebia, cù les ruines en petits matériaux sont assez nombreuses Les Arabes de la localité 
disent qu'un conduit souterrain part des Thermes et se prolonge jusque vers l'Oued R'ezala 
dans la dn-ection Nord-Est. 

La légende raconte aussi qu'une source thermale existe sur le versant nord du Djebel R'bea ; 
près du sommet de cette montagne, il existe, en effet, une fente entre deux rochers ; lorsqu'on 
y prête l'oreille, on entend un bourdonnement continuel et, pendant les temps froids, des 
vapeuis chaudes arrivent jusqu'à l'ouverture de ces deux rochers. 



166 HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 



Usurpation d'Alexandre (308 à 311) 

Plus tard, Dioclétien rétablit la grandeur et la tranquillité de 
l'empire ; mais quand il se fut retiré à Salone, un usurpateur 
s'éleva en Afrique. C'était un Pannonien appelé Alexandre, de la 
plus basse origine, qui se maintint pendant 3 ans dans la contrée. 

Maxence y envoya Volusianus avec quelques cohortes, et il 
suffit d'un combat pour dépouiller Alexandre. Maxence désola 
ensuite Garthage et toutes les plus belles contrées de l'Afrique 
par ses cruelles vengeances. Il paraît certain que la Numidie 
avait aussi accepté la domination d'Alexandre, et même que ce 
timide usurpateur, après avoir perdu Garthage presque sans 
combat, s'était réfugié sous l'abri de la forte position de Girta. 

La chute de Maxence excita dans toutes les provinces qu'il 
avait opprimées la joie la plus vive ; Gonstantin fut salué comme 
libérateur. 



Gonstantin (an 322) 

En 322, Gonstantin rendit un édit destiné à sortir l'Afrique de 
la profonde misèi-e où la tyrannie de Maxence l'avait plongée ; il 
affranchit les provinces agricoles d'Afrique des tributs de blé 
et d'huile et accorda une dininution d'impôts. 

A cette époque l'Eglise chrétienne d'Afrique se divisa par le 
schisme des donatistes ; et les tribus barbares, châtiées par 
Maximien, se révoltèrent ayant à leur tète Firmus. 



Révolte de Firmus (371) 

Nubel, un des chefs les plus puissants des tribus maurétaniennes, 
étant venu à décéder, son fils Zamma, qui avait lié amitié avec le 
comte Romanus, fut tué par son frère Firmus, contre lequel le 
comte envoya des rapports défavorables à l'empereur Valentinien. 

Firmus, homme influent, actif et habile, se place par son esprit de 
ruse et sa bravoure au-dessus deTacfarinasetà côté de Jugurtha» 



HISTOIRE DU PAVS DES KHOUMIR 167 

Le même intérêt que nous avons trouvé dans les autres guerres 
soutenues pour l'indépendance africaine, se retrouve encore 
dans la lutte que nous allons décrire. 

Firmus commit des dévastations pour la répression desquelles 
Valentinien envoya le comte Théodose, maître de cavalerie, avec 
quelques troupes de sa garde. 

Ce général reçut à Sitifis les envoyés de Firmus et leur 
demanda des otages. Après avoir passé la revue de ses troupes 
à la station Panchariana, il se mit en campagne et porta son 
quartier général dans les montagnes de Fer à Tubusuptus, où il 
refusa de recevoir de nouveaux envoyés de Firmus qui venaient 
sans les otages ; tombant alors sur les Tyndiens et les Massis- 
siens, il les tailla en pièces, saccagea le domaine de Pétra aussi 
considérable qu'une ville, et emporta la place de Lamfocta où il 
reçut la soumission que Firmus vint lui faire en personne. 

Quelque temps après, Théodose, ayant eu connaissance que 
Firmus tramait quelque complot, se porta immédiatement à Suga- 
barri, y surprit un corps de transfuges, qu'il fit prisonnier ; tous, 
chefs et soldats, passèrent ensuite par les armes. Après avoir battu 
les Mazikes, Théodose se dirigea sur les Musons, mais battit en 
retraite devant 35,000 hommes venus de toutes les tribus. 

Théodose rentra avec ses 35,000 hommes à Tipasa au mois de 
février 373. 

Théodose s'occupa alors de rompre adroitement la ligue formée 
contre lui à grands frais par l'ennemi et de gagner, par des 
promesses 'ou des menaces, les tribus circonvoisines. Firmus, 
efïrayé du danger d'une défection, se sauva au loin dans le muni- 
cipe de Conta ; ses alliés se dispersent et Théodose dévaste leur 
camp abandonné, établit des chefs dévoués sur les tribus qu'il 
soumet sur son passage et se dirige vers Conta, d'où Firmus 
s'était enfui à son approche pour se réfugier chez les Isafliens. 

Théodose les bat et s'enfonce plus avant jusqu'aux montagnes 
des Jubalènes, patrie de Nubel et de Firmus : là les difficultés 
du terrain l'arrêtent, il se dirige sur Auzia où il reçoit la 
soumission des Jesaliens. Ayant appris que Firmus était 
revenu chez les Isafliens, Théodose alla le leur demander, mais 
inutilement. Après un combat acharné dont l'issue fut douteuse, 



1-68 HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 

il revint au château d'Auzia ; chemin faisant il tomba à Fimpro- 
viste sur les Jesaliens dont il se défiait, les battit et rentra 
à Sitifis. 

Enfin, dans une dernière campagne, les Isafliens se décidèrent 
à traiter secrètement avec Théodose au sujet de l'extradition de 
Firmus ; ce dernier averti du danger se donna la mort. 

Ces événements signalèrent la fin du rèçcne de Valentinien. 



Etat des provinces africaines à cette époque 

On fit aloi'S de toute l'Afrique six provinces : celle de Carthage 
proconsulaire, la Numidie consulaire, le Byzacium consulaire, 
Tripoli et les deux Maurétanies l'une dite Sitifienne, l'autre 
Césarienne sont présidiales. Quant à la Tingitane, elle fut 
annexée à l'Hispanie. 



Révolte de Gildon (397) 

Nous ne voulons pas passer sous silence la révolte de Gildon 
qui, revêtu en 395 de tous les pouvoirs militaires en Afrique, 
cherchait à se rendre indépendant de Rome. 

Maskelzer (ou Mascézil), envoyé d'Italie, débarqua avec des 
troupes en Afrique et mit les soldats diï Gildon en déroute. Ce 
dernier, abandonné des siens, s'embarqua pour chercher un refuge 
en Orient, mais les vents le jetèrent sur le port de Thabraca, où il 
trouva la prison et la mort au commencement de 398. 

Gildon était Maure et païen, mais protecteur zélé des donatisles ; 
il était frère de Firmus qui était mort en combattant pour la 
liberté du pays: il représentait donc deux intérêts généraux 
très puissants, celui de l'indépendance africaine et celui d'une 
s.ecte religieuse fort active et fort étendue dans le christianisme : 
l'accession du pays fut prompte et volontaire. Mais la famille de 
Gildon était chrétienne et ortbodoxe ; sa fen)me, sa sœur et 
sa fille furent des saintes. 

Sous son règne, l'autorité devint tyrannique. Sa cruauté, 
sa làchel('', son avarice et ses débauches,' plus offensantes dans 
un vieillard, lui aliénèrent à la fin le cœur de ses i)arlisans. 



HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 169 

Mascézil trouve des auxiliaires dans la famille même du tyran : 
il s'appuie à son tour sur des intérêts généraux tout puissants, et 
l'Afrique entière se soumet bientôt sans résistance. 

L'Afrique profita pendant quelque temps des malheurs de 
l'Italie et du démembrement de l'empire ; un grand nombre de 
chrétiens et de fidèles s'y réfugièrent pour échapper à l'invasion 
des barbares du nord de l'Europe, et vint accroître les forces du 
parti catholique et impérial. 

Enfin, depuis la révolte de Gildon jusqu'à l'arrivée des Vanda- 
les, cette partie du monde ne fut déchirée par aucune guerre 
civile ou étrangère. 



Les Vandales en Afrique (424) 

Après avoir erré pendant plusieurs siècles en Germanie, en 
Gaule et en Espagne, les Vandales, d'origine germaine et même 
slave, vinrent s'abattre sur l'Afrique septentrionale, en traver- 
sant, comme les Francs, le détroit de Gibraltar. 

Eji 429, ils étaient déjà maîtres de toutes les villes, à l'exception 
de Bône, de Gonstantine et de Carthage. Bulla Regia était donc 
au pouvoir de ces barbares qui, dans un laps de temps de 18 ans, 
expulsèrent toutes les légions romaines du nord de l'Afrique. 

Les soldats vandales ne combattaient jamais à pied, mais 
toujours à cheval ; ils ne faisaient usage pour l'attaque comme 
pour la défense que de la lance et de l'épée; les guerriers entrés 
en Afrique étaient au nombre de 80,000 ; les vieillards, les fem- 
mes et les enfants qui avaient franchi le détroit étaient au nombre 
de 88,000, soit en tout 168,000 personnes. 

Les archers, qui paraissaient dans les rangs des Vandales et 
sur leurs vaisseaux, étaient des mercenaires choisis parmi les 
Maures. 



Les Places sont démantelées par les Vandales 

Les Vandales, devenus maîtres du pays, avaient pensé qu'il 
convenait à leurs intérêts de démanteler toutes les places fortes, 
de peur que les Romains, venant à s'en emparer, n'en tirassent 



170 HISTOIRE DU PA\S DES KHOUMIR 

avantage contre eux; ils épargnèrent cependant les murs de 
Carthage et de quelques autres villes, mais les laissèrent se 
dégrader par défaut d'entretien. Nous pensons que Bulla Regia 
était au nombre des villes épargnées, car les Vandales ne dé- 
truisaient point les remparts des places de guerre qui pouvaient 
leur servir à un moment donné. Il se pourrait aussi que les 
remparts de Bulla, détruits par Pompée, n'aient été relevés que 
sous Justinien. 

En effet, Bulla ne fut la capitale que du roi Hierbas; dans la 
suite, il n'est plus guère question dans l'histoire de cette place 
qui resta sans doute une ville ouverte, et station thermale pendant 
un certain laps de temps. Nous avons remarqué du reste que les 
tours qui flanquaient l'enceinte étaient construites à une époque 
de décadence, car les murs consistent intérieurement en petits 
matériaux recouverts d'un enduit avec joints simulés ; en outre 
on distingue parfaitement en certains endroits les traces de l'an- 
cienne muraille qui entourait un espace de terrain plus grand 
que le nouveau mur. 

Bulla Regia, à une époque que nous ne pouvons indiquer, avait 
adopté un patron du nom de Rufinus, ainsi que le constate un 
piédestal que nous avons découvert sur la place du forum de cette 
cité. Du reste des exemples de ce genre nous sont rapportés par 
l'histoire, car des inscriptions trouvées en Afrique nous parlent 
de la colonie d'Aelia Adrienne Auguste à Zama Regia, et de 
celle de Concordia d'Ulpius Trajan Auguste, la féconde Adru- 
mète, etc., etc. 



Les communications sont coupées par les Vandales en 431 

Sept ans après l'arrivée des Vandales, les provinces d'Afrique 
furent complètement dévastées et toutes les communications 
coupées par les barbares. L'histoire nous dit que c'était pour ce 
motif que le clergé chrétien fut dans l'impossibilité de se réunir 
au concile général d'Ephèse, et que le diacre Besula fut le seul 
représentant de l'Eglise d'Afrique envoyé par l'évèque de Car- 
thage. 



HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 171 

Enfin, c'est du 18 au 19 octobre 439 que les Vandales s'emparè- 
rent de Carthage. En l'an 442 ils étaient maîtres de toute l'Afrique, 
et c'est à cette époque que Valentinien traita avec le roi des 
Vandales Genséric et obtint, à la suite, des terres comprises entre 
la petite Syrthe, les villes de Théveste, de Sicca Veneria, BuUa 
et Vacca. 



Persécution des prêtres chrétiens (484) 

L'étendue de la division territoriale du royaume dés Vandales 
nous est particulièrement indiquée par un document qui se rap- 
porte au temps de la persécution exercée par Hunéric contre les 
catholiques et leurs domaines. A ce sujet, Victor de Vite nous 
raconte ce qui suit: « Hunéric, voulant se débarrasser du clergé 
catholique qu'il craignait, fit réunir tous les évèques, clercs et 
autres à Carthage pour leur faire prêter serment qu'ils ne s'oppo- 
seraient pas à ce que son fils lui succédât. Les prêtres qui jurèrent 
contrairement à leur religion furent, pour ce crime, exilés en 
Corse et employés à débiter le bois nécessaire à la construction 
de la flotte vandale. Les autres prêtres furent déclarés ennemis 
du roi et exilés au nombre de 496, évèques, prêtres, diacres et 
autres clercs compris. Ils furent réunis à Sicca Veneria (El Kef) 
et aux Lares (Lorbus) où ils furent livrés aux Maures qui ve- 
naient les y chercher pour les conduire dans le désert. 

Le prêtre de Bulla Regia fut au nombre des exilés. 



Langues sous le régime des Vandales 

Les Vandales, par la force des circonstances et à la suite d'un 
perpétuel contact avec les Romains, furent forcés d'apprendre 
l'idiome des vaincus. Le latin devint pour les conquérants, si 
nous pouvons nous servir de cette expression, la langue officielle, 
la langue du gouvernement et de l'administration. C'était en latin 
que l'on rédigeait les lettres et les actes qui émanaient de la 
chancellerie des rois vandales. On célébrait en latin les mariages. 



172 HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 

les naissances et tous les événements heureux ; enfin, les Vanda- 
les se rattachèrent à la vie de celui qui leur donnait place dans 
les banquets et leur faisait de riches présents. 

C'est à cette époque que se fondait en Europe la monarchie 
française par Clovis I^r (de 481 à 511). 



DOMINATION BYZANTINE 



Guerre de Bélisaire contre Gélimer, roi des Vandales (533) 

Vers l'an 533 de notre ère, Gélimer ayant fait emprisonner 
Hildéric, allié et ami de Justinien, empereur romain d'Orient, ce 
dernier déclara la guerre au roi des Vandales. 

Bélisaire vint aussitôt débarquer à Gaput-Vada (Ras Kaboudia), 
situé à hauteur d'El Djem, non loin de Sbia, avec une armée 
de 15,000 hommes seulement ; c'est avec cette force relativement 
petite qu'il expulsa les Vandales. 

Gélimer fut en effet battu à Décimum le 15 décembre 5i>3, après 
une charge imprévue de la part des Romains. 

Gélimer battu se retire à Bulla 

Il se retire, dit l'histoire, non vers Carthage, ni vers la Byzan- 
cène d'où il venait, mais dans la plaine de Bulla par la route qui 
conduisait en Numidie. Sur le soir, Jean l'Arménien lieutenant 
romain rejoignit Bélisaire qui rentrait à Carthage, pendant que 
toute la cavalerie romaine campa cette nuit-là à Décimum. Jean 
l'Arménien annonça à Bélisaire leur double victoire, car Jean 
et les Huns, alliés des Romains, avaient manœuvré pendant la 
journée sur les ailes de l'armée vandale. 



HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 173 

La plaine de Bulla, Tancienne campagne de Boll, où se trou- 
vait alors Gélimer avec son armée vaincue, était située à quatre 
journées de marche de Carthage, non loin des frontières de la 
Numidie ; c'était sans doute les frontières actuelles entre la 
Tunisie et l'Algérie. 

Là, étaient accourus auprès de Gélimer un certain nombre de 
Maures attirés par l'appât du gain et des aventures ; c'étaient des 
hommes qui appartenaient à plusieurs tribus et qui s'étaient 
rendus de difïérents lieux au camp des Vandales. 

Gélimer ne se faisait point illusion sur les dangers de sa position ; 
l'espérance même du succès semblait l'avoir abandonné. 

De Bulla, Gélimer écrit à son frère Tzazon 

Il fit porter en Sardaigne, à son frère Tzazon, une lettre qui 

trahissait ses impressions. 

Nous la reproduisons ici : 

Bulla, septembre 533. 

(( Ce n'est point Godas, mais une maligne influence qui nous a 
« arraché la Sardaigne. L'inspiration qui t'a enlevé à l'Afrique 
« avec l'élite de nos guerriers venait d'une puissance céleste mais 
(( qui nous était ennemie, puisque^ en nous privant ainsi de 
(( toutes nos ressources, elle a presque anéanti la maison de 
« Genséric. Tu n'es point pai'ti seulement pour soumettre la 
(( Sardaigne, mais pour donnera Justinien le temps de conquérir 
(( l'Afrique. Les événements qui viennent de s'accomplir ont 
(( voilé à tous les yeux les desseins de la fortune. 

« Bélisaire n'est arrivé sur nos terres qu'avec des troupes peu 
« nombreuses et cependant il nous a vaincus. 

(( Les Vandales ont perdu tout courage et désormais ils ne peu- 
« vent compter sur le succès. Ammatas et Gibamund sont morts 
« par la lâcheté de leurs soldats. L'ennemi est maître de nos ports, 
(( de nos arsenaux, de nos agrès, de nos chevaux, de Carthage, 
« enfin de l'Afrique entière. 

« Rien ne peut tirer les Vandales de l'engourdissement et de la 
« stupeur où ils sont plongés; ils .semblent ignorer qu'ils com- 
« promettent ainsi, par leur honteuse conduite, leurs biens et la 
« liberté de leurs femmes et de leurs enfants. 



174 HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 

(( Nous n'avons plus rien en notre puissance que la plaine de 
(( Bulla; c'est là que nous nous maintenons, dans l'espoir que 
« toi et les tiens, vous ne tarderez pas à venir à notre secours. 

« Hâte-toi ; vole sur les eaux avec toute ta flotte, ne songe plus 
(( désormais à renverser le tyran et à replacer la Sardaigne sous 
(( nos lois. Ce n'est plus contre cette île, mais contre Bélisaire 
<( qu'il faut diriger nos coups. 

(( Unissons nos forces et marchons à l'ennemi : désormais nous 
« devons vaincre ou supporter en commun le poids de nos désas- 
(( très. )) 



Tzazon arrive de Sardaigne 

Après avoir reçu au port de Carabis la lettre de Gélimer, Tzazon 
réunit les Vandales et leur apprit les nouvelles qu'on lui avait 
apportées. 

Toute l'armée fut alors en proie à une vive douleur, les soldats 
n'osaient montrer en public leur tristesse et leurs larmes. Ils 
cherchaient à dérober leurs impressions aux habitants de l'île, et 
ce n'était qu'entre eux et à l'écart qu'ils s'interrogeaient sur le 
coup terrible qui les avaient frappés et qu'ils gémissaient sur 
leurs infortunes. Après avoir pris à la hâte quelques mesures qui 
pouvaient assurer la tranquillité et la soumission de l'île, Tzazon 
ordonna aux troupes de monter sur la flotte et fit voile pour 
l'Afrique. 

Il arriva le troisième jour sur le point de la côte où l'on rencon- 
tre les frontières de la Numidie et de la Maurétanie ; c'est de là 
qu'il s'avança à marches forcées vers la plaine de Bulla. 

Quand le roi et son frère furent en présence à jBulla , ils se 
précipitèrent l'un vers l'autre, s'embrassèrent et confondirent 
leurs larmes et leurs sanglots, sans prononcer une seule parole. 

Les soldats qui venaient de Sardaigne et ceux qui étaient restés 
en Afrique se mêlèrent, et eux aussi, en se retournant, donnèrent 
les marques de la plus vive affliction. On ne parlait dans le camp 
ni de Godas, ni de Bélisaire ; on ne cherchait point à s'éclairer 
par de mutuelles questions, car chaque soldat craignait que ses 
malheurs ne fussent encore plus grands qu'il ne l'avait imaginé. 



HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 175 

Cette scène fut déchirante et elle fit éprouver pendant longtemps 
à ceux qui la virent, et même aux ennemis des Vandales qui 
l'entendirent raconter, une vive et profonde émotion. 



Gélimer et Tzazon quittent Bulla pour marcher 
sur Carthage combattre Bélisaire 

Novembre 533, — Quand Gélimer se vit entouré de Tzazon et 
de tous les guerriers de sa nation, il quitta Bulla et marcha sur 
Carthage. 

Il plaça son camp non loin de la ville pour attirer Bélisaire et 
l'engager au combat. Il avait aussi rompu l'immense aqueduc 
qui, de l'intérieur des terres (du djebel Zaghouan actuel) condui- 
sait à Carthage l'eau nécessaire aux habitants ; mais, Bélisaire, 
général prudent, habile et expérimenté, restait dans l'inaction et 
n'essayait point de repousser Gélimer. Il attendait, au contraire, 
un mouvement de la part des Vandales, afin de profiter des fautes 
tactiques qu'ils pouvaient commettre, pour en tirer lui-même 
parti. Il fut servi à souhait, car bientôt Gélimer leva son camp et 
divisa son armée ; cela devait être sa perte. Il envoya une troupe 
sur chacune des routes qui conduisaient à Carthage et il crut dès 
lors qu'il avait assez fait pour priver son ennemi assiégé de toute 
communication avec l'intérieur et de toutes ressources. Soit que 
Gélimer voulut ménager et gagner à sa cause les habitants de la 
campagne, soit qu'il persistât à regarder le territoire où il s'était 
arrêté comme son bien et celui de la nation, il le préserva avec 
soin du pillage et de la dévastation. D'ailleurs l'espérance 
commençait à renaître en lui ; il entretenait des intelligences à 
Carthage, et il supposait que non-seulement les Carthaginois, 
mais encore les soldats ariens qui servaient dans l'armée 
greco-romaine lui livreraient la place par trahison. 

Mais Bélisaire, voyant les forces de Gélimer éparpillées autour 
de Carthage, fit une sortie dans la direction où il savait se trouver 
immédiatement en présence de Gélimer. Après avoir fait une 
proclamation à ses troupes, il fit partir toute sa cavalerie à 
l'exception de 500 cavaliers qu'il retint auprès de lui. Il avait 
confié le corps d'élite et le drapeau à Jean l'Arménien en lui 



176 HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 

recommandant de ne pas recaler devant les combats d'escar- 
mouche ; puis lui-même se mit en marche le lendemain matin 
de bonne heure avec toute son infanterie et les 500 sabres qu'il 
avait gardés auprès de lui. 

Défaite et fuite de Gélimer 

Jean l'Arménien attaqua le front de l'ennemi ; la bataille dura 
toute la journée ; quand, vers le soir, Bélisaire eut été rejoint par 
toute son infanterie, il marcha sans plus tarder sur le camp des 
Vandales déjà entamé par les attaques renouvelées de Jean. 
Gélimer n'attendit point l'arrivée de Bélisaire ; il prit la fuite avec 
quelques serviteurs, sauta à cheval et se sauva à l'insu de ses 
troupes, sans laisser d'ordres, vers BuUa, où il se reposa pour 
prendre le lendemain la route de Numidie. Sa fuite demeura 
cachée aux Vandales et aux Romains, jusqu'au moment où chefs 
et soldats l'appelèrent pour lui montrer Bélisaire qui approchait. 

Quand les Vandales se virent abandonnés de leur chef principal, 
leur désespoir fut sans bornes. 

Les femmes et les enfants, rassemblés au centre du camp, 
poussaient des cris qui augmentaient encore la confusion parmi 
les combattants. Bientôt la panique s'empare d'une foule immense 
qui veut sortir de l'enceinte retranchée, mais il était trop tard, 
toutes les réserves romaines étaient arrivées. 

On s'élança à la poursuite des fuyards et les scènes de carnage 
se prolongèrent pendant toute la nuit. Les femmes et les enfants 
n'échappèrent à la mort que pour servir comme esclaves aux 
caprices et à la brutalité des vainqueurs. 

Gélimer perdit ainsi, par sa lâcheté, ses dernières espérances 
avec sa dernière armée. Il avait livré bataille vers le quinzième 
jour de décembre 533. Trois mois, suivant Procope, s'étaient 
écoulés depuis l'instant où Bélisaire avait pris possession de 
Cartilage. 

En effet l'armée greco-romaine était entrée à Carthage vers le 
milieu du mois de septembre. 

Gélimer, qui s'était sauvé chez les Maures, fut vigoureusement 
bloqué dans la ville de Médéos et fut obligé de se rendre. Son 
frère fut tué à la dernière bataille devant Carthage. 



HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 177 

Gélimer enchaîné fut mis au nombre des captifs qui devaient 
suivre Bélisaire à Gonstantinople ; ce dernier emporta d'immenses 
trésors que les Vandales avaient jadis enlevés en Europe et en 
Afrique. 

Salomon, qui avait été chef d'Etat-major de Bélisaire, eut le 
commandement des troupes de la ville de Carthage. 



Mœurs des Vandales 

Disons deux mots sur les mœurs des Vandales : Les mœurs 
des Vandales, à l'époque de leur émigration, étaient celles de tous 
les peuples qui ne sont point sortis de l'état barbare. 

Cependant, en songeant à la profonde impression de terreur et 
de haine que les Vandales ont laissée après eux dans les pays 
qu'ils ont traversés, aux idées de dévastation et de ravages que 
leur nom réveille encore après tant de siècles, on est porté à 
croire que, par leurs excès et leur cruauté, ils ont surpassé les 
Goths, les Huns et les Francs qui, comme eux, dans le même 
temps, ont envahi l'empire romain et ses colonies. L'établissement 
des Vandales en Afrique et aussi un long contact avec les popu- 
lations vaincues changèrent leurs habitudes et adoucirent leurs 
mœurs. Sous ce rapport, il se fit chez eux une vive et rapide 
réaction. Ils étaient chrétiens. Ils cédèrent si facilement aux 
attraits de la civilisation romaine que, déjà sous le règne de 
Hunôric (dont nous n'avons même pas dû faire mention dans 
cette histoire), ils étaient complètement amollis, ainsi que le 
témoignent les liistoriens. Ils ne ressemblaient plus que par 
l'extérieur à leurs ancêtres de la Germanie. Ils portaient encore 
comme eux les vêtements qui distinguaient les Barbares et de 
longs cheveux; mais, en cela môme, ils étaient loin de l'ancienne 
simplicité. Les peaux à peine préparées et les tissus grossiers qui 
les couvraient à leur entrée sur les terres de l'empire en Afrique, 
avaient fait place à de riches fourrures entremêlées d'or et de 
soie. La corruption devint plus grande de jour en jour. Procope 
dit que la vie voluptueuse et la dégradation morale de ces conqué- 
rants de l'Afrique sont les causes qui ont amené la chute de la 
domination vandale. 



Î78 HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 



Révolte de Stozas qui concentre des troupes à Bulla 

Au printemps de l'année 536, une mutinerie des troupes de 
Salomon l'obligea à quitter précipitamment son palais et à se 
réfugier à Missoua, vers le cap d'Hermès, d'où il dépêcha un 
courrier en Numidie, pendant que lui-même allait chercher 
Bélisaire à Syracuse. 

Les soldats de Salomon, excités par les femmes vandales qu'ils 
avaient épousées et aussi par les exhortations secrètes des 
prêtres ariens, réclamaient comme leurs propriétés les terres 
conquises qu'ils exploitaient seulement comme fermiers de l'Etat. 
Les insurgés prirent pour chef un soldat audacieux appelé 
Stozas qui donna des armes aux esclaves et aux Vandales restés 
en Afrique. Ils se réunirent à Bulla en un corps de 8,000 hommes. 
Aussitôt organisés, ils quittèrent la plaine de Bulla pour marcher 
sur Carthage. Au seul nom de Bélisaire, accompagné de quelques 
troupes venues avec lui de Sicile, Stozas, qui avait servi comme 
mercenaire dans les légions romaines, battit en retraite, mais il 
fut rejoint par Bélisaire à Membressa (1), dans la vallée du 
Bagradas, et y fut complètement battu. Stozas se réfugia en 
Numidie. 

Expédition de Germain 

Justinien envoya alors en Afrique le patrice Germain pour y 
remplacer Salomon. Stozas vint attaquer Germain près de 
Carthage, mais le général romain le mit en déroute, le suivit en 
Numidie et le battit complètement à Cellas Vatari. Stozas se 
réfugia ensuite avec quelques Vandales en Maurétanie. 

Uaii 539. — En 539, Justinien confia de nouveau le soin des 
affaires d'Afrique à Salomon ; il s'appliqua à purger le pays de 
tout ce qui restait de rebelles et fit fortifier les villes de la Numidie. 

L'an 543. — En 543, les Maures se soulevèrent. Salomon 
marcha à leur rencontre mais fut tué près de Théveste. Les 
Maures appelèrent ensuite à eux le rebelle Stozas, qui fut égale- 
ment tué près de Sicca Veneria, dans le défilé de Tacia. 



(1) Membressa porte aujourd'hui le nom de Medjez El Bab, 



HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 179 

Ce fut Jean Troglita que l'empereur nomma ensuite stratège 
d'Afrique ; comme Bélisaire, il débarqua à Caput-Vada. Après 
avoir réuni à Garthage les troupes d'Afrique et les Maures de 
Gutzinas, qu'une pension annuelle attachait à l'Empire, il courut 
dans la Byzacène et remporta sur les confédérés une victoii'e 
complète. 



Dernière période de la domination byzantine (562) 

Le préfet du prétoire, Jean Rogathinus, voulant supprimer les 
coutumes annuelles de payer une certaine somme au Maure 
Gutzinas, comme prix de sa fidélité à l'empereur, fit assassiner 
Gutzinas le 20 décembre 582. Ses fils se révoltèrent et Justinien 
dut envoyer en Afrique son neveu Marcien pour assurer la paix. 

Les Maures se révoltèrent ensuite encore plusieurs fois. 

Jean de Valclara seul nous parle du farouche Gasmul ; quatre 
fois il nous entretient de ses sanglantes prouesses contre les 
Romains, et tout ce qu'il en dit se trouve contenu dans ces froides 
annales de quelques lignes. 

En 568, Théodose, préfet d'Afrique, est tué par les Maures. 

En 569, Théoctiste, maître de la milice des provinces d'Afrique, 
est défait et tué par les Maures. 

En 570, Amabilis, maître de la milice d'Afrique, est tué par les 
Maures. 

En 577, Gennadius, maître de la milice d'Afrique, châtie les 
Maures ; il bat le puissant roi Gasmul et frappe de son glaive ce 
roi lui-même. 

Que de faits intéressants pour l'histoire de l'Afrique laissent 
supposer ces quelques mots ! 

Plus tard, Gennadius eut le titre de préfet du prétoire ou, comme 
on disait alors, d'exarque d'Afrique. 

Les Maures voulurent tenter encore une fois une insurrection 
générale en 597, et ils marchèrent sur Garthage avec des forces 
redoutables. Gennadius n'ayant pas de troupes en nombre 



180 HISTOIRE DU PAYS DES KIIOUMIR 

suffisant, amusa les Maures par une déférence simulée pour 
toutes leurs exigences, et, pendant qu'ils se livraient aux festins 
et à la boisson, ils sont taillés en pièces par Gennadius. 

L'an 600. — En l'an 600, Innocentius succéda à Gennadius. 

En 603, Innocentius est à son tour remplacé par le comte 
Héraclius qui, en 610, est proclamé empereur à Constantinople. 

L'an 646. — En 646, cinq ans après la mort d'Héraclius, 
l'exarque d'Afrique, le patrice Grégoire (le dernier qui fut revêtu 
de cette dignité), ne craignit pas de se déclarer indépendant dans 
son gouvernement ; l'année suivante, il périssait lui-même sous 
les coups des Sarrasins. 

Au commencement de la domination byzantine, l'Afrique dut 
se réjouir d'abord de la brusque révolution qui l'avait placée 
sous la domination des empereurs d'Orient. 

En effet, pour attacher les Africains à son empire par des liens 
solides et durables, Justinien les autorisa à reprendre les propriétés 
qui avaient été enlevées à leurs aïeux par Genséric et ses 
compagnons. 

L'empereur s'empressa aussi de réparer les ports et de relever 
les murailles des villes et des forteresses ; l'Eglise chrétienne eut 
alors un siècle de calme, car l'Afrique resta soumise pendant plus 
de 100 ans au gouvernement byzantin. 

En 595, dit l'histoire, Vacca et BuUa Regia étaient au nombre 
des villes principales qui obéissaient à l'empereur d'Orient. 

Depuis la conquête accomplie par Bélisaire jusqu'à l'invasion 
des Sarrasins, l'Afrique n'eut qu'à souffrir des révoltes et des 
troubles qui, à diverses époques, éclatèrent à Garthage et dans 
toutes les provinces soumises à la domination de Byzance. Mais 
ce qui contribua surtout à l'affaiblir, et, si nous pouvons nous 
servir de cette expression, à amoindrir son domaine, ce fut la 
guerre continuelle que firent à l'empire et à la civilisation les 
populations indigènes. Leurs chefs avaient sans doute ravi à la 
tactique romaine quelques secrets, car les Barbares ne cessèrent 
de faire des progrès, gagnant chaque jour une nouvelle part de 
territoire sur la civilisation et ramenant jusqu'à la côte le paga- 
nisme et la barbarie. 



HISTOIRE DU PA\S DES KHOUMIR 181 



Première apparition des Arabes (647) 

En 647, les Arabes font leur première apparition dans la Tunisie 
actuelle ; ils achevèrent l'œuvre des tribus indigènes et portèrent 
le dernier coup. En effet, en moins d'un demi-siècle, ils établirent 
l'islamisme, par le force du sabre, sur toute la côte septentrionale 
de l'Afrique. Ils s'emparèrent d'abord de la Tripolitaine et de G63 
à 670, Moawiah fonda (en Tunisie) la ville de Kairouan (1), qui 
devint le siège de la domination musulmane en Afrique. 

Garthage fut détruite en l'an 697 par l'arabe Hassan et le nom 
grec-romain fut dès ce moment efïacé de l'Afrique. 

Dès la fin du septième siècle, les villes latines tombèrent en 
ruines, les déserts s'agrandirent et l'Afrique vit disparaître jus- 
qu'au dernier vestige de la civilisation des Phéniciens, des 
R-omains et des Grecs. 



BuUa reprend son nom primitif (697) 

Il est à peu près certain que dès l'an 697, Bulla Regia com- 
mença à tomber en décadence. Cette ville, tant vantée par Procope, 
joua jadis un certain rôle dans l'histoire de l'Afrique septentrionale. 
Gette cité reprit son ancien nom ; les premiers arabes l'appelaient 
Fahhss-Boll. 

Fahhss, en arabe signifie « la campagne ou les environs ». 
Les anciens Africains comme nous le savons l'appelaient déjà 
(( la campagne de BoU. » 

Bulla, plus tard appelée Bulla Regia, a donc existé pendant 
900 ou mille ans, c'est-à-dire depuis l'an 200avant J.-C., jusqu'au 
septième ou huitième siècle de notre ère. 



(I) Mentionnons ici que la région entre Kairouan et la Kessera esf bien imparfaitement 
connue. Une mission scientifique trouverait dans ces parages de nombreux documents pour 
a science. Des ruines romames et berbères, des aqueducs, des voies anciennes et des mau- 
solées couvrent tout le pays, qui s'étend au nord-'est des sources du fameux Triton. 



182 HISTOIRE DU PA\S DES KHOUMIR 

Les Grandes Plaines portent aujourd'hui le nom de Dakhelâ, ce 
qui veut dire ouverture. En effet, entre Ghardimaou et le bordj 
Halal, près de BuUa Regia, la plaine s'ouvre largement pour ne 
plus se refermer que près de Béja-Gare. 



TROISIÈME PARTIE 



L'hégire ayant commencé en l'an 622 de l'ère chrétienne . les 
premiers Arabes s'emparèrent par conséquent de Carthage en 
l'an 75 de l'hégire. 

Les Musulmans 

La domination des khalifes rencontra d'abord une vive résis- 
tance de la part des Berbères. Cette fraction importante du peuple 
africain en était la plus ancienne souche et la plus indépendante, 
car elle avait résisté à la domination des Césars, à celle des 
pontifes romains, et elle s'est montrée rebelle à l'autocratie des 
khalifes. 

Les Berbères étaient aux Africains ce que les Celtes et les 
Basques étaient aux populations européennes primitives et, si 
l'on qualifie de barbaresques certaines contrées de la régence de 
Tunis, c'est par suite d'un abus de langage violentant l'idée 
véritable qu'il faut s'en former. C'est donc le mot berberesques 
qu'il convient d'admettre ; les Berbères, en effet, ayant été les 
véritables peuples autochtones de la partie de l'Afrique qui nous 
occupe ici. 

Les Arabes occupèrent bientôt toute la côte septentrionale de 
l'Afrique (le Maroc compris) ; ils passèrent en Espagne, et en 732, 
Abdérame, chef des Sarrasins, fut écrasé par Charles Martel à la 
bataille de Poitiers. Les Musulmans ne devaient donc régner 
qu'en Afrique. 

La Tunisie -actuelle fut sous la domination des différentes 
dynasties, savoir : 

De 800 à 909 — Les Aglabites ; 

De 909 à 972 — Les Fatimites ; 

De 972 à 1160 — Les Zeyrites ; 

De 1160 à 1206 — Les Almohades ; 

De 1206 à 1574 — Les Hafsides. 



184 HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 

C'est SOUS le règne des Fatimides, en l'an 963 (341 de l'hégire), 
que l'histoire nous parle pour la première fois des Khoumir. 
D'après Tbn Khaldoun, ils existaient déjà en G46. 



Pratie historique de la confédération Khoumire 

L'ail 9GS. — Plusieurs versions plus ou moins véridiques 
existent sur le pays d'origine et sur l'origine primitive des 
Khoumir. 

D'après Ibn Khaldoun, les Khoumir seraient les descendants 
de Houmir ben Amor (Houmir fils ou enfants d'Amor) duquel 
nom Houmir, on aurait fait Khoumir, qui se prononce à peu près 
comme Kroumir. 

Les Khoumir, d'après cet historien, seraient venus de l'Arabie 
sous la conduite de Fric Kéchi ben Guis ben Sisi, au moment 
de la conquête de la Tunisie actuelle par les nouveaux secta- 
teurs, et à l'époque où le patrice Grégoire, représentant l'empereur 
d'Orient, profita des troubles causés par l'invasion musulmane, 
pour se rendre indépendant de son souverain, en se révoltant 
contre lui. 

Ce fait aurait eu lieu en l'an 24 de l'hégire, c'est-à-dire en G4G 
de l'ère chrétienne. 

La version Khoumire se rapproche beaucoup de l'histoire 
d'Ibn Khaldoun. 

En effet les Khoumir racontent que leur père était originaire 
d'une tribu de l'Irak, appelée Houmir. Le nom Houmir ou Khou- 
mir lui aurait été donné par suite de Textention rapide de la tribu ; 
son étymologie serait le mot arabe Hoimiir qui signifie levain, 
fermentation ; car, disent-ils, à son origine, la tribu pouvait être 
comparée à la farine qui, mouillée, forme une pâte qui se gonfle 
et prend du volume. 

Lorsque Mahomet apparut au milieu du monde oriental, cette 
tribu (continuons à dire les Khoumir), fut une des premières à 
embrasser sa cause et à se lancer avec les autres peuplades de 
l'Arabie, à la conquête du nord de l'Afriqi^e ; elle s'arrêta au 
Maroc où elle s'établit à l'endroit appelé (( Séguiat el Hamra, » 
sur le territoire de Fez. 



HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 185 

Enfin un de ses membres, Abdallah el Khoumiri, avec sa 
famille se sépara de ses frères, au moment delà nouvelle invasion 
arabe venant d'Egypte, et vint élire, il y a plus de huit siècles (1), 
domicile au lieu dit Ismaël, près du Djebel Hamram, où il vécut 
plus tard en paix avec les anciens peuples peu nombreux qui 
habitaient sur les deux rives de l'oued Zâne. 

Son fils aine, du nom d'Amor, îe quitta pour aller planter sa 
tente à Tabarque. 

Abdallah El Khoumiri avait sept enfants mâles, qui ne donnèrent 
naissance qu'à six fractions, existant encore aujourd'hui, savoir : 

Les ouled Amor, oued ben Saïd, ouled Cédra, les Sloul, les 
Slelma et les Houamidia. 

Ces fractions se subdivisent en : 

Rouaissa, Breikia, Bechainia, Souatinia, Djedaidia, Horaizia, 
Elassema, Rekraissia El Atatfa, Tébaïnia, Gouaidia, 0. Ali ben- 
Nasseur, Hamram, Debebsa, Saidia, Asseinia, Areidia, Areifia, 
Khleifia et Kouasmia. 

Certains écrivains modernes disent que les Khoumir sont 
d'origine berbère. Nous croyons que ces peuplades ont été 
formées par un mélange de Berbères el d'Arabes ; ce dernier 
élément semble dominer. 

Les Berbères du pays occupé aujourd'hui par les Khoumir se 
retir.^rent vers le sud de l'Atlas en l'an 830, sous le Khalifa 
Abd-El-Malek , à l'exception cependant d'un certain nombre 
de familles attachées au sol, sur les bords de la Tusca, (oued 
Zâne actuel). Elles se mêlèrent plus tard aux Arabes et embras- 
sèrent leur religion. 



Deuxième invasion des Musulmans (1050) 

C'est seulement en 1050 que les Arabes, émigrant en hordes 
formidables de l'Egypte, envahirent complètement la partie de 
l'Afrique dont nous nous occupons, en brûlant, pillant, tuant et 
refoulant complètement les Berbères sur les plateaux élevés et 
vers les plaines du Soudan. 



(1) C'était sans doute en l'an 963 ou 341 de l'hégire, sous le règne des Fatimites. 



186 HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 

Le temps amena entre ces deux races ennemies un certain 
rapprochement. Un parti mixte prit naissance ; cependant trois 
groupes principaux s'isolèrent : ils représentent aujourd'hui les 
Kabyles, les M'zabites et les Chaouia. 

De 1063 à 1158. — Aussitôt après le deuxième grand flot 
musulman venu d'Orient, les chrétiens diminuèrent en Afi'ique. 

Les Arabes s'adonnèrent à la culture de Tolivier et d'autres 
arbres fruitiers; leur système simple d'irrigation date du XI I" 
siècle. 

En 1207. — L'histoire nous fait connaître qu'au commencement 
du XII lo siècle, les Marseillais faisaient un peu de commerce 
avec les Arabes ; en effet, ils achetèrent du vin dans cette partie 
de l'Afrique. 

En 1269-70. — Saint Louis meurt à Garthage. 

En 1288. — En 1288, il est question dans l'histoire de la ville 
de Vaga, appelée pour la première fois Béjà. 

Pline l'appelait Oppidum Vagnense : 

(( Cette cité a été abreuvée de l'amertume des conflits et son 
sein fut déchiré par la main des oppresseurs. Tant de désastres 
se sont succédé dans cette ville populeuse, qu'elle ressemble 
aujourd'hui à un désert. L'imagination est affligée autant par 
l'aspect désolant qui y règne que par l'avilissement auquel elle a 
été réduite. Les habitants n'osent plus se montrer sur les remparts, 
tant les Arabes des environs leur inspirent de la terreur. (On se 
demande si ces habitants n'étaient pas tous des anciens africains ?). 

Les enterrements s'y font les armes à la main. Cheik Ibn 
Mohammed Ettalibi est le seul savant de Béja. Il s'était procuré, 
dit-on, la plupart des ouvrages de grammaire et avait rassemblé 
dans sa bibliothèque une foule de documents relatifs à la matière. » 

En 1313. — A partir de 1313, la piraterie se développa beau- 
coup sur les côtes de la Tunisie ; les corsaires de Mers-El-Kharès, 
près de Tabarca, devinrent très célèbres. 

En 1318. — Ahou-Yahya-Abou-Bekr, parvint en 1318 à réunir 
son royaume à celui de Tunis. L'ile de Tabarca, riche en coraux, 
comptait parmi les principaux ports de mer appartenant à la 
Tunisie. 



HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 187 

De 1350 à 1442. — De 1350 à 1442, Mers-El-Kharès, près de 
Tabarca, exporte beaucoup de corail pour l'Europe. 

En 1400. — Muley Bouferi, roi de Tunis, réprima la piraterie 
qui faisait de grands progrès dans ses états. 

En 1440. — Venise organisa un service spécial de galères 
faisant tous les ans le voyage et la visite des Echelles d'Afrique. 
Tabarca comptait parmi ces ports de mer. 

En 1515. — Les deux forbans, frères Barberousse, s'emparè- 
rent des côtes de la Tunisie, et en 1517, ils s'allièrent aux Turcs 
pour recommencer la traite des blancs. La ville d'Aïn-Sammit 
est construite à Simithu (Ghemtou) par le roi de Tunis. 



Expédition de Charles- Quint (1535) 

En 1535, l'empereur Charles-Quint entreprit la fameuse 
expédition contre le pirate Barberousse. 
Laissons parler l'anglais Robertzon : 

« La partie du continent d'Afrique qui borde les côtes de la 
Méditerranée et qui formait anciennement les royaumes de 
Maurétanie et de Numidie et aussi de la République de Carthage, 
e'st connue aujourd'hui sous le nom général de Barbarie. Ce pays 
après avoir subi plusieurs révolutions fut à la fin du Vile siècle 
envahi par les Arabes, dont les armes ne trouvaient de résistance 
nulle part, et pendant quelque temps il fit partie du vaste empire 
que gouvernèrent les Califes. L'éloignement du centre de l'empire 
encouragea à la suite les descendants des guerriers qui avaient 
anciennement subjugué cette contrée à se rendre indépendants. 
Les Califes, dont l'autorité n'était fondée que sur un respect de 
fanatisme, plus propre à favoriser les conquêtes qu'aies conserver, 
furent obligés de fermer les yeux sur ces révoltes, car ils n'étaient 
pas en état de les réprimer ; ce pays, appelé la Barbarie, fut 
divisé en plusieurs royaumes, dont les plus considérables furent 
Maroc, Alger et Tunis. Les habitants de ces royaumes étaient un 
mélange de familles Berbères, Numides, Romaines, Vandales, 
Arabes, de races nègres des provinces méridionales et de Maures, 
nés en Afrique ou chassés de l'Espagne, tous sectateurs zélés de 



188 HISTOIRE DU PAVS DES KHOUMIR 

la religion mahométane et animés contre les chrétiens d'une 
haine superstitieuse digne de leur ignorance et de leurs mœurs 
barbares. 

Chez ce peuple hardi, inconstant et perfide, les séditions furent 
fréquentes; le gouvernement passa par un grand nombre de révolu- 
tions successives, mais comme elles étaient renfermées dans 
l'intérieur d'un pays barbare, elles sont peu connues et méritent 
peu de l'être. 

Cependant, vers le commencement du XVI© siècle, il se fit une 
révolution qui rendit les Etats Barbaresques redoutables aux 
Européens et leur histoire plus digne d'attention. Les auteurs de 
cette révolution étaient des hommes qui, par leur naissance, ne 
paraissaient pas destinés à jouer un grand rôle. Horuc ou Aroudj, 
Cheredin ou Kheir-Eddin, tous deux fils d'un potier de l'île de Les- 
bos , entraînés par un caractère inquiet et entreprenant, abandon- 
nèrent la profession de leur père, coururent la mer et se joignirent 
bientôt à une troupe de pirates. Ils se distinguèrent par leur 
valeur et leur activité et, s'étant emparés d'un petit vaisseau, ils 
continuèrent le vil métier de brigands de mer avec tant d'habileté 
et de succès, qu'ils rassemblèrent une flotte, composée de 12 ga- 
lères et de plusieurs autres vaisseaux moins considérables. 
Horuc, qui était l'aîné et qu'on appela Bai-berousse, à cause de la 
couleur très blonde de sa barbe, fut l'amiral de la flotte. Ils se 
donnèrent le titre d'amis de la mer et d'ennemis de tous ceux qui 
voguaient sur les eaux. Horuc s'empara aussi d'Alger et Chere- 
din prit Tunis. Après la mort de son frère aîné, Cheredin se 
donna le nom de Barberousse. 

Muley-Hassan, chassé de Tunis, sa capitale, ne trouvant aucun 
des princes mahométans d'Afrique qui eut la volonté ou le pou- 
voir de l'aider à reconquérir son trône s'adressa à un chrétien, 
à Charles-Quint. L'empereur également jaloux de délivrer ses 
états d'un voisin aussi dangereux que Barberousse, accepta ; il 
conclut aussitôt un traité avec Muley-Hassan et se disposa à faire 
une descente en Tunisie. Il résolut de commander ses troupes 
en personne. 

Une flotte flamande amena des Pays-Bas un corps d'infanterie 
allemande ; les galères de Naples et de Sicile prirent sur leurs 
bords les bandes espagnoles et italiennes, composées de vieux 



HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIB 189 

soldats. L'Empereur s'embarqua à Barcelone avec l'élite de la 
noblesse espagnole, que joignit un détachement considérable 
venu du Portugal sous la conduite de l'infant Don Louis, frère de 
Charles. 

Le pape fournit tous les secours qu'il put, et l'Ordre de Malte, 
éternel ennemi des infidèles, équipa aussi une flotte qui, quoique 
peu nombreuse, fut formidable par la valeur des chevaliers qu'elle 
portait. Le port de Cagliari, en Sardaigne, fut le rendez-vous 
général. 

Cette flotte, composée de près de cinq cents navires, à bord 
desquels étaient plus de trente mille hommes, partit pour l'Afrique 
le 16 juillet 1535 et, après une heureuse navigation, prit terre en 
vue de Tunis. 

Barberousse, qui avait été informé de bonne heure de l'arme- 
ment immense que faisait l'Empereur, s'était préparé avec autant 
de prudence que de vigueur à bien défendre la nouvelle conquête. 
Il rappela ses corsaires de toute l'Afrique, traita Muley- Hassan 
d'infâme apostat et vil vassal d'un prince chrétien ; il sut si bien 
enflammer les princes arabes superstitieux et ignorants, qu'ils 
prirent les armes pour défendre une cause commune. Vingt mille 
cavaliers avec trente mille hommes d'infanterie s'assemblèrent à 
Tunis. Barberousse fit occuper le fort de la Goulette par dix mille 
hommes, que Charles-Quint fit attaquer aussitôt ; il ordonna trois 
attaques distinctes et en chargea séparément les Allemands, les 
Espagnols et les Italiens, qui poussèrent ces attaques avec toute 
l'ardeur qu'inspire l'émulation nationale. Sinan, que Barberousse 
avait investi du commandement du fort, déploya, de son côté, une 
^ermeté et une habileté qui justifièrent la confiance dont son 
maître l'avait honoré. Malgré les fréquentes sorties des assiégés, 
la place fut emportée dans un assaut général, et Sinan, après une 
résistance des plus opiniâtres, se retira avec les débris de la 
garnison vers la ville, en traversant les bas fonds de la baie. 

Charles-Quint se rendit aussitôt maître de Tunis, remit Muley- 
Hassan sur son trône et délivra près de 20,000 esclaves chrétiens. 
Barberousse s'enfuit à Bône et plus tard à Alger. 

Cette expédition éleva Charlôs-Quint au comble de la gloire et 
fit de cette époque la plus éclatante de toutes celles de son règne. 



190 HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 

Les troupes de Charles-Quint occupèrent aussi le littoral depuis 
Tunis jusque Tabarca. Il existe encore à Bizerte une tour fortifiée 
qui porte son nom. 

En 1564. — A partir de 1564, sous le règne de Charles II, la 
France eut un consul à Tunis. 

En 1574. — Les Turcs s'emparèrent de la Tunisie et les 
Bédouins délaissèrent la ville d'Aïn-Sammit, à l'emplacement de 
Chemtou. 

En 1675. — Aly fit le siège d'El Kef où son frère s'était enfer- 
mé. Trois ans après, Aly habitait encore cette ville. 

En 1685. — Achmed défait Aly dans une bataille rangée, 



Souvenirs d'occupation française d'un coin de la Khoumirie 

(An 1685) 

On voit encore au cap Negro, dominant l'anse de Boudemagh, 
sur les cotes de la Khoumirie, entre Tabarca et le cap Serrât, les 
ruines d'un ancien comptoir français créé en 1685 et dont il 
n'existe plus, enfouies sous d'épais lentisques, que quelques 
constructions voûtées de style moderne. 

Les traces d'un épais mur d'enceinte et de fortins détachés 
attestent une véritable fortification détruite. 

Une ancre, presque ensevelie dans le sable du rivage, prouve, 
par son poids considérable et sa longueur de croisée (4^50), que 
rétablissement du cap Negro, était fréquenté par des bâtiments 
d'un assez fort tonnage. 

Les Nefza (tribu arabe du pays), ne savent rien de l'origine du 
comptoir, ni des causes de son « efïondrement », qui ne remonte 
pourtant pas à une époque fort éloignée. 

Les recherches faites dans les annales tunisiennes nous permet- 
tent d'en esquisser ici l'histoire à grands traits. 

Par une convention particulière, dont les clauses sont rappelées 
à Farticle 3 d'un traité valable pour cent ans, intervenu le 
30 août 1685, entre le maréchal d'Estrées et Mohammed-Bey, aban- 
don fut fait de la jouissance de la propriété du cap Negro à un 
sieur Gautier et à ses associés, en échange d'une avance de 
52,000 écus, dont le remboursement était consenti envers des 



HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 191 

commerçants français victimes d'une violation du traité de com- 
merce de 1672. M. Gautier agissait au nom de la compagnie 
des concessions d'Afrique fondée en 1561, dont le siège fut succes- 
sivement au Bastion de France, et à La Galle, et qui devint, en 
1741, compagnie royale d'Afrique. Dans les comptoirs de cette 
compagnie, principalement créée en vue de la pêche au corail, 
nos bateaux faisaient, en outre, l'exportation des céréales, de 
rhuile, du cuir et du liège. 

La Compagnie française ne pouvait voir sans envie la prospérité 
de l'établissement génois de Tabarca, situé entre elle et son comptoir 
du cap Negro ; elle fit tous ses efforts pour en devenir propriétaire. 
Comme la ruine du cap Négro est une conséquence de la ruine 
de Tabarca, il est nécessaire d'exposer en ce moment les faits qui 
l'amenèrent en 1741 : Un négociant marseillais, M. Fougace, fut 
chargé par le Gouvernement français d'aller traiter à Gênes de 
la cession à la Compagnie française de l'établissement génois à 
Tabarca, cession à laquelle aurait consenti M. de Lomellini, 
directeur de cet établissement et propriétaire de l'îlot. 

Malheureusement les indiscrétions de notre agent, M. Fougace, 
ébruitèrent le but de sa mission, qui ne tarda pas à être connu 
d'Ali-pacha, lequel, à la même époque, interceptait une lettre de 
M. Villet, directeur du cap Negro. Dans cette lettre, M. Villet 
démontrait à la Chambre de Commerce de Marseille les avan- 
tages que procurerait à notre commerce la cession de Tabarca. 
Ali-Pacha, craignant que cette cession ne devînt pour lui un sujet 
de sérieuses inquiétudes, résolut d'enlever Tabarca par un coup 
de main. 

En conséquence, il dirigea sur l'île une forte colonne de 
troupes, sous le commandement de son fils, Younès-bey. Cette 
colonne s'y rendit par terre ; puis, profitant d'une journée où la 
plupart des habitants étaient partis à la pêche, Younès passa sur 
l'île pour s'en emparer. Fortifications, église, habitations furent 
démolies, et les matériaux furent employés à construire une jetée 
reliant l'île à la terre et un fort situé sur la côte ayant une garni- 
son turque chargée de la surveillance de l'île. 

900 hommes et femmes furent emmenés en esclavage à Tunis. 
Le fort central de l'île ne fut pas complètement démoli ; les 
Tunisiens le relevèrent plus tard. 



192 HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 

Sur ces entrefaites, la guerre venait d'être déclarée au Bey, et 
le consul de France avait reçu l'ordre de quitter Tunis. Ali-pacha 
profita de cette situation pour donner à son fils l'ordre de 
détruire, avant de rentrer dans la capitale, l'établissement fran- 
çais du cap Negro. 

La mesure fut exécutée avec la dernière rigueur ; le comptoir 
fut saccagé, pillé et démoli à la fin de l'an 1741 et ses habitants 
furent emmenés comme prisonniers de guerre à Tnnis. Parmi 
ces prisonniers se trouvait le fils de M. Fort, qui, deux ans après, 
fut nommé consul de France à Tunis même. 

La guerre qui éclata à la suite de tous ces faits dura onze mois. 
Tunis fut bombardé par la flotte française, et les Musulmans, 
après avoir été complètement battus, durent faire leur soumis- 
sion. 

A la paix, qui survint en novembre 1742, la compagnie royale 
d'Afrique fut autorisée à reconstruire son établissement du cap 
Negro, moyennant la même redevance annuelle qu'elle payait 
autrefois aux populations des environs du cap, Toutefois cette 
autorisation, expressément stipulée dans les traités et sans doute 
imposée au Bey comme réparation morale, ne paraît pas avoir été 
suivie d'exécution. 

En effet, il nous a été affirmé par le khalifa de Nefza, dont un 
des aïeux, Abd-El-Haq, était employé au comptoir lors de son 
(( effondrement, » qu'aucune tentative ne fut faite pour relever 
notre commerce sur ce point du littoral de la Khoumirie. 

Abd-El-Haq a sauvé du pillage une caisse de papiers dont on 
ignore l'importance, papiers qui ont été brûlés il y a une quin- 
zaine d'années et qui avaient été transmis aux descendants. 

C'est le khalifa bou R'ial qui les fit brûler ; il ne s'imaginait 
sans doute pas que, parmi ces papiers, qu'il ne savait pas lire, 
pouvaient cependant se trouver des documents précieux pour la 
reconstitution de l'histoire de la petite colonie. 

A la prise de Tabarca, en 1742, par les Génois alliés de la 
France, plusieurs familles échappèrent à l'esclavage et s'éta- 
blirent sur la côte des Nefza et des Mogod. Ces familles italien- 
nes (génoises) sont appelées aujourd'hui les « Tabarkins. » 
Gênes posséda l'île de Tabarka jusq'en 1814. 



HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 193 

En 1689. — Le 13 octobre 1689, le Dey d'Alger réunit la Tu- 
nisie et la Khoumirie à ses Etats ; ces pays lui furent repris plus 
tard par le Bey de Tunis. 

En 1691. — A partir de 1691, la famille régnante à Tunis est 
celle des Hassan. 



Fin du XVIIe siècle 

A la fin du XYII® siècle, un bey de Tunis, dont nous ignorons le 
nom, fit construire à Tabarca un magnifique pont qui servait de 
barrage, au moyen d'un système d'écluses. Les vannes ont mal- 
heureusement disparu et le pont n'est plus qu'un pont ordinaire. 

Les Khoumir prétendent que dès l'an 1700 environ ils s'oppo- 
sèrent au passage des voyageurs dans leurs montagnes. 

En 1810. — En 1810 fut créé le bey du camp chargé, à la tête 
des troupes, de percevoir les impôts. 

La Tunisie fut divisée en deux parties au point de vue des im- 
positions : celle d'été et celle d'hiver, parce que le bey du camp 
(ordinairement l'héritier présomptif) parcourait successivement 
ces contrées en été et en hiver. Le quartier d'hiver était dans la 
région du sud de la Régence et celui du nord, ou d'été, la région 
comprise entre la côte, la frontière d'Algérie, Kef, Makteur (au 
sud de Souk-El-Djemmaà) et Tunis. 

Nous ignorons si les Khoumir payaient régulièrement les im- 
pôts à cette époque ; ils prétendent que non. 

En 1830. — En 1830 commençait notre conquête de l'Algérie ; 
les expéditions finirent en 1847, lorsque Abd-el-Kader se soumit 
à la France. 

Depuis cette époque, les colons français, italiens et autres, 
établis dans la province de Constantine, commencèrent à avoir 
quelques relations avec les Tunisiens et aussi avec les Khoumir. 

En 1841. — En 1841, des ingénieurs français parcouraient la 
Tunisie par ordre d'Ahmed, pour dresser une carte de ses Etats. 
Nous ne croyons pas qu'ils aient pénétré en Khoumirie, où les 
différentes tribus étaient continuellement en guerre entre elles. 



194 HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 

En 1849. — En 1849, l'esclavage fut complètement aboli en 
Tunisie. L'esclavage n'a jamais existé en Khoumirie, car les 
Khoumir sont tous égaux devant leurs lois. 

En 1857. — Comme en 1841, des ingénieurs français furent 
chargés, en 1857, de faire une nouvelle carte de la Tunisie ; ils 
ne pénétrèrent point en Khoumirie. 

En 1859. —En 1859, Sidi Mohammed Es Sadok, Bey de 
Tunis, né en 1813, et monté sur le trône le 23 septembre 1859, 
rendit un décret organique qui promettait à ses sujets, ainsi 
qu'aux Israélites, une entière tolérance religieuse, l'égalité devant 
la loi, la liberté et la sécurité individuelle. 

En 1860. — Sidi Mohammed Es Sadok (de la famille des Has- 
san-ben-Ali, en possession de la Régence depuis 1691) étendit 
encore les promesses de cet acte, plutôt que ses garanties. En 
1860, cherchant à introduire dans son pays les institutions et les 
mœurs de l'Europe occidentale, il nous emprunta notre système 
d'impôts, la conscription militaire, nos lois commerciales et jus- 
qu'au libre échange. — Il fonda un Moniteur officiel. 



Première guerre du Bey contre les Khoumir 

En 1863. — Mohammed Es Sadok, voulant faire acte d'auto- 
rité et forcer les Khoumir à payer les impôts, envoya son frère, 
le général Hammouda, en Khoumirie. Voici ce qui se passa : 

Le général débarqua sur la plage de la Khoumirie, mais ne put 
jamais franchir l'oued Tabarca qui se trouve près du bordj Djedid. 
Après trois mois d'attente, de négociations et de tentatives infruc- 
tueuses, il dut rentrer à Tunis. Chemin faisant, il fut complète- 
ment battu par les montagnards au Khanguet et Tout. 

Les Khoumir qui avaient pris les armes lui permirent seule- 
ment, devant Tabarca, de faire passer la rivière chaque jour à 
quelques soldats, qui allaient aux provisions, moyennant argent 
comptant, auprès des femmes du pays protégées par des Khou- 
mir armés, qui se tenaient près d'elles. Les Khoumir n'étaient 
tributaires du Bey que de nom. 



HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 195 



Deuxième guerre du Bey contre les Khoumir 

En 1864. — En 1864, il y eut une insurrection au Kef et dans 
d'autres villes de la Tunisie (1). Révolte aussi des Khoumir à la 
tète desquels se trouvait Sidi El Adel, frère du Bey. Le mouve- 
ment fut comprimé, car Sidi El Adel, contre lequel s'était avancé 
Ali-Bey, fut ramené par la persuasion et conduit au Bardo, où il 
mourut à l'âge de 32 ans, après avoir bu, dit-on, une tasse de thé 
empoisonné. — Les troupes tunisiennes furent néanmoins battues 
par les Khoumir, en plein hiver, près de Fedj Manà, au centre 
de la Khoumirie. 

En 1865. — En 1865, le Bey se lia surtout avec l'Europe par 
des opérations financières ; il fit des emprunts et émit sur la ville 
de Paris des obligations remboursables par tirages annuels. 

En 1867. — En 1867 et 1868, le typhus, le choléra et la famine 
moissonnèrent un tiers des habitants des tribus. Ce fléau était dû 
aux années stériles et sans pluies de 1865^ 1866 et 1867, où les 
animaux périrent faute de verdure. 

Les sauterelles s'abattirent aussi en 1867 sur le pays pour 
achever de le désoler. 

L'insurrection de 1864-1865 contribua dans une certaine 
mesure, à l'enfantement de l'épidémie. Béja et le Kef furent forte- 
ment éprouvés. Des 35O0O habitants qui étaient alors au Kef, il 
n'en reste plus que 6 ou 7 000 , les autres sont morts du choléra 
ou ont émigré pendant l'épidémie. Les deux tiers de la ville 
étaient en ruines et inoccupés en 1881-1882. 

L'épidémie n'a pas paru dans les montagnes de la Khoumirie. 

En 1868. — Le remboursement de l'emprunt de 1865 ayant fait 
défaut à la première échéance, il en résulta, en 1868, des compli- 
cations diplomatiques, des menaces de notre part. 

Enfin, une rupture fut suivie au mois de juillet d'un raccommo- 
dement et d'engagements nouveaux, pris solennellement par le 
Bey entre les mains du consul de France. 



(1) En pleine insurrection le Lieutenant-Colonel Campenon, alors membre de la mission 
militaire française à Tunis, examinant l'hypothèse d'un débarquement dans la Régence, opéré 
par une nation étrangère, recommandait, dans ce cas, de répondre victorieusement à ce défi 
en montrant nos soldats du côté du Keî. 



196 HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 

Cela ne rendit pas confiance absolue aux porteurs d'obliga- 
tions tunisiennes. 

En 1869. — Le 5 juillet 1869, Mohammed Es Sadok, à la suite 
du mauvais état des finances, signa un décret par lequel il institua 
une Commission financière. 

Depuis notre protectorat, cette Commission n'existe plus, la 
dette ayant été achetée par la France. 

En 1871. — En 1871, la Régence comprenait 41 tribus et elle 
était divisée en 18 outans administrés par des caïds nommés par 
le Bey. Les subdivisions de district étaient administrées par des 
cheikhs et payaient chaque année un tribut au Bey. 
Les Khoumir refusèrent toujours de payer ces impôts. 
En 1878. — Le 2 janvier 1878, les khoumir pillent le navire 
V Auvergne, de la Société française des Transports maritimes à 
vapeur, allant de Cette à Bône. 

Ce navire avait échoué per suite du mauvais temps dans la 
baie de Tabarca ; l'équipage fut sauvé ; il put, à l'exception d'un 
matelot, rejoindre le fort tunisien à Tabarca. 

En 1S81. — A cette époque les Khoumir continuaient leurs 
déprédations sur la frontière de l'Algérie. Le Gouvernement fran- 
çais envoie un corps d'armée en Khoumirie sous prétexte de , 
châtier ces montagnards, mais l'armée envahissait la Tunisie 
moins pour s'en emparer que pour en empêcher d'autres de s'y 
établir. 

Tabarca fut bombardé, c'était le signal des révoltes. 
Le général Forgemol, en pénétrant dans la Régence, trouva 
devant lui l'armée tunisienne commandée par Ali Bey; ce prince 
retourna à Tunis sans faire acte d'hostilité. 



Expédition des Français en Khoumirie 
(En Tunisie) 

Voici, d'une façon succinte, les différents mouvements exécutés 
par nos troupes pendant cette première expédition : 

Commencement d'avril 1881. — L'armée, sous le commande- 
ment en chef du général Forgemol, se concentre sur la frontière 
algérienne. 



HISTOIRE DU PA\S DES KHOUMIR 197 

1. Le général Logerot part le premier de Sidi Youssef et fait 
une diversion sur le Kef ; il s'empare de la ville, qui ne fait point 
de résistance, grâce à M. Roy, notre vice-consul dans cette cité. 
Le colonel de Coulange reste dans cette place forte pour la com- 
mander. 

2. Le général Logerot, voyant le pays assez tranquille, se dirige 
sur Nebeur et descend dans la plaine de BuUa Regia. 

3. Le général Brem part de Souk-Ahras, suit la vallée de la 
Medjerda, débouche avec sa cavalerie à Ghardimaou, entre dans 
la plaine de la Dakhla ou de Bulla, et après s'être croisé avec 
la colonne Logerot, s'avance sur les bords de la Medjerda jus- 
qu'au delà de Béja. 

4. Le colonel Delpech débarque à Tabarca, occupe le fort 
Djedid bombardé par la Galissonnière , la Surveillante et 
VAlma. 

5. La colonne principale, qui doit opérer dans les montagnes 
de la Khoumirie, se trouve sous les ordres du général Delebec- 
que. Cette colonne s'avance par le front suivant : Baba-Brik — 
El Aïoun — Roml es Souk, ayant La Galle comme deuxième 
ligne. Cette division se compose de trois brigades : Galland au 
centre, Vincendon à gauche et Caillot à droite. Le général Caillot 
avait remplacé, presque dès le début des opérations d'ensemble, 
le général Ritter tombé malade. 

Le point où se trouve Bulla Regia, les sources de l'oued Zâne, 
(l'ancienne Tusca) avec Ben Metir et le marabout du Djebel 
Melah, sont les deux objectifs. 

Pendant que la division Delebecque opire en Khoumirie, la 
colonne Logerot quitte la plaine, passe à Fernana et se dirige 
vers Ben Metir pour donner plus tard la main à la division prin- 
cipale. 

La division Delebecque pendant ce temps passe à Fedj-Manâ — 
au Khanguet El Meridj — au marabout de Sidi Abd Allah Ben 
Djemmàl, et arrive sur le versant oriental du Djebel Byr, où la 
colonne Logerot se trouve alors placée à l'aile droite de cette 
division. 

L'ennemi défend assez bien les sources de l'oued Zâne. 

Le colonel Delpech manoeuvre au nord des Makna. 



198 HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 

La brigade Caillot a, en mai, plusieurs combats partiels à 
livrer à El Guemaïr et dans le pays de l'oued Zàne, entre la limite 
des deux tribus les plus guerrières : les Makna et les Mogod. 

Fin mai. — L'objectif devint le suivant: cerner le pays des 
Mogod. 

1. La brigade Caillot devient brigade indépendante; elle doit 
rester sur place, à l'ouest des Mogod. 

La colonne Logerot se porte au Khanguet de Tout et doit opé- 
rer au sud des Mogod. 

3. Le général Morand, débarqué à Bizerte, doit manœuvrer à 
l'est des Mogod. 

4. Le général Delebecque retourne à Ben-Metir et à Aïn-Dra- 
ham avec les brigades Galland et Vincendon. 

Mais les Arabes se soumettent fin mai, l'expédition de la 
Khoumirie est terminée, l'armée se retire. 

Le général Bréart débarque à Bizerte avec une brigade de 
renfort, qui marche sur Tunis où le Bey signe un traité de ga- 
rantie. . 

Aïn-Draham, le point central, reste occupé par la brigade 
Caillot. Ce général est ensuite successivement remplacé par les 
généraux de brigade' Sabatier, puis Riu. En 188-4, le lieutenant- 
colonel Wattringue prend le commandement supérieur du cercle 
d'Aïn-Draham, jusqu'en 1886. 

Le sud de la Tunisie, malheureusement, n'avait pas vu notre 
armée ; les tribus de cette région se soulèvent et une deuxième 
expédition, qui a pour objectif la ville sainte de Kairouan, est 
entreprise. L'armée occupe toute la Tunisie, pacifiée complète- 
ment depuis la fin de 1882. 

La régence, d'une superficie de 190000 kil. c, a une population 
d'environ un million cinq cent mille âmes. 

Les villes principales de la partie nord de ce beau pays sont : 
le Kef, Nebeur, à 18 kilomètres au nord du Kef, Béja, Mateur 
chez les Mogod, et Bizerte. 

En 1882. — Le 28 octobre 1882 mourut Mohammed Es Sadok 
qui fut remplacé par Sidi Ali Bey. 

En 1883. — Le 8 juin 1883, le Bey Sidi Ali signa à la Marsa 
la réforme financière, et la Tunisie est placée depuis sous le pro- 
teciforat de la France. 



HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 199 

Pendant la même année on dressa une carte au 1/200000 de la 
Khoumirie. Les Khoumir paient maintenant régulièrement les 
impôts. 

En 18S6. — En mars 1886, inondation de la plaine de la Med- 
jerda par suite d'un changement trop brusque de température 
dans les montagnes. Une pluie continuelle tomba pendant 15 
jours sur les régions élevées couvertes de neige ; les vieillards 
n'avaient jamais vu un pareil temps ; beaucoup d'habitants et 
surtout d indigènes de la plaine périrent par les eaux, qui inon- 
dèrent toute la rive gauche de la Medjerda, entre Ghardimaou et 
Béja-Gare. Des ponts et d'autres travaux d'art sur la voie ferrée 
de Bône-Guelma furent enlevés, mais ils ont été reconstruits à la 
fin de la même année. 

En 1887. — Dans le courant de 1887, toute la ligne ferrée, 
depuis La Goulette, est livrée à l'exploitation. 

En 1888, paraît au supplément du Journal officiel du 9 décem- 
bre 1887 (projets de loi et rapports — annexe N*^ 2095, § V, de la 
session extraordinaire, — séance du 12 novembre) un rapport 
adressé au nom de la Commission à M. le ministre des affaires 
étrangères^ faisant ressortir les résultats obtenus en Tunisie, 
par suite de la réorganisation des services administratifs et de la 
réforme financière, acceptée par le Bey le 8 juin 1883. 

L'excédent des recettes est de G 000 000 de piastres ou de 
3600000 fr. , la piastre valant fr. 60. — Les dépenses s'élevèrent 
à environ 3 millions de francs pendant l'exercice de 1887. 

Enfin, dans ce rapport, la Commission fait les propositions 
suivantes, savoir : 

1. Achèvement de la route (non complètement empierrée) entre 
le Kef et Souk El Arba. 

2. Resiauratioji des routes commencées par le Génie et remises 
depuis peu au service des Travaux publics. 

a) La route de Souk-El-Arba à Aïn-Draham et jusqu'à la fron- 
tière, près d'El Aïoun. 

b) Celle de Tabarca à Aïn-Draham par Babouche. 

c) Celle de Tabarca à Oum-Theboul (1). 



(1) C'est par erreur que l'Officiel dit « route de Tabarca a. La Galle ; » c'est «route de 
Tabarca à Oum Theboul. • — Oum Theboul est en Algérie, et la route entre ce village et 
La Calle est magnifique. 



200 HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 

Ces routes sont, en général, d'une largeur de 8 mètres comme 
plate-forme, et sont empierrées à 4 mètres. 

3. Achèvement de la ligne ferrée (embranchement de Béja-Gare 
à Béja- Ville). Cette ligne est concédée depuis 1881 à la Compa- 
gnie Bône-Guelma. 

4. Construction d'une ligne ferrée de Tabarca au cap Serrât 
(60 kil.) à voie d'un mètre, destinée à desservir les Sept mines 
de fer concédées depuis le protectorat à la Compagnie Mokta-el- 
Hadid (une partie] et l'autre partie au comité d'étude des mines 
de Tabarca — sans subvention ni garantie — (projets non encore 
approuvés). 

5. Ports de Tabarca et de la haie du cap Serrât ; ces ports 
ont été concédés, sans garantie ni subvention, aux deux compa- 
gnies des Chemins de fer de la Khoumirie. — (Ces projets pré- 
sentés n'ont pas encore été approuvés.) 

6. Port de Bizerte. — (Travaux en cours.) 

Gaptage des sources d'Aïn-Nadour et canalisation de sept kilo- 
mètres. 

7. Bâtiments et magasins de douane à Bizerte et Baboiiche. 

8. Forêts de Khoumirie, démasclage et mise en état de dé- 
fense contre l'incendie (tranchées de protection) et sentiers mu- 
letiers nouveaux d'un massif de 2 500 000 chênes-liège. 

9. Construction de maisons forestières et de la route de Ghar- 
dimaou à El-Naïdja. 

En 1890, la prospérité est générale, le service de renseigne- 
ments et de contrôle, récemment organisé, a reçu de nombreu- 
ses demandes de Français désireux d'émigrer en Tunisie. 

Enfin, cette année, des pêcheurs bretons, sous la direction de 
M. Conseil, Capitaine au long cours, se sont établis à Tabarca, 
pour y fonder une colonie et assurer sur ces rivages méditerra- 
néens, où les pécheurs italiens et les Espagnols se disputent la 
place, la prépondérance française. 

L'initiative de nos compatriotes, secondée par les encourage- 
ments du ministre de la marine et de notre Résident général 
en Tunisie, permet d'espérer que bientôt l'influence française 
s'exerce utilement sur toute l'étendue des côtes tunisiennes et 
algériennes. 



HISTOIRE DU PAYS DES KHOUMIR 201 

Cette partie de l'Afrique septentrionale qui nous intéresse tant 
fut donc soumise d'abord à Carthage, puis à Rome, ensuite aux 
Vandales, à l'empire d'Orient, aux Arabes et enfin aux Turcs. 

Aujourd'hui les destinées de la Tunisie sont dirigées par la 
France, à l'esprit civilisateur de laquelle est échu le périlleux 
honneur de transformer toutes ces riches contrées de l'Afrique du 
Nord si longtemps dévolues à la barbarie. 

E. WINKLER. 



E:I^I^AT^:J:^l: 



Au Bulletin du 1er trimestre 1892, page 26, dernier alinéa, au 
lieu de : Agathocle, général romain, lire : Agathocle, tyran de 
Sicile. 



LA GENÈSE DU VERBE HUMAIN 



CHAPLTRE PREMIER 



Origine de la par*ole. — Instincts imitatifs 
de l'lioni.me. — Loi des rapports analo- 
gi<iu.es. 

Rien n'est moins connu que l'origine du langage, sur laquelle 
philosophes et théologiens ont émis des hypothèses si contra- 
dictoires qu'elle est restée à l'état d'énigme. La dérivation sanscrite 
à laquelle Bopp et son École se sont arrêtés, n'a pas élucidé 
le problème : elle a permis, à la vérité, de ramener à une souche 
commune les grands idiomes de la famille aryenne, en apparence 
d'aspects si différents; mais l'origine des radicaux sanscrits n'a 
pas été expliquée. En fait, et malgré d'admirables travaux 
de grammaire comparée, la genèse du verbe humain est demeurée 
aussi conjecturale qu'à l'époque où Platon écrivait son Cratyle- 
C'est là, cependant, qu'était le nœud de la question. Ayant, 
depuis dix ans, donné d'incessants coups de pioche dans ce 
domaine épineux, je crois, sans fatuité, y avoir fait quelques 
découvertes originales qui m'ont permis, sinon de prendre position 
avec autorité dans le débat, du moins d'avoir une vision très nette 
de la façon dont les choses se sont passées à l'aube de la parole. 
Gomme en pareille matière les théories spéculatives n'ont aucune 
valeur, je n'apporterai ici que des faits : ils établiront par leur 
propre témoignage: 

lu Que le langage primitif, contrairement à l'opinion de M. de 
Bonald, n'a pas été une révélation surnaturelle ; 



204 LA GENÈSE DU VERBE HUMAIN 

2o qu'il n'est pas issu de conceptions métaphysiques préexis- 
tantes ; 

30 que sa formation, tout arbitraire qu'elle paraisse, a obéi à des 
lois constantes. , 

L'homme à son berceau ne fut en effet qu'un être très bestial 
fermé aux abstractions. Pour manifester ses sensations, ses 
besoins, ses désirs, il n'eut longtemps, ainsi que les autres 
animaux, que les cris inarticulés particuliers à son espèce et le 
geste mimique : comme l'enfant, dont il est resté le prototype, il a 
vagi, crié, gesticulé surtout avant que de parler et de philosopher. 

Doué de l'esprit d'imitation, possédant un gosier apte aux 
articulations, il essaya ainsi que le font instinctivement les bébés, 
de reproduire les bruits divers qu'il entendait : cris d'animaux, 
grondement du tonnerre, sussurement des insectes, hurlement 
des tempêtes, crépitement du feu dans les arbres, sifflement des 
reptiles, gazouillement des oiseaux, murmure ou mugissement 
des flots et jusqu'aux éructations, flatuosités et autres bruits 
rendus par ses propres organes. 

A l'aide de ces articulations imitatives dont les formes toujours 
subsistantes se fixèrent par la tradition, l'homme primitif désigna 
les bêtes avec lesquelles il vivait dans le fond des bois, les phéno- 
mènes terrestres dont il était témoin, les organes corporels par 
lesquels s'accomplissaient ses fonctions physiologiques. 

C'est sur ce fond mimologique, très varié dans ses formes 
multiples, que se sont élevées toutes les langues humaines. De ces 
grossiers rudiments imita tifs se dégagèrent graduellement d'autres 
formes vocales, exprimant par analogie des idées comparatives. 
Dans cette lente évolution du langage, le concret précéda toujours 
l'abstrait. Les réactions postérieures des idées métaphysiques 
contre les mots concrets d'où elles étaient sorties ne saui'aient 
infirmer cette loi. 

En étudiant les parlers rudimentaires des peuplades restées 
primitives, il est facile de constater la lenteur avec laquelle s'est 
effectuée l'évolution du concret à l'abstrait. C'est ainsi que les 
Peaux Rouges en sont encore réduits, faute de termes abstraits pour 
désigner les noms de nombre, à compter sur leurs doigts. En y 
comprenant ceux des pieds, ils vont jusqu'à vingt. Les quatre 
membres étant m-cessaires pour indiquer ce total, le nombre vingt 



LA GENÈSE DU VERBE HUMAIN 205 

a pris un nom concret : il s'appelle « un homme. » On peut juger 
par là, ce qu'il a fallu de siècles aux aryens primitifs pour arriver 
à la faculté d'abstraire. 

En sanscrit, la base de la numération était également la main, 
d'où le terme concret pantchan (main ouverte), dont la valeur 
numérale était cinq. De pantchan est issu : le grec pente, le celti- 
que pem^, le latin quinque primitif de cinq. 

D'autres peuples primitifs, les Apaches ne possèdent pas encore 
le verbe être, lequel est trop métaphysique pour leur intelligence 
grossière. Chez eux, le terme servant à exprimer le chant de 
l'homme est le même que celui qui sert à exprimer le jappement 
du chien. On verra dans le cours de cette étude que notre mot 
chanter, ainsi d'ailleurs que la plupart de ceux exprimant l'émis- 
sion de la voix, ne sont également qu'une application extensive 
du cri de certains animaux. 

Bien que les peuples sauvages encore existants aient déjà un 
rudiment de civilisation et qu'ils ne puissent offrir qu'une image 
très affaiblie de ce que fut l'humanité à l'époque où elle commença 
à se distinguer des singes anthropoïdes, ils permettent cependant 
d'expliquer le rôle prépondérant que joua le cri des bêtes dans la 
formation du langage. Elle Reclus dans son intéressant ouvrage 
les Primitifs rapporte que les Esquimaux imitent et comprennent 
le langage du phoque ; c'est ce qu'ils nomment \q parler phoque. 

Dans l'Asie centrale, certaines tribus pour lesquelles le bœuf 
et la vache sont l'unique ressource, se sont appropriées les beugle- 
ments, les mugissements de ces compagnons de leur existence : 
c'est le parler bufïle. Aux îles Canaries, les Guanches avaient un 
langage sifflé, imité du chant des oiseaux qui leur permettait 
de correspondre à de grandes distances. Hérodote attribuait 
à quelques tribus de l'ancienne Cyrénaïque un mode identique 
de correspondance. 

Un Américain reproduit et comprend une vingtaine d'articu- 
lations monosyllabiques particulières à certains singes : c'est le 
parler simiesque. Chez ces animaux, les invites à l'amour, les 
appels, les signaux d'alarme , les témoignages de mécontente- 
ment ou de colère sont caractérisés par des cris très ditïérents. 
Les anthropoïdes, d'où devait sortir l'hunTanité, eurent incontes- 



206 LA GENÈSE DU VERBE HUMAIN 

tablement un parler analogue sur lequel se greffèrent lentement 
les articulations imitées du cri des autres êtres de la création. 

Le sanscrit, ainsi que l'on pourra s'en convaincre, porte le 
caractère indélébile de ces formations imitatives. Il a gardé et 
nous a transmis également les interjections et cris naturels à 
l'homme à l'aide desquels l'humanité naissante manifesta ses 
premières sensations de douleur, de joie ou d'étonnement. Un 
des premiers verbes qui aient servi à désigner la parole, le sanscrit 
hha, (parler) dont la forme réduplicative a donné babil, babiller, 
babeler, baboyer etc.^ paraît n'être que la transcription d'un de 
ces cris. C'est en effet la première parole qu'articule instincti- 
vement l'enfant. 

A ce sujet, je ferai remarquer que les racines sanscrites 
desquelles les grammairiens font dériver les termes des languess 
aryennes ne peuvent êtres considérées comme des prototypes, car 
elles sont métaphysiques au premier chef. Pour les expliquer, car 
elles sont absolument inexplicables par elles-mêmes, il serait 
indispensable de les ramener au type concret dont elles sont 
l'émanation. 

Malheureusement ce travail n'a jamais été fait et ne le sera 
probablement pas de sitôt, sX jamais il l'est, car il offre des difficultés 
que l'on a considérées jusqu'ici comme insurmontables. Je crois 
cependant, malgré l'avis à peu près unanime des philologues, que 
le problème, si ardu qu'il soit, n'est pas absolument insoluble. En 
fait, j'ai réussi, non sans peine, en vérité, à identifier d'assez 
nombreuses racines sanscrites avec le terme concret antérieur 
dont elles n'étaient qu'une dérivation extensive. 

C'est là toute l'originalité de cette Étude. Au lieu d'opérer 
comme l'École de Bopp, j'ai adopté une méthode absolument 
contraire. Cette École dont l'autorité est universellement acceptée 
procède de l'abstrait au concret : j'ai procédé du concret à l'abstrait, 
suivant en cela la marche historique du langage. Cependant 
comme j'avais entrepris ce travail de reconstitution dans un but 
plutôt philosophique que philologique , j'ai dû forcément le 
limiter au nombre d'exemples strictement nécessaires à la 
démonstration scientifique de ma thèse. 

Les lois qu'il m'a été permis de dégager de cet ensemble 
de recherches m'ont aTnené à celte conviction absolue que, si 



LA GENÈSE DU VERBE HUMAIN 207 

l'humanité était ramenée à ses origines et condamnée à revivre 
dans les mêmes milieux, les langues de cette nouvelle humanité 
deviendraient identiques à celles que nous possédons aujourd'hui. 
Les mêmes causes reproduiraient invariablement les mêmes 
effets. 

Une dernière remarque. Le langage primitif traduit avec une 
brutalité souvent choquante pour les oreilles modernes l'état de 
grossièreté naïve dans laquelle vécurent longtemps les premiers 
humains. On ne devra donc pas se montrer plus scandalisé qu'on 
ne le fait avec les crudités de la Bible, si parfois l'on rencontre 
dans ce travail d'anatomie philologique des expressions n'ayant 
qu'un lointain rapport avec les délicatesses parfois puériles des 
langues modernes. 



208 LA GENÈSE DU VERBE HUMAIN 



CHAPITRE II 



Ooci- — Sanscrit : Itixlclcvita 

Je commence par le mot coq, celtique kok, sanscrit kakkiUa, 
nom donné au vert galant de nos basses-cours, parce qu'il est la 
reproduction exacte de son gloussement familier. Ce terme est 
vraisemblablement un des plus anciens du langage, car le coq fut 
un des premiei'S animaux domestiqués. Dans l'Afrique centrale 
on rencontre des peuplades telles que les Wambusi qui ne savent 
encore élever que des poules. Cela expliquera pourquoi le cri 
des gallinacés a donné tant de termes au verbe humain. 

Avant d'aborder la filiation sanscrite de kukkuta, examinons 
les dérivés plus modernes de son équivalent français coq. Ils 
feront mieux comprendre par leur parallélisme les formations 
antérieures du primitif sanscrit. 

De coq on a fait coquette, poule qui se pavane devant le coq, 
et par extension, femme cherchant à plaire: 

Je suis un peu coquet, tu n'es pas mal coquette 

(Régnard) 

cocotte, variante péjorée du pré(;édent; coqueter, faire le coquet; 
coquetterie, désir d'inspirer de l'amour sans en ressentir soi- 
même ; coquëtisme, art de la coquetterie ; coquelineux , coureur 
de filles ; âoquard ou cocard (suffixe péjoratif ard), vieux coq ; au 
figuré, vieillard qui fait le coquet; cocavderie, (sottise, folie). 

Sous Louis XIII la touffe de rubans que l'on portait au cha- 
peau, à l'imitation de la crête du coq, prit le nom de cocarde. Par 
extension, cocarde a produit cocardier, militaire pointilleux, 
chauvin. Comme dérivés directs de coq, citons encore : cocher, 
encocher (accouplement du coq et des poules). 

Par assimilation à la couleur de la crête du coq, on a donné le 
nom de coquelicot à la fleur rouge des champs. Cette extension 
latérale, déjà très reconnaissable dans le sanscrit coc (couleur 
rouge) a donné au grec le mot kokkos, rouge ; latin, coccum ; 



LA GENÈSE DU VERBE HUMAtN 209 

français, coccine (couleur écarlate) ; cocote, inflammation des 
yeux ; coccinelle, coléoptère aux élytres rouges ; coehenille, in- 
secte donnant la couleur pourpre, etc. 

C'est à cette assimilation de couleur que l'on doit aussi — 
selon toute vraisemblance — le sanscrit kokila, braise allumée, 
charbon ardent. Bien que l'Ecole allemande fasse dériver le latin 
coqueve, cuire, de la racine patch, étendre? peut-être ce mot 
latin n'est-il qu'une forme extensive de kokila, charbon ardent? 

Goquere a pour congénères : coquina, cuisine, coquus, cuisi- 
nier, primitif de queux (cuisinier), maître-queux. Par extension 
péjorative, queux a donné gueux, celui qui mendie les restes des 
cuisines, et par une dérivation plus directe, coquin. On doit au 
même primitif une multitude d'autres dérivés parmi lesquels : 
cociion, décoction ; biscuit (deux iois cuit) ; coke (charbon), de 
l'anglais to cook, cuire, issu du latin coquere, textuellement le 
cuit, etc. 

Il y a une relation tellement étroite entre le coq et la coque d'où 
il sort que ces deux mots de même que les objets qu'ils représen- 
tent ne peuvent avoir qu'une origine commune. De là le sans- 
crit koça, œuf ; kayka, coquille, d'où peut-être par analogie de 
forme kakra, exprimant l'idée de chose ronde et par extension 
tout mouvementcirculaire. Le latin oca//.s (ovale) faitd'ovum, œuf, 
semble autoriser cette hypothèse. Kakra est le primitif du cel- 
tique Kor, même sens ; grec choros, chœur (danse en rond ). Le 
latin lui doit les mots corolla, corolle ; corona, couronne, etc. 

Kayka, coquille, a donné en outre par assimilation à sa forme 
enveloppante le verbe sanscrit kag, couvrir, envelopper, d'où 
coque, barrique ; coche, voiture couverte ; caquevolle, limaçon 
de mer ; jurassien coquereule, escargot ; et aussi le grec cogké 
(conchè) ; latin, concha; français, conque, coquille, cocon, etc. 

Du sanscrit kayka, coquille, est issu par assimilation déformes 
karayka, vase en noix de coco et par extension crâne, d'où par 
contraction ka, tête (1). Même formation que le latin testa, 
coquille, d'où test, têt, carapace calcaire des mollusques appelés 
aussi testacés, et par extension crâne et tête. 



(1) Une contraction semblable se retrouve dans bhitka, trou et ha, même sens. 



210 LA GENÈSE DU VERBE HUMAIN' 

C'est sans doute par une tradition inconsciente de cette forma- 
tion primitive que les termes d'argot coco et calebasse sont restés 
synonymes de tête. 

On remarquera que le sanscrit possédait d'autres termes, 
probablement antérieurs, pour désigner la tête, parmi lesquels 
kapala, qui pourrait bien être le primitif ou tout au moins le 
congénère du latin caput, du grec kephalè (d'où encéphale), ainsi 
que du gaélique cab (caboche). 

En principe on peut considérer comme certain que l'homme n'a 
pas désigné ses organes d'après l'analogie qu'ils pouvaient offrir 
avec des objets extérieurs ; mais qu'au contraire il a dénommé 
ces objets extérieurs d'après les analogies qu'ils offraient avec 
ses propres organes. (Voir à ce sujet les exemples donnés au 
chapitre XII.) 

Plus tard cependant, et par effet réflexe, certains objets offrant 
quelque similitude d'aspect avec les organes du corps humain ont 
servi à désigner concurremment et plaisamment ces organes. 
Le français en ofïre de nombreux exemples, tels que flûtes, quil- 
les, pour jambes ; boule pour tête, etc. 



LA GENÈSE DU VERBE HUMAIN 21 1 



CHAPITRE III 



litxc, liao, Kàl — Or-ier" 

Du cri des gallinacés, les Aryens firent le verbe extensif kuc, 
kac ou kal, crier, rendre un son aigu. Notre mot caqueter se 
rapporte à la seconde de ces formes. 

Je vois deux poules, là, dont l'une ne fait guère 
Que manger, caqueter, gratter gaiment la terre. 

Au figuré, babillage de femme ; caquet, abondance de paroles 
oiseuses ; caquet bon bec, nom donné à la pie et par extension 
à la femme jaseuse. 

De kal est sorti le latin gallus, coq ; gallina, poule, d'oij geline, 
gelinotte et gallinacé. Bien qu'il n'y ait probablement qu'un rap- 
port d'homophonie entre le latin gallus, coq et Gallus, Gaulois, 
il n'est pas hors de propos de rappeler que les Italiens nous ap- 
pellent toujours Galli, en affectant d'identifier les deux acceptions 
du mot. C'est d'ailleurs chez eux une vieille tradition. Au concile 
de Trente, l'ambassadeur de France, Pierre Danès, ayant présenté 
quelques observations, un prélat italien se leva en s'écriant : 
(( Gallus cantat, » le coq chante. Sans se laisser déconcerter par 
cette impertinence, l'envoyé de François I^r riposta incontinent : 
« Utinàm ad Galli cantum, Petrus resipisceret. )) Pliit à Dieu 
qu'au chant du coq, Pierre vînt à résipiscence. 

C'est sans doute sous l'influence de cette tradition romaine 
que l'on adopta en 1830 le coq comme emblème de la nation 
française : sous la restauration, Béranger avait chanté : 

Rendez-nous le coq gaulois 
Il sut aussi lancer la foudre. 

C'était une simple fiction poétique, car le coq comme emblème 
fut étranger à nos origines nationales. 

Il n'en était pas moins, depuis un temps immémorial, considéré 
comme un symbole de courage, de vigilance, de mœurs galantes. 



212 LA GENÈSE DU VERBE HUMAIN 

Qui sait si ce n'est pas à ces qualités que l'on doit par analogie 
extensive nos expressions gaillard, galant, et jusqu'au mot gau- 
lois lui-même (celtique gall, galltach, pays desGalls)? 

Dans tous les cas, le sanscrit kalga, prêt à tout, armé pour le 
combat, le gaélique (7aZac7^, valeur, courage, l'armoricain kaloum 
m. s. ne s'opposeraient pas à cette identification. 

Le sanscrit kal, crier, résonner, est également l'ascendant du 
\alin c a lare, appeler (en justice) d'où ca/?<mm, calomnie ; ca- 
lame, latin calamus, roseau, parce qu'on en faisait des flûtes. 
En raison du rapport existant entre le cri et l'organe d'où il 
sort, kal a produit le celtique col, cou, gosier, et, par extension 
passage, trouée dans une montagne. (La forme celtique cul avait 
la même acception extensive : passage étroit, canal.) 

Appartiennent au même radical : le gaélique geol, bouche ; 
latin, gula m. s. d'où gueule, gueuler et par extension fonction- 
nelle gueuletonner. Par une extension parallèle, le sanscrit cal 
ou gai a eu aussi l'acception de manger, d'où galiffrer (manger 
goulûment) galiffre (goulu) : régaler, etc. 

Les formations du langage obéissant toujours aux mêmes lois, 
on trouvera dans les chapitres suivants des filiations identiques, 
telles que : balh (sanscrit, crier), d'où le gaélique 6ea/, bouche. 

De gai on cal est issu probablement par assimilation de mou- 
vement (descente des aliments) le sanscrit cal exprimant tout 
mouvement de haut en bas. Delà, le latin caljc, talon; calceus, 
(chaussure), primitif de nos expressions chausses , chausser, dé- 
chausser ; caleçon (italien calzone) ; chaussée, piste foulée par 
les talons. Le vieux français caler (baisser, incliner) ; cale, fond 
d'un navire ; cale, plomb destiné à faire descendre la ligne de 
pêche — espagnol, cala, sonde — se rattachent vraisemblablement 
au même type. 

Une autre acception extensive du gai (manger), c'est cal, s'a- 
muser, se réjouir, d'où 1° le vieux français galler, s'amuser; gai, 
amusement ; gala, fête ; 2» le grec gelao, rire, et par contraction 
gao, m. s. ; gatheô, se réjouir, primitif probable de nos mots 
gai, gaieté ; le latin gaudere, dérivé de gatheô, xxàowxié gaudriole, 
gaudisseur, gausseur, se gausser, etc. 

Gomme un des effets les plus ordinaires de manger, de s'amu- 
ser est de réchauffer et quelquefois même d'échauffer, il est 



LA GENÈSE DU VERBE HUMAIN 213 

possible que le latin calere, avoir chaud, appartienne à la même 
famille. 

L'armoricain kok (coq) a comme variante killek ou kilLok (les 
l sont mouillées) que sa forme, son acception rattachent à la 
racine kal, crier. Ce terme celtique n'intéresse la langue fran- 
çaise que parce qu'il lui a fourni quelques dérivés. Dans le 
dialecte bas breton, killek a donné par assimilation de mœurs, 
/nV/oW (amour hystérique) ; killoro {vo\age, léger), d'où vraisem- 
blablement le français guilleret. Par une autre extension tirée 
des fonctions reproductrices, on a eu killegez, germe de l'œuf. 

Il ne serait pas contraire à la loi des rapports analogiques que : 
kellid (germe, embryon d'une graine), kell (testicules) fussent 
d'autres extensions du même primitif. 



214 LA GENÈSE DU VERBE HUMAIN 



CHAPITRE IV 



Oaiie, Oanafcl, Oouooix 

Le bipède palmé qui jette aux éciios son monotone cancan, est 
resté pour nous la cane, le canard : on lui doit les mots cancan, 
cancanier, caneter (marcher comme les canards), caner (manquer 
de courage), canarder. Le sanscrit can, retoitir, rendre un son, 
etc., le gaélique can, chanter, congénère du latin cantare, 
appartiennent vraisemblablement au même type, bien qu'à la 
rigueur on puisse également les rattacher à la racine Kal, exa- 
minée dans le chapitre précédent. Dans tous les cas, l'origine 
imitative de ces mots n'est pas douteuse. 

Du sanscrit can, crier, les latins ont imi canin, chien, textuelle- 
ment le crieur, l'aboyeur. De canis, sont issus : canaille, cagnard, 
cagneux, canicule, caniche, etc. 

Ne quittons pas le mot canard sans rappeler qu'il a des 
acceptions très variées : canard, fausse note ; canard, fausse 
nouvelle ; canard, journal ; canard, morceau de sucre trempé, 
qui a fait le plongeon comme le canard. 

Un autre volatile dont les dérivations analogiques ne sont pas 
moins démonstratives, c'est le coucou. 

De cette onomatopée dont la forme verbale est coucouer ou 
coucouler, on a fait, à une date relativement récente, cocuer et 
cocu, v. f. coux (latin cucullus), dont l'acception fut prise d'abord 
dans le sens actif. Autrefois, ainsi que le rapporte Henri Estienne, 
on disait cocu cocuant, pour désigner les imitateurs du cou- 
cou, dont l'habitude est de déposer ses œufs dans le nid d'autrui. 

Plus tard, le verbe cocuer prit la forme passive et de cocu cocué, 
on fit cocu tout court, expression qui n'est plus qu'une anti- 
phiase, un non sens. 



LA GENÈSE DU VERBE HUMAIN 215 



CHAPITRE V 



Bouc — Sanscrit: l>ixli.lva 

Le bouc doit également son nom à Timitation de son cri : 
latin buccus, gaélique boc, sanscrit bukka, m. s. d'où bxikk 
(crier, grogner), primitif du v. f. bouquer (murmurer, grogner), 
bougonner, m. s. bougon (grogneur). Le grec bukané, trompette; 
le latin baccina, m. s. primitif du v. f. bousine (buccin), d'où par 
extension boasin, (bruit, tapage) se rattachent vraisemblablement 
à la même racine. 

Malgré l'autorité de Delatre, qui fait dériver bouche du sanscrit 
bhaj ou binij courber — ? — l'identification du latin bucca, avec 
le sanscrit bukk, crier, me paraît plus plausible. J'ai en effet 
retrouvé des formations parallèles identiques dans le celto-bretorr : 
armoricain beckal, bêler (motimilatif) begeliat, parlera la manière 
des enfants, d'où bek ou beg (bouche), — organe d'où sort 
la voix (1) — et par extension bec (d'oiseau). Par assimilation 
de fonctions, bec a donné becqueter, becquer ; et par analogie de 
formes bêche et bêcher. 

Du même primitif sont issus par voie analogique : béer, tenir 
le bec ouvert — variante de bâiller — d'où par extension bée ou 
baie, ouverture de maison. De bec est sorti également ber/uenaude 
(injure, offense, coup de bec). La même relation entre la bouche 
et ses fonctions se retrouve dans le gaélique gob (bouche) 
et gobichonner (manger) et aussi dans les mots sanscrits: asj/a, 
bouche et aç manger ; mukha, bouche et mukli, parler, etc. 

Du latin bucca, bouche, ouverture, v. f. boucque est issu : bou- 
quer, baiser par force; aboucher, vnellvH bouche à bouche; buccal, 
qui se rapporte à la bouche. Par extension , entrée, ouverture 
d'un canal, d'un fleuve: l'embouchure de la Loire, les bouches du 
Rhône. Débouquer, déboucher, sortir des bouches. Par analogie 
de formes, le latin bucca a donné buccula, boucle (la boucle à la 



(1) Delatre dérive bec du sanscrit picli, piler. 



216 LA GENÈSE DU VERBE HUMAIN 

forme d'une bouche ouverte), d'où houcliev, arme défensive que 
l'on portait au bras au moyen d'une boucle de cuir. Boucler, 
déboucler, etc. 

Revenons au mot bouc ainsi qu'à ses dérivés directs. Par 
extension tirée de l'odeur, bouc a pris le sens d'homme malpropre 
et puant. Parmi ses dérivés directs citons : bouquin, vieux bouc ; 
bouquinât, jeune bouc ; bouquetin, bouc sauvage ; biquet (che- 
vreau), bique, biquette, femelle du bouc ; biqueter, mettre bas, 
en parlant des chèvres ; biquier, gardien des chèvres. On lui doit 
encore bougran pour bouqueran, étoffe en poil de bouc ; boucher 
(bas latin buccarius), primitivement marchand de viande de bouc 
et par extension de toute autre viande ; boucaut autrefois conte- 
nance d'une peau de bouc et par extension tonneau ; bichet v. f. 
même sens ; boucaner, au propre sécher à la fumée la chair 
des bouquetins ; boucan, lieu où l'on boucane et par extension 
bruit, tapage. Boucan est devenu un terme parlementaire : le parti 
du boucan. Par une autre voie, la femelle du bouc (capra, chèvre) 
a donné caprice, un des plus jolis mots de la langue française. 

Le bouc ayant pour fonction principale de procréer, Refaire 
être, il ne serait pas impossible que la racine sanscrite bhu, 
engendrer et être — primitif de l'anglais /o 6e — fut une con- 
traction extensive de bukka. 

Mais je ne mentionne cette racine aux dérivés innombrables 
qu'à titre d'indication purement hypothétique. Le seul lait que 
j'aie voulu mettre en relief c'est que les dérivations analogiques 
obéissent à une loi absolue, sans la connaissance de laquelle 
l'origine des termes du langage resterait éternellement inexpli- 
quable et inexpliquée. Quant aux prétendues racines sanscrites, 
d'origine métaphysique, telles que le verbe blui, ce sont de pures 
inventions de grammairiens. On les a considérées, on les consi- 
dère encore comme des termes irréductibles, alors qu'elles ne sont 
certainement que des extensions d'un primitif concret, généra- 
lement formé par voie imitative. 



(1) Delatre dérive ('gaiement de la racine Liluij, courber, le •J,\'ec pyijè, fesse, d'où caliipyftti 
• belles fessesl, surnom donné à une Vénus adorée ii Syracuse. Il n'y a cependant aucune ana- 
logie entre la forme de la bouclie et la courbe du dos. La dérivation de pige (racine bliuj, 
courber; est logifiue : celle de bucca, (bouche) ne l'est pas. 



LA GENÈSE DU VERBE HUMAIN 217 



CHAPITRE VI 



Blxulia : trou, orifice 

Ayant identifié le latin bucca, bouche, avec le sanscrit bukk, 
crier, je dois pour me conformer à la loi des analogies rattacher 
à la même famille le sanscrit hhuka, trou, d'où par contraction 
ka, même sens. 

De la contraction ka sont issus : 

1° La forme verbale kan (fouir, creuser, faire un trou) pri- 
mitif des mots: canne, canon, canot, canal, chanvre, chenevotte, 
quenouille, etc. Les expressions populaires : cas du devant, cas 
pendu, n'ont de sens qu'en les rapportant au sanscrit ka; 2° le 
latin cavus, d'où cave, caver, cavité ; gavion, d'où par extension 
fonctionnelle gaver (remplir le gavion). 

Le sanscrit kun, fendre, ouvrir, parait n'être qu'une variante 
de kan, fouir (forme verbale de ka, trou). Il compte parmi ses 
dérivés 1° le latin cunnus, organe sexuel, textuellement trou, 
fente. 2° le gaélique couine^ femme, textuellement la trouée, d'où 
le survivant péjoré c/ouine, v. f. goyne. Même formation que le 
sanscrit dura qui signifiait trou et par extension femme ; 3° le 
latin cuniculus, galerie souterraine, d'où cunette, terme de for- 
tification : A" le latin cuneus, coin et cognée d'où cuneare, 
frapper (cogner) — argot : cogne (gendarme). 

Au sujet du sanscrit dara (trou et femme) remarquons que ce 
radical a survécu dans nos mots trou, tarière, taraud, tarauder. 
Le sens extensif que Rabelais donne au mot térière (chap. XI 
de Gargantua) expliquerait peut-être l'origine du celtique tav, 
engendrer ; taro, animal non châtré, termes congénères du fran- 
çais taureau. 

Il serait exceptionnel que le sanscrit dara, dans l'acception de 
femme n'eût laissé aucun dérivé dans notre langue. Peut-être le 
V. f. drue, fille publique ; drouine m. s. en sont-ils les survivants 
péjorés? A mentionner aussi le terme d'argot parisien davonne, 
patronne. En Normandie ce terme a l'acception de femme légère, 



2i8 LA GENÈSE DU VERBE HUMAIN 

L'identification de ce mot avec baronne, ainsi que l'admet Ro- 
quefort est probablement exacte ; on remarquera cependant que 
baronne, féminin de baron — de l'allemand bar, icav, fait du latin 
vir, homme courageux — était un titre nobiliaire dont l'accep- 
tion était très différente ; on trouve à la vérité dans le vieux 
français le mot daronne avec le sens de baronne ; mais il se pourrait 
fort bien que ce fut par confusion ironique avec un autre terme 
plus ancien ainsi, qu'il en existe tant d'exemples dans notre 
langue; mais je n'insiste pas. 

Les dérivés directs de bhuka (trou, creux) primitif de la 
contraction ka sont plus incertains. Peut-être pourrait-on rat- 
tacher à cette forme les mots bac, baquet, bassin (v. f. bacin), 
ainsi que le grec baucalion, bocal, que Delatre dérive de la racine 
bhuj, courber. — ? — 

Le sanscrit bhogga, courtisane, d'où le provençal bagasse ; 
baga, vulve, d'où bague, appartiennent à la même souche que les 
précédents» 

Bagasse, gouine, drue sont évidemment des formations con- 
nexes. 



LA GENÈSE DU VERBE HUMAIN 219 



CHAPITRE VII 



BoDixf — Celtique : lyà — Sanscrit : jçô 

Par une genèse identique aux précédentes, le bœiif fut appelé 
de son beuglement: bo ou beu, nom qu'il a conservé dans notre 
langue. Ga>âlique bù, latin bos, grec bous m. s. Par analogie, le 
serpent dont le cri ressemble à celui du bœuf, fut appelé boa. Par 
une autre extension boa est devenu la fourrure avec laquelle les 
femmes s'enveloppent le cou. L'oiseau appelé butor (latin bos 
taurus) doit également le nom qu'il porte à la ressemblance de 
son cri avec celui du bœuf. Par similitude d'aspect on appela bou- 
vreuil (rad. bœuf) un oiseau de l'ordre des passereaux caractérisé 
par la grosseur de sa tête. De bouvreuil on a fait bouvrette, 
serinette destinée à former le chant de ce granivore. 

Le cri du bœuf a donné la forme verbale beugler que l'on em- 
ploie quelquefois dans le sens actif : « ce chanteur nous a beuglé 
l'Inconstant n (M^e de Sévigné) ; beuglant, nom donné par iro- 
nie aux cafés concerts ; bugle, clairon à clef. 

Gomme dérivés directs, le latin bos, bovis, a engendré : bove, 
ancienne mesure agraire — contenance de ce qu'un bœuf pouvait 
labourer dans la journée ; houverel, terre labourée par le bœuf; 
bovine, (race bovine) ; bovidé; bouverin, étable à bœufs; boa- 
verie m. s. ; bouvier-, gardeur de bœufs ; v. f.boyer, bouyer, même 
sens. 

Le vieux français avait le mot boye, serpent aquatique, ainsi 
nommé parce qu'il tettait les vaches. L'anglais boy, domestique, 
serviteur, garçon, ne serait-il pas une contraction du vieux fran- 
çais boyer (vacher)? 

Au figuré, bœuf a pris l'acception d'homme lourd et stupide ; 
aplomb bœuf, succès bœuf, expression tirée vr-aisemblablement 
des traditionnelles promenades du bœuf gras, imitées des anti- 
ques processions du taureau Apis que les Egyptiens avaient placé 
au rang des dieux. 



220 LA GENÈSE DV VERBE HUMAIN 

Bœuf a comme vaiiante : buffle — latin bubalus formé de 
bubus, datif et ablatif de bos — d'où buffleterie, buffletier, etc. 

Bous ayant eu en grec la double acception de bœuf et de vache 
on lui doit le composé latin hutjjt'um, primitif de notre mot 
beurre — d'où aussi hii.tireux — de bous et tyros, lait. Le même 
radical se retrouve dans bucolique (pastorale) ; du grec, houkolos 
bouvier); buglose , langue de bœuf; hucépliale, tête de bœuf; 
hosphore (bous et poros, passage), etc. 

Le sanscrit gô, bœuf, d'où probablement go offrande n'est 
peut-être qu'une variante dialectale du celtique bô, bœuf. 

De gù, bœuf, les Aryens firent f/âpà, vachère, d'où le français 
péjoré gaupe : 

Maiclions, gaiipc, tnarcboiis. 

(MOLIÉRK). 

Le sanscrit avait aussi le mot vakchas, bœuf — d'où le latin 
vacca, vache. 

Le verbe sanscrit cakch duquel Delatre dérive vakchas avait 
le sens d'accroître, d'augmenter. Est-ce parce que le bœuf accrois- 
sait la fortune ou parce que le mâle accroît le troupeau ? De 
vakch est issu le latin angeo, primitif d'augmenter, d'auteur, 
d'autorité. 

Le petit nombre de termes extensifs donnés par le primitif bô 
s'explique par ce fait que le bœuf n'a été domestiqué qu'après 
le coq. le bouc et le bélier, c'est-à-dire à une époque où le fond 
du langage était déjà formé. Les Grecs donnèrent à une de leurs 
provinces le nom de Béotie, pays des bœufs. LaCilicie dénommée 
également par eux, était le pays des buffles, comme l'Italie celui 
des beaux bouvillons. 



LA GENÈSE DU VEROE HUMAIN 221 



CHAPITRE VIII 



Sanscrit: l>liacli, aboyer: bhaclias, chien. 

Le sanscrit hhach, aboyer traduit exactement l'aboiement du 
chien. Ce terme imitatif n'a lais>;é dans notre langue, après être 
passé par le germanique et l'anglais, que le mot bichon, chien 
à poil long et soyeux (anglais bitch) chienne) ; 

On mel du rouge à quelque bienheureux 
L'autre bichonne une vierge aux yeux bleus. 

Gresskt. 

Delatre fait dériver biche de l'anglais bitch ; mais ce mot n'est 
peut être qu'une variante de bique, biquette, féminin de bouc. 
D'après Roquefort, on n'aurait donné le nom de biche à la femelle 
du cerf, qu'à cause de la ressemblance de cette bête avec la bique. 
Le nom de chevreuil, fait de chèvre — d'où également chevrette 
femelle du chevreuil — donné à cette variété du cerf confirmerait 
cette ve'rsion. 

Le sanscrit vatch, parler, dont on a fait une racine distincte ne 
me parait qu'une forme postérieure issue par extension de bhach 
(aboyer). Il a donné vac, voix, d'où le latin vox, même sens, 
primitif de nos mots: voix, voyelle, vocal, vociférer, évoquer, 
avocat, vote, vœu, dévot, dévotion, etc. 

Une autre forme de vatch, parler, c'est cac, vagir, d'où le latin 
rar/ire, m. s. Nos mots bagout v. f. baf/oid, barjouler (bavarder) 
d'où débagoatev se rattachent vraisemblablement à la seconde 
sinon à la première de ces formes. 



LA GENESE DU VERBE HUMAIN 



CHAPITRE IX 



Bêler* ; Sanscrit : balil, cr*ier* 

Ainsi qu'on l'a vu, les animaux n'ont pas été les moindres 
collaborateurs dans ce grand œuvre de la création du langage. 
Il serait trop long d'énumérer tous ceux dont la voix a été mise à 
contribution (i). Je ne citerai plus que le quadrupède bêlant au 
cri duquel on doit le sanscrit èo/A, crier, retentir, primitif de notre 
mot hèler (latin balare) d'où par extension balhus, bègue v. {. 
baulbe. 

De la forme barh, variante de balh sont dérivés nos mots 
braille et braille}'. On lui doit aussi le grec bai'baros, barbare, 
homme qui brait plutôt qu'il ne parle (Delalre). De barh, les 
latins, ont fait ban-us, éléphant, textuellement le retentissant, 
d'où l'expression : barret (cri de l'éléphant), dont la forme verbale 
est barreter ou barrier. Par une formation analogue, la forme 
balh a donné au germanique : biill, taureau, terme que nous ne 
possédons que dans le composé d'importation anglaise*: boule- 
dogue. 

La variante barh ayant pris par extension l'acception de parler 
on lui doit le gaélique parliaw m. s. et aussi barde, poète, bardii, 
chant de guerre. 

Le gaélique parliaw ayant existé en Gaule avant l'occupation 
romaine, il devient difficile d'assigner une origine latine à notre 
mot parler — que l'on a voulu dériver de parabola. — C'est à 
l'influence du latin, néanmoins, que l'on doit la forme actuelle du 
mot parole. 

Est-ce parce que le bélier est belliqueux de sa nature, d'où son 
surnom latin bellator, que le sanscrit balh a aussi l'acception de 
heurter, de tuer ? Si cela était, le verbe bal, nourrir d'où bàli, 
aliment ne serait qu'une forme passive du précédent. On remarque 
en etïet que la plupart des verbes sanscrits ayant l'acception de 



(1 ) J'en ai donné une liste assez longue dans mon Essai sur les strates de la langue française. 



LA GENÈSE DU VERBE HUMAIN 223 

tuer ont aussi celle de nourrir, les aryens primitifs ayant de- 
mandé leur nourriture au gibier qu'ils avaient abattu, à l'homme 
peut-être qu'ils avaient tué, car ils étaient anthropophages. 

Notre mol mets reproduit une formation analogue : de l'alle- 
mand metzeln, tuer, abattre, textuellement ce qui a été tué. 

La nourriture donnant des forces, bal (nourrir) a, par dévelop- 
pement logique produit hala, force ; halacat, fort, robuste. Le 
sanscrit halavat en passant dans les langues teutoniques a pris la 
forme baith, bald, bold ou pold avec l'acception de hardi (Delatre). 
De là, Léopold, hardi comme un lion. Bold est le primitif du v. f. 
bauld, hardi. Cette épithète ayant toujours flatté la vanité des 
hommes, on la retrouve dans une multitude de noms composés : 
Baudouin (bald win) combattant hardi; Thibaud, chef hardi 
(de teut chef) Rambaud, hardi comme un bélier, etc. 

Les noms les plus nobles finissant à la longue par se péjorer, 
baud est devenu le qualificatif des chiens dressés à la chasse du 
cerf, d'où baudir, exciter, enhardir les chiens. Par extension on 
a fait éhaadir, exciter à la gaieté, amuser, réjouir. Enfin par un 
dernier avatar assez comiquC;, Bauld, (hardi) est devenu baudet. 
Les bourriquets n'en sont pas plus fiers. 

Ainsi avant de donner à l'homme sa laine pour le vêtir, sa chair 
pour le sustenter, le mouton lui avait déjà donné des termes pour 
son langage et jusqu'aux expressions qui caractérisent les plus 
nobles de ses attributs. 



224 LA GENÈSE DU VERHE HUMAIN 



CHAPITRE X 



Brixîts divers ayant formé des lignées 
linguisti<ï\ios I lo cor*ps 

Les expressions que l'homme a tirées des autres bruits de la 
nature ou de ceux que rendent ses propres organes ne sont pas 
moins curieuses. De crac, qui est une imitation du bruit que 
fait un corps sec en éclatant, il a fait rraqneur, bavard, homme 
qui fait beaucoup de bruit en paroles ; claque, variante de crac, 
a donné par extension analogique claquer, mourir , comme 
crever (latin crepare, rompre avec bruit) a pris la même accep- 
tion extensive. 

Les termes exprimant des bruits corporels sont restés tels 
qu'ils étaient à l'origine du langage. On reconnaît facilement des 
formes imitatives dans les expressions il dort, il ronfle, il râle, 
il tourne, il crache. Le mot sputation (crachotement), latin spu- 
tare, crachoter, exprime admirablement le bruit que font les 
lèvres en lançant la salive. On a grand tort de ne pas se servir 
du mot sputer, forme verbale du sul)stantif sputation. 

La formation de ce verbe est aussi rationnelle que celle de dis- 
puter (latin disputare). Son emploi logiquement indiqué répond 
en effet à une nuance qu'il serait difficile d'exprimer autrement. 

Les mots imitatifs exprimant des fonctions corporelles devaient 
naturellement servir à désigner l'organe fonctionneur. En voici 
quelques exemples: 

Le nez, latin nasns, gaélique ncas, sanscrit nas, hébreu nas 
m. s., arabe ne^ef, essoufflé, tous mots imitant l'appel bruyant de 
l'air par les fosses nasales. Le sanscrit nas a donné la forme 
verbale nas, rendre un son. — Nif ou nifle v. f. nez ; niffer ou 
nifler (v. f. respirer) d'où renifler. — Ni/ est également une sai- 
sissante onomatopée. On la retrouve dans l'arabe nif, nez ; neff, 
essoufflé ; dans le Scandinave nef, nez ; dans le bas allemand nie 
et aussi dans l'italien niffo, museau. On donne en Franche- 



LA GENÈSE DU VERBE HUMAIN 225 

Comté le qualificatif de nuflet aux personnes difficiles qui flairent 
tout avant de manger. — Le terme d'argot pif (nez) n'est appa- 
remment qu'une variante du primitif nif. 

Par extension nif a donné nèfe, gros du bec des oiseaux de 
proie. 

Les mucosités du nez s'appelaient en v. f. naque, mot encore 
usité dans le Jura — naqueru, morveux — du sanscrit uns, 
nez et rù, rouler. Ces mots, qui sont du pur sanscrit, sont vrai- 
semblablement très antérieurs à la domination romaine, re- 
naquer (v. f. renifler) d'où renâcler. 

Le corps. — De tous les termes primitifs reproduisant un bruit 
corporel, le sanscrit pit (bruit) est celui qui a donné les dérivés 
les plus étonnants. Pit a engendré krpit, ventre, textuellement 
le faiseur de bruit, de kri faire et pit bruit. Nos aïeux Gaulois 
avaient donné au ventre un terme analogue : ils l'appelaient 
hrui, textuellement le bruyant. La forme gunée de kri étant ker, 
le zend, sœur cadette du sanscrit fit de krpiti : kehrpa, ventre, et 
par extension, le buste, puis finalement le tout, l'ensemble. De 
kehrpa est issu le gaélique coi'p (corps), congénère du latin 
corpus. L'expression populaire « jouer du cor » appliquée à cer- 
tain bruit corporel reproduit exactement l'étymologie du mot. 

Sous l'influence des idées métaphysiques et religieuses, le latin 
corpus prit l'acception extensive d'ombre, d'âme des morts. Par 
une extension plus ambitieuse encore le krpiti des Aryens passa 
au rang des dieux et le deus Crépitas ( dieu pet) eut ses autels ! 

Par une ironie assez cruelle, l'èti-e intelligent qui avait créé le 
verbe pour s'en faire un instrument en était devenu l'esclave : il 
l'est encore ! 

Un autre radical sanscrit, le verbe pard , péter, a donné 
au grec : perdô, même sens, d'où le latin peditum pet. La racine 
pard revit intacte dans léopard, lion péteur. 



226 LA GENKSE DU VERBE HUMAIN 



CHAPITRE XI 



Ame — Sanscrit : an. souille 

On a vu de quelle singulière paternité était sorti le mot corps ; 
le mot âme dont le sens primitif s'est modifié sous l'action des 
conceptions métaphysiques et religieuses, n'a pas une origine 
plus noble, c'est encore l'expression d'un bruit, mois cette fois 
le bruit vient d'en haut. C'est la seule suprématie, au point de 
vue étymologique, qu'ait l'âme sur le corps. 

Le mot âme V. f, anème, gaélique anam est en effet l'équivalent 
littéral de souffle, vent, respiration. Il est le congénère, sinon le 
dérivé direct, du latin anima, également souffle, vent ; grec, 
anemos m. s., tous mots issus du sanscrit imitatif an (souffle, 
vent) auquel on doit encore le bas breton hanal (respiration) ene 
(âme), anaoun, âme des trépassés. Par une coïncidence assez 
curieuse, le primitif sanscrit an s'est conservé intact, avec son 
acception première, dans notre mot han, onomatopée exprimant 
le bruit que fait l'expiration de l'homme lorsqu'il se livre à 
un travail pénible. Chacun a entendu le han des paveurs, le han 
des boulangers, le han des bûcherons, le han des charpentiers. 
On conservait dans une église d'Italie le han de saint Joseph 
renfermé dans une bouteille ! ! Il y est toujours, je crois, en 
vénération. De han, on a fait le verbe ahannir, (vieux français 
aspirer). — « Nous autres médecins ahannissons après les 
écus. » (Cholière) — Ahaner, pousser des hans et par extension 
travailler péniblement : 

Ne vois-lu point comment ahane Allas. 

(Marot) 

Du primitif an (souffle) est issu également le mot anus appelé 
aussi trou du souffleur. Par une extension tirée de l'analogie des 
formes, anus a vraisemblablement donné annus (anneau, puis 
cercle, cycle.) De là, le mot année (cycle astronomique). 



LA GENÈSE DU VERBE HUMAIN 227 

A l'appui de cette solution, je ferai remarquer que le mot bague, 
synonyme d'anneau dérive du sanscrit baga, vulve. 

C'est à cette particularité — car toutes les traditions se perpé- 
tuent — que l'on doit la légende drolatique de l'anneau de Hans 
Garvel, anneau dont les vertus talismaniques préservaient des 
mécomptes conjugaux tant qu'on le portait au doigt. Cette histoire 
étant trop salée pour être rapportée ici, on la trouvera dans Ra- 
belais, livre III, chap. XXVIII, de Pantagruel. 

Revenons au mot âme. Si le sens métaphysique de ce mot est 
ancien chez les Aryens, il est tout récent chez certains peuples 
sauvages, tels que les Peaux-Rouges où l'âme, avant l'arrivée 
des missionnaires, était identifiée avec les boyaux. Pour faire 
comprendre à ces primitifs que l'âme humaine était immortelle, 
les prêtres européens durent inventer un nouveau terme qui se 
traduisait par : « le boyau qui ne pourrit pas. » On verra à l'ar- 
ticle cœur que les Aryens primitifs firent également du ventre le 
siège de l'âme et du courage. 

Les différents états de l'âme n'ont pas une origine moins 
concrète que le mot âme lui-même. Chacun sait que mélancolie 
signifie textuellement bile noire (gr. mêlas, noir ; kolé, bile). — 
Chagrin, d'après Littré, serait une extension de chagrin, peau 
rude (turc saghri, croupe). La fonction du cuir grenu ou chagrin 
étant de nettoyer les métaux aurait donné le génois sagrina, 
ronger — parce que le nettoyage ronge les métaux — et par 
métaphore ce qui ronge le cœur et l'esprit. Si l'étymologie donnée 
par Littré est exacte, elle prouverait que le grec tragikos (tragi- 
que) a été réellement fait du verbe tragein, ronger, ainsi que 
l'avait remarqué Delatre et non de tragos, bouc. Douleur, latin 
dolor, dérive du latin dolare, raboter (Delatre.) 

Affliction a pour radical le verbe /?f^o, battre ; tristesse dérive 
de ^ero (écraser, ibid). Penser, méditer, réfléchir sont des exten- 
sions métaphysiques des verbes peser, mesurer, refléter. Le latin 
meditari a pour radical le terme sanscrit auquel on doit le grec 
me^ron (mesure, français, mètre); discerner est fait du latin cerna 
grec krinô, cribler, passer au tamis, etc., etc. 

On peut rapprocher de ces extensions métaphysiques les mots 
divinité et Dieu faits du sanscrit dica, jour, lumière du soleil, 



228 LA GENÈSE DU VERBE HUMAIN 

d'où également le latin dieft, même sens. Dies a donné diurnus 
d'où le français jour. 

Le soleil sans lequel la vie ne pourrait exister sur la terre fut 
en effet l'une des premières divinités qu'adorèrent les humains. 
Le sens étymologique du mot Dieu s'est perpétué dans le sym- 
bolisme catholique, lequel représente l'ostensoir sous la forme 
d'un soleil. Au moyen âge le zodiaque, autre symbole de la divi- 
nité, était représenté dans la plupart des cathédrales. L'orientation 
des églises vers l'est, point où se lève le soleil, est une autre 
tradition du sens primitif donné au mot Dieu. 

On voit qu'à l'aide seul du langage on pourrait reconstituer 
toute l'histoire de l'esprit humain. Le Verbe n'est que le mirjir 
de l'humanité à travers les âges. 

D'autres équivalents du mot âme ont la même origine imita- 
tive : latin spii'ave (respirer), .s^jzriïa.s- (souffle), d'où esprit; halaiio 
(souffle), d'où exhaler, haleter, etc. ; ftare (souffler), sufflatus, 
d'où souffler, siffler, flûte, flageolet, flatuosité, etc. Ces derniers 
mots dérivent du sanscrit plu (souffler) qui est une onomatopée. 
On lui doit également le mot grec jj/ï^w/na (souffle, vent) et par 
extension âme, d'où pneumatologie, science de l'âme. La va- 
riante sanscrite pu (souffler) a donné au grec : psyché (âme et 
papillon) psychologie (science de l'âme). On rattache au même 
radical: puer, puanteur, pouah, punais, putois, etc. 

La racine sanscrite va, souffle, a donné vata (vent); grec 
atmos, souffle, atmosphère (sphère d'air). De la variante raj/as 
(vent) est issu le grec aà, je souffle; aer , ait. 

On remarquera que dans les langues sémitiques, le mot âme 
a une origine identique: l'hébreu roulia, souffle et âme est consi- 
déré comme une onomatopée exprimant le bruit de la respiration. 



LA GENÈSE DU VERBE HUMAIN 229 



CHAPITRE XII 



Les organes coi^porels 

Si je n'ai pas trop fatigué l'attention du lecteur, je terminerai ce 
travail en présentant quelques considérations générales sur le rôle 
important joué dans la formation du langage par les fonctions cor- 
porelles. Ainsi que j'ai eu l'occasion de le constater incidemment 
(Ch. II), c'est à ses propres organes que l'homme primitif emprunta 
les termes de comparaison dont il avait besoin pour désigner les 
objets extérieurs. Comme ces peuples qui font de leur capitale 
le nombril du Monde, il assimila les aspects ainsi que les forces 
de la nature à ses formes, à ses forces corporelles. De là, 
l'origine des expressions géographiques si souvent citées : golfe 
(bas latin gulfus, sein) ; côte (rivage) ; bras de mer; Coude du 
Niger ; pied de colline ; flanc de coteau ; tête de montagne; col ; 
gorge; port (passage, terme usité dans les Pyrénées d'où Saint- 
Jean-pied- de -port) (1); sein des mers; sinuosité des rivières; 
entrailles de la terre ; mamelon ; cap (latin caput, tète) ; bouche 
d'un fleuve ; langue de terre, etc. Il n'est pas jusqu'à la dent elle- 
même qui n'ait servi à désigner les sommets de montagne angu- 
leux ou prismatiques. 

Dans un autre ordres d'idées, on a eu les culées de pont, les 
culs de lampe, les cœurs d'artichaut, etc. Remarquons encore que 
le mot branche n'est qu'une variante de bras. Sous l'action des 
mêmes lois, des plantes furent appelées : langue de chat, oreille de 
rat (myosotis) ; pied de bœuf ; cheveux de la vierge ; barbe de 
capucin ; herbe aux nombrils (omphalode). Une des plus jolies 
fleurs s'appelle orchis (testicules) d'où orchidées. En Provence 
l'aubergine porte le nom de viédaze que le dictionnaire de l'Acadé- 
mie traduit pudiquement par visage d'âne Palmier et 

datte ne sont que des variantes des mots main et doigt (grec 



(1) Dans cette acception, port étant fait de porcs, ouverture, devrait s'écrire pore — c'est le 
tnème mot que pore ^de la peau). 



230 LA GENÈSE DU VERBE HUMAIN 

dactylos, doigt, palamè, \al\n palma, main ou paume de la main, 
d'où également palme, mesure de longueur. Par une formation 
analogue, d'autres mesures furent appelées brasse, coudée, pied, 
pouce, etc.) 

Le phallus révéré longtemps comme un symbole de la puissance 
divine ne pouvait échapper à la loi commune ni faire exception. 
Sous l'influence d'analogies auxquelles les peuples enfants 
n'attachaient aucune malice, il a formé — à mon avis au moins, 
car on ne les trouve mentionnés nulle part — les dérivés exten- 
sifs les plus étonnants. Par l'analyse de nombreuses formations 
parallèles, j'ai été amené graduellement à cette conviction que 
cet organe avait servi de prototype pour exprimer la verticalité des 
montagnes, la chute de l'eau, la pousse des arbres et dans un 
ordre plus abstrait, les idées de vigueur, de pénétration^ etc. 

Etymologiquement, et cela n'est ni contesté ni contestable, 
falaise = phallus, de même que mont, montagne = monte, 
remonte (accouplement des animaux). Il est à remarquer que les 
racines desquelles les philologues de l'Ecole de Bopp dérivent 
ces difïérents termes, ont l'acception de : ce qui croît, ce qui 
s'accroît. Mais, ainsi que je l'ai déjà fait observer, il ne faut voir 
dans les racines abstraites du sanscrit que des extensions d'un 
primitif concret. 

Dans le cas particulier, ce primitif avec ses extensions natu- 
relles apparaît nettement ; mais pour le reconnaître il faut 
reprendre en sens inverse l'ordre de filiation donné par l'École 
de Bopp et dont voici quelques exemples : 

1° Racine pid, phuU, croître, accroître ; pliella, ce qui croît, 
primitif 1° du grec -phella, rocher d'où falaise 2° du latin phallus. 

Cet ordre de filiation transmis par les grammairiens de l'Inde 
et adopté par les philologues contemporains ne peut qu'égarer, car 
il procède d'une conception fausse de la formation du langage (1). 



(1) Delatre a été la victime de cette tradition erronée lorsqu'il a prétendu que la forme 
nominale dérivait de la forme verbale, laquelle selon lui, était antérieure et primordiale. C'est 
le contraire qui est la vérité. La forme nominale a enfanté la forme verbale de laquelle sont 
issues les formes adjectives et adverbiales. Cela est aussi certain que la phrase primitive du 
langage a été monosyllabique ou isolante ; la seconde, dyssyllabique ou agglutinante et la 
troisième polysyllabique ou flexionnelle. 



LA GENÈSE DU VERBE HUMAIN 231 

Le sanscrit plu, couler, classé comme racine distincte n'est 
vraisemblablement qu'une forme extensive de pul ; on lui doit le 
latin pluit, il pleut, ainsi que les mots flux, flot, fleuve, pleurs, etc. 

2° Mah, croître, accroître, d'où !<> l'italien monta accouplement 
des animaux (monte, remonte et leurs dérivés) 2» le latin mons, 
montis, mont, montagne — textuellement ce qui s'élève — ce qui 
se dresse à l'horizon. 

A rapprocher de mah (croître, accroître) les verbes sanscrits : 
raih asperger ; mi, couler, primitif du latin meare m. s. d'où 
perméable, imperméable (méat urinaire), etc. 

On doit également à la racine mah, le latin magnus, grand, 
fort, le grec megas, l'allemand macht, l'anglais might. 

D'autres racines sanscrites ayant le sens de croître, d'accroître 
reproduisent des extensions analogues 1° vvih, croître, accroître 
d'où vraisemblablement par extension : vri, arroser, vri, couvrir, 
(forme gunée var) ; vir, être fort. A la forme vri, Delatre rattache 
les dérivés sanscrits suivants : 

Varaha, montagne, colline, d'où le latin verruca, tertre, émi- 
nence, d'où nous avons fait verrue. Signalons aussi le sanscrit 
varcha, montagne d'où peut être le germanique berg, m. s. fran- 
çais berge. 

Varaha, étalon (de race porcine) : latin verres^, français verrat. 

Varas, mâle, d'où le français gars, garçon ; jars, mâle de l'oie. 
Le grec arrèn (mâle) a la même origine. 

Varas, désir d'amour d'où le grec eros, amour — érolisme. 

Il est assez remarquable que le même radical (vri, var) 
ait donné au latin les expressions : verus, verax, vrai ; veritas, 
vérité ; revereri, révérer. Peut-être ces acceptions extensives 
sont-elles nées de l'habitude qu'avaient les aryens primitifs d'attes- 
ter l'a vérité en portant la main sur les organes génitaux — ? — 
Le latin teretrum (phallus) n'infirmerait pas cette hypothèse — 
veretrum a donné au français veretille m. s. vérétriforme. 

Par assimilation de formes, le même primitif a donné veru, 
verutum (broche), d'où le français verrou. L'espagnol reproduit 
une formation analogue : le pêne, en cette langue, est appelé 
macho (mâle), et la gâche, hembra (femelle). C'est peut-être sous 
l'influence de ces exemples que Roquefort a dérivé pêne, de pénis. 



232 LA GENÈSE DU VERBE HUMAIN 

bien qu'il paraisse établi que pêne ne soit qu'une forme nouvelle 
du vieux français pesle, fait du latin pessulus. Après tout, il se 
pourrait que les deux formes pesle et pêne eussent coexisté. 

J'arrive à la forme vri, arroser, d'où var, primitif du grec ouron, 
urine. De ouron, les Grecs firent ouranos, ciel, parce qu'alors on 
croyait que le ciel était le réservoir des eaux. D'ouranos, on fit 
ensuite un dieu qui devint le père du tout puissant Jupiter. Plus 
modeste, Uranie est restée pour nous la muse de l'astronomie. 

On remarquera que le sanscrit vri a donné également au latin : 
rigare d'où irriguer, irrigation, irrigateur. 

La forme : vir (être fort)^ a enfanté une lignée non moins sug- 
gestive. On lui doit le latin vir, homme, virga, verge — ce qui 
croît — virtus (force) vertu. Etymologiquement viril = vertueux. 
Le grec ovrjanon organe ; ergon, énergie, procèdent du même 
radical. 

Bien que n'appartenant pas grammaticalement au même groupe, 
il est assez curieux de constater que la racine viç (entrer) qui très 
certainement n'est que la forme verbale d'un primitif concret, a 
donné viças (homme), d'où le germanique wic, même sens. 
Hludowic, illustre homme dont nous avons fait clovis ; bas latin 
ludovicus d'où Ludovic et Louis. 

Une dérivation non moins curieuse est celle du sanscrit vi, 
oiseau, auquel on doit le latin avis, avicellus, d'où le v. f. aisel, 
oisel, primitif d'oiseau. A ce radical imité vraisemblablement du 
cri de quelque volatile, Delatre rattache le sanscrit acava, ex- 
trémité, d'où le grec oura, queue des animaux et aussi organe 
générateur. Serait-ce par une tradition inconsciente de cette for- 
mation que la langue populaire a conservé au mot oiseau le sens 
extensif du grec oura? La même association d'idées se rencontre 
dans les dérivés de la racine pat, s'élever, et par extension voler 
en parlant des oiseaux. De pat est issu peio, aller vers, d'où pétu- 
lant et impétueux ; pénis pour petnis, queue (même sens double 
que le grec oura) ; pinna, aigrette, panache, d'où aussi pinnaculum, 
pinacle. Le sanscrit pitns (mâle) a donné au latin: preeputium, 
prépuce (Delatre) . 

Les exemples précédents expliquent la relation existant entre 
le grec ouros, taureau, et oros, montagne ; entre airô (même sens 



LA GENÈSE DU VERBE HUMAIN 233 

que le latin erigo) et Ares (Mars), personnification de l'ardeur 
brutale. Le coq lui était consacré. 

Remarquons en passant que nos mots droit, droiture (équité) 
ont pour primitif le latin erif/ere — erectus, rectus, directus. 

Bien qu'il n'y ait que d'imperceptibles rapports entre les 
idiomes aryens et la langue haoussa que parlent les nègres du 
Soudan, j'ai rencontré dans ce parler africain des formations 
équivalentes à celles qui précèdent. 

Malgré l'isolement de certaines races, on retrouve partout la 
même logique de l'esprit humain, ainsi que les mêmes instincts 
mimologiques. 

Je bornerai là cet essai sur la formation du verbe dans l'huma- 
nité. Il servira d'introduction à un travail d'une autre nature sur 
les origines assez mal connues de la langue française. 



W. MARIAL. 



LA TUNISIE PITTORESQUE 

(Suite) 



BIZERTE 



II 

HIF»JPO-ZAFlITUS, BIZERTE3 



Origine, Étymologie, Histoire 

La fondation de Bizerte, d'après les documents que nous 
a légués l'Histoire, remonterait à la plus haute antiquité. 

Salluste nous apprend que la plupart des villes du littoral, telles 
que : Hippo-Zaritus (Bizerte) ; Hadrumetum (Sousse) ; Leptis, 
port situé autrefois un peu au sud de la moderne Monastir, 
avaient pour origine des émigrations de Phéniciens, datant 
de plusieurs siècles avant Vère chrétienne. « Les Phéniciens, 
ajoute cet historien, voulant, les uns diminuer l'excès de leur 
population, les autres accroître leur prépondérance maritime, 
firent appel à des gens du peuple, à des aventuriers, pour aller 
fonder sur les plages libyennes de nombreuses colonies qui 
prospérèrent en peu de temps et contribuèrent, soit à la défense 
de la métropole, soit à sa splendeur. » 

Certaines de ces colonies n'étaient que les succursales 
et l'ornement des villes qui avaient contribué à les fonder en 



236 LA TUNISIE PITTORESQUE 

y écoulant le trop-plein de leur population ; d'autres, souverainetés 
nouvelles, qui ne tardèrent pas à se rendre indépendantes, telle 
qo-'Utique, créées par des factions expatriées, prêtèrent à leurs 
frères d'Orient un puissant et secourable appui, mais toutes, 
à l'exemple de la mère patrie, trouvèrent dans le commerce une 
source inépuisable d'opulence et de prospérité. 

Hippo-Zarite, ou Hippo-Zaritus, est une corruption du vrai 
nom phénicien de Bizerte : Hippo-Diarvhytufi ou « ville percée » 
qui lui aurait été donnée, selon Elisée Reclus, à cause du canal 
sans profondeur dont les deux branches traversent le bas de la 
ville, en établissant une communication entre le lac et la mer. 

307 ans avant l'ère chrétienne, c'est-à-dire 40 ans avant 
la première guerre punique, Agathocle, tyran de Syracuse, 
portait les armes dans les provinces situées à l'occident de 
Carthage. Il s'empara d'Hippo-Zaritus après une héroïque et vive 
résistance de la part des défenseurs, qui avaient tenté les plus 
grands efforts pour se soustraire à sa redoutable domination. 

La ville fut prise d'assaut et livrée au pillage ; là ne s'arrêta 
pas la cruauté du vainqueur. Dans le but de prévenir désormais 
toute tentative de rébellion, il infligea à cette malheureuse cité 
vaincue un châtiment encore plus barbare. Après l'avoir aban- 
donnée pendant trois jours aux déprédations de ses soldats, il fît 
passer au fil de Tépée la plus grande partie de ses habitants. Cet 
acte de barbare cruauté fut imité, plus tard, par Marius, général 
romain, vainqueur, après le siège de Capsa (Gafsa). 

Dès qu'ils furent maîtres de Bizerte, les Siciliens y firent 
exécuter de grands travaux publics. Le port fut agrandi par les 
ordres d'Agathocle, qui fit ajouter de nouvelles fortifications aux 
anciennes murailles tyriennes. 

Le nom moderne de « Bizerte » lui vient de Benzert, « qui 
garde, dit Elisée Reclus, sous une forme très corrompue, le nom 
de l'antique cité phénicienne — Zarite, Zaritus ou Diarrhytus, 
épithète que les Grecs avaient ajoutée au nom de cette position 
maritime alors nommée simplement Hippo, comme Hippo-Regius 
(Bône) et afin de la distinguer de cette dernière. » 

L'importance ancienne de la cité de Bizerte est, toutefois, 
confirmée par la mention qu'en ont faite, dans leurs récits, tous 
les auteurs de l'antiquité et du moyen-âge. D'après El Bekri, 



LA TUNISIE PITTORESQUE 237 

célèbre polygraphe andalou, qui écrivait en 1068, à Cordoue, 
(( La description de l'Afrique septentrionale » les Arabes firent 
de Benzert une place forte de premier ordre, sentant bien tout 
le parti qu'ils pouvaient tirer de ce port méditerranéen. 

« A l'orient de Tabarca, dit cet auteur, et à la distance d'une 
journée et demie, s'élèvent les châteaux de Benzert qui ofïrent 
un asile aux habitants de cette localité toutes les fois que les 
Roian essaient d'opérer une descente sur la côte. Ils servent aussi 
de Rihat (1) aux gens qui s'adonnent à la dévotion. 

Mohammed ibn Youçef s'exprime ainsi dans sa description du 
littoral qui s'étend depuis Tabarca jusqu'à Tunis : « La Merça-l- 
Cobba — la rade de la coupole — est dominée par Benzert, ville 
maritime traversée par un gros fleuve, très poissonneux, qui va 
se jeter dans la mer. Elle est entourée d'une muraille de pierre et 
possède un Djamé (grande mosquée avec minaret), des bazars, des 
bains et des jardins. Il n'y a pas d'endroit où le poisson soit à 
meilleur marché qu'à Benzert. 

)) Cette place fut conquise en l'an 41 (661-662 de J.-C.) par 
Moaoula ibn Hodeidj. Le prince Oméïade Abd el Melek ibn 
Merouan, qui l'accompagna dans cette expédition, s'étant écarté 
du corps de l'armée, trouva chez une femme indigène un accueil 
empressé et une généreuse hospitalité. Jamais il n'oublia ce 
bienfait et, parvenu au trône du Khalifat, il écrivit à son lieute- 
nant, gouverneur de l'Ifrikiya, lui ordonnant d'avoir soin de cette 
femme et de touces les personnes de la même famille. Cet officier 
les combla de biens et de faveurs. » (2) 

L'anonyme de Ravenne nous donne une étymologie de Bizerte, 
non moins originale que les précédentes, et il nous paraît curieux 
de placer sous les yeux du lecteur l'opinion, plus ou moins fondée, 
de tous les auteurs anciens, car il nous sera facile d'en déduire 
que tout concorde à faire dériver le nom de Bizerte de sa position 
sur le lac. 

« Quelques-uns, dit cet auteur, prennent Bizerte pour VYtique 
de Ptolémée, ou l'Utique de César et de Tite-Live, fameuse par la 



(1) Les Arabes donnaipnt le nom de Ribat à des citadelles, moitié couvent, moitié places 
fortes, où se renfermaient des guerriers volontaires qui voulaient mériter des grâces spéciales, 
réservées par la loi musulmane aux fidèles croyants. 

(2) Traduction de Slane, p. 139-140). 



238 LA TUNISIE PITTORESQUE 

fin courageuse de Caton, qui, étant vaincu, choisit fièrement 
la mort plutôt que de recourir à la clémence de César. — Quoy 
que c'en soit, les Africains lui donnent un nom : celuy de 
Bent-Serth, comme qui dirait — fille du lac — pour ce que 
serth, entre eux, signifie lac et bent, la fille: et nous prononçons 
par corruption Bizerte au lieu de Ben-Sert. 

(( Elle est assise sur la mer Méditerranée entre Ras-Amuzath, 
que les anciens appelaient le promontoire d'Apollon, et l'embou- 
chure du fleuve Bagrada, à quelque 35 milles de Tunes (Tunis). 

« Un petit bras de mer passe près de cette ville et s'étend 
étroitement vers le midy, puis, s'élargit en telle sorte qu'il vient 
à former un grand lac, autour duquel on void plusieurs hameaux 
de pêcheurs et laboureurs et huict assez bons villages. 

« Cette ville, bien que petite de tour de murailles, contient 
toutefois 6000 familles. Il y a deux grandes prisons pour les 
esclaves, un magasin pour les marchandises, deux tours 
et bastyons pour l'asseurance du port. 

((Il y a là prez, les deux écueils appelés : Canis, éloignez 
3 à 4 mils de la terre ferme et proches de Biserte. » 

Il est bien entendu que nous avons respecté le style original et 
l'orthographe bizarre de cette traduction. 

Jean-Léon, plus connu sous le nom de Léon l'Africain, 
géographe arabe né à Grenade vers la fin du XV^ siècle, fait 
prisonnier par les chrétiens et élevé à Rome, où il fut 
baptisé sous le nom de Jean-Léon, dans sa description de l'Afrique, 
ne fait que copier l'auteur que nous venons de citer ci-dessus. On 
trouve en effet dans son récit les mêmes termes et expressions 
concernant Bizerte. 

(( Bensart, ou Biserte, est ancienne cité édifiée par les Africains 
sur la Méditerranée, distante de Thunes environ 35 milles; elle 
est petite et habitée de pauvres et misérables personnes. Et auprès 
d'icelle passe un petit bras de mer s'étendant étroitement, devers 
le midi ; depuis, vient s'élargir en sorte qu'il forme un gros lac, 
à l'entour duquel sont assis plusieurs villages, habitations de 
pêcheurs ou laboureurs. » 

Plus tard, jusqu'au jour où le regretté Charles Tissot a publié 
son grand travail sur la Géographie comparée de l'Afrique 



LA TUNISIE PITTORESQUE 239 

romaine, on eut souvent recours à Mannert, géographe allemand, 
qui a écrit vers 1840 la « Géographie ancienne des Etats barba- 
resques. » 

Nous trouvons dans son ouvrage une discussion plus raison- 
née de l'origine étymologique de Bizerte. 

« Dans le récit de l'expédition d'Agathocle, on donne le nom 
de Hippo-Acra à la ville de Bizerte, ainsi qu'à une autre située 
plus à l'ouest et qui reçut plus tard le nom de Hippo-Regius 
(Bône). 

(( Par la suite, quand les Romains commencèrent à se procurer 
quelques renseignements plus détaillés sur ce pays, ils entendi- 
rent désigner sous le nom de ville des Hippo-critae, l'Hippo dont 
nous parlons ici (Bizerte) et qu'Agathocle n'eut pas sitôt prise 
qu'il la fit fortifier. Sous la domination des Romains, les Grecs 
trouvèrent une occasion de laisser le cours libre à leur manie de 
tout expliquer. On apprit que les indigènes donnaient à Hippo le 
surnom de Zaritos ; cette épithète fut changée en diarrithos, mot 
grec qui signifie k coupée par l'eau. » 

Désormais tous les géographes, depuis Ptolémée jusqu'à la 
table de Peutinger, se servirent de l'expression : Hippo-diarrhy- 
tus; mais enfin le nom véritable se fit jour. Déjà Pline écrit : 
Hippo-diritus, ce qui est sans doute une faute du copiste, au lieu 
de Hippo-Zaritus. L'itinéraire d'Antonin, de même que tous les 
écrivains des siècles suivants, portent : Hippo-Zaritus. 

(( Le d des Grecs avait un son sifflant pareil à celui du z\ ainsi 
l'on trouve Zabolus pour Diabolus. Donc la prononciation du 
nom de cette ville ne fut altérée que très peu par les changements 
arbitraires qu'ils lui firent subir. 

« L'explication du mot Zaritus par Diarrhytus (> Coupée par 
les eaux » est peut-être exacte, car le nom de Bent-Zert, par con- 
traction Bizert ou Bizerte, que la ville porte aujourd'hui, veut 
dire, au rapport de Shaw, la fille du canal, dans la langue des 
naturels du pays. » 

Hippo, colonie tyrienne, d'abord indépendante, vivait sous le 
protectorat de Garthage, à laquelle elle essaya vainement de se 
soustraire. 



240 LA TUNISIE PITTORESQUE 

« Agathocle s'en étant rendu maître, fit agrandir le port et for- 
tifia la ville ; en sorte que par la suite elle put opposer une 
longue résistance aux Romains. Sous la domination de ces 
derniers, Hippo conserva longtemps le simulacre d'une existence 
indépendante, c'est ce qui lui fait prendre le nom de — Libéra — 
sur ses monnaies. Pline ajoute que c'était un assez petit endroit 
dont les habitants vivaient de la pêche et que les étrangers visi- 
taient rarement. Ti dit que la ville était située à l'embouchure d'un 
lac peu profond ; par cette embouchure les eaux de la mer pous- 
sées par les vents et par la marée montante entraient à certaines 
époomes dans le lac et se retiraient au bout de quelque temps. 
Scylax et les écrivains des âges suivants lui assignent la même 
position. 

(( Au nord-est, en face de Hippo, Ptolémée marque, en pleine 
mer, l'île du Dragon, qui convient à la position des deux îlots 
inhabités appelés Cani (les Chiens). » 

Onésime Reclus résume, ainsi qu'il suit, l'étymologie de Bi- 
zerte dans son ouvrage La France et ses colonies : 

« Bizerte est l'italianisation de Benzert, et Benzert possède les 
consonnes fondamentales de l'antique nom, Hippo-Diarrythus, 
terme bicéphale où l'on trouve du punique et de l'hellénique : 
Hippo, latinisation de Ubba , c'est en réalité du phénicien ; et au 
vrai, Bizerte s'appelait comme Bône: celle-ci, c'était Hippo-Re- 
gius, rUbba-Royale, tandis que celle-là, c'était Hippo-Diarrythus, 
l'Ubba percée ; or Diarrhytus est un mot purement grec avec 
terminaison latine. » 



La guerre des Mercenaires 

En 241 avant Jésus-Christ, les Mercenaires, soldats de tous 
pays loués à la solde de Carthage, venaient d'évacuer la cam- 
pagne de Sicile. Ramenés à Carthage sur les trirèmes d'Amilcar, 
ils étaient campés sous les murs delà capitale punique et répandus 
dans le faubourg de Mégara (La Marsa). Ils attendaient 
vainement le paiement de leur solde arriérée depuis trois années. 

Carthage, après bien des promesses, cherchait à s'en débar- 
rasser; elle les licencia^ laissant ces bandes de Barbares compo- 



LA TUNISIE PITTORESQUE 241 

séesde Ligures, de Grecs, de Baléares, de Libyens, de Lusitaniens, 
de Nègres et même de Garamantes, dans le dénuement le plus 
complet. 

Les Mercenaires se révoltèrent contre leurs anciens maîtres, 
la plupart marchands cupides qui n'avaient qu'un souci, celui 
de s'enrichir. Ils assiégèrent Garthage et la sommèrent de lespayer. 

Après maints combats et maintes promesses, jamais tenues, la 
ville fut débloquée et la guerre eut alors pour théâtre les environs 
d'Utique et d'Hippo-Zaritus. 

Les Mercenaires accrus de tous les pillards des provinces voi- 
sines, alléchés par l'espoir du butin et le sac de Garthage, dont 
ils avaient juré la perte, étaient alors commandés par Mâthos 
et Spendius, esclave campanien transfuge. 

Les Carthaginois, commandés par Amilcar Barca, suffète de la 
mer et père d'Annibal, étaient maintenant étroitement bloqués 
dans la chaîne de montagnes qui sépare Utique d'Hippo-Zaritus. 
En vain Amilcar suppliait Garthage de lui envoyer des renforts 
et des vivres ; il se voyait sur le point d'être écrasé par les Bar- 
bares. 

Le Grand Gonseil résolut de solliciter l'appui et l'alliance des 
villes tyriennes du littoral pour chasser les Mercenaires. Mais 
Utique et Hippo-Zaritus, prises entre deux dangers et cernées de 
toutes parts par les armées ennemies qui tenaient la campagne 
autour de leurs murs, hésitaient à se prononcer. Elles restèrent 
sourdes aux propositions de Garthage, préférant rester neutres 
que de prendre parti pour l'un ou pour l'autre des belligérants. 

Le Grand Gonseil de Garthage leva tout ce qui lui restait 
d'hommes en état de porter les armes. Par l'enthousiasme des 
uns, par la pusillanimité des autres, une armée de 5000 hommes 
fut bientôt prête. 

Elle gagna Utique par le littoral, afin d'appuyer le sufïète sur 
ses derrières, tandis que 3000 des plus vaillants guerriers mon- 
tèrent sur les vaisseaux qui devaient les débarquer à Hippo- 
Zaritus, d'où ils comptaient repousser les Barbares entre leurs 
trois armées. 

Hannon en avait accepté le commandement ; mais il confia son 
armée de terre à Magdassan , son lieutenant, afin de conduire 
lui-même les troupes de débarquement. 



242 LA TUNISIE PITTORESQUE 

Hippo-Zaritus n'écouta point les sommations d'Hannon, pas 
plus que celles des Mercenaires, mais chaque matin les habitants 
leur descendaient des vivres dans des corbeilles, et, en leur criant 
du haut des tours, ils s'excusaient sur les exigences de la Répu- 
blique de Carthage et les conjuraient de s'éloigner. 

Ils adressaient les mêmes protestations aux Carthaginois qui 
stationnaient dans leur rade, sur la mer. Hannon se contentait 
de bloquer le port d'Hippo-Zaritus sans risquer une attaque ; 
cependant il persuada aux chefs tyriens de recevoir chez eux 300 
soldats puniques. Puis il s'en alla vers le cap des Raisins (Ras- 
Zebib) et fit un long détour pour cerner les Mercenaires qui, 
jusqu'alors, avaient le dessus. 

a Ce que voyant, les citoyens d'Hippo-Zaritus, prétextant une 
alarme, firent monter sur leurs murailles les 300 soldats d'Han- 
non ; puis, survenant par derrière, ils les prirent aux pieds et les 
jetèrent par-dessus leurs remparts. Quelques-uns d'entre eux qui 
n'étaient point morts furent poursuivis et se noyèrent dans la 
mer. » (l) 

Cet acte de sauvage énergie délivra Hippo-Zaritus dont le siège 
fut enfin levé. 

Les Mercenaires, reprenant le dessus encore une fois, repous- 
sèrent les armées d'Amilcar et d'Hannon jusque sous les murs 
de Carthage, qui fut de nouveau enveloppée et assiégée par ces 
hordes de Barbares. 

Alors commença une lutte épique qui dura plusieurs mois. 
Les Carthaginois reconstituèrent leur armée et leur matériel de 
défense. Dans une sortie mémorable qui eut lieu en l'an 238 
avant Jésus-Christ et où les éléphants de combat, au nombre de 
deux cents, jouèrent le principal rôle, les Mercenaires furent 
finalement anéantis et chassés du territoire de Carthage, d'Utique 
et d'Hippo-Zaritus. 

Domination arabe 

Sous les Arabes, Bizerte eut aussi son histoire et M. Ernest 
Mercier, dans sa remarquable Histoire de l'Afrique septen- 
trionale, nous apprend que, vers lecommencementdu XII® siècle, 



(I) Gustave Flaubert, Salammbô. 



LA TUNISIE PITTORESQUE 243 

le flot arabe cessa de progresser en Afrique ; l'invasion était, on 
peut le dire, terminée après avoir refoulé la race autochtone. 

(( Les Arabes se mettent alors au service des dynasties ber- 
bères pour conquérir leur domaine définitif et écouler leur trop 
plein. Toujours au guet pour s'emparer des emplacements dis- 
ponibles toujours prêts à louer leurs bras, à condition que les 
terres leur soient données. 

(( C'est ainsi que les Dahmane, fraction des Béni Ali, s'empa- 
rèrent des plaines qui environnaient Benzert et y fixèrent leurs 
établissements. 

Vers l'an 1199, se produisit la fameuse révolte d'Ibn-Ghania, 
général almoravide, qui, après avoir défait son rival Er-Regragui, 
tourna ses armes contre son maître Abou-Zeïd, gouverneur de 
Tunis, qui avait commis la faute d'aider Ibn-Ghania à écraser 
son rival. 

« Maître de Tripoli, du Djerid et d'El Mehdia, l'audace d'Ibn- 
Ghania n'eut plus de bornes. Il marcha sur Tunis en 1192 et 
obligea Abou Zeïd à capituler après deux mois de siège. II s'em- 
para également de Tébessa et de Bône, puis, revenant en Tunisie, 
il mit le siège devant Benzert qui succomba à son tour. » 

Les Espagnols s'emparent de Bizerte 

On sait qu'après la prise de Grenade, qui venait de donner la 
victoire aux Castillans (2 janvier 1492), les Maures andalous 
demeurèrent encore pendant plus d'un siècle dans les villes de la 
péninsule qu'ils avaient occupées en maîtres pendant si longtemps. 

L'édit de proscription de 1609 devait en faire sortir du royaume 
près de quinze cent mille. La grande émigration commença, et 
tous ceux qui purent se procurer les moyens de traverser la mer, 
s'établirent avec leurs familles tout le long des côtes méditerra- 
néennes de l'Afrique, qui se peuplèrent de bannis. 

Bizerte, en partie détruite depuis longtemps par des guerres 
intestines, reçut son contingent d'émigration, se releva de ses 
ruines et vit, en moins d'une année, sa population se doubler. 
Les nouveaux venus s'établirent au nord-ouest de la ville, sur la 
plage même, et formèrent un quartier séparé en dehors des murs. 



244 LA TUNISIE PITTORESQUE 

Ils armèrent des barques et des navires de course qui battirent 
la Méditerranée dans tous les sens, en faisant aux chrétiens, leurs 
oppresseurs, (?) une guerre de piraterie sans trêve ni merci qui 
ruinait leur commerce, détruisait leur marine et ravageait leurs 
côtes. 

L'Espagne fut la première à s'alarmer d'une telle situation, 
si désastreuse pour elle. Après plusieurs expéditions maritimes, 
plus ou moins heureuses, elle s'empara d'une partie du littoral 
africain et occupa les ports de Ceuta et Mélilla, au Maroc ; 
de Mers-el-Kebir, Alger et Bougie, en Algérie ; et celui de Bizerte, 
en Tunisie. 

Peu après, ces grands ports, toutes les petites rades du littoral 
subirent le même sort, depuis Ceuta jusqu'à Tripoli. 

Pendant les quelques années que les Espagnols furent maîtres 
de Bizerte, ils s'y fortifièrent solidement, car c'était une excellente 
place forte ; ils relevèrent les remparts du fort situé sur un mame- 
lon à l'angle nord-ouest de la ville, le même qui porte encore 
aujourd'hui le nom de — Fort d'Espagne. 

Cette puissance, maîtresse du rivage africain tout entier, ne sut 
pas poursuivre le cours de ses succès, et compromit sa conquête 
par le système désastreux des occupations trop restreintes : 
ses troupes, disséminées en petit nombre sur la côte, perdirent tous 
leurs avantages dans les insurrections consécutives que leur 
suscitèrent les habitants du pays, ce qui eut pour résultat inatten- 
du de permettre l'établissement de la puissance turque sur le 
littoral africain de la Méditerranée, disputé aux Espagnols par 
les combats heureux et les coups de mains hardis des frères 
Barberousse (1533). 



Domination Turque 

Une diversion habile fut alors exécutée, sur les points les plus 
septentrionaux, par une divison de cette armée navale placée 
sous le commandement de Kheir-ed-din, le frère et le successeur 
de Baba-Aroudj à Alger. 

Le premier point de la côte que la flotte de Kheir-ed-din aborda 
fut Bizerte. Soit qu'il eût reçu des instructions du Sultan, soit 



LA TUNISIE PITTORESQUE 245 

qu'il voulût agrandir sa régence d'Alger, il résolut aussi de 
s'emparer de Tunis à l'aide d'un subterfuge. En conséquence, 
il fit courir le bruit qu'il venait rétablir sur le trône Rachid, 
dépossédé par son frère, le sultan hafside El Hassan, alors 
régnant. 

Les Tunisiens, impatients de secouer le joug du prince usurpateur, 
le chassèrent du trône et ouvrirent leurs portes aux Turcs. 
Lorsqu'il se fut emparé des forts, Kheir-ed-din jeta le masque et 
déclara qu'il prenait possession de la ville au nom du sultan 
Soliman. 

Les Tunisiens, indignés de cette duplicité, se soulevèrent, mais 
ce fut inutilement, la force brutale acheva ce que la perfidie avait 
commencé (1534). 

El Hassan, après son expulsion de Tunis, s'adressa à Charles- 
Quint, alors tout puissant, pour tenter de remonter sur le trône. 
Ce monarque, supplié aussi par le Pape de mettre un terme aux 
déprédations qu'exerçaient les corsaires barbaresques sur toutes 
les côtes de la Méditerranée, irrité d'ailleurs de l'établissement des 
Turcs à Tunis, accueillit favorablement la demande du prince 
dépossédé, et prépara une expédition formidable à laquelle 
concoururent l'Italie, le Portugal et l'ordre de Malte. La France, 
liée par un traité au sultan de Constantinople, refusa de prendre 
part à l'expédition. 

Cette fois, ce fut Porto-Farina qui fut choisi comme point de 
débarquement, lequel s'opéra sans peine (1535) et le quartier 
général fut établi près de Carthage, sur le lieu même où avait 
campé Saint-Louis. 

La ville de Tunis tomba au pouvoir des Espagnols, qui s'y 
établirent de nouveau après quelques jours de siège et différents 
combats ; ils livrèrent les maisons au plus odieux pillage. Ils 
restèrent maîtres de la Régence pendant trente-trois ans, après 
lesquels ils en furent de nouveau chassés par les Turcs. 

En effet, ils étaient à peine installés pour la deuxième fois sur 
la côte d'Afrique que le sultan de Constantinople, ne pouvant 
se résoudre à considérer sa première défaite en Tunisie comme 
définitive, entraîné, d'ailleurs, par les excitations belliqueuses du 
Divan, mit tout en œuvre pour les expulser. 



246 LA TUNISIE PITTORESQLfE 

Le commandement de cette nouvelle expédition turque fut 
confié à un hardi capitaine, renégat milanais de la famille Vis- 
conti, du nom de Sinan-pacha. Les contingents d'Alger, Tripoli, 
et Kairouan étaient déjà réunis pour se joindre à son armée et 
enlever ce qui restait des possessions espagnoles (1573). 

Le comte de Cerballon, gouverneur de Tunis, instruit du dé- 
barquement de l'armée turque, s'empressa de secourir les points 
les plus menacés. Il fit évacuer les forts de Bizerte et en jeta la 
garnison dans La Goulette, défendue par un autre officier espa- 
gnol de valeur, Porto-Carrero. 

Mais les Espagnols, en trop petit nombre, furent vaincus, 
taillés en pièces et littéralement écrasés par ces hordes musul- 
manes qui se ruèrent sur eux avec une sauvage impétuosité 
doublée par le fanatisme religieux : 

« La force appartient à Dieu, s'écriaient-ils en marchant au 
combat, et il ne la donne qu'à qui il lui plaît. » La seconde prise 
de Tunis par les Turcs eut lieu en 981 de l'hégire (1574) ; elle fut 
suivie de la démolition complète des fortifications de La Gou- 
lette ainsi que de celles de Bizerte, qui retomba sous les Turcs au 
rang de petite bourgade très délaissée. 

Depuis cette époque, Bizerte n'a plus cessé de faire partie de la 
Régence de Tunis, dont les Beys ont su s'affranchir, petit à petit, 
du joug de la Turquie et, finalement, se rendre indépendants. 



Gouvernement des Turcs 

Il me paraît utile, avant de poursuivre mon récit, de résumer 
succinctement les principaux événements survenus depuis cette 
époque dans la vie politique de ce pays, jusqu'au jour où la 
Tunisie a été placée sous le protectorat de la France. 

Depuis 1574, époque où les Turcs renversèrent la dynastie 
arabe des Hafsides, la Porte entretenait à Tunis un pacha qui 
gouvernait de concert avec les deys locaux, devenus les vassaux 
du Sultan. 

Le Divan tunisien, ou grand conseil, était composé des princi- 
paux officiers de la milice des Janissaires. De même qu'à Alger, 
cette milice brutale s'empara bientôt du pouvoir. Les pachas 



La TUNISIE PITTORESQUE 247 

furent chassés du pays, et les deys locaux usurpèrent toute l'au- 
torité, bien que leur puissance fut souvent éphémère, car la plu- 
part d'entre eux périrent égorgés ou étranglés, quand ils ne mou- 
raient pas empoisonnés. 

Le XVI Ile siècle est rempli de ces lugubres annales et des luttes 
continuelles qui éclatèrent entre les deys algériens et ceux de 
Tunis. 

Malgré tous ces désordres, la France obtenait en 1604 et en 
1685 des traités de commerce connus sous le nom de Capitu- 
lations. 

Le traité de 1604, surtout, est resté célèbre dans l'histoire de 
la diplomatie. Aux termes de cette convention remarquable, les 
gouvernements des Régences barbaresques étaient rendus res- 
ponsables, dans leurs personnes et dans leurs biens, des dépré- 
dations que les gens de leurs pays viendraientà commettre contre 
les marchands français. Les consuls de la nation française ne 
pouvaient jamais être constitués prisonniers pour quelque cause 
que ce fût. Le traité reconnaissait encore que le pavillon du roi 
de France couvrait la marchandise et que les personnes et les 
biens des Français étaient insaisissables sous tous pavillons. En- 
fin, le droit de pêcher le corail sur la côte de Barbarie était con- 
firmé et garanti à la France. 



Les Tunisiens s'emparent du pouvoir 

En 1705, le dey Ibrahim ayant été fait prisonnier dans un com. 
bat contre les Algériens, un de ses aghas, Hasseïn, ou Hassan 
ben Ali, qui put se replier sur Bizerte et rentrer â Tunis avec ce 
qui lui restait de soldats, s'empara du pouvoir et fonda la dynastie 
des Hassenides qui règne encore aujourd'hui. 

Le titre de Bey fut substitué à celui de dey comme servant à 
désigner le souverain investi, à l'exclusion de tout autre, de la 
plénitude du pouvoir et de l'autorité. 

En 1770, sous Louis XV, la flotte française dut se porter ino- 
pinément en Tunisie où elle bombarda les ports de Porto-Farina, 
Monastir, et Bizerte, dans les circonstances que nous allons 
relater. 



248 LA TUNISIE PITTORESQUE 

D'après les traités en vigueur, les bateaux de pêche français 
établis à La Calle, qui portait alors le nom de Bastion de France, 
avaient le droit de se pourvoir de vivres ou autres objets dans 
le port de Bizerte, dont l'accès leur était permis. Or, deux ans 
après la ratification de ce traité, les autorités tunisiennes inter- 
dirent aux corailleurs français l'exercice de la pêche et leur fer- 
mèrent le port de Bizerte. Premier grief. 

En second lieu, des corsaires tunisiens se livraient encore à la 
course, malgré les traités de paix, et ruinaient le commerce de 
Marseille et des ports de la Corse. Deuxième grief. 

Enfîn^ un navire tunisien armé en course, commandé par le 
raïs Soliman el Djerbi, rencontra en mer un navire de commerce 
français ; il fit venir à son bord le capitaine de ce bâtiment sous 
prétexte de lui demander des vivres dont il prétendait avoir 
besoin. Il profita de cette occasion pour piller le navire, et répon- 
dit aux protestations indignées du capitaine français en l'acca- 
blant d'injures et de coups. 

Arrivé eu France, le capitaine du navire pillé fit sa déposition, 
que l'on transmit immédiatement à l'Amirauté et, comme la 
coupe était pleine, une expédition de représailles fut organisée 
sans retard ; les préparatifs en furent tenus secrets. 

Dans les premiers jours de 1770, le Consul de France à Tunis, 
mis au courant par des correspondances chitïrées, sollicita du 
Bey l'autorisation de se transporter aux environs de Carthage 
pour raison de santé. On lui assigna pour son séjour le palais 
Abdellia situé sur le rivage de la Marsa. Le Consul s'y rendit ; 
le 23 mai, trois vaisseaux de guerre français jetaient l'ancre en 
rade de La Goulette. 

Une foule de curieux s'était portée sur le port pour assister au 
débarquement de ces prétendus visiteurs et pour connaître le but 
de leur arrivée. 

Mais l'attente du public fut déçue ; on apprit bientôt qu'une 
chaloupe s'était détachée la nuit de l'un des navires français, 
qu'elle avait pris terre à l'Abdellia et avait pris à son bord 
M. Barthélémy de Saizieu, notre Consul, et tous les membres de 
sa famille. 

Le bruit d'une rupture entre les deux Etats se répandit aussitôt. 
Toutes les places de la côte tunisienne furent fortifiées et mises 



LA TUNISIE PITTORESQUE 249 

en état de repousser l'ennemi. Le capitan Ali Raïs mettait le 
temps à profit pour armer et équiper trois gros bâtiments tuni- 
siens à l'arsenal de Porto-Farina, pendant que la division navale 
française tenait le port de La Goulette étroitement bloqué. 

On espérait que l'incident se terminerait d'une façon pacifique, 
lorsque le 16 juin toute l'escadre française, commandée par 
l'amiral comte de Broves, vint également mouiller en rade de 
La Goulette. Elle se composait de 16 bâtiments dont 4 vaisseaux 
et frégates. 

Les plus importants de ces navires de guerre étaient : La Pro- 
vence, vaisseau amiral de 74 canons; le Sagittaire, de 50 canons; 
les frégates Atalante et Mignonne , de 26 canons ; V Hirondelle, 
le Singe, le Séduisant, la Salamandre, VEtna, la Tamponne, 
de 20 canons, etc., etc. 

Le 15 juillet l'escadre française n'ayant pu obtenir du gouver- 
nement tunisien les satisfactions qu'elle en attendait, et l'ultima- 
tum de l'amiral étant resté sans réponse, elle quitta le mouillage 
de La Goulette, n'y laissant que les trois premiers navires arrivés 
avant elle. 

Le lendemain elle prenait position devant Porto Farina, qu'elle 
bombarda pendant deux jours; le l-^i' août 1770, elle se portait 
enfin devant Bizerte, qui fut bombardée à son tour, malgré les 
efforts désespérés du Khaznadar Hassan Kahia Bouthagane, 
chargé de la défense de cette place. 

Des renforts de troupes furent envoyés de Tunis, mais ils ar- 
rivèrent trop tard à Bizerte, au moment même où le feu de l'es- 
cadre venait de cesser après avoir démantelé toutes les fortifica- 
tions. 

Le lendemain, le Khaznadar, pour raviver l'ardeur de ses 
soldats, leur distribua de fortes gratifications. Il se préparait à 
soutenir et à repousser un débarquement imminent, lorsque tout 
à coup un vent violent se déchaîna, obligeant l'escadre française 
à quitter le mouillage de Bizerte, peu sur par les gros temps. 

De là l'escadre se porta vers le sud et opéra le bombardement 
d'Hammamet, Sousse et Monastir. 

Le Bey de Tunis comprenant trop tard qu'il n'était pas de 
taille à lutter contre un ennemi aussi puissant, se hâta de proposer 
un traité de paix qui fut signé au Bardo le 25 août 1770, entre 



250 LA TUNISIE PITTORESQUE 

M. Barthélémy de Saizieu, notre Consul général, et Ali Bey, dans 
des conditions avantageuses pour la France, En outre la Tunisie 
paya les frais de l'expédition, reconnut la réunion de l'île de 
Corse à la France et rendit les prisonniers que ses corsaires 
avaient capturés aux abords de ses ports. 

C'est en 1811 que Hammouda Pacha, après avoir conclu un 
nouveau traité avec la France donnant de grandes facilités à notre 
commerce, s'affranchit par un coup d'état de la souveraineté otto- 
mane. 

Une révolte, soudoyée par les Turcs, s'étant produite dans ses 
milices, il écrasa les rebelles et du coup se rendit indépendant. 
De ce jour, une ère de prospérité sembla renaître pour la Tunisie. 

Mahmoud-Bey abolit l'esclavage des chrétiens en 1816. En 
1842, Ahmed-Bey décréta la liberté des enfants nés de parents 
esclaves, émancipa les Juifs, très nombreux en Tunisie, et abolit 
définitivement l'esclavage. En 1846, ce Bey fit en France un 
voyage à la suite duquel il abandonna le burnous, et adopta le 
costume européen, qui n'a pas cessé depuis d'être porté par tous 
les fonctionnaires, les lettrés et les habitants les plus intelligents 
de la Régence. 

Il porta, par cette réforme hardie, un coup fatal au fanatisme 
musulman ; mais il eut soin de conserver comme coiffure la 
chéchia, ou tarbouch de Gonstantinople, qui prit un caractère 
religieux et national. 

En 1855, Ahmed-Bey mit à la disposition du Sultan, en 
qualité d'allié plutôt que de vassal, et pendant la durée de la 
guerre de Crimée, des secours importants contre les Russes. 

En 1859^ le Bey Mohammed-es-Sadock octroya à la Tuni- 
sie, à l'instar des Etats d'Europe, une constitution très 
libérale et un code administratif et politique qui faisaient com- 
plètement défaut. 

Un firman du Sultan de Constantinople, en date du 25 octobre 
^871, a consacré définitivement l'émancipation de la Tunisie et 
reconnu son indépendance. Par cet acte, la Porte a abdiqué sa 
suzeraineté restée nominale sur ce pays, et renoncé au tribut 
annuel qu'elle en tirait. Le Sultan n'a plus conservé, depuis 
cette époque, d'autre autorité sur les sujets du Bey que celle qui 
s'attache au chef spirituel de l'Islam, 



LA TUNISIE PITTORESQUE 251 

Depuis le jour où la Régence de Tunis a rompu les faibles liens 
qui l'attachaient encore à la Turquie, elle a été le théâtre de ri- 
valités et d'intrigues entre les puissances maritimes européennes 
qui s'y disputaient leur influence. La France, dont l'action était 
depuis longtemps prépondérante, s'y voyait jalousée par l'Italie 
qui y fondait des écoles et des couvents, y envoyait des subsides 
et de nombreux émigrants en cherchant, par tous les moyens en 
son pouvoir, à contrebalancer l'influence française. L'Angleterre 
qui, tout autant que l'Italie, convoitait la possession de cet opu- 
lent territoire posté au centre de la Méditerranée dont elle tient 
déjà les deux extrémités sur les routes du Levant et de l'Inde et 
sur celle de l'Atlantique, nous suscitait, de son côté, toutes sortes 
d'entraves. 

Ces conflits de rivalité, cette guerre d'influence qui paraly- 
saient l'essor de ce beau pays, auraient pu durer bien longtemps 
encore, si les événements de la Khoumirie, survenus en 1881, 
n'étaient venus y mettre un terme. 



Les Khoumir et le pillage de l'Auvergne 

Qui ne se souvient du cynique pillage du paquebot V Auvergne, 
perdu, le 25 janvier 1878, sur la côte de Tabarca, à 12 kilomètres 
de notre frontière?.... Ce gros vapeur de la Compagnie Talabot 
s'échoua près de la forteresse Bordj-Djedid, dont la garnison, qui 
assistait passivement à cet acte de brigandage, ne songea même 
pas à le secourir ! 

Des nuées d'Arabes se précipitèrent à la curée et dévalisèrent 
le navire et l'équipage. Des milliers de pillards s'étaient joints 
aux premiers pour vider le navire depuis le pont jusqu'à la car- 
lingue, tandis que les soldats tunisiens du fort assistaient au pil- 
lage en spectateurs impassibles, mais non, peut-être, désinté- 
ressés. 

M. Cubisol, vice-consul de France, qui se trouvait présent, 
vit se consommer cette ignoble piraterie, sans force pour l'em- 
pêcher. Il ne put obtenir de ces brigands que la vie sauve pour 
l'équipage. « La vie.... et ce fut tout, raconte M. de Tchi«tchef, 
qui le tenait de la bouche même du consul ; les malheureux ma- 



252 LA TUNISIE PITTORESQUE 

rins, ainsi que leurs passagers, furent dépouillés de leurs vête- 
ments et durent gagner Tunis dans un état de nudité presque 
complète. » 

Pendant ce temps, les tribus tunisiennes de la frontière d'Al- 
gérie devenaient de plus en plus hostiles. Les actes de brigan- 
dage sur nos nationaux étaient fréquents et les Khoumir venaient 
piller nos indigènes jusqu'au milieu de leurs douars. 

Les agents du gouvernement tunisien laissaient faire ou fei- 
gnaient de se montrer impuissants à empêcher ces razzias 
périodiques et ces déprédations d'un autre siècle. 

On envoya un bataillon de zouaves au Tarf et une compagnie 
de tirailleurs algériens à Remel-Souk, pour protéger nos tribus. 
Malgré ces précautions, le 30 mars 1881, cinq cents Khoumir 
envahirent le territoire de La Galle et s'y livrèrent à de nouvelles 
déprédations. 

La mesure était comble ; toutes les voies de la conciliation 
étaient épuisées, et on ne pouvait obtenir aucune satisfaction du 
cabinet du Bardo. La France se décida enfin à châtier ces actes 
de brigandage, non en ennemie, mais en auxiliaire de l'impuissant 
gouvernement du Bey. 



Expédition française en Tunisie (1881) 

Trois colonnes expéditionnaires furent mises en mouvement, 
au commencement du mois de mars, sous le commandement des 
généraux Forgemol de Bostquônard, commandant en chef, Dele- 
becque et Logerot, ayant chacun une division sous leijrs ordres. 
Les deux premières prirent possession de toute la Khoumirie ; 
s'emparèrent du Kef, de Béja, deSouk-el-Arba, etc. La troisième, 
protégée par l'escadre, enleva l'ilôt de Tabarca et s'y fortifia. 
(Mars-avril 1881). 

Le temps était très pluvieux, et les opérations n'avançaient pas 
assez rapidement au gré du gouvernement français, désireux 
d'en finir au plus vite. 

Pendant que le général Forgemol, chef de l'expédition (( dont 
le nom était déjà célèbre en France un mois après les débuts de 
la campagne » luttait en vain contre les pluies diluviennes qui 



LA TUNISIE PITTORESQUE 253 

duraient depuis quarante jours, le Gouvernement voyant qu'il 
ne pouvait avancer que difficilement dans ce pays sans routes 
et sans chemins, encombré de forêts et broussailles, détacha 
inopinément le général Bréart de Lyon où il commandait la 
place, et l'envoya débarquer à Bizerte avec un nouveau corps de 
troupes de 3000 hommes. 

Sa colonne expéditionnaire opérant subrepticement son débar- 
quement à Bizerte, c'est-à-dire à 60 kilomètres deTunis, produisit 
le plus grand émoi dans les conseils du gouvernement de la Ré- 
gence. 

Cette heureuse diversion fut opérée par un corps de troupes 
prélevées dans les garnisons du midi de la France et portant le 
nom de : « A'^^ brigade de renfort. » Les détachements qui la 
composaient furent embarqués à Toulon le 28 avril 1881. Le trans- 
port de l'Etat la Sarthe prenait à son bord les 1er et 3^ bataillons 
du 20e de ligne, venant de Montauban, et une compagnie du Génie. 

La Dryade embarquait, de son côté, le 30^ bataillon de chas- 
seurs à pied, deux batteries d'artillerie et deux escadrons de 
hussards, le tout sous le commandement du général Maurand, 
qui prenait passage, en compagnie du général Bréart, sur ce der- 
nier transport. 

Prise de Bizerte par les Français 

La traversée fut bonne, malgré le vent contraire, et la 4^ bri- 
gade de renfort entrait le 2 mai à sept heures du matin dans la 
rade de Bizerte, où elle était attendue depuis la veille par une 
division de l'escadre de la Méditerranée composée de quatre cui- 
rassés : le La Galissonnière, la Surveillante, la Reine-Blanche 
et VAlma, ce dernier battant pavillon du contre-amiral Conrad. 

Le drapeau français flottait déjà sur la Casbah et les forts de 
Bizerte ; les compagnies de débarquement des fusiliers-marins 
avaient pris terre le 1er ^lai, sur la plage, sans éprouver aucune 
résistance de la part de la garnison tunisienne. 

A l'approche de nos marins, le gouverneur de la ville s'était 
enfui, laissant à son khalifa le soin de protester contre ce qu'il 
appelait « l'envahissement à main armée du territoire beylical. » 



254 LA TUNISIE PITTORESQUE 

Il est aisé de comprendre que l'occupation de Bizerte par les 
troupes françaises était nécessaire pour protéger les colonnes qui 
opéraient dans l'intérieur. Elle assurait, en outre, au corps expé- 
ditionnaire les plus grandes facilités de ravitaillement, puisque 
les approvisionnements pourraient arriver en tête des colonnes 
en passant par Mateur. 

Bizerte devenait donc un point stratégique des plus importants 
à occuper, et un centra de ravitaillement facile à pourvoir de 
vivres, de munitions et de matériel de guerre, les transports de la 
Compagnie générale Trasatlantique, réquisitionnés par l'État à cet 
effet, ne mettant que 30 à 32 heures pour faire la traversée. 

Ce fut le 2 mai à midi que le colonel Denis du 20^ de ligne 
débarqua sur les quais de Bizerte avec la musique, le drapeau de 
son régiment et son 1er bataillon. 

Il prit possession sans aucune résistance des forts intérieurs 
que n'avaient pas encore occupés les fusiliers marins, et des portes 
de la ville. Immédiatement après, il faisait opérer une reconnais- 
sance à quelques kilomètres autour de la place. 

Le capitaine adjudant-major Cohet fut chargé de rechercher le 
lieu où étaient enfermées les munitions de guerre. 

« Un capitaine tunisien, dit M. Paul de Lafaurie, auquel nous 
empruntons ces renseignements, conduit cet officier dans un fort 
où il ne trouve que : cinq kilogrammes de poudre, quelques gar- 
gousses, des fusils, des sabres de vieux modèles, le tout dans un 
état qui prouvait l'incurie des défenseurs de la place, que la 
paresse avait tellement amollis qu'ils étaient dans l'impossibilité 
de se défendre. 

Pendant ce temps, le débarquement continuait à s'effectuer ; 
mais le soir, la mer devenue houleuse ne permit d'achever cette 
opération que le lendemain pour le 3^ bataillon du 20^ de ligne et 
les autres troupes de la brigade. 

(( Le 1er bataillon exécuta ce jour-là une reconnaissance dans 
la direction de Béja. Les 3.000 hommes de troupes dont se com- 
posait la 4e brigade furent campés en dehors des murs, sur la 
route de Béja et sur celle de Tunis. Les deux bataillons d'infan- 
terie furent spécialement chargés de la garde des portes et des 
différents forts. 



LA TUNISIE PITTORESQUE 255 

(( A partir de ce moment commença pour nos soldats la vie de 
campagne ; vie sous la tente, en plein air, passant la nuit au vent 
et à la pluie. Ils n'avaient pour toute nourriture que du biscuit 
de réserve et du pain arabe, et, le plus souvent, de la très mau- 
vaise viande. 

(( Les reconnaissances journalières autour de Bizerte, la 
construction de travaux de fortifications passagères sur les 
coteaux voisins, les aménagements des magasins d'approvision- 
nement des forts et des fortins, étaient les principales occupations 
des soldats restés dans la ville. Ils aidaient aussi au débarque- 
ment du matériel d'expédition qui s'amoncelait sur les quais. 

« Quelques jours après, les généraux Maurand et Bréart se 
dirigeaient sur Djedeïda par la route de Bahirt-Gournata et le 
Fondouk, avec près de 6.000 hommes, 3 batteries d'artillerie et 
3 escadrons du le"" régiment de Chasseurs d'Afrique. Dès leur 
départ, le colonel Denis fut investi du commandement supérieur 
de la place et de la garnison de Bizerte. 

« Les mouvements des colonnes Forgemol, Logerot et Delebec- 
que avaient eu pour efïet de rejeter les insurgés dans les régions 
montagneuses de Mateur et de la tribu des Mogodes. Le général 
Bréart, de son côté, les empêchait de se porter sur Tunis ; de telle 
sorte que si les tribus révoltées voulaient tenter un dernier effort, 
un combat était imminent aux environs de Mateur. 

(( Dans cette prévision, le colonel Denis reçut l'ordre d'envoyer 
sur cette ville : le l^i" bataillon du 20^ de ligne, deux escadrons 
du 9e Chasseurs à cheval et une compagnie du l«r génie. Le 16 
mai, cette nouvelle colonne quitta Bizerte sous le commandement 
du colonel du 9^ Chasseurs et se dirigea vers Mateur par le chemin 
de Bordj-Houennah. » (1) 

Les excitations dont les indigènes furent l'objet, jointes aux 
menées séditieuses du Cheikh El Hadj Mohammed ben Ahmed, 
eurent pour conséquence de faire participer les fractions arabes 
encore tranquilles au mouvement insurrectionnel des Mogodes. 

Mais cette effervescence fut promptement réprimée : Après 
quelques razzias faites dans la plaine de Mateur par notre cavale- 
rie, la rencontre se borna à un engagement de peu d'importance 



U) Paul de Lafauria. — Le 20* de ligne à Tunis. 



» 



256 LA TUNISIE PITTORESQUE 

dans les environs de cette ville (18 mai). Les insurgés, repoussés 
de toutes parts par la colonne du général Maurand, regagnèrent 
la montagne et ne tardèrent pas à faire leur soumission. 

Les habitants de la ville de Mateur ne prirent aucune part aux 
événements insurrectionnels de 1881, pas plus qu'au combat du 
18 mai et la ville ouvrit ses portes, sans résistance, aux troupes 
françaises. La dispersion des insurgés et la soumission de Mateur 
ouvrait, sans plus d'obstacles, au général Bréart, les portes de 
Tunis. 



Le Traité du Bardo 

Cependant le général Bréart, qui voulait agir rapidement et 
accomplir sans perte de temps la délicate mission que le Gou- 
vernement de la République lui avait confiée, n'avait pas attendu 
l'issue de ce combat, dont le succès ne lui paraissait pas douteux : 
Il marcha immédiatement sur la capitale de la Régence dès que 
la brigade du général Maurand fut aux prises avec l'ennemi et 
lui laissa ainsi la route libre. 

Fort du point d'appui que lui offrait la place de Mateur, désor- 
mais en notre pouvoir, puisque le général Maurand y tenait 
étroitement bloqués tous les insurgés qui pouvaient nous barrer 
la route de Tunis, le général Bréart se dirigeait le 10 au soir, 
vers la tombée de la nuit, sur cette route même. Il avait avec lui 
une colonne de troupes légères forte de 2.500 hommes et toute 
son artillerie (six batteries). 

C'est avec ce faible effectif, dont les mouvements ne pouvaient 
pas attirer l'attention, qu'il résolut de frapper le grand coup. 

Sa marche de nuit, marche forcée s'il en fut, avait été si habi- 
lement combinée et si rapidement exécutée, que le 11 mai, à la 
pointe du jour, sans que personne eût encore soupçonné ses 
intentions, la colonne française occupait toutes les crêtes des 
hauteurs du Belvédère, où elle s'établissait solidement à l'aide de 
retranchements rapides. 

Son arrivée inopinée sur Tunis n'avait attiré aucune attention 
et le gouvernement du Bardo dormait de sa douce quiétude 
habituelle. 



LA TUNISIE PITTORESQUE 257 

Tandis que les cuirassés des puissances européennes montaient 
la garde en rade de La Goulette, à 20 kilomètres de là, sous 
prétexte ostensible de protéger leurs nationaux, nullement mena- 
cés, mais peut-être dans le secret dessein d'intervenir s'ils en 
trouvaient l'occasion, l'artillerie du général Bréart solidement 
établie derrière ses retranchements élevés en quelques heures, 
braquait ses trente-six pièces de canon sur le palais du Bardo, 
situé au-dessous et à bonne portée, sur les forts et les ouvrages 
de défense de la place de Tunis, les menaçant d'un bombarde- 
ment immédiat, que les Tunisiens à peine éveillés, étaient loin de 
prévoir. 

Les Ministres et le Bey lui-même furent terrifiés quand ils 
apprirent l'existence de cet imposant appareil militaire, qui venait 
les surprendre presque dans leur sommeil. 

Une entrevue, immédiatement sollicitée par un parlementaire 
accompagné de notre Consul général, fut accordée sans délai, et 
le lieu de la conférence fixé à Kassar-Sa'id, palais annexe du 
Bardo, où le Bey Si-Mohammed-es-Sadok avait ses appartements 
privés. 

Kassar-Sai'd (le palais fortuné) est un amas de constructions 
sans style, noyées dans des flots de verdure, où l'on remarque 
une très belle orangerie. Dans la partie centrale du palais se 
trouve le harem, avec ses femmes, ses eunuques et sa garde 
spéciale. 

Des soldats tunisiens sont en faction à la porte principale. Leur 
attitude peu militaire semblerait faire croire qu'au lieu de veiller 
sur la sécurité des hôtes de Kassar-Sai'd, ils sont gardés eux- 
mêmes par deux placides pièces d'artillerie, don d'un souverain 
étranger, placées en batterie à droite de l'entrée et faisant le 
pendant à un faisceau de fusils à baguette disposé en face sur le 
côté gauche de l'entrée. 

Le Bey, très soucieux, attend notre représentant dans une 
petite salle de l'aile gauche, au premier étage, précédée d'un 
grand salon rempli de pendules. (J'en ai bien compté une qua- 
rantaine). Il est entouré de ses grands dignitaires et de plusieurs 
membres de la famille beylicale. 

A huit heures du matin, le 12 mai 1881, le général Bréart, 
accompagné de M. Roustan, Consul géné-ral, tous deux en grand 



258 LA TUNISIE PITTORESQUE 

uniforme, et suivi de tout l'État-major, pénètre dans cette salle, à 
peine meublée, dépourvue de toute décoration et comme choisie 
à dessein. 

Le général français, homme d'une belle prestance, droit, sec, 
froid et très actif, avait été choisi avec un rare bonheur par le 
gouvernement de la B.épublique pour remplir cette mission pour 
laquelle il semblait avoir des aptitudes spéciales. 

Après un échange de saints, il tira de sa poche un papier : 
c'était un protocole fort bien senti, résumant nos griefs et deman- 
dant une solution immédiate. Il le lut, au milieu d'un grand 
silence. En voici la conclusion : 

(( Le Gouvernement de la République française, désirant ter- 
(( miner les difficultés pendantes par un arrangement amiable qui 
(( sauvegarde pleinement la dignité de votre Altesse, m'a fait 
(( l'honneur de me désigner pour cette mission. Le Gouvernement 
« de la République désire le maintien de votre Altesse sur le 
(( trône de la Régence et celui de votre dynastie. Il n'a aucun 
« intérêt à porter atteinte à l'intégrité du territoire de la Régence. 
« Il réclame seulement des garanties jugées indispensables pour 
(( le maintien des bonnes relations entre les deux Gouvernements.» 

La lecture de ce protocole fut suivie de celle du traité lui- 
même que la France proposait à la Tunisie, et qui était résumé en 
dix articles que le général était chargé de faire accepter par le 
Bey. 

Ce dernier eut d'abord un mouvement de fierté qui lui fit relever 
la tête et fixer le plénipotentiaire, espérant l'intimider. Mais, 
devant l'attitude énergique du général Bréart, qui se tenait là, la 
tête haute au milieu de son Etat-major, cet éclair d'orgueil froissé 
fit bientôt place à une sorte d'abattement. 

Le Bey demeurait immobile, les yeux fixés à terre. Le général 
lui ayant demandé s'il acceptait les propositions de la France, 
Mohammed-es-Sadok demanda à réfléchir 

— Mes instructions sont formelles, dit le général Bréart, je 
vous accorde jusqu'à huit heures du soir. 

— Non, demain, répliqua le Bey, espérant gagner du temps, 
demain, demain matin. 



LA TUNISIE PITTORESQUE 259 

— Jusqu'à huit heures, ce soir ; je ne puis transiger avec les 
ordres qui m'ont été donnés par mou Gouvernement. 

Le Bey était anéanti par la promptitude de ces événements 
inattendus, qui faisaient sombrer son autocratie et abdiquer sa 
puissance souveraine. Il passa sa main sur son front assombri : 

— C'est bien, murmura enfin d'une voix sourde Mohammed- 
es-Sadok, en baissant la tête, c'est bien, à ce soir. 

On connaît le résultat de cette négociation : A sept heures du 
soir, le 12 mai 1881, le Bey de Tunis signait le traité qui plaçait 
désormais la Régence sous le protectorat de la République Fran- 
çaise. 

Les puissances étrangères, après avoir éprouvé un violent 
émoi en apprenant cette nouvelle inattendue, finirent par calmer 
leur dépit et par accepter le fait accompli. 

L'Angleterre mit même une certaine bonne grâce à reconnaître 
le Protectorat, et il est bon de rappeler que, dès le 7 août 1878, 
au Congrès de Berlin, dans une note diplomatique remise à notre 
plénipotentiaire, M. Waddington, le marquis de Salisbury, mi- 
nistre des Affaires étrangères d'Angleterre, s'exprimait ainsi : 

« L'Angleterre n'a dans cette partie du monde (la Tunisie) 
)) aucun intérêt spécial qui puisse, d'une manière quelconque, 
» l'induire à regarder avec méfiance l'accroissement légitime de 
» l'influence française, l'influence qui procède de sa domination 
» en Algérie, des forces militaires considérables qu'elle y main- 
)) tient, et de l'œuvre civilisatrice qu'elle accomplit en Afrique, à 
)) la grande admiration du gouvernement anglais. 

» Lors même que le gouvernement du Bey viendrait à tomber, 
)) l'attitude de l'Angleterre n'en serait nullement modifiée. Cette 
» puissance n'a pas d'intérêts engagés à Tunis et elle ne fera, 
» dans ce cas, rien pour troubler l'harmonie qui existe entre elle 
» et la France. » 

C'était net et clair ; il n'y avait aucune complication à craindre 
de ce côté. 

Mais l'Italie qui convoitait, pour elle-même, cette admirable 
colonie fit de vains efforts pour entraver l'action de la France en 
Tunisie. Elle fut seule de son avis ; son consul, M. Macio, qui 



260 LA TUNISIE PITTORESQUE 

s'était montré notre ennemi déclaré, dut quitter Tunis. Dans son 
dépit mal déguisé, après la signature du traité de Kassar-Saïd, la 
Chambre italienne mit son Ministère en minorité et renversa le 
cabinet Gairoli. 

Quant à la Turquie, qui avait abandonné depuis longtemps ses 
droits sur Tunis, elle crut devoir tenter un semblant de protesta- 
tion : Assim-Pacha, son Ministre des Affaires étrangères, adressa 
une note aux puissances en revendiquant le droit de souveraineté 
de S M le Sultan sur la Tunisie, ainsi que son droit exclusif de 
défendre seule les privilèges centenaires de cette province turque. 

On ne tint nul compte dans les chancelleries de cette réclama- 
tion purement platonique et, comme la Porte manifestait l'in- 
tention d'envoyer des navires de guerre à La Goulette, M. Tissot, 
notre ambassadeur à Gonstantinople, déclara énergiquement 
que la France verrait dans cet acte un cas de guerre, et que sa 
flotte de la Méditerranée avait reçu l'ordre de s'opposer par la 
force au passage de tout navire de guerre ottoman à destination 
de Tunis. 

Ce fut tout, la Turquie se le tint pour dit, et l'attitude calme, 
énergique et résolue de la France eut raison de toute cette effer- 
vescence, ainsi que des récriminations sans mesure de la presse 
étrangère. 

Mais revenons à Bizerte, laissée de côté pendant ces quelques 
instants qui ont permis de placer sous le.s yeux du lecteur la 
quintessence des principaux événements politiques et militaires 
survenus dans la Régence pendant les dernières années et 
jusqu'à la période de l'occupation française. 

Les quelques développements exposés ci-dessus étaient indis- 
pensables à la clarté du sujet. 

Bizerte est certainement la place la plus fortifiée de la Tunisie. 
De tout temps elle a été l'objectif des peuples conquérants qui 
s'y sont succédé. 

Depuis le débarquehaent inopiné de la colonne expéditionnaire 
dirigée par le général Bréart, dont la campagne a été courte, 
mais fertile en résultats décisifs, une garnison française garde 
la place et occupe les forts. Un camp retranché couvert de ba- 



LA TUNISIE PITTORESQUE 261 

raquements a été, de plus, établi sur une colline au sud-ouest de 
la ville, dont nous décrirons, plus loin, dans un chapitre spécial, 
l'aspect si pittoresque et si original. 



(A suivre.) J. Canal 



:/^laJi- des e// firc7is eue- /JCôLteLtr 




JSoh^Uy Ue I à^:/OOûOO 



D'ORAN AU MAROC 



K>f ^rOFlF^ILLEUFt 



(( Au poste d'appareillage ! » 

« Virez ! » 

{Dans la machine) : « Tout doucement. » 

(Puis) : (( Plus vite ; 150 tours. » 

Et nous voilà en route à bonne vitesse. 

C'est à bord du torpilleur le 141, long poisson en tôle de 34 
mètres de la tête à la queue, autrement dit de l'avant" à l'extrémité 
de l'arrière, qui fait route de conserve avec son camarade « le 
Challier. » Le 141 est un type récent, de moyenne taille, qui 
semble adopté dans la construction des torpilleurs; « le Gballier » 
est un peu plus gra'nd et plus ancien, 41 mètres (1). 

Le lieutenant de vaisseau commandant, mon frère, m'a offert 
l'hospitalité durant trois jours pour aller inspecter la côte jus- 
qu'au Maroc, et j'ai accepté avec enthousiasme. Par exemple il 
n'a pu m'offrir que ce qu'il a, et le confortable n'est pas grand à 
bord des torpilleurs. C'est une rude vie qu'y mènent officiers et 
matelots, et je doute qu'on puisse être plus mal sur quelque 
bateau que ce soit: malgré tout ce qu'on m'en avait dit, je ne 
pouvais l'imaginer avant de l'avoir vu et vécu par moi-même. — 

Tout à l'avant, pêle-mêle avec les chaînes, les câbles et le ma- 
tériel de rechange, sous le pont en tôle, le poste des hommes : il 
y a bien place pour six en les serrant, quinze doivent coucher 



(1) Ce navire porte le nom d'un lieutenant de vaisseau tué au Tonkin, mon camarade de 
collège. 



264 d'oRAN au MAROC EN TORPILLEUR 

là-dedans. A l'arrière, contre le gouvernail et sous les tubes à 
torpilles, la cabine des deux maîtres, les sous-officiers mécanicien 
et de manœuvre. A côté, la cambuse avec les provisions de vin, 
de café, d'eau-de-vie pour l'équipage. 

Au centre, joignant celle-ci d'un côté, de l'autre la machine, on 
arrive au logement du commandant. Deux étroites couchettes 
contre les flancs en tôle, une table fixe entre deux, une lampe à 
roulis au-dessus, la boîte aux médicaments au-dessous, deux 
buffets dans les encoignures, l'un pour les cartes et archives du 
bord et toutes les substances explosibles qu'il faut mettre à l'abri 
et tenir sous la main, l'autre pour la vaisselle rudiraentaire et les 
rares provisions de bouche, voilà l'installation : pour meubles, 
deux pliants, et derrière la porte, des fusils et des revolvers. Là, 
pas plus que chez les matelots et les maîtres, on ne peut se tenir 
debout, et Ton y descend par de véritables échelles en fer bonnes 
à des acrobates de profession. Il y fait une chaleur écœurante, 
murs et plafond sont en métal, et après une heure passée dans ce 
luxueux appartement, salon, chambre ou salle à manger au. 
choix, on éprouve irrésistiblement le besoin d'aller respirer un 
peu sur le pont. 

Dix-huit personnes en tout vivent donc sur le torpilleur : j'ou- 
bliais le chien du bord, distraction des matelots. Le « Challier » 
en compte vingt-deux, et depuis quelque temps son commandant 
s'est vu adjoindre un second, enseigne de vaisseau. Les deux 
officiers n'ont qu'une chambre, qu'une table, et je me figure 
que ce doit être souvent bien pénible de vivre constamment côte 
à côte, sans le plus petit coin où il serait loisible de s'isoler quel- 
quefois. Mais la responsabilité est ainsi un peu partagée et, 
détail inappréciable pour un citadin, dans leur cabine on peut se 
tenir debout! 

Nous filons par un temps splendide et le voyage s'annonce 
des plus intéressants : de 12 à 14 nœuds par heure, petite allure 
pour ces excellents marcheurs, et souvent ralentie pour étudier de 
tout près la côte. Longeant la terre presque à la toucher, pas une 
crique, pas une pointe, pas un rocher surtout ne nous échappe, 
car le moindre " caillou )) aurait vite fait d'ouvrir notre coque de 
trois millimètres d'épaisseur, et l'idée de couler à pic nous sourit 
médiocrement. 



D'ORAN au MAROC EN TORPILLEUR 265 

Mais les commandants sont prudents et, la carte sous les yeux, 
ils reconnaissent et évitent tout écueil dangereux. 

Jour à souhait : mer calme, transparente à une grande profon- 
deur, petite brise juste pour rafraîchir l'ait*, le navire fend le flot 
sans un roulis, son avant plonge doucement d'une allure uni- 
forme. Et les marsouins joyeux nous entourent, bondissant sur 
l'eau, luttant de vitesse avec nous : quelle multitude sur ces côtes 
à proximité du rivage, et quel carnage de poissons ils doivent per- 
pétrer ! Les goélands volent en bandes ou s'enlèvent à notre 
approche des anfractuosités voisines, les cormorans rasent la 
surface en jetant leur cri aigu, et les hirondelles de mer se croi- 
sent sans cesse à la poursuite de leur proie. 

Puisque le temps est si beau, faisons une petite inspection des 
torpilleurs, pas technique, car je ne suis ni marin, ni savant: 
laissons de côté la machine et les appareils électriques, et passons 
simplement la revue de ce que les profanes voient et comprennent 
aisément. 

Entre les deux ancres de l'avant, à côté du cabestan, s'allonge 
un appareil pour porter la torpille aux flancs de l'ennemi ; pour 
l'instant, la torpille est vide et déposée dans le poste des hommes. 
A l'ouverture de ce réduit, dans un abri en fer percé de hublots, 
se tient le commandant pour diriger la manœuvre : c'est de là 
qu'il donne ses ordres et qu'il préside au combat, là qu'il a sous 
la main tous les engins nécessaires, tels que la sonnerie électri- 
que pour communiquer avec la machine. Devant lui l'homme de 
barre, à la roue du gouvernail, obéit à la voix et surveille la mer 
par les hublots. 

Pour pénétrer dans leur chambre les matelots doivent ramper, 
se glisser à quatre pattes entre les jambes de l'homme jusqu'à 
l'échelle ; mais bah ! ils s'y habituent. 

Si le service est dur, la responsabilité écrasante pour le com- 
mandant qui, seul officier, ne peut partager avec personne le poids 
et le souci des multiples détails d'un navire, qui, en marche, 
doit veiller jour et nuit, étant responsable de tout, certes l'exis- 
tence est pénible aussi pour les matelots. Entassés dans leur 
boite étroite et sans air pendant la nuit, le jour ne sachant où se 
tenir sur le pont où toute la place est occupée, astreints à un 
labeur constant, ils se trouvent néanmoins presque satisfaits. 



266 d'oRAN au MAROC EN TORPILLEUR 

Un des principaux motifs, c'est qu'ils sont bien nourris, et plu- 
sieurs me le disaient avec contentement : « Au moins ici, le fricot 
est bon, et grâce au commandant qui s'en donne du mal. » Car 
c'est encore un des soiA;is du chef ajouté aux autres : chargé de 
la gamelle, de « l'ordinaire, » et comptable du bord, il veille atten- 
tivement aux repas des matelots et fait faire le sien, des plus 
simples, quand tout le monde a fini. 

Justement voici la cuisine, derrière la cheminée de la machine, 
et j'y vois mijoter une soupe et un rata fort appétissants. Mais 
quand la mer est grosse, ce ne doit pas être chose commode que 
de tenir les casseroles sur ces fourneaux en plein vent, et le 
cuisinier, joyeux compère qui chante une partie du jour, s'ingé- 
nie de son mieux. 

Le pont en fer n'est pas large, une personne de corpulence 
moyenne y peut passer de chaque côté, et comme pour diminuer 
encore l'espace, un canon-revolver se dresse sur son pivot tour- 
nant à droite et à gauche de la cuisine : le maître-coq cumule 
avec ses fonctions celles de canonnier, il a ainsi tous ses outils 
sous la main. 

Relevés contre les bordagesdeuxcanots en toilegoudronnée, les 
(( berthons : » légers, imperméables, se maniant avec une rapi- 
dité extrême, ils suffisent presque aux besoins du personnel 
restreint qui habite cette espèce de cigare de métal. 

Enfin, tenant tout l'arrière, deux longs tubes à torpilles sembla- 
bles à de véritables canons sur pivots : chacun contient sa 
torpille toute chargée, et au branle-bas de combat, un simple 
mouvement adopté aux tubes lancerait l'engin meurtrier sur le 
but qu'il s'agirait de détruire. D'autres ont des tubes fixes à 
l'avant, et au mouillage on en voit les gueules ouvertes. 

Pas de mâts sur les torpilleurs, ils ne vont jamais à la voile : 
rien qu'un bâton pour les signaux et les fanaux de toutes 
couleurs. 

Reprenons notre voyage. Les villages défilent sous nos yeUx, 
nous pouvons en compter les maisons. Oran, i)uis Mers-el-Kebir 
s'effacent dans la buée matinale : il est six heures et nous serons 
loin avant que le soleil soit chaud. Rangé la plage d'Aïn-el-Turk, 
puis le cap Falcon, son phare et son sémaphore. Laissé l'île Pla- 
ne où se perdit le Borysthène, et piqué sur les Habibas que nous 



d'oRAN au MAROC EN TORPILLEUR 267 

voulons explorer. Nous pénétrons dans le port minuscule de la 
plus grande et nous stoppons au pied de son phare : les sept ou 
huit pécheurs qui l'habitent accourrent ahuris, car jamais navire 
de guerre ni torpilleur n'est encore venu là. La crique est si 
petite que l'on ne peut évoluer, et nous sortons à reculons : nous 
achevons le tour de Tile et revenons à la terre ferme. 

Après le cap Figalo, la côte est basse et nue, l'embouchure du 
Rio-Salado la coupe sans la modifier. Elle se relève à Camerata, 
falaises abruptes et riches en minerais. L'exploitation des mines 
commencées est arrêtée . la Compagnie de Beni-Saf vient de les 
acheter, et compte les exploiter plus tard en les joignant aux sien- 
nes par une voie ferrée. On voit dans la montagne le chemin tracé 
par l'ancienne Compagnie. Quant aux ruines du Gamarala 
romain, nous n'en distinguons trace. 

A midi, mouillé à Beni-Saf, le seul port jusqu'au Maroc. Œuvre 
exclusive de la Compagnie de Mokta el Hadid, concessionnaire 
de tous les minerais environnants, ce port est une démonstration 
de ce que peut l'initiative intelligente servie par de forts capitaux. 
Bien abrité des vents d'Ouest par une forte jetée, creusé à 8 mètres 
de profondeur, assez vaste pour contenir à la fois plusieurs grands 
navires, il est fréquenté par les gros steamers (presque tous 
anglais et américains) qui y viennent charger le minerai. Les 
bateaux de guerre pourraient y entrer aussi, et c'est une chose 
précieuse que d'avoir là un refuge et un abri en cas de besoin. De 
l'eau potable en quantité suffisante, du charbon dans les docks 
de la Compagnie, et ses ateliers pour les réparations urgentes, tout 
s'y trouve sans perdre de temps. Nous en avons eu immédiatement 
la preuve. Après déjeuner, les commandants du « Challier, » 
du 141 et moi descendons faire visite au Directeur de la Société. 
Trouvé justement le Directeui'-général de Paris et le Directeur 
d'Oran en tournée qui nous reçoivent fort aimablement, et le 141 
ayant besoin d'eau et de charbon ils s'otïrent de suite à lui fournir 
le nécessaire, le combustible au prix coûtant et l'eau à titre 
gratuit. 

En effet le lendemain matin tout était à bord en moins d'une 
heure. 

. Ces messieurs nous proposent en outre de visiter les mines et 
de nous y faire conduire par leur Ingénieur ; accepté avec le plus 



268 d'oRAN au MAROC EN TORPILLEUR 

grand plaisir. Nous prenons le chemin de fer « à ficelle » qui 
nous monte jusqu'au haut de la colline, puis un train jusqu'aux 
galeries en exploitation. En réalité, des galeries il y en a peu, car 
le minerai de fer est presque partout extrait à ciel ouvert, et il est 
d'une abondance extrême : les couches ne sont pas de sitôt sur 
le point d'être épuisées. Nous arrivons au moment même où 
partent de tous côtés les mines chargées qui font sauter la terre 
et partagent les quartiers précieux : une vingtaine de détonations 
sourdes, et une pluie de rochers en débris retombe ça et là. 

Le transport est fait d'une manière bien pratique : des wagon- 
nets culbuteurs amoncellent le minerai. Sous la montagne ainsi 
formée sont creusées des galeries où, par des ouvertures ménagées, 
le minerai, de son propre poids, tombe dans les wagons qui 
l'emportent jusqu'aux appontements. Ils courent sur le sommet 
de la jetée, où s'accostent les navires, et d'en haut le produit de la 
mine est culbuté directement dans la cale : en quelques heures 
un steamer a son plein chargement et peut reprendre la mer. Pour 
aller plus vite encore, s'il est pressé, les wagons descendent par 
la (( ficelle, >) et sans transbordement amènent le minerai à bord. 
Semblables à de grosses fourmis, l'une montante l'autre descen- 
dante, ces wagons de la ficelle sont curieux à voir en activité du 
pont du torpilleur, comme aussi les culbuteurs en leur travail 
sans relâche. 

La ville, on la voit peu : les établissements de la Marine et de 
la Douane avec la maison de la Direction, puis tout en haut, fort 
loin, l'église ; c'est tout. Mais elle a pris réellement une assez 
grande extension : trois étages de maisons un peu disséminées, 
habitées par les ouvriers, l'école et l'église au-dessus avec une 
jolie avenue de platanes. Aux alentours, déjà des plantations de 
vigne. 

Ayant voulu dîner à l'auberge, nous rentrâmes peu satisfaits 
de l'expérience, et le lendemain nous appareillâmes pour le Maroc. 

Passé entre l'ile de Rachgoun (plus proprement Arehgoul) et la 
côte : quelques maisons seulement sur cette dernière, amorce du 
futur port toujours projeté comme le chemin de fer, et que le 
voisinage de Beni-Saf déjà créé empêchera probablement de 
réaliser. Y installera-t-on un village de pêcheurs ? Il en est 
question, mais avant tout on devrait, pour le faire vivre, y multi- 



d'oRAN au MAROC EN TORPILLEDR 269 

plier les voies de communication. Longé l'embouchure de la 
Tafna limoneuse : les eaux de la baie sont jaunes et boueuses, 
et cependant la rivière, à cette époque, semble en charrier bien 
peu au milieu de ses lauriers-roses. 

Nous cherchons l'emplacement de Siga la numide et de son 
port ; rien n'est visible. 

En revanche nous étudions à l'aise celui de l'arabe Honaïn. 
Dans sa jolie anse à la plage de sable fin les torpilleurs s'arrêtent, 
et nous contemplons longuement, avec une vive curiosité, les 
ruines et l'enceinte continue encore si bien conservée de cet an- 
cien nid de pirates qui eut son moment de splendeur. Sur le 
mamelon qui la domine on voit une vieille tour, sans doute les 
restes de la forteresse d'où les forbans surveillaient les navires 
au large. Nous voudrions descendre et examiner de plus près ces 
vestiges de la nationalité arabe; le temps nous manque et en 
avant (1). 

A partir du cap Noé, dans les Traras, la falaise est coupée à 
pic, tranchée perpendiculairement comme par un gigantesque 
coup de sabre : l'eau est si profonde qu'on peut ranger la monta- 
gne à la toucher de la gafïe et suivre dans leurs moindres détails 
ces rocs de grès aussi durs que le marbre. Découvert l'entrée 
d'une étroite gorge dans la falaise que l'amiral Mouchez, sur sa 
carte hydrographique, qualifie justement du remarquable fente 
taillée du haut en bas de la montagne, aux parois abruptes, elle 
,s'enfonce à plus de cent mètres de profondeur en contours 
sinueux, et devait servir apparemment de refuge inaccessible aux 
barques des pirates d'Honaïn, peut-être encore maintenant aux 
contrebandiers espagnols : car l'on y est absolument caché et à 
l'abri de toute investigation trop curieuse. 

Midi. — Jeté l'ancre à Nemours. Magnifique plage en pente 
douce, mais pas de port, pas de profondeur, ouvert à tous les 
vents et à la houle du large : les paquebots n'osent souvent s'y 
arrêter, et un navire de guerre ne saurait considérer son mouil- 
lage comme sérieux tant qu'une digue n'y aura pas été construite. 
Descendu faire un tour à terre et fiàné un moment dans le village 



(1) M. Canal, dans le Bulletin de la Société, a fait il y a quelques années une complète 
description des ruines d'Honain. 



270 d'ORAN au MAROC EN TORPILLEUR 

frais et coquet, ombragé de beaux arbres, avec de jolies places 
ouvertes sur la mer. 

Les ruines de Djemma-R'azaouat, cet ancien repaire de cor- 
saires comme Honaïn, semblent vouloir nous attirer sur leur 
rocher aride; ma foi, il fait trop chaud et l'heure presse, nous 
nous contentons de les voir d'en bas. 

Nous repartons. Le temps est toujours beau, houle légère. Le 
141 passe en dedans des Deux Frères (ad Fratres), si près qu'on 
pourrait sauter d'un bond sur ces roches jumelles hantées par 
les seuls oiseaux marins. A notre vue, hirondelles et goélands, 
dont les nids pullulent, s'envolent en criant, et nous font une es- 
corte bruyante bien au delà de leur domaine. 

Voici le cap Milonia, le dernier ; la côte s'abaisse et l'Oued 
Kiss, bien petit ruisseau, forme la limite de l'Algérie, tandis que 
la Moulouïa, plus à l'ouest et vraie rivière, ferait une frontière si 
naturelle, comme elle l'a faite dans tous les siècles passés. Sur la 
rive droite du Kiss, la rive française, s'aperçoit le camp fortifié, 
bastionné, des spahis, blanc caravansérail marquant notre der- 
nière étape (momentanée, je l'espère) à l'entrée de l'empire du 
Maghreb. 

La terre marocaine reste basse, nue pendant des lieues encore ; 
nousi la côtoyons quelque peu, relevons au large le groupe espa- 
gnol des îles Zaffarines, puis, virant de bord, les deux torpilleurs, 
« le Challier » en tête, reprennent la route du retour. 

Est-ce aussi le signal du changement de temps? Peut-être. La 
brise fraîchit, la houle grossit, le 141 commence à embarquer, et 
son avant plonge sous la lame. Je sens le mal de mer me prendre 
aux entrailles, et autant le voyage a été pour moi jusqu'alors 
plein de charmes, autant ce qu'il en reste à faire me semble 
dorénavant gros de misères. Et je bénis les commandants qui ont 
l'heureuse inspiration de mouiller et coucher à Beni-Saf : d'ici 
demain tout sera fini peut-être. 

Mais le matin, au sortir du port, même temps que la veille : le 
vent est fort, la mer plus grosse et nous roulons de peu agréable 
façon. On diminue la vitesse, 8 à 10 nœuds seulement, mais la 
houle ne diminue pas. Le torpilleur s'engage de plus en plus, et 
les vagues en balaient maintenant tout l'avant. Je m'étais tenu 
toujours près du commandant, je me sauve à l'arrière où je 



d'oRAN au MAROC EX TORPILLEUR 271 

m'arc-boute, je m'accroche au montant de la boussole ; si je suis 
un peu moins mouillé, je me sens suffoqué par l'épaisse fumée 
qui m'arrive en pleine figure. Et le terrible mal m'étreint plus 
violemment: combien de fois ai-je (( compté mes chemises, » je 
,n'ai plus la force de faire un mouvement. Le navire roule terri- 
blement, sa quille parfois se dresse quand l'avant s'enfonce, et 
l'hélice affolée tourne dans le vide avec un bruit épouvantable: 
tout semble craquer à bord et je crois que la membrure va se 
disloquer. Je ne puis descendre dans la cabine, la chaleur y est 
trop lourde et le roulis plus intense. 

Pourtant tous disent qu'il ne fait pas mauvais, que ce n'est 
rien et qu'ils en ont vu bien d'autres ; le commandant vient de 
temps en temps, ruisselant 'd'eau dans son ciré, pour me récon- 
forter et me dire que nous approchons. On marche à aussi petite 
allure que^ possible avec des hélices faites pour aller très vite, et, 
en effet, ce n'est vraiment pas un gros temps, c'est une forte brise 
d'est; mais les torpilleurs sont plus sensibles qu'aucun à la mer, 
et ils fatiguent énormément là où tout autre ne s'apercevrait 
presque de rien. Les matelots rient tout en me prenant en pitié, 
et moi, terrien qui crois voir une tempête, je ne sais qu'une 
chose, c'est que je suis horriblement malade et que je voudrais 
arriver au plus tôt. L'heure du déjeuner sonne : une soupe aux 
choux épaisse et succulente, un rata aux pommes de terre et 
une omelette constituent leur repas que je lorgne d'un œil d'envie ; 
impossible, le mal est le plus fort. 

Enfin voilà Oran, et à une heure nous sommes amarrés à la 
jetée. Je prie de le croire, je ne fus pas long a dire adieu au bord, 
trop heureux de me retrouver sur le planfcher des vaches. 

Cette petite tournée a été néanmoins pleine d'intérêt, et je ré- 
péterai comme conclusion ce que je disais en commençant : 
« Quelle l'ude existence l'on a sur les torpilleurs ! » 

A. BOYER. 



Inscriptions inédiles de la Maurétanie Césarienne 



D'importantes découvertes épigraphiques viennent d'être faites 
sur le territoire de la commune mixte de Saïda, dans le 
douar-commune des Ouahiba. Le Khodja de ce douar-commune, 
Si Taïeb ould El Hadj Miloud, en passant au lieu dit Laknèze, 
sur la rive gauche de l'Oued Sefioun, à 5 kilm. environ au N. 0. 
de Timziouine, remarqua plusieurs pierres avec inscriptions, 
gisant sur le sol. Il les signala à M. Bonnin de Sarrauton, 
commissaire délimitateur, qui opérait aux environs, et à M. Phi- 
lippe, administrateur de la commune mixte de Saïda. Informé 
par eux de cette découverte, je me décidai à aller relever ces 
inscriptions, et grâce à l'obligeance de M. Philippe, qui voulut 
bien mettre à ma disposition guides, moyens de transport et 
même de couchage, j'arrivai le 3 mai à Laknèze, point éloigné de 
tout établissement, comme aussi de toute route carrossable. 

Je constatai que les pierres signalées étaient au nombre 
de sept : deux bornes milliaires intactes, l'une couchée sur le sol, 
l'autre à demi-enfouie et cinq fragments de milliaires, appartenant 
aux règnes de Septime-Sévère, de Garacalla et Géta, de Maximin 
et des Philippe. 

Ces sept bornes, toutes réunies sur le même point, comme 
témoignages des réparations effectuées à la voie à diverses épo- 
ques, marquaient le 3^ mille d'une route qui se dirigeait au N. 0. 
dans la direction d'Altava (Lamoricière). 



274 INSCRIPTIONS INÉDITES 

Un de ces fragments est un document d'une importance capitale. 
On y lit en effet l'inscription suivante : 

N<> 1166. — Fragment de borne quadrangulaireen grès tendre, 
mesurant 0°i 55 de largeur — hauteur des lettres 0™ 04. Inscription 
très fruste. 

C I A //////////// 
I I I I I I I I I I I I I I I I 
L I S S I M //////// 
MILIARIA////// 
PRAETENTVRAE 
PON I IVSSERVN" 
CVRANTEPA//// 
PEPEGRINOP/OC 
AVGGG COH/EPM 
A L V C V M P III 

ci a [nohi] lissim miliaria [et fines f f] pvaetentuvae 

ponijusserunt, cuvante P{ubllo) A{elio) Pevegvino , ii[r]oc{uvatove) 
Aug[ustovum triuni) ~~ CoJi(or)\s] E{quitata) P{rovinciae) Maave- 
taniae) f — A. Luca Al(illia) p(assuum) III. 

Cette inscription nous apprend que la borne où elle est gravée 
marquait le 3^ mille d'une voie qui s'étendait à la limite de l'occu- 
pation romaine; que le point de départ de la supputation des 
distances était LUC US, correspondant aux ruines de Timziouine, 
les seules situées au S. E. de Laknèze, à la distance de trois 
milles romains, et que ce milliaire et ceux placés à la même époque, 
dans cette région, avaient été érigés parla COHORS EQUITATA, 
l'une des cohortes auxiliaires de la Maurétanie Césarienne, sous 
le gouvernement de Publius Aelius Peregrinus, procurateur des 
trois Empereurs. 

Ce procurateur nous est connu par les inscriptions n°^ 8485, 
9359, 9361, 10364 et 10979 du Corpus I. L. tome VIII. Il était 
Gouverneur de la Maurétanie Césarienne sous le règne de 
Septime-Sévère et sous celui de Caracalla et Géta. 

Les trois G d'AVGGG [Avr/a^tofum triam), à l'avant dernière 
ligne, indiquent que ce milliaire a été érigé en l'année 210 ou 211, 
sous le règne simultané de Septime-Sévère, Caracalla et Géta. 



DE LA MAURÉTANIE CÉSARIENNE 275 

Lucus empruntait peut-être son nom à la forêt qui l'entourait 
et qui existe encore aujourd'hui. Ses ruines s'étendent sur la rive 
gauche de l'Oued Berbour, à 45 kilomètres au nord-ouest de Saïda, 
dans une région couverte de forêts de pins et de thuyas, riche 
en terres arables, arrosée par des eaux abondantes en toute 
saison. 

Elles ont été fouillées en 1882 par M. Graulle, alors capi- 
taine chef du bureau arabe de Saïda, qui y découvrit un bas- 
relief mithriaque, aujourd'hui au musée d'Oran. Après lui, M. 
Lapaine, administrateur de la Commune mixte de Saïda, y fit 
pratiquer deux grandes fouilles, l'une en 1885, l'autre en 1886. 
Il en a fait la description suivante dans le Bulletin d'Oran, année 
1886, page 298-300 : 

(( L'oppidum s'élevait sur un mamelon situé dans une anse de 
l'Oued Berbour, à 7 ou 8 kilomètres en amont de sa jonction avec 
l'Oued Sefioun. Il paraît présenter une double enceinte^ comme 
une redoute dans une ville. La plus grande enceinte mesure 300 
mètres décote environ. La ligne de crêtes qui relie l'oppidum aux 
plateaux voisins est défendue par une série deblokhaus. En bas, 
au pied de la 2'^'^ enceinte et dominant l'anse de la rivière, 
s'élève un très important bâtiment, qui paraît être un temple 
ou une citadelle. Plus bas encore, dans l'anse même de la rivière, 
subsistent des restes de construction en fortes pierres de taille, 
toutes munies d'une levette. 

» Les constructions de la citadelle sont des plus importantes. 
Des pans de murs se dressent encore à plus de 18 pieds du sol 
et dominent le paysage. La conservation de cette partie est ex- 
cellente, et nous avons pu en reconstituer exactement le plan. 
J'en ai mis au jour les substructions, qui sont fort vastes et com- 
pliquées. Ce sont des cryptes soutenues par une grande quantité 
de piliers en briques, d'une élévation de 1"^ à i^ 40. 

» Les procédés généraux de construction sont d'ailleurs les 
mêmes que ceux de l'époque. A signaler seulement un grand 
emploi de briques creuses en forme ovoïdale engagées bout à 
bout les unes dans les autres. » 

La construction décrite ci-dessus par M. Lapaine n'était, à 
mon avis, ni un temple, ni une citadelle, mais un établissement 



^76 INSCRIPTIONS INÉDITES 

de bains (halineœ). Les piliers dont il parle soutenaient proba- 
blement le parquet du caldarium, et les débris de poterie que l'on 
y remarque en très grande quantité sont ceux des tuyaux qui 
garnissaient les murs et fournissaient l'air chaud à cette étuve. 
Ce qui semble confirmer mon hypothèse, c'est que l'on voit 
encore dans cette ruine les restes de fourneaux, ceux sans 
doute sur lesquels reposaient les chaudières qui contenaient 
l'eau pour les bains. 

M. Lapaine y a recueilli des fragments d'ampoules en verre, 
une bague, des fragments de boucles et d'agrafes et quarante 
monnaies appartenant aux règnes de Commode, Septime-Sévôre, 
Caracalla, Sévère-Alexandre, Maximin, Gordien et Philippe père. 
Le tout a été ofïert par lui au Musée d'Oran. 

Les autres milliaires de Laknèze sont également des pierres 
quadrangulaires en grès du pays. Voici les inscriptions que j'y ai 
relevées : 

No 1167. — Hauteur 1^ 63, largeur O^ 17 — lettres de 7 centi- 
mètres — hauteur de la surface épigraphique Q^ 60. 

I AA> C A E S 
M I V L I O 
P H I L I P P O 
P I O F E L I C I 
AVG A/? Mi 
Lettres liées : à la première ligne M P et à la dernière AV et M P. 

No 1168. — Hauteur 1^ 35, largeur 0™ 49, lettres de 0™ 07 — 
hauteur de la surface épigraphique 0^ 95, largeur 0™ 42. 

I M P C A E 

S A R I G A I O 

IVLIOVERO 

M A X I M I N O 

5 PIOFELICIAVG 

PONTIFI M AX IMO 

T R I B V N I C I /E 

POTESTATIS 

C O S P P 

AA> I I I 



DE LA MAURÉTANIE CÉSARIENNE 277 

Cette borne était à demi-enfouie, la partie épigraphique dans le 
sol. Aussi son inscription est-elle admirablement conservée. Les 
lettres sont fort bien gravées. 

Elle date de l'an 235, comme l'indique la première puissance 
Iribunice de Maximin. 

Lettres liées : à la 5^ ligne AV ; à la6«, AX et MO, à la dernière 
ligne MP. 

No 1169. — Sur une borne de 1"^ 92 de hauteur avec surface 
épigraphique de 1'" de hauteur et lettres de 5 centimètres, à 
laquelle manque toute la partie droite, jusqu'à hauteur de la 10« li- 
gne : 

I M/ / / / / 

A R/ / / // 

/!///// 

V P F / / / 

5 / O / / / / 

/////// 

/////// 

/////// 

/////// 

10 N I C I A E 

C O S 

M 

I I I 

N° 1170. — Sur un fragment large de Qm 54 : 

IMP CAESAR 
SEPTIMIVSSEVE 

N» 1171. — Sur un fragment mesurant, dans son état actuel 
0™ 30 de hauteur et à peu près la même largeur: 

A D I A B B B M / 

X I M P P / / / / / 
/////// N O B I 
/ / / / C A E S A R 

/////////ME 



278 INSCRIPTIONS INÉDITES 

N" 1172. — Sur un fragment datant du règne simultané des 
deux Philippe : 

P I ///////////// / 
G V ////////////// / 
PHILIPPONOBCAESARI 
A V G G /////////// M 
A L V C V M P III 

//////PRO/////// 

Le quatrième milliaire de cette voie était à Djarf el Acel, à 
1500 mètres de Laknèze ; j'y ai compté 29 pierres taillées, parmi 
lesquelles une borne, quadrangulaire comme les précédentes, dont 
l'inscription est entièrement effacée. 

Un indigène du pays, Said ould Mohammed ben Younès, qui 
m'accompagnait, me signala d'autres amas de pierres 'taillées 
analogues au précédent à Chabet Khochab el Baïa et à El Fid el 
Khsouma dans la direction du centre européen de Tenira, qui est 
aussi celle d'Altava. 

Le peu de temps dont je disposais ne me permit pas de pousser 
jusque là mes investigations, mais M. l'administrateur Philippe 
ayant bien voulu faire continuer les recherches dans cette direction, 
les indigènes qui en furent chargés ne tardèrent pas à découvrir 
les milliaires V et VII, le premier à Chabet Khochab el Baïa et le 
second au lieu dit El Fid Zouidat; l'un et l'autre à la distance de 
Lucus indiquée sur ces bornes. 

N"" 1173. — La borne V n'est plus aujourd'hui qu'un fragment 
de 0™ 41 de hauteur et de 0'» 46 de largeur. Les lettres ont 0^ 04. 
L'inscription est réduite aux 5 dernières lignes que voici : 

//////////// V 
/ / T R I / / P O T / 
/ / / / PROCO / A 
L V C V M P 

V 



DE LA MAURÉTANIE CÉSARIENNE 279 

N° 1174. — La borne VII porte une inscription bien conservée. 
Il n'y manque, par suite de la cassure du bas de la pierre, qu'une 
partie du chiffre milliaire VII. Elle est haute de 0™ 79 dans son 
état actuel et large de 0^ 44. La surface épigraphique, à bordure 
plate de 0^ 05, mesure 0™ 34. La hauteur des lettres varie de 0^ 05 
à Om 04. On y lit : 

IMPCâESAR 
M AVRELIVS 
SEVERVSa^e 
xandej'pi 
5 n S F E L I X A V G 
P M P P TRI 
B V N I C I A E P 
OT COSPRO 
COSALVCV 

10 M P 



V I I 



La fin de la 3^ ligne, toute la 4'- et les 2 premières lettres de la 
3e ont été martelées, mais on lit très bien ALEXANDER PIVS. 
La première puissance tribunice de Sévère Alexandre, mentionnée 
sur la pierre, fait remonter la date de cette inscription à l'an 222. 



280 INSCRIPTIONS INÉDITES DE LA MAURÉTANIE CÉSARIENNE 



]VIECHEÏVA-SFA 

M. de Costa, employé de chemin de fer, a bien voulu nous 
adresser un estampage de l'inscription suivante qu'il a trouvée 
dans les ruines de Mechera-Sfa : 

N» 1175. — Sur une pierre mesurant 0»» 90 de longueur et O'" 20 
de largeur. Hauteur des lettres 0™ 03. — De chaque côté de 
l'inscription une rosace de O^i 10 de diamètre : 

DMS IVLIVSViCTORVNACVMPEREGRINEETM ESSORE 
FILIBVSSVISFECERVNTMESAPEREGRINIPATRIET 
AVLVRVLACONIVGIPIEmTRIQVEPISCVIVIXIT 
/WXLLEGEETDOLERI AN P CCCLÎ^lET V 

D{us) M(anibus) S(acru7n). Julius Victor, una cum Peregrine 
et Messore, filibus sais, fecerunt me{n)sa{m) Peregrini pairi et 
Aulurula(e) conjugi pi(a)e matrique pi(i)s{simae), cui (pour quae) 
vixit annis 40. Lege et dole in{cessitf) (pour recessit) an{no) 
P(rovinciae) 395 [de J.-C. 434). 

L. Demaeght. 



COMPTE-RENDU 

DES 

TRAYADX DE LA SOCIÉTÉ DE (JÉOGRAPHIE J D'ARCHÉOLOEIE DIAN 



Assemblée générale du 21 Mai 1892. - Présidence de M. MONBRUN 



La séance déclarée ouverte, M. le Président donne la parole 
à M. Bouty, pour la lecture du compte-rendu des travaux de la 
Société pendant l'année 1891-1892. 

Messieurs, 

Veuillez, je vous prie, m'accorder, pendant quelques minutes, 
votre bienveillante attention ; vous me permettrez ainsi de 
satisfaire aux prescriptions de l'article 12 de notre pacte social 
et aussi aux exigences d'un usage pratiqué par toutes les Sociétés 
de Géographie. 

Tout d'abord, voyons quelle est la situation de notre Société, 
au point de vue de l'effectif de ses membres : 

L'année dernière, à pareille époque, le chiffre des 

membres actifs et honoraires était de 392 

Celui des membres correspondants de 79 

Total 471 

Le relevé du registre de notre Trésorier accuse pour 

l'exercice écoulé : membres actifs 328 

Membres correspondants 79 

Total 407 

Différence 64 

Les admissions nouvelles ont été de 25 

Les radiations, de 12 

Différence 13 



282 COMPTE-RENDU 

Un examen plus attentif de nos contrôles permettra la suppres- 
sion de quelques membres correspondants dont le concours 
a toujours été négatif. 



* 
* * 



Dire que le succès de notre Bulletin suit toujours une voie 
ascendante serait une répétition inutile. Il est inutile également 
de signaler les services rendus à l'histoire, à la Géographie, à 
son antique sœur, l'archéologique, et à la colonisation ; les 
témoignages sont visibles, les preuves, tangibles. Soyons fiers 
de ces résultats ; ils établissent que nous avons rempli utilement 
la mission que nous nous étions tracée dès le début de notre 
organisation. 



* 
* * 



Pour établir la valeur et l'importance des travaux dont notre 
Bulletin s'en fait l'écho, autorisez-moi. Messieurs, d'en faire un 
résumé rapide. 



* 



Le Collaborateur le plus assidu est M. le Commandant 
Demaeght. Non seulement il contribue à notre publication par 
ses travaux épigraphiques inédits, dont le corpus enregistre avec 
empressement la publication ; mais encore, il n'épargne ni temps 
ni fatigues, lorsqu'il s'agit d'étudier, sur place, les restes de cités 
jadis florissantes, comme par exemple les ruines inconnues de 
, l'ancien Lucus à Timziouine, dans la vallée de l'Oued Hounet, 
entre Saïda et Bel-Abbès. Ces ruines, protégées par un épais man- 
teau de broussailles, sont très remarquables. M. Demaeght a relevé 
la position de plusieurs bornes milliaires, qui jalonnaient la voie 
romaine de Lucus à Altava (Lamoricière) et c'est un champ dont 
le savoir et le zèle de notre infatigable collègue tireront une 
abondante moisson de faits historiques et archéologiques. 



* 
* * 



Le journal de marclie de la colonne de Géryville dirigée, » 
en 1868, par M. le Colonel Colonieu, est à citer ; ce travail 
présente un certain à propos aujourd'hui que la voie ferrée 
transsaharienne va traverser une partie des lieux qu'il a décrits. 



COMPTE-RENDU 283 

Il ne faut pas oublier que M. Colonieu, aujourd'hui Général en 
retraite, à Mostaganem, est un des promoteurs de cette voie 
magistrale qui doit nous conduire au Touat, et qui vise le Soudan 
Occidental. 

La monographie sur la redoutable confrérie musulmane de Sidi 
Mohammed es Senoussi constitue une publication très opportune : 
sa fondation remonte à la fin du siècle dernier, les environs de 
Mostaganem furent son berceau. 

On connaît le développement rapide de l'influence néfaste que 
cette association religieuse a pris dans le Nord de l'Afrique, elle 
se fait sentir jusqu'au Soudan. C'est au fanatisme musulman, en- 
tretenu par les chefs du snoussisme, que nous devons attribuer 
l'assassinat de nos malheureux explorateurs des régions saha- 
riennes. Je cite la fin de cette intéressante publication que nous 
recommandons aux jiombreux arabophiles de la Commission des 
XVIII. 

« Son but est de nous harceler sans relâche, en entretenant 
» contre nous la haine et le fanatisme des Arabes, d'exciter les 
)) révoltes et d'entraver nos tentatives d'extension politique et 
)) commerciale dans l'intérieur de l'Afrique; par l'assassinat de 
)) nos explorateurs, de nos missionnaires, de nos agents politiques. 
)) Dourneau et Duperré tués en 1871, le colonel Flatters et ses 
)) infortunés compagnons massacrés en 1881 ; le lieutenant 
» Palat, en 1887 ; Douls en 1889 ; les Pères blancs, à la même 
» époque ; récemment Biscarrat et Crampel, etc., sont autant de 
)) victimes des doctrines du snoussisme. 

» Ce long martyrologe impose aux Sociétés de Géographie le 
» devoir de faire la lumière sur les conspirations de Si el Mahidi, 
)) de prémunir, autant que possible, les pionniers de la science 
» géographique, les explorateurs à venir, des régions saharienne 
» et soudanienne, contre les menées qui ont été si funestes à 
» leurs devanciers. » 

Espérons que cet appel patriotique sera entendu. Quant à nous 
nous pensons que la grande voie transsaharienne sera l'instru- 
ment le plus puissante mettre en œuvre pour réduire le fanatisme 
musulman et porter chez les malheureuses populations souda- 
niennes que les Arabes, tous marchands d'esclaves, exploitent 



284 COMPTE-RENDU 

sans merci, les bienfaits de la civilisation et de régénérer ces 
peuplades déshéritées de tout. 

Nous recommandons cette intéressante et substantielle étude 
à tous les amis de colonisation algérienne, comme à ceux qui 
croient à la transformation immédiate des mœurs et du continent 
arabe, malgré le principe d'hérédité. 

* 
* * 

Exploration et choses du Soudan, tel est le titre donné par 
M. Waille Mariai à une étude sur cette partie de l'Afrique occi- 
dentale. M. Mariai, qui devait prendre part à une expédition dans 
le Soudan français, nous donne quelques indications sur la 
langue Haoussa, sur la population du Soudan, sur la région dite 
des rivières du sud, etc. 

Dans le même Bulletin, M. Mariai nous conduit de Tanger à 
Tunis, en touchant barre sur la côte espagnole voisine. La des- 
cription des choses et des lieux qu'il a vus sur la côte de la Pé- 
ninsule hispanique est pittoresque et attrayante. L'Algérie, qu'il 
connaît beaucoup, tient une bonne place dans son récit. 

* 

* * 

La question saharienne, qui occupe en ce moment tous les 
esprits soucieux de la grandeur de la France, grandeur intime- 
ment liée au développement de son domaine colonial, a fait le 
sujet d'une conférence très instructive par M. le capitaine Ba- 
jolle du 1er tirailleurs. L'orateur explique ce que sont les Ksou- 
riens du Gourara et du Touat, tous gens paisibles et sédentaires. 
Il nous montre ce que sont les nomades Touaregs, ces pillards 
opérant en grandes bandes, toujours à l'affût des caravanes. Il 
décrit le groupe du Tidikelt, ayant Insalah pour centre d'agita- 
tion et de résistance. Enfin, il démontre victorieusement la né- 
cessité, qui s'impose à la France, d'établir sa domination en 
Afrique. Ecoutez cette péroraison, empreinte d'un patriotisme 
vibrant, que les ennemis de notre expansion coloniale devraient 
méditer : 

« Voyez-vous, dans un siècle, une France vieillie, épuisée, 

» n'ayant plus aucun point d'appui à l'extérieur, réduite à son 

, » coin de terre en Europe, au milieu des autres nations qui 



COMPTE-RENDU 285 

» auront poursuivi leur extension à travers les mondes et qui 
» auront laissé, un peu partout, des rejetons vigoureux de leur 
» race florissante. Voyez-vous notre langue limitée à notre seule 
» France. Partout on parlera anglais, partout on parlera alle- 
» mand, partout on parlera italien et nous serons seuls à parler 
» français » 

Ce tableau est un peu assombri ; mais nous devons savoir gré 
à M. Bajolle d'avoir jeté ce cri d'alarme. Cependant, nous 
croyons que la France des Dupleix, des Francis Garnier, des 
de Brazza et de tant d'autres Français, animés des mêmes senti- 
ments, saura éloigner une perspective si décourageante. 

En fait, l'histoire enseigne que ce ne sont pas les puissances 
riches en colonies qui sont en décadence, mais bien celles qui, 
par esprit d'égoïsme, par indifférence, ou par crainte de l'imprévu, 
restent confinées dans leurs étroites frontières. 

* 
* * 

Notre collègue M. Rouire a contribué à notre Bulletin par la 
publication de son intéressant travail sur le Sud Oranais et le Touat. 

C'est une bonne description géographique et ethnographique 
de cette vaste région, bien connue seulement de certains officiers 
des afïaires indigènes. On y trouve des renseignements et des 
aperçus que liront, avec fruit, les personnes que préoccupe la 
question du Touat actuellement à l'ordre du jour. 



Une histoire qui inspire beaucoup d'intérêt est celle du pays 
des Kroumirs par M. A. Vinkler. La période romaine a laissé 
des traces profondes dans cette région montagneuse, habitée par 
de nombreuses populations qu'un esprit d'indépendance animait 
énergiquement. 

On y connaît la trace de plus de quarante villes anciennes. Ce 
travail intéressant doit être continué. La première partie nous 
conduit jusqu'à 27 ans avant J.-C. 



M. Canal, ce patient fouilleur d'archives, qui nous a donné la 
monographie de la subdivision de Tlemcen, nous dépeint, aujour- 



286 COMPTE-RENDU 

d'hui, la Tunisie pittoresque. Cette étude lui a été demandée par 
notre président, M. Monbrun; il a su la rendre très attrayante. 

M. Canal est, du reste, tellement connu des lecteurs du 
Bulletin, qu'il est superflu de faire ressortir davantage son zèle 
et son dévouement pour notre Société. 

* 

* * 

Un nouveau collègue, M. Cordonnier, juge au Tribunal d'Oran, 
a payé la bienvenue parmi nous en nous communiquant deux 
fragments d'un livre qui paraîtra prochainement. C'est une étude 
comparée des races Chinoise et Juive. Il est amené à cette con- 
clusion assez inattendue, que, étant données les aptitudes qui 
caractérisent ces deux races et l'identité des restes de leurs 
anciennes mœurs et coutumes, elles pourraient bien avoir une 
origine commune. 

Reste à savoir ce que diront les Ethnographes et les Anthro- 
pologistes en présence des caractères physiques si différents qui 

distinguent ces deux races. 

* 

* * 

L'année dernière, M. Basset, d'Alger, a publié divers docu- 
ments historiques, presque inédits, sur le siège d'Alger par les 
Espagnols, sous le commandement de l'Empereur Charles-Quint. 
Il nous gratifie, cette année, des fastes chronologiques de la ville 
d'Oran pendant la période arabe. 

M. Basset est un orientaliste d'une très grande valeur. 

Pour l'élaboration de son curieux travail, il a dépouillé, analysé 
et coordonné les œuvres de cinquante auteurs, de nationalités 
diverses. Notre cité, si active, si travailleuse, dont le développe- 
ment est si rapide, aurait, selon M. Basset, une origine relative- 
ment récente : sa fondation remonterait à peine aux premières 
années du dixième siècle. 

En réalité, l'histoire romaine est muette sur cette situation 
géographique, que la belle source de Ras-el-Aïn signalait natu- 



rellement aux navigations. 



* 
* * 



Sortons maintenantde l'Afrique et, avec M. Giraud, promenons- 
nous de Marseille à Constantinople. Nous accomplirons un 



COMPTE-RENDU 287 

voyage très agréable. Le récit de cette excursion est donné sous 
le titre de : Notes d^alhum. Le style est bref, mouvementé, et 
surtout humoristique. 

C'est un voyageur rapide et infatigable que M. Giraud; 
suivons-le maintenant jusqu'à Nijni-Novogorod, au cœur de la 
Russie, Quinze degrés de latitude seulement à franchir, un rien ; 
nous ne perdons pas notre temps. Nous assisterons à la grande 
foire de Nijni-Novogorod. Ce rendez-vous des commerçants de 
l'Orient, pays du soleil, des surprises et des mystères. Cette foire 
est, d'ailleurs, de réputation universelle. 

Avec M. Giraud pour guide, nous aurons un aperçu des 
mœurs, des coutumes et surtout des costumes de ces populations 
étranges, bigarrées, cosmopolites : un véritable kaléidoscope. 
Mon Dieu, quelle foule, quel mouvement, quel bruit et quelles 
odeurs. 

Et dire que dans certains cafés chantants improvisés, on y en- 
tend des refrains français, glapis par des chanteuses étrangères 
de façon à faire fuir une meute de roquets. 

Il est malheureux que notre pays se présente à l'étranger sous 
un aussi triste aspect. Toutefois M. Giraud a relevé quelques 
observations fort opportunes à l'adresse de l'industrie algérienne. 
Nous les recommandons à nos Chambres de Commerce qui, 
avouons-le, ne brillent pas par l'initiative. 



M. le Frotter, que nos lecteurs connaissent déjà par ses 
travaux maritimes, fait un parallèle entre les juifs d'autrefois 
et ceux d'aujourd'hui, La différence n'est pas grande, les mœurs 
et les caractères ont peu varié. Ses observations sont tirées de 
l'histoire ; elles ont, en quelque sorte, un caractère positif. 

Nou? recommandons cette lecture. 

M. le Frotter termine son article par cette épigramme, qui lui 
semble très praticable, dans l'espèce : « Beaucoup ont dit beau- 
« coup sur les Juifs ; tous ont dit quelque chose, personne n'a 
« dit assez. » 

D'où cette conclusion, qu'il y a encore beaucoup à apprendre 
sur la nation juive. 



288 COMPTE-RENDU 

Nous achèverons, avec M. Brunel, la guerre de Tlemcen. 
La vaillance des guerriers espagnols combattant au cri de 
Santiago, le patron de l'Espagne, fut cependant impuissante 
à conserver la conquête africaine. Oran est la seule ville qui 
ait conservé des traces durables de l'occupation espagnole 

en Afrique. 

* 

Un auteur qui veut rester inconnu, qui signe : Un capitaine. 
au long cours, vieux système, a publié un travail ayant pour 
titre : Simple coup d'œil sur la Marine Marchande Française. 

A première vue, ce travail d'un vieux loup de mer semble 
étranger aux matières traitées dans notre Bulletin. Mais, si 
l'on considère que le commerce et la navigation intéressent à un 
haut degré la science géographique, on reconnaîtra que cette 
œuvre n'est pas du tout déplacée chez nous. 

On l'a dit déjà, ailleurs, la Géographie est la science la plus 
vaste et la plus générale, elle comprend, pour ainsi dire, toutes 
les autres. C'est la science de l'humanité. Mais sans la navigation, 
que connaîtrions-nous de cette terre. 

Il paraîtrait que le travail de notre correspondant a produit une 
certaine impression dans les régions maritimes au point de vue 
spécial de l'avenir des officiers de la marine marchande, un peu 
trop sacrifiés jusqu'à présent au profit des officiers de la marine 
nationale. 

* 

Quoique loin de nous, notre excellent collègue M. de Cardail- 
lac ne nous oublie pas. Sa note à travers l'Afrique romaine ren- 
ferme de très bonnes choses sur l'archéologie ; elle nous rappelle 
son souvenir. 

Faut-il maintenant vous parler du chemin transsaharien occi- 
dental ? Je crois la question résolue affirmativement. Il est inutile 
de rappeler ici la part prépondérante prise par notre Société dans 
ce succès. Laissons sous silence les puissantes oppositions qui 
se sont produites contre notre tracé. C'est aujourd'hui affaire 
réglée. Le service des Ponts et Chaussées a été chargé de l'étude 
et de l'exécution de la section d'Aïn Sefra à Djenien Bou Resq ; 



COMPTE-RENDU 289 

les opérations sur le terrain sont finies. On comprend déjà que 
le prolongement de la ligne jusqu'à Igli s'impose absolument, si 
l'on ne veut pas perdre le bénéfice des faits acquis. 

Igli constitue une position stratégique, politique et commer- 
ciale de premier ordre ; elle commande, pour ainsi dire, le Gou- 
rara, le Touat et le Tidikelt. C'est la porte qui nous donnera accès 
dans le Soudan occidental. 

Vous le voyez, Messieurs, notre Bulletin devient de plus en 
plus intéressant par le nombre, la qualité et la variété des articles 
qu'il contient. Mais, hélas ! je suis obligé de me faire ici l'écho 
des craintes de notre prudent et dévoué trésorier ; il trouve que 
les dépenses d'impression de notre Bulletin grandissent toujours 
et menacent nos maigres ressources. C'est surtout la partie car- 
tographique qui est la cause de cette augmentation. En fait la 
plupart des cartes descriptives sont d'une utilité contestable, 
lorsque le texte est parfaitement étudié. Ceci appelle une réforme. 
Les autres Sociétés de Géographie sont à cet égard très sobres 
de semblables documents. Nous devons les imiter. 

Quelques mots maintenant sur la délibération du Comité 
administratif pendant la période considérée. 

Depuis l'Assemblée générale du 17 mai 1891, votre Comité a 
tenu 10 réunions, non compris, bien entendu, deux mois de va- 
cances. Parmi les sujets soumis à ses délibérations, permettez- 
moi de signaler les suivants : 

1° Prix à accorder aux élèves des collèges et écoles commu- 
nales qui font partie de notre Société. Les prix non décernés 
seront distribués aux bibliothèques publiques d'Oran ; 

2° Représentation de notre Société au Congrès national de 
Géographie de Rochefort ; 

3° Rédaction de notices historiques concernant les localités 
intéressantes du département d'Oran. M. Peytraud, Inspecteur 
d'Académie soumet son programme, qui est accepté, et qui sera 
inséré dans le Bulletin départemental de l'Instruction publique. 
Des récompenses pécuniaires et honorifiques seront accordées aux 
mémoires acceptés par un Comité spécial, lesquels mémoires se- 
ront insérés dans notre Bulletin; 

4° A l'imitation de quelques Sociétés de Géographie de la mé- 
tropole, le Comité a décidé que des caravanes d'excursionnistes 



290 COMPTE-RENDU 

seront organisées pour la visite des points intéressants de notre 
province. Des billets de faveur seront demandés aux Compagnies 
de Chemins de fer. 

50 Bien des fois, dans ses délibérations, le Comité a émis des 
vœux pour la création à Oran d'un musée commercial dans une 
des salles de notre musée, et dans lequel seraient réunis les 
principaux échantillons des produits agricoles 'et industriels du 
département. Le défaut d'espace a été, jusqu'à ce jour, l'obstacle 
irréductible de cette création. Cependant cette initiative n'a pas 
été perdue. C'est la Chambre de commerce d'Oran qui va orga- 
niser cette institution. 

6'^ Notre Société a appuyé de son patronage la création à 
Oran d'une Société de l'enseignement par l'aspect. C'est une 
nouvelle méthode pratiquée avec succès dans quelques villes de 
France, notamment au Havre. A cet égard, des conférences 
seront faites au profit de notre musée. 

Nous passons sous silence des points tout à fait secondaires 
ou d'ordre purement administratif. 

N'oublions pas. Messieurs, de remercier le Conseil municipal 
d'Oran, le Conseil général, le Ministre de l'Instruction 
publique des subsides de diverse nature dont ils nous ont favori- 
sés. C'est grâce à ces subsides que notre Société se trouve dans 

des conditions financières encourageantes. 

* 

* * 

Permettez-moi maintenant de remplir un pieux devoir, c'est 
d'adresser nos regrets les plus sympathiques à ceux de nos col- 
lègues que la mort a rayés de nos contrôles. J'exprime les mêmes 
sentiments à l'égard des membres décédés des diverses sociétés 
en correspondance avec la nôtre. 

* * 

En terminant. Messieurs, et avant de donner la parole à notre 
trésorier, je vous propose un vote chaleureux de remerciements 
à l'adresse de toutes les personnes qui ont envoyé des communi- 
cations pour notre Bulletin et qui ont contribué ainsi à son succès. 
Quant à moi, ne m'en veuillez pas trop d'avoir soumis votre 

patience à une si rude épreuve. 

Le Secrétaire général, 

BOUTY. 



COMPTE-RENDU 291 

L'assemblée approuve, à l'unanimité, le compte- rendu de M. le 
Secrétaire général. 

M. le Trésorier étant retenu par le Service des 13 jours, le 
compte-rendu financier sera donné ultérieurement. 

M. le Président prend ensuite la parole. Il remercie les membres 
présents d'avoir répondu à la convocation. Il remercie également 
le Secrétaire général du zèle soutenu et du soin qu'il apporte 
dans l'accomplissement d'une mission très assujétissante et 
assez délicate. 

M. Monbrun fait ressortir l'état prospère de la Société, qui a 
acquis tous les caractères d'une fondation ancienne, puisqu'elle 
remonte à l'année 1877. Ce fait constitue une démonstration 
concluante en faveur de la solidité de notre organisation. 

Bien que M. le Trésorier soit absent, il se dit autorisé à déclarer 
que notre situation financière est bonne. Il montre les services 
rendus par notre Bulletin, qui est échangé contrôles publications 
similaires de presque toutes les sociétés de Géographie du Globe. 
Grâce à lui, on peut dire aujourd'hui que la ville d'Oran est 
connue du monde entier. 

Les navigateurs, les négociants, les industriels de tous les pays 
connaissent le mouvement commercial de nos ports, particulière- 
ment du port d'Oran ; le premier comme importance de la côte 
algérienne. Ils sont renseignés sur les produits agricoles 
et industriels de l'Algérie, ils basent sur ces données leurs opéra- 
tions d'échanges. 

M. Monbrun met encore en relief les résultats obtenus par 
notre Société à deux autres points de vue. 

lo La création du musée dont M. le commandant Demaeght 
dirige si savamment l'administration. Cette heureuse création 
n'aurait jamais existé sans notre initiative. Aujourd'hui ce musée 
existe, le mouvement ascensionnel est donné. Des dons minis- 
tériels ou offerts par des particuliers enrichissent journellement 
nos galeries déjà trop à l'étroit. En les visitant notre population 
et les étrangers y trouvent un délassement moral et une 
instruction. 

2° Un autre point, qu'il importe de mettre en pleine lumière, 
c' est le succès de la campagne entreprise, dès les premiers jours 



292 COMPTE-RENDU 

de notre fondation, pour le train du chemin de fer par la province 
d'Oran, avec Oran pour tête de ligne. La lutte a été vive, il con- 
vient de remercier chaudement ceux qui l'ont soutenue. 

En se plaçant au point de vue spécial des intérêts matériels 
de la ville d'Oran, M. Monbrun fait ressortir les nombreux avan- 
tages que cette grande voie ferrée va nous procurer. On peut 
prédire que peu d'années après que ce railway aura atteint seu- 
lement le Touat, le mouvement de notre port aura doublé. 

Donc, quoique s'agitant dans la limite d'une sphère modeste, 
nos faibles efforts ont produit une œuvre considérable et durable. 
C'est pour nous une obligation de persévérer dans la même voie. 

Pour accélérer le mouvement, nous devons tendre à augmenter 
l'efïectif des membres actifs de notre Société ; il est donc néces- 
saire de faire appel au bon vouloir de chacun de nous pour re- 
cruter de nouveaux adhérents. 

Enfin, M. Monbrun adresse des remerciements, au nom de la 
Société, aux membres du Comité dont le mandat expire et prin- 
cipalement aux collaborateurs de notre Bulletin. 

Ce discours a été très applaudi. 

Il est procédé ensuite à l'élection du Comité administratif pour 
l'année 1892-1893. Ont été nommés : 

MM. Monbrun, Demaeght, Cousin, Bouty, Pousseur, Mondot, 
Jannet, Peytraud, Rouire, Bedier, Tommasini , Chancel, 
Sandras, Jacques, Renard, Brunie, Penet, El Hadj Hassen, 
Coudray et Touzet, en qualité de membres titulaires et MM. 
Amillac, de Sarauton, Ruff et Patorni, comme membres sup- 
pléants. 

Ensuite la séance a été levée. M. le Secrétaire général a été 
invité à convoquer le Comité pour la constitution du Bureau. 



séance du. Coatnité dix 13 juin 18 93 

Présidence de M. Demaeght, doyen d'âge. 

Présents MM. Mondot, Monbrun, Demaeght, Jannet, Pousseur, 
Tommasini, Patorni, Touzet, Chancel, Sandras, Bedier, 
de Sarrauton, Renard, Ruff, Hadj Hassen, Amillaq, Bouty. 

Excusé, M. Cousin. 



COMPTE-RENDU 293 

Après la lecture du procès-verbal de la séance du Comité du 
2 mai 1892 et de celui de l'assemblée générale du 21 suivant, 
lesquels sout approuvés, il est procédé à la constitution du 
Bureau. 

Ont été élus : 

MM. MoNBRUN, président ; 

Demaeght, ier vice-présideut ; 
Cousin, 2^ vice-président; 
BouTY, secrétaire général; 
Patorni, trésorier. 

Section de géographie 

MM. MoNDOT, prési(ien^ ; 
Jannet, membre ; 

GOUDRAY, id. 

Section d'archéologie 

MM. Demaeght, président ; 
Tommasini, membre ; 
Penet, id. 

Comité de rédaction du Bulletin 

MM. Demaeght; 
Bedier ; 
Tommasini ; 
Touzet ; 
Renard. 

Le Secrétaire général, 
BOUTY. 



BIBLIOGRAPHIE 

L'EXPÉDITION ESPAGNOLE DE 1541 

CONTRE ALGrER 



La Revue Africaine, n^ 202, 3e trimestre 1891, contient, page 
177 et suiv. une nouvelle traduction, signée P. P., de textes 
arabes relatifs à l'Expédition espagnole de 1541 contre Alger. 
Cette traduction ayant la prétention d'annuler et de faire oublier 
celle déjà ancienne de Venture de Paradis et celle que M. René 
Basset a publiée en 1890, il importe de ne pas laisser passer sans 
examen une telle prétention et de relever, comme il convient, les 
critiques erronées que le sévère P. P. émet à tort et à travers dans 
les notes placées à la fin de son travail. 

En dehors de toute question purement grammaticale, on voit, 
du premier coup d'œil, que la traduction de P. P. n'est que la 
paraphrase, assez mal déguisée du reste, de la traduction 
de M. René Basset. Il est inutile de fatiguer le lecteur de détails 
au sujet de cette paraphrase. Lisez et comparez les deux 
traductions et vous serez entièrement édifié à cet égard. 

Maintenant, si l'on se place, comme prétend l'avoir fait P. P. 
au point de vue purement scientifique, l'on est frappé de ce fait, 
très rare heureusement dans les annales de la science, que les 
prétendues erreurs, attribuées aux Documents musulmans de 
M. René Basset, ont été presque toujours motivées par àes fautes 
d'impression ! Fautes d'impression que P. P. n'a pas su ou n'a 
pas voulu reconnaître. Une critique, faite dans ces conditions, 
ne mérite pas d'être relevée ; et, si nous réfutons ici les censures 
de P. P., c'est parce qu'elles ont reçu l'hospitalité dans les pages 



296 BIBLIOGRAPHIE 

d'une Revue qui passait autrefois pour sérieuse, et qui aurait dû 
cependant, avant de faire voir le jour à un pareil travail, s'assurer 
de sa valeur au point de vue scientifique, puisque c'est ce point de 
vue qui est invoqué plus ou moins sincèrement dans la note 
de .la rédaction de la Revue Africaine du susdit numéro^ 
page 177. 

Nous avons encore un autre regret à exprimer. Le traducteur 
de l'Expédition espagnole a cru devoir cacher son nom sous le 
voile de l'anonyme. Quand on attaque avec tant d'assurance, 
comme P. P. l'a fait, un orientaliste de la valeur de M. René 
Basset, on doit se faire connaître autrement que par des initiales, 
afin de ne pas laisser s'égarer les soupçons sur d'estimables 
arabisants qui, n'étant pour rien dans la tvadnclion àe l'Expédition 
espa^/io/e<,peuventavoir néanmoins, par une coïncidence fâcheuse, 
les mêmes initiales que le docte inconnu dont nous allons réfuter 
les principales critiques. Cf. Revue Africaine, no 202, 3^ trimestre 
1891, page 177 et suiv, 

(P. 196, note 1). — P. P. donne la préférence à j ^-^-i— ^_;— ' sur 
jj2)j. — ^ — j des Documents musulmans de M. R. Basset. Voilà 
bien une profonde critique, pour un mot espagnol altéré dans les 
deux cas. On conviendra toutefois que la note de P. P. est au 
moins inutile, pour ne rien dire de plus. 

(P. 196, note 2). — P. P. signale l'omission du hamza dans 

► — Aj — s.! et dans les mots de formes analogues. Il voudrait 
nous faire croire à autre chose qu'une faute d'impression ou une 
substitution volontaire d'une lettre pour une autre. Voici tout 
simplement et une fois pour toute la vérité à cet égard : l'impri- 
meur des Documents ne possédant pas un seul hamza dans toute 
son imprimerie, il a bien fallu se contenter de mettre des ^ à la 

place des hamzas. Au surplus, la faute, si faute il y a, n'est pas 
très grave, car nous savons tous que dans les mots cités par P. P. 
la lettre convenable est un ^ que le hamza remplace pour une 

raison purement euphonique. Cette note de P. P. est donc à peu 
près inutile. 

(Note 3, p. 196). — Pourquoi ïj—'^—t, aurait-il la signification 
que lui impose P. P.? La traduction du passage où se trouve ce 
mot correspond parfaitement au texte que M. René Basset 



BIBLIOGRAPHIE 297 

avait sous les yeux. P. P. au contraire, voulant à tout prix attri- 
buer à s y — i^—L la signification de «pompe )), s'est rendu coupable 
d'une interpolation, inexcusable chez un traducteur. Il a, en effet, 
interpolé dans sa traduction les mots (( dans la cille » qui ne sont 
point dans le texte arabe. 

Plus loin (v. note 9), M. Basset a donné le sens de ((pompe » 
à ij — ^—i- parce qu'il y a dans le texte, à cet endroit, les mots 

ïjJi Sj^ i—- y\j4^\ JjL:> tandis que dans le passage incriminé, 
le texte ne dit que ceci : i<>^-Ji-s ^j—c^- ^-r- J—^-'j c[ue M. Basset 
traduit par : « et il acquit une grande réputation. » Ce sens n'a 
rien de forcé, et tout arabisant, dégagé de parti pris, l'admettra. 
P. P., au contraire, se fera pardonner difficilement son inter- 
polation. 

(Note 4, p. 197). — M. Basset n'a mis nulle part dans son texte 
arabe de signes orthographiques. La note 4, de P. P. est donc 
inutile. , 

(Note 6, p. 197). — M. Basset a très bien traduit le A^iffe^ /ei?ec. 
Sa supposition, « note 21, p. 26, des Documents musulmans » 
très judicieuse du reste, n'effarouchera que ceux qui, comme P. P., 
passent leur temps à éplucher des mots, sans parvenir à en 
connaître le sens. 

(Note 7, p. 197). — Cette critique esta l'adresse du texte arabe. 
M. Basset ne pouvait pas traduire autrement •-> JJJ j-Xill Ici 
encore la traduction de P. P. est infidèle. Il aurait dû traduire 
ainsi : « Il y avait parmi les officiers algériens le susdit 
Kutchuk Ali. » 

(Note 9, p. 197). — C'est P. P. qui ne s'est pas aperçu que 
plus haut (v. note 3) il aurait dû traduire comme M. Basset. 

(Note 17, p. 197). — P. P. ne voit pas, ou ne veut pas voir 
qu'il y a ici deux coquilles qu'un arabisant de première année 
corrigerait aisément. Dans tous les cas, il était inutile d'employer 
de gros mots pour les signaler. 

(Note 18, p. 198). — Encore nne, coquille (\\ie l'impitoyable P. P. 
met sur le compte du traducteur des Documents musulmans. 

(Note'.20, p. 198). — « Le mot L_s-j.w» parait être synonyme de 
ij-^^ » affirme P. P. qui a voulu sans doute écrire ïL— sJ — * car 



298 BIBLIOGRAPHIE 

' — tJ — ' n'a nullement la signification que ce sévère censeur lui 
attribue. 

(Note 24, p. 198). — Pourquoi faut-il lire 'ij~^ et non À', .à-;;. ? 

(Note 29, p. 199). — P. P. ne sait-il pas que \j — > signifie 
couper ? 

Pour quelle raison veut-il le changer en U— j ? 

(Note 38, p. 200). — Le traducteur des Documents musulmans 
n'impose à personne cette identification. Il la propose sous toutes 
réserves : « Il s'agit sans doute, dit-il, du caïd Safer, etc. » 

(Note 41, p. 200). — dj—^ ^-st bel ^t bien un mot arabe. 
Faut-il apprendre à P. P. que c'est le nom d'action de la 6® forme 
du verbe concave Jl-i ? 

(Note 47, p. 201). — j— ^^ 6st plus souvent employé que »— ^t 

Quant à J ^^ '-M M. Basset a eu raison d'ajouter au J 

initial de la racine le J de l'article. Sa correction est conforme 
au Coran, au Kamous et à la grammaire arabe. P. P. s'imagine 
à tort que les manuscrits africains font autorité en orthographe 
arabe. 

(Note 82, p. 204). — L^' — b à la même signification que le mot 
grec Tupavvoç que les meilleurs hellénistes ont toujours traduit 
par tyran. Dans l'esprit des Musulmans, tout LiLi? est un usur- 
pateur du pouvoir suprême en révolte ouverte contre l'autorité du 
Commandeur des Croyants. C'est pour cette raison que les histo- 
riens arabes évitent de désigner les monarques chrétiens par 
le mot 's.^xX». M. Basset, en traducteur scrupuleux, a donc rendu 
fidèlement la pensée de l'auteur musulman en traduisant L—iL.L) 
par tyran. P. P., qui ignorait sans doute cette particularité, 
a rendu partout ce mot par /-oî et il a la complaisance de nous le faire 
remarquer en insistant tout particulièrement sur ce malheureux 
mot. 

(Note 83, p. 204). — Il n'est donc permis à personne de traduire 
le Coran après M. Kazimirski ? 

(Note 84, p. 204). — Encore Kazimirski ! ! 

(Note 85, p. 205). — En quoi le traducteur des Documents 
n'a-t-il pas vu le. sens exact de ce qui suit immédiatement f 
î^ous demandons des explications. 



BIBLIOGRAPHIL 299 

(Note 86, p. 205). — Comparez le Coran et la traduction incri- 
minée et vous verrez que, contrairement à l'assertion de P. P., le 
sens de ce passage n'est nullement dénaturé. 

(Note 88, p. 205). — P. P. ignore quelque peu la grammaire 
arabe. Il ne sait pas, évidemment, que le parfait arabe c-^ — ^^ 
est e^m^Xo^'é fréquemment dans un sens optatif. 

Citons-lui quelques exemples bien connus : 

« ^\ i : 91 ) » (( iii! i ?-. )) (( i '■ & iii! ^—-^j » 

etc., etc. C'est lui qui a fait un affreux contresens en traduisant le 
passage incriminé par « pour qui Dieu avait décrété la félicité 
éternelle ! ! Ici encore la traduction de M. Basset est correcte et 
fidèle, tandis que celle de P. P. est tout le contraire. 

Nous abandonnons volontiers à P. P. le stock de coquilles 
qu'il a relevées et accumulées à la fin de ses notes. 

Il importe maintenant de conclure, et de conclure au plus vite, 
afin d'apprendre à ce pêcheur de coquilles : 

1° Que la traduction de M. René Basset est infiniment supé- 
rieure à celle de P. P. qui n'en est qu'une pd/e copie, ou, si l'on 
aime mieux, un plagiat déguisé ; 

2° Que presque toutes les critiques de P. P. sont erronées et 
injustes, ainsi que cela a été démontré plus haut ; 

S^' Que P. P. ferait bien d'étudier la grammaire et la littérature 
arabes, puisque, rien que dans ses notes, sa connaissance impar- 
faite de la langue du Prophète s'est révélée à nous à plusieurs 
reprises. 

Dans ces conditions, nous estimons qu'il y a lieu de ne tenir 
aucun compte des prétendues critiques de P. P. et nous signons 
très lisiblement. 

Oran, le 28 Mars, 1892. 

Auguste MOULIÉRAS. 

Professeur d'Arabe au Lycée et à la Chaire publique d Arabe, à Oran. 



300 BIBLIOGRAPHIE 

NOTIONS DE GÉOGRAPHIE DE L'ALGÉRIE 

Par M. Jules RENARD 



Je ne me rappelle qu'avec effroi les anciens livres de classe, 
véritables instruments de torture que l'on semblait avoir inventés 
plutôt pour faire prendre l'étude en aversion que pour la faire 
aimer. Depuis nos défaites de 1870, desquelles il a été dit qu'elles 
étaient Tœuvre du maître d'école allemand, on s'est efforcé en 
France de renouveler les méthodes pédagogiques. Sous l'inspi- 
ration du patriotisme, les rebutants ouvrages d'autrefois, que nos 
professeurs appelaient facétieusement des ouvrages alimentaires, 
ont fait place à des livres attrayants, remplis d'images par 
lesquelles l'enfant apprend en s'amusant. De toutes les branches 
de l'enseignement, celle de la géographie est celle qui a réalisé les 
progrès les plus féconds. 

Au lieu d'arides nomenclatures, on a maintenant des œuvres 
vivantes pour lesquelles on se passionne. D'un seul bond, grâce 
surtout aux admirables travaux d'Elysée et d'Onésime Reclus, 
la France, si longtemps inférieure aux autres peuples au point de 
vue des connaissances géographiques, est passée du dernier au 
premier rang. Les Allemands, — il est permis de leur rendre cette 
justice — ont recueilli peut-être plus de matériaux que nous ; 
mais s'ils ont taillé beaucoup de pierres, c'est à notre pays qu'était 
réservé l'honneur de les mettre en œuvre, en élevant à la science 
géographique le plus beau monument des temps modernes, et 
peut-être de tous les temps. Par son ampleur, par la beauté de la 
forme, par l'intérêt et là diversité des renseignements, la Géogra- 
phie universelle d'Elysée Reclus restera comme l'une des œuvres 
qui auront jeté le plus d'éclat sur la France du XIX® siècle. 

C'est à l'influence de cet ouvrage magistral que l'on doit l'excel- 
lence relative des nouvelles géographies élémentaires. Il en 
existe de tous formats, spéciales ou générales ; mais toutes plus 



BIBLIOGRAPHIE 301 

attrayantes les unes que les autres. J'en connais qui ne sont 
consacrées qu'à un seul département et dans lesquelles sont 
décrites les moindres curiosités de la région avec dessins luxueux 
et cartes à l'appui. 

L'Algérie n'est pas restée en arrière dans ce mouvement. 
Depuis longtemps elle avait vu naître les excellentes géographies 
algériennes de Mac Carthy, d'Achille Fillias, de Niel (professeur 
à Bône) de Sainte Marie Crontel (instituteur à Douera). Enfin 
tout récemment a paru celle de M. Jules Renard. Editée à l'usage 
spécial des écoles algériennes, sous le patronage de la Société 
de Géographie d'Oran, cette petite géographie élémentaire est une 
des meilleures que l'on puisse mettre aux mains des enfants. 
Conçue sur un plan nouveau, elle est divisée en treize chapitres 
terminés chacun par une lecture empruntée aux auteurs qui ont le 
mieux décrit l'Algérie. Des cartes très lisibles aident à Tintelli- 
gence du texte. Ce joli petit volume de 50 pages, que je voudrais 
voir aux mains de tous nos jeunes Algériens, est dédié à 
M. Monbrun, le dévoué Président de la Société de Géographie. 

S'il m'était permis de formuler un simple vœu, ce serait que 
M. Renard, dans une prochaine édition consacrât un chapitre à 
la Tunisie et un autre au Maroc, afin de faire comprendre à la 
jeunesse algérienne que ces deux contrées appartiennent à la 
même unité géographique que l'Algérie. Géographiquement, 
ethnographiquement, ces trois provinces forment un tout indivi- 
sible. Il y aurait un grand intérêt patriotique à ce que cette 
vérité fondamentale fut propagée non seulement en Algérie, mais 
encore dans les nombreuses écoles françaises que l'on a créées au 
Maroc et en Tunisie. 



\ 



303 BIBLIOGRAPHIE 

LES MUSULMANS A MADA&ASCAR & AUX ILES CÛMORES 

Par Gabriel FE;RRAND 



M. Gabriel Ferrand, agent résidentiel sur la côte sud-est de 
Madagascar, a fait don à la Société d'un intéressant travail sur les 
Musulmans de nos possessions de l'Océan indien. Des deux 
volumes que comprendra l'ouvrage, un seul a paru. Il a trait à la 
tribu des Antaimorona, islamisée il y a deux ou trois siècles par 
des immigrants arabes. Bien que les Antaimorona, se réclament 
de la religion du prophète, ils ne sontau fond que de purs fétichistes, 
adorant le rhum et n'ayant de vénération que pour les sorciers. 
Après un court règne d'orthodoxie et par l'effet de l'indifférence 
religieuse naturelle aux peuples Malgaches, l'Islam subit la 
pression des vieilles superstitions locales avec lesquelles il se con- 
fondit. Trop peu nombreux pour former un bloc, les immigrants 
arabes furent bientôt noyés et absorbés. Ils ne purent ni imposer 
leur langue ni même la conserver. Forcés par la nécessité 
d'adopter l'idiome des Hovas, ils le transcrivirent avec des caractè- 
res arabes, car en ce temps là, les Aborigènes ne possédaient pas 
d'alphabet et n'avaient aucune notion de l'écriture. 

C'est à cette colonie musulmane que l'on doit les premiers 
essais de littérature malgache. Les rares manuscrits que l'on a 
pu recueillir dans l'Ile sont consacrés à l'astrologie et aux prati- 
ques devinatoires. Quelques uns contiennent des généalogies 
royales ou relatent des légendes locales. M. Ferrand a reproduit 
un de ces manuscrits dans sa forme originelle avec transcription 
du texte hova en caractères romains et traduction française. 

Ces travaux de pure érudition,- tout en faisant honneur à leur 
auteur, ne nuiront pas au prestige du protectorat français 
à Madagascar. A un autre point de vue, on ne peut que féliciter 



BIBLIOGRAPHIE 303 

M. Ferrand d'avoir fait, dans son ouvrage, une large place à la 
philologie. Ce n'est, en effet, qu'à l'aide de cette science que l'on 
pourra démêler les groupements ethniques de nos possessions de 
l'Océan indien. Déjà, la philologie comparée a permis de déterminer 
avec certitude, en l'absence de tout document historique, l'origine 
malaise des Hovas ; mais il reste beaucoup d'autres points 
à éclaircir. 

Je reviendrai sur l'ouvrage de M. Ferrand, lorsque le second 
volume aura paru. 

W. M, 



COMMUNICATIONS 



AVIS AUX MEMBRES DE LA SOCIÉTÉ 



Un Congrès international d'Orientalistes s'ouvrira à Lisbonne, 
sous la présidence de S. M. le Roi du Portugal, du 23 septembre 
au 1er octobre de l'année courante. 



Un Congrès Italien de Géographie, organisé par la Société de 
Géographie Italienne de Rome, se réunira, à Gênes, le 15 septembre 
prochain. 

Le Congrès international des Américanistes de 1892 se tiendra 
cette année au couvent de Santa Maria de la Ralùda (Province 
de Huelva, Espagne), du l^r au 6 octobre. Cette réunion savante 
coïncidera avec une Exposition historique Européenne et Améri- 
caine au Parc de Madrid. 



MM. les Membres de la Société de Géographie et d'Archéologie 
d'Oran qui désireraient représenter notre Société à l'une ou l'autre 
de ces réunions pourront s'adresser, pour renseignements 
complémentaires, au Secrétariat de la Société. 



IMPORTANCE DE LA PHILOLOGIE 



DANS LES 



ÉTUDES GÉOGRAPHIQUES 



Bien que la géographie soit limitée dans son objet, qui est la 
connaissance de la terre, elle ne saurait cependant faire abs- 
traction des autres sciences, dont elle n'est, en définitive, que la 
synthèse. Elle a besoin en particulier de l'astronomie pour dé- 
terminer le rang qu'occupe notre planète dans l'Univers, des 
mathématiques pour mesurer les degrés de longitude ou de 
latitude ; de la géologie pour expliquer les reliefs et les stratifi- 
cations du sol ; de la physique pour rechercher la loi des phéno- 
mènes atmosphériques ; de la chimie pour analyser l*s éléments 
dont se compose la substance terrestre ; de l'anthropologie pour 
distinguer les races humaines ; de l'épigraphie, de l'histoire, de 
la philologie pour identifier les noms de lieux et retracer les 
migrations des peuples. Il n'est aucune de ces sciences dont la 
géographie puisse se désintéresser, car elle les embrasse toutes. 
On a cependant manifesté quelques préventions à l'égard de la 
philologie, dont je suis obligé de prendre la défense. Soit que les 
services qu'elle a rendus à la géographie ancienne et moderne 
soient moins connus, soit que ses découvertes olïrent moins 
d'attrait que les inscriptions lapidaires, elle a été considérée par 
quelques-uns comme une intruse n'intéressant à aucun titre les 
études géographiques. Il est cependant des cas fort nombreux, 
tels par exemple que le défaut d'inscriptions ou de traditions 
historiques, où la philologie peut seule intervenir avec succès. 

En voici quelques exemples. On ne saA'ait pas si les peuplades 
sauvages de l'Amérique avaient eu des rapports avec les peuples 
de l'Asie. L'étude des dialectes américains ayant permis de cons- 



308 IMPORTANCE DE LA PHILOLOGIE 

tater la présence de 160 mois mongols, la question fut résolue : 
L'Amérique, à une date très antérieure à la découverte de ce con- 
tinent par Christophe Colomb, avait reçu des émigrants asiati- 
ques. 

C'est également à la philologie que l'on doit la rectification de 
l'erreur historique qui attribuait à Alberigo Vespuci la dénomi- 
nation du nouveau monde. Le mot America est un mot des tribus 
aborigènes signifiant montagnes ou pays de montagnes. Une 
région de cet immense continent portait ce nom bien avant que 
le voyageur florentin y eût abordé. Ce navigateur s'appelait 
d'ailleurs Alberigo ou Alberic et non Americo, prénom inconnu 
en Italie. 

Parmi les services rendus à la géographie par la philologie, 
j'en puis citer un autre plus récent, intéressant le Maghreb Afri- 
cain. 

Où était situé le jardin des Hespérides ? Personne ne le savait 
plus. Ce fameux jardin, qui fut autre chose qu'une fiction poéti- 
que, était placé par les uns dans la Cyrénaïque, par d'autres 
dans les îles Fortunées (Canaries), qui furent le point le plus occi- 
dental de l'ancien monde et paraissaient justifier l'étymologie du 
mot Hespérides — hespera pour vespera (soir, couchant), sans- 
crit DIVAS PARA (fin du jour), expression que les Arabes ont tra- 
duite par le mot Maghreb, quia la même signification (1). — En 
réalité, on n'était sur que d'une seule chose, c'est que le jardin 
aux fruits d'or conquis par Hercule était situé à l'occident de 
l'Afrique du Nord. Le problème del'emplacement véritable parais- 
sait insoluble, lorsque AL Tissot, alors minisire de France à Tan- 
ger, parvint à le résoudre à l'aide de la philologie. Il avait 
remarqué qu'une ville du Maghreb marocain portait le nom de 
jardin : c'était Larache, en arabe El Araïcha (les jardins) ou plus 
littéralement (les voûtes de verdure, les treilles). Ce n'était qu'une 
indication, à la vérité très précieuse, car Larache est situé en plein 
pays hespéridien, c'est-à-dire sur la côte occidentale du Maroc. 
Ayant remonté le cours de l'oued Kous, le A'.;s; des Grecs, le 
Lixus des Romains, M. Tissot rencontra de superbes orangeries, 



(1) Si l'on en croit Volney, notre mot Europe signifierait également occident — du phenico- 
hébreu m'arab, couchant — radie. Anih d'où oroub. 



DANS LES ÉTUDES GÉOGRAPHIQUES 309 

précisément en un point où l'oued Kous a la forme ondulée d'un 
immense serpent que l'imagination des poètes grecs avait trans- 
formé en dragon. 

L'identification s'accusait de plus en plus. 

Comparant ensuite les textes laissés par l'histoire, M. Tissot 
acquit la certitude que les jardins arrosés par l'oued Kous étaient 
les mêmes que ceux dont les fruits dorés excitèrent tant d'en- 
thousiasme chez les poètes, tant de convoitises de la part des 
navigateurs de l'antiquité. La proximité des colonnes d'Hercule, 
le nom d'Hesper donné par la mythologie au père d'Atlas, la 
fable du dragon terrassé par Hercule, tout vint justifier l'iden- 
tification proposée par le Ministre de France à Tanger, identifi- 
cation confirmée depuis par les études géologiques du docteur 
Bleicher. 

La philologie a d'autres titres à son actif : elle a permis de 
rétablir les anciens noms de peuples défigurés par les Grecs. 
Ce peuple facétieux ne chercha le plus souvent dans les termes 
géographiques de ses voisins qu'un prétexte à calembours. 
C'est ainsi que du phénicien Byrtlia (forteresse) ils firent 
Byrsa, de Bjpja cuir, peau tannée. Gela amusait les boulevar- 
diers d'Athènes. Remarquons en passant que notre langue 
possède d'aussi facétieuses transcriptions de mots étrangers. 
De l'allemand vielliehchen (bien-aimé), les Français voisins de 
l'Alsace ont fait Philippe, Philippine. De là, l'origine des 
expressions: Bonjour Philippe, bonjour Philippine qu'échangent, 
en se rencontrant, les fiancés lorrains et qu'ont adoptées, sans les 
comprendre, les amoureux des autres départements. 

Lorsque les Grecs pénétrèrent en Egypte, ils virent pour la 
première fois des autruches, volatile qu'ils ne connaissaient pas. 
Dans leur surprise, ils s'écrièrent : Tiens quels jolis petits moi- 
neaux ? De là le nom de I!-:p:j6'.wv (diminutif de moineau) 
qu'ils donnèrent à l'autruche. Ce mot passa dans le latin : d'Avis 
Struthio, nous avons fait autruche. 

Ainsi, du crocodile que les joyeux fils de l'Hellade appelèrent 
petit lézard (Kpoy.ioé-.Xoç). Par une formation non moins plai- 
sante, les obélisques devinrent des petites broches [Ozt'k'.T/.zz). 
Quant aux majestueux tombeaux des rois d'Egypte, comme leur 
forme rappelait les gâteaux montés que fabriquaient les 



310 IMPORTANCE DE LA PHILOLOGIE 

pâtissiers d'Athènes, ils les nommèrent n'jpaij.tç textuellement 
gâteau de froment. Les Français qui, par tant de côtés, 
rfessemblent aux Grecs, qualifient volontiers de gâteaux de 
Savoie certains édifices de forme conique. 

Revenons aux Grecs. Comme ils avaient vu beaucoup de vau- 
tours dans la terre de Misraïm où ces oiseaux de proie faisaient 
l'office de fossoyeurs des putréfactions animales, ils nommèrent 
ce pays AiyjTz-coç, pays des vautours, d'où Egypte. Sous l'influ- 
ence de ces formations facétieuses, le continent auquel 
appartenait l'Egypte fut appelé Açp'.y.-r;. (a privatif et cpp-y-r,, frisson) 
le pays où l'on n'éprouve pas de frissons. Ainsi que l'ont fait 
remarquer Delalre et Brunet de Presles, Afrique est un mot grec 
qui ne s'explique que par le grec, alors même qu'il ne serait 
qu'une transcription fantaisiste d'un mot indigène ayant eu une 
tout autre acception. Le mot Libye, qui fut aussi un des noms 
grecs de l'Afrique, signifiait pays des Chotts ou pays des marais. 

Des formations analogues à celle d'Asp-.y.rj se rencontrent dans 
Phrygie, de op-jytù griller, pays grillé (par le soleil) et dans 
Ethiopie (pays brûlé). 

D'autres noms de peuples transmis par les Grecs ont une 
signification très caractéristique. La Maurétanie était le pays 
des hommes bruns — grec y.[j.xjpz:, brun — Egine était l'île aux 
chèvres; l'Ionie, le pays des violettes ; l'Anatolie signifie textuel- 
lement le levant, avaTOAr,. l'Epire était la contrée de l'inté- 
rieur, par opposition aux provinces des rivages maritimes ; 
la Béotie était le pays des Bœufs ; la Cilicie, celui des Buffles ; 
le mot Italie, fait d'i-.xkô: pour ^-.TaXsç. signifiait pays des beaux 
bouvillons, des veaux de belle venue. L'Hellespont se traduit par 
mer de EXXa? ou mer Hellénique ; lePont-Euxin était la mer hos- 
pitalière — de zcvTcç. mer, sanscrit pathas, eau, pathis, mer. 
L'expression mer Hellesponte employée par Rabelais est un 
pléonasme analogue à celui de marais pontins. 

Le même radical sanscrit a donné IIst3:;j.2;. fleuve, que 
l'on retrouve dans Mésopotamie, textuellement, entre fleuves, (le 
Tigre et l'Euphrate). Remarquons en passantque tous les anciens 
noms de rivières signifient textuellement l'eau ; mais avec des 
modifications qualificatives telles que : eau rapide, eau encaissée, 
eau sinueuse, eau bruyante, eau limpide, eau dormante, etc. 



DANS LES ÉTUDES GÉOGRAPHIQUES 311 

C'est par ces noms, ainsi que par ceux des montagnes, que l'on a 
pu déterminer quels furent les premiers occupants des ditïérentes 
parties du globe. 

Si du grec on passe au celtique, on remarquera que cette 
langue a laissé son empreinte partout où sont passés nos aïeux. 
L'Irlande (Erin), c'était l'île Verte ; Albion, c'était le pays d'Alpes, 
de montagnes, etc. 

C'est également par la philologie que l'on a pu retracer les 
migrations des anciens peuples et leur répartition' sur les 
continents. Partout où une race s'est fixée, elle a imprimé son 
nom dans le sol. Les lieux dits, les noms de lieux ont générale- 
ment survécu à l'extinction ou au refoulement des premiers 
occupants. 

Ces vestiges verbaux, tout, insignifiants qu'ils paraissent, ont 
permis de reconstituer l'histoire des temps préhistoriques. A 
défaut d'autres témoignages, la philologie seule permettrait de 
rétablir les limites historiques de l'ancienne Gaule. 

La géographie,. devenue déjà plus attrayante depuis que l'on a 
renouvelé les anciennes méthodes, le serait peut-être encore 
davantage si, au lieu de faire apprendre par cœur aux enfants des 
noms de lieux qui ne disent rien à l'esprit, on leur en expliquait 
le sens et la r-aison d'être. 

\V. Mari AL. 



LA TUNISIE PITTORESQUE 

(Suite) 



BIZERTE 



III 



LES LAOS 



Palus-Hipponitis et Lacus-Sisara 

Le lendemain de mon débarquement, mon premier soin fut de 
visiter le lac de Bizerte, un des plus grands attraits de la localité; 
sorte de mer intérieure di^■isée en deux parties distinctes : le lac 
proprement dit, et l'étang ou garâa de l'Eskel, unis par un étroit 
chenal comme les deux sections d'un clepsydre. 

La journée entière du G juillet y fut consacrée. J'eus la bonne 
fortune d'être présenté, dès mon arrivée, à M. Mistral, conduc- 
teur des Ponts-et-Chaussées chargé des travaux publics de la 
région. 

Cet aimable cicérone se mit complaisamment à notre disposi- 
tion et nous procura, à la Direction du Port, un canot armé à la 
voile conduit par deux matelots indigènes. 



314 LA TUNISIE PITTORESQUE 

Dès le dimanche matin, au petit jour, nous A'oguions sur les 
eaux tranquilles du Palus-Hipponitis (1), poussés par la brise du 
large qui en ridait légèrement la surface. 

Il m'est impossible d'exprimer les étranges sensations que je 
ressentis en parcourant ce vaste lac, plut(M mer intérieure, dont 
l'ensemble couvre une superficie de plus de trente mille hectares. 

J'étais remué, impressionné, plus joyeusement ému en sillon- 
nant ces eaux africaines, qu'en parcourant quelques semaines 
plus tard les lacs, pourtant si poétiques de la Savoie et le grand 
et si pittoresque Léman de Genève. 

Une voix intérieure semblait me faire pressentir qu'avec quel- 
ques travaux peu coûteux, ce grand port naturel, le plus sûr du 
monde, protégé tout autour par une chaîne de collines qui le 
dérobent entièrement aux atteintes de la haute mer, ce bassin 
d'eaux profondes, cinq fois plus vaste que le port de Toulon, 
serait plus tard — et si l'on voulait dans un avenir rapproché — 
un des remparts de la France sur la Méditerranée ; une des sta- 
tions navales les plus colossales du monde ; la mieux accessible, 
la plus facile à défendre. En un mot le Gibraltar français de 
l'Afrique du Nord. 

(( Le jour où la France, dit Onésime Reclus, jugera bon de 
planter devant Bizerte comme devant Cherbourg une digue plus 
vaillante en sa résistance que la vague en son assaut ; 

(( Quand elle aura creusé un chenal ou coupé droit l'isthme 
de 300 mètres qui sépare les flots marins des flots lacustres ; 

(( Lorsqu'elle aura dragué la hahira bizertine et s'il lui plaît la 
garda de l'Eskel, elle disposera du port majeur de l'Afrique 
septentrionale, là où justement cette Afrique approche le plus de 
l'étoile polaire, car le Ras Engela, à 15 kilomètres au nordouest 
de Bizerte, est l'extrême pointe boréale du continent des Nègres. 

(( Rien que dans le lac de Bizerte, sans aucune appropriation 
de la garâa de l'Eskel, 1,500 hectares sont prêts à recevoir sur 
les plus grandes profondeurs qu'exigent les navires de guerre, 
cuirassés ou non, toutes les flottes ou pacifiques ou guerrières 
que la France d'Europe, ou la France d'Afrique voudront mettre 
en sûreté. » 



(I) Palus-Hipponitis, nom que les Romains avaient donné improprement au lac de Bizerte, 



LA TUNISIE PITTORESQUE 315 

Récits des historiens anciens 

De même que je l'ai fait pour rechercher les origines de la 
ville de Bizerte, je placerai sous les yeux du lecteur les récits 
que nous ont laissés sur le lac les auteurs anciens, récits où 
l'originalité et l'imagination remplacent, parfois, la vérité et 
la logique. 

Comme on le verra ci-après, c'est l'abondance exti'aordinaire 
des poissons qui peuplent le lac de Bizerte, qui fait le fond de ces 
vieilles chroniques. 

« Le littoral en arrière des châteaux de Ben-Zert, nous dit El 
Békri, renferme un lac qui porte aussi le nom de cette ville et 
qui reçoit les eaux de la mer. 

(( Ce lac offre un fait très curieux ; quand les marchands 
viennent chez le pécheur pour acheter du poisson, celui-ci leur 
dit d'indiquer l'espèce sur laquelle il doit jeter son filet, et de 
préciser le nombre de poissons qu'ils désirent avoir. 

(( Alors, il prend un poisson vivant que l'on dit être la femelle 
de l'espèce nommée bouvi ; il la lâche dans le lac, la suit avec son 
filet, puis il retire de l'eau la quantité de poissons dont on était 
convenu. )) 

Ce fait, raconté par le géographe arabe El Bekri, est des plus 
exacts. Je puis affirmer avoir vu, moi-même, pratiquer ce genre 
de pêche dans le canal intérieur de Bizerte, le 6 juillet 1890. 

Le pêcheur, un indigène, avait attaché le poisson servant 
d'appât à l'aide d'une cordelette qui le retenait par les ouies. 
C'était une femelle parvenue à maturité sexuelle. Deux autres 
pêcheurs, tenant chacun une extrémité de la cordelette, prome- 
naient la prisonnière d'une rive à l'autre. Le pêcheur la suivait 
attentivement et guettait le rassemblement d'autres poissons de 
la même espèce qu'attirait la présence de la femelle, tenue pour 
ainsi dire en laisse. 

Quand le moment était propice, le pêcheur, armé d'un de ces 
grands filets ronds garnis de plombs, et nommés éperviers, lan- 
çait son engin par un mouvement circulaire et prenait à chaque 
coup de filet une certaine (luantité de ces poissons attirés de 
cette fa(:on auprès de la captive. 

Cela se nomme : la pêche à la femelle. 



316 LA TUNISIE PITTORESQUE 

Léon l'Africain, après avoir mentionné la présence du lac 
« s'étendant étroitement devers le midi et, depuis, s'élargissaut 
en sorte qu'il forme un gros lac à l'entour duquel sont assis 
plusieurs villages », ajoute : « Dedans ses eaux se pêche du 
poisson en grande quantité, principalement des oimtes (sans doute 
il veut dire des daurades) — qui pèsent cinq à six livres chacune ; 
passé le mois d'octobre, l'on prend une infinité d'une espèce 
particulière que les Africains appellent la giarafe, les Romains 
lascia et les autres : alouze (alôse), parce que par les pluies 
l'eau s'adoucit qui la fait monter dans le lac, » 

Notre auteur cite ce fait sans l'expliquer. Il est utile d'ajouter 
que les aloses, très communes dans la Méditerranée et notam- 
ment à l'embouchure des fleuves, ont cette particularité, qu'elles 
remontent les cours d'eau au printemps, puis retournent à la 
mer en automne. Elles marchent généralement en grandes 
troupes, et la pêche se fait au filet, surtout à la senne et au tra- 
mail, au moment où ce poisson remonte en eau douce. 

Quant à Edrisi, sa version ne difïère guère de celles des autres 
auteurs du moyen-âge, si ce n'est par l'exagération même de 
l'invraisemblance : 

(( A l'est de Bizerte, écrit-il, est un lac du même nom, dont la 
longueur est de 16 milles et la largeur de 8 ; il communique par 
une embouchure avec la mer. Plus il pénètre dans les terres, 
plus sa surface s'agrandit ; et plus il se rapproche de la mer plus 
il devient étroit. (A coup sûr, M. de La Palisse n'eût pas mieux 
dit). 

« Ce lac offre cependant une particularité des plus remarqua- 
bles : Elle consiste en ce qu'on y compte douze espèces diffé- 
rentes de poissons et que, durant chacun des mois de l'année, 
une seule espèce domine, sans mélange avec aucune autre. 

« Lorsque le mois est écoulé, l'espèce de poissons qui lui cor- 
respond disparait et est remplacée par une nouvelle, également 
distincte et ne se confondant point avec la précédente qui a 
disparu ; et ainsi de suite jusqu'à la fin de l'année. 

« Voici les noms de ces douze poissons ; ce sont : el Bounj, 
el Cajoudj, el Mahal el Talanta, el Achbliniat, el Chehlé, el 
Caroudh, el Ladj, el Djoudjé, el Kohla, el Toufalou, et el Kela, 



LA TUNISIE PITTORESQUE 317. 

(( Au Sud-Ouest de ce lac et, sans autre solution de continuité, 
il en existe un autre qui s'appelle le lac de Tandja et dont la 
longueur est de 4 milles sur 3 de largeur. Les eaux communiquent 
de l'un à l'autre d'une manière singulière et A'oici comment : 

(( Celles du lac de Tandja sont douces et celles du lac de Bizerte 
salées. Le premier verse ses eaux dans le second durant six mois 
de l'année, puis le contraire a lieu : le courant cesse de se diriger 
dans le même sens et le second lac s'écoule dans le premier durant 
six mois, sans cependant que les eaux de celui de Bizerte 
deviennent douces, ni celles du lac de Tandja salées. 

(( Ceci est encore une des particularités de ce pays : à Bizerte 
comme à Tunis, le poisson est peu cher et très abondant. » 

L'historien arabe se contente, comme Léon l'Africain, d'exposer 
des faits paraissant invraisemblables, sans les faire suivre 
d'aucun commentaire ; les géographes de cette époque ne se 
donnaient pas tant de peine ! 

De nos jours on ne laisse pas passer de tels faits sans en donner 
l'explication raisonnée. 

Pour éclairer le lecteur sur ces choses qui paraissent au moins 
bizarres, il me suffira de placer sous ses yeux le récit qu'en a fait 
M. Onésime Reclus, le savant géographe contemporain auquel 
j'ai souvent recours, l'écrivain polygraphe qui a daigné honorer 
l'auteur de ce travail d'appréciations obligeantes et flatteuses 
pour ses œuvres de début. — En efïet, tout ce que je pourrais 
exposer sur ce sujet intéressant ne vaudrait pas l'explication 
limpide et si originale du maître. Le lecteur perdrait à voir 
substituer mon simple récit de voyage à sa brillante et topique 
dialectique. 

Ecoutons donc M. Onésime Reclus : 

(( La vasque de Bizerte est très grande, et derrière elle, lié à 
elle par une autre rivière, un autre lac brille, qu'on nomme la 
Garâa-el-Iskeul ou Eskel. (C'est le second lac connu aussi sous 
le nom de Tindja.) 

« Garàa ne veut point dire lac, mais dépression. L'Eskel n'est 
ni l'un ni l'autre : il est déchu de l'antique honneur des Lémans 
profonds. Deux rivières troubles l'ont diminué; auraidemonl 
Eskel (ait. 520"^), autrefois ile, elles ont fait une péninsule ; 
surtout elles ont tellement envasé la Garàa qu'il n'y a plus que 



318 LA TUNISIE PITTORESQUE 

deux à huit pieds de profondeur jusqu'au lit de bourbe de ce Lacus 
Sisara des anciens. 

(( Des deux rivières qui l'ont pollué, rOued Djoumin (70kil.), 
vient du Sud-Ouest, de Djebels voisins deBéja, et il passe devant 
Màteur, petite ville ayant hérité du vieux nom latin de Materna 
ou Oppidum- M atarense. — L'Oued-Cejenân ou Sedjenan, à peine 
plus court, serpente en un vallon du fertile pays des Mogod. 

« Qui boit en hiver puis en été dans l'Eskel, sur la rive, pres- 
que partout palustre, à l'ombre des lauriers-roses géants, trouve 
son onde, douce en hiver, amère en été, et voici pourquoi : 

(( Tout à l'orient de la Garàa, laquelle est presque un harmo- 
nieux ovale, une rivière de 20 à 25 mètres entre rives, de près 
de 2 mètres de profondeur, traverse lentement un isthme de 
1500 mètres de largeur, ou plutôt d'étroitesse ; son nom, c'est 
l'oued Tindja (chenal de la lagune) ; sa fonction, c'est d'unir le 
Lacus-Sisara, au Palus-Hipponitis, aujourd'hui lac de Bizerte. 

« Or, le lac de Bizerte, malgré cet ancien titre de palus (marais), 
se comporte comme un lac, mieux que cela comme un golfe ; 
tandis que l'Eskel, malgré son ancien titre de lacus, se comporte 
comme un marais : Il s'enfle avec les pluies de l'hiver et du 
printemps jusqu'à refaire du mont Eskel une île et de s'entendre 
sur 20,000 hectares, — alors, le Tindja coule de l'ouest à l'est, 
de la Garàa au lac et d'un flot sans amertume 

« Puis, le soleil monté dans le ciel, les oueds tarissent, la 
Garàa baisse, pendant que l'eau de Bizerte, incessamment rajeu- 
nie par la mer, reste fidèle à son niveau. — Alors, le Tindja reflue 
du nord-est au sud-ouest, du lac à la Garàa, et d'un flot 
amer. (1) » 

Voilà donc ce que les auteurs arabes ne pouvaient expliquer : 
Les eaux douces de la Garàa, grossies par les pluies d'hiver, se 
déversant dans le lac de Bizerte après les crues et par leur exu- 
toire naturel, le canal de Tindja ; alors que pendant les séche- 
resses de l'été, les eaux salées et lourdes de la mer, conservant 
leur niveau dans le lac, sont précipitées par le reflux dans la 
Garàa de l'Eskel, dont les eaux plus légères et restées douces à 
la surface, sont refoulées jusqu'à leur source. 



(1) Onésirae Reclus, 0. G. 



LA TUNISIE PITTORESQUE 319 

J'ai pu, pendant mon séjour à Bizerte, observer ce mouvement 
de flux et de reflux, des lacs à la mer et vice versa. Cela ressem- 
blait aux petites marées. L'afflux des eaux du lac y est notam- 
ment très apparent dans l'étroitesse du canal du port ; l'eiifet 
produit est celui du jusant pendant la marée descendante. 



Description du lac de Bizerte 

Quelle délicieuse journée nous passâmes à errer sur la surface 
tranquille de ce lac bleu, limpide et transparent, dont la poésie 
est des plus suaves. 

La voile blanche, gonflée par la brise du large, faisait pencher 
légèrement l'embarcation qui glissait, sans secousses, sur les 
eaux, aussi rapide qu'un alcyon. 

Mon beau-frèrt', M. Leroy," tenait la barre du gouvernail, assis 
à la poupe en vrai pilote ; les deux matelots indigènes, Soliman 
et Saddock. paresseusement allongés sur le petit pontage de 
l'avant, murmuraient avec flegme des rapsodies musulma- 
nes, sans suite, ou plutôt sans fin, tandis que cet aimable 
M. Mistral, dont je me plais ici à rappeler l'extrême obligeance, 
s'évertuait à me faire la description détaillée des rives du lac et 
m'énumérait les petits villages arabes et les villas, les jardins et 
les riants cottages suspendus sur ses bords. 

Un quatrième compagnon, français, s'était joint à nous : 
M. Nicolle, agent des travaux publics, détaché au service muni- 
cipal de Bizerte. Il s'était donné la tâche de préparer des engins 
de pêche pour le cas où la brise viendrait à mollir ou à tomber, 
ce qui ne manque pas d'arriver vers dix heures du matin. 

Cette belle matinée de dimanche se montrait d'une magnifi- 
cence sans égale. Pas un nuage sous le ciel d'azur ; un calme 
empreint d'une majestueuse sérénité, et avec cela, sans qu'il ven- 
tât frais, suffisamment de brise pour nous faire avancer à sept ou 
huit milles à l'heure. 

Nous longeâmes ainsi le bord oriental du lac. Ce dernier a 
presque la forme d'une carafe dont le col s'infléchirait du S.-O. 
au N.-E. Au bas du col se trouvent deux petites îles, au nom moi- 
tié espagnol, moitié arabe : Engèla Srira (ou Sghira) et Engèla 



320 LA TUNISIE PITTORESQUE 

Kebira. Puis, au delà de ce col de carafe, presque fermé par ces 
îles comme le goulot d'une gargoulette tunisienne, le lac va 
s'élargissant presque an la forme d'un cercle à peu près régulier. 
Le bord oriental du goulot que nous suivions peut avoir 8 ki- 
lomètres de long sur 1 kilomètre et demi de large ; les eaux y 
sont profondes et les falaises orientales, plus raides que les pen- 
tes douces de la rive opposée, sont presque accores, comme des 
falaises maritimes. 

Nos sondages accusaient 9 à 10 mètres de profondeur d'eau à 
quelques brasses du bord. On peut du reste assigner à cette pre- 
mière partie resserrée du lac une profondeur moyenne de 10 à 
12 mètres sur fonds de sable el de rochers. 

Ce que nous avons appelé le goulot de la carafe présente donc 
un port intérieur, absolument abrité par de hautes terres, dont 
la superficie couvre 1200 hectares. — Quel port merveilleux ! 

A la suite de cet immense chenal de 8 kilomètres, qu'on pour- 
rait nommer l'avant-port de la gigantesque darse de Bizerte, le 
lac s'ouvre, en grand, dès qu'on a dépassé le seuil des îles Engèla 
(îles des anges). 

Seuil est bien le terme à employer, car le sol sous-lacustre se 
relève de 2 à 3 mètres en cet endroit où la sonde n'accuse plus, 
en son axe transversal, que des profondeurs de 7 à 8 mètres, 
encore très suffisantes avec quelques dragages, pour y passer les 
plus grands cuirassés du monde, dans le cas où l'on devrait avoir 
recours à l'abri du grand lac proprement dit. 

Plutôt ellipse que cercle, le grand lac présente un grand 
diamètre dirigé est, ouest, de douze à treize kilomètres de long, 
et un petit axe longitudinal nord, sud, d'environ dix kilomètres, 
ce qui donne un circuit de 35 kilomètres 325 mètres ; ajoutons-y 
les 16 kilomètres de développement des deux rives du goulot, 
cela donnera un circuit total de 51 kilomètres et demi environ. 

C'est le chemin que nous avions à parcourir pour faire le tour 
du premier lac, dit de Bizerte. 

Vers neuf heures du matin, nous atteignions le seuil du goulot, 
en longeant le côté est des deux Engèla. Là, notre esquif se 
trouva masqué par les falaises, dès qu'on voulut virer sur bâbord 
pour suivre la rive orientale. On dut serrer la voile et armer les 
avirons. 



LA TUNISIE PITTORESQUE 321 

Les deux matelots indigènes s'arc-boutèrent, les pieds nus, 
contre les bancs et, hardi ! on poussa vigoureusement de l'avant 
le cap au nord. Une demi-heure après, nous prenions terre au 
pied du village de Menzel Abderrahman, petit centre de popula- 
tion arabe entouré d'oliviers, et où l'on voit des vieilles vignes 
exploitées depuis longtemps par les indigènes. 

Après un court arrêt, nous reprenons notre marche circulaire. 
On aperçoit à quelques kilomètres du premier village celui de 
Menzel Djemil, plus éloigné du lac et situé sur la roule empierrée 
qui relie Tunis à Bizerte. Cette route côtoie le lac sur 3 à 4 kilo- 
mètres dans sa partie nord-est. 

Arrivés vers le milieu de la rive orientale du lac, la brise se 
lève de nouveau, elle n'est plus arrêtée ici par de hautes falaises 
comme précédemment ; les berges sont basses et les terrains voi- 
sins très plais. On hisse la voile, on rentre les avirons et le 
bateau repart à grande vitesse en coupant l'eau de son mince 
taillant. Plusieurs fermes, villages, jardins, défilent à notre gau- 
che : c'est l'enchir Djeddara, le marabout de Sidi Bouladieb, 
l'enchir Ariza, entourés de verdoyantes plantations. 

Au sud-est du lac apparaissent, à leur tour, le marabout de 
Sidi Bou-Chouata, le Bordj bou Ali, sentinelle perchée sur un 
mamelon et semblant garder les abords. 

A l'extrême sud de la nappe d'eau surgit un mamelon élevé 
sur lequel blanchit la coupole de la Kouba de Sidi-bou-Hamissa, 
lieu où se fait tous les ans un pèlerinage religieux. L'accès en 
est assez difficile, le mamelon qui le porte étant enserré entre 
deux ravins profonds : l'oued-bou-Hassine et l'oued el Tarif qui 
apportent leurs eaux d'hiv^er dans le lac. 

Là, l'horizon est borné par de hautes collines et les montagnes 
de M'sefïetine et de Mellaha, dont le pied se perd au bord de l'eau. 
Nous sommes maintenant dans l'axe nord-sud du lac et avons 
efïectué la moitié du parcours. 

L'endroit n'est pas propice pour atterrir: les terrains voisins 
sont dépourvus d'ombrages. 

La voile latine de notre embarcation retombe inerte le long 
du mât ; il est dix heures et demie et nous n'avons plus à compter 
sur la brise, complètement calmée. On tient conseil et, après une 
courte délibération, il est décidé qu'on gagnera à l'aviron les 



322 LA TUNISIE PITTORESQUE 

bords de l'Oued Tindja, le canal qui unit les deux lacs de Bizerte 
et de l'Eskel, où il y a des bois ombragés qui nous permettront 
de faire la grande halte du déjeuner. 

La voile est serrée dans ses cordelettes, le mât décalé et rangé 
au fond de l'embarcation, nous prenons chacun un des quatre 
avirons et au commandement de : avant partout, le canot, sous 
cette forte impulsion, reprend sa course, le cap au nord-ouest. 

En trente-cinq minutes, nous rangeons l'embouchure de l'Oued 
Tindja, dont nous devons faire la reconnaissance avant déjeuner. 

On accoste un gros olivier dont les racines baignent dans le 
lac, le canot y est solidement amarré par sa bosse, et nous mettons 
pied à terre, laissant les indigènes à la garde de l'embarcation. 

La langue de terre sur laquelle ce canal naturel s'est ouvert un 
passage est plate et basse ; les berges à pic sont à peine à deux 
mètres au-dessus de l'eau, qui n'a en ce moment aucun courant, 
ni ascendant ni descendant. 

Nous longeons la rive nord de l'Oued Tindja, couvert déliantes 
broussailles et de quelques arbustes d'essence forestière. 

Ce site remarquable me rappelle le canal de Savières, en Sa- 
voie, qui unit le lac du Bourget au Rhône, entre Ghùtillon et 
Chanaz. 

L'Oued Tindja a un développement de quinze à seize cents mè- 
tres. A son origine, on domine toute la surface du la garûa, sur 
laquelle le mont Eskel projette un grand triangle d'ombre. 

Le lac de Bizerte et la garâa de l'Eskel ont maintenant l'aspect 
d'une gigantesque gourde dont le Tindja est le tube de jonction. 

Le silence solennel de cette nature endormie n'est troublé que 
par le brui-brui de crécelle que forment les myriades de cigales 
qui ont élu domicile dans ces parages. 

Nous regagnons l'embarcation et en quelques coups d'aviron 
nous arrivons, enfin, au droit d'une ferme indigène, dont les 
blanches murailles, aperçues à un mille plus au nord, miroitent 
à travers un massif de vert feuillage. 

C'est le Dar ben Hassen. M. Nicolle,qui connaît le proprié- 
taire de cette villa, se détache en avant pour aller demander l'hos- 
pitalité sous les magnifiques bouquets d'oliviers que nous aper- 
cevons d'en bas. 



LA TUNISIE PITTORESQUE 323 

Il revient bientôt avec le propriétaire lui-même Hadj Brahim 
Abessi, lequel, avec de grandes démonstrations d'amitié, nous 
offre sa maison, ses vergers, ses bosquets d'oliviers. 

Nous n'en demandions pas tant, et notre abri fut vite, établi 
sous une futaie formée par le couvert de quatre gros oliviers. 

Après avoir remercié le maître, l'heureux possesseur de cette 
belle propriété, nous nous bornâmes à lui demander une cruche 
d'eau fraîche. Il nous l'envoya aussitôt. 

Le couvert fut promptement dressé sur le gazon de la pelouse. 
Je n'étonnerai personne en disant que tous firent honneur à ce 
déjeuner champêtre ; il était plus de midi et, dame ! les estomacs 
les plus robustes ne poussent pas plus avant la complaisance. 

Les risées du matin qui avaient si soudainement gonflé notre 
voile et soulevé dans le lac des petites vagues courtes et fines, 
d'abord considérablement moitiés, étaient tombées tout à fait. 
Plus un souffle dans l'air, et les feuilles des oliviers naguère 
agitées par la brise, et inertes maintenant, étaient d'une immo- 
bilité, d'une rigidité métallique. 

Les eaux du lac, bleu-vert le matin, étaient alors d'un gris clair, 
couleur de plomb fondu ; la surface était unie comme celle d'un 
miroir. 

(( Il y a des sites, a dit Lamartine, des climats, des saisons, 
des heures, des circonstances extérieures, tellement en harmonie 
avec certaines impressions du cœur, que la nature semble faire 
partie de l'âme et l'âme de la nature, et que si vous séparez la 
scène du drame, et le drame de la scène, la scène se décolore et 
le sentiment s'évanouit. » 

« Les lieux et les choses se tiennent par un lien intime, car 
la Nature est une dans le cœur de l'homme, comme dans ses 
yeux. 

« Nous sommes fils de la terre. C'est la môme vie qui coule 
dans sa sève et dans notre sang. Tout ce que la terre, notre mère, 
semble éprouver et dire aux yeux dans ses formes, dans ses 
aspects, dans sa physionomie, dans sa mélancolie ou dans sa 
splendeur, a son retentissement en nous. On ne peut bien com- 
prendre un sentiment que dans les lieux où il fut conçu. )) (1) 



(1) Lamartine. •- Raphaël. 



324 LA TUNISIE PITTORESQUE 

Rien n'est plus vrai que cette appréciation du poète. — Mes 
compagnons et moi éprouvions à cette heure, et dans ce lieu, une 
sorte de lassitude, de mélancolie, communiquée par la mélancolie 
même de la nature qui nous environnait ; nature attiédie et 
comme somnolente en cette journée de juillet. 

Pourquoi, si gai le matin, chacun était-il à cette heure plongé 
dans de bucoliques réflexions?... Pourquoi l'échange dépensées, 
si actif, si animé le matin au cours de notre navigation lacustre, 
était-il maintenant remplacé par un silence contemplatif ?... 
C'est, évidemment, parce que la saison, le lieu, l'heure et l'en- 
gourdissement de la nature environnante prêtaient au silence, au 
recueillement et à la somnolence de l'esprit. 

Allongés sur le gazon, mes compagnons et moi, après avoir 
pris le café offert et apporté sur place par cet excellent Hadj 
Brahim, nous détendîmes nos membres engourdis par la halte, et 
nous restâmes muets en présence du tableau alpestre qui s'offrait 
à nos yeux. Plusieurs s'endormirent insensiblement sur l'herbe 
tendre ; moi, songeant au chantre des lacs de la Savoie, je 
concevais déjà dans mon esprit le canevas de ce récit, et le 
gravais profondément dans ma mémoire. 

A deux heures, M. Mistral sonna le réveil en secouant les 
dormeurs. Ainsi qu'il l'avait prévu le malin, la brise de terre se 
levait ; il fallait en profiter pour regagner Bizerle et faire le 
dernier quart du circuit par la rive occidentale du lac. 

Tous nos ustensiles sommaires furent réintégrés dans le 
caisson du canot, et, après un cordial adieu à notre hôte improvisé, 
on déborda le canot à quelques pieds de la berge, on remit à la 
voile, et l'embarcation reprit sa course, le cap plein nord. 

Vers trois heures, le vent fraîchit ; les matelots bordèrent un 
petit foc de réserve. Cette augmentation de surface de toile nous 
fit voguer à toute vitesse. 

A trois heures 'et demie, nous atteignîmes les deux îles Engèla, 
dont on fit le tour, pour s'engager une dernière fois dans le bras 
étroit du lae situé entre ces îlots et Bizerle et auquel j'ai donné 
le nom de goulot par rapport à la forme de carafe qu'affecte le 
lac. Dans ce bras resserré, le vent mollit et passa à l'ouest. Il 
fallait courir des bordées pour visiter la rive ouest, non encore 



LA TUNISIE PITTORESQUE '^5 

explorée, A demi distance de Bizerte, le vent retomba tout-à- 
coup, il fallut amener les deux voiles et reprendre les avirons. 

Nous n'avancions plus qu'avec lenteur. M. Nicolle s'empressa 
de profiter de la circonstance pour tirer ses lignes et engins de 
pêche, qu'il amorça lui-même, et nous voilà tous quatre occupés 
à pêcher à la traîne. 

Le lac étant très poissonneux, nous n'eûmes pas beaucoup de 
peine à prendre quelques sars, dorées, bogues et soles. 

Ici se place un incident comique qui dérida tous les fronts et 
fit rejaillir la franche gaîté du matin. Une bande de mulets 
sautillait hors de l'eau à côté de nous. Gomme il y en avait de 
gros, M. Nicolle nous pria de suspendre notre pêche : (( Laissez- 
moi faire, dit-il, je me charge de ramener une bonne capture. » 
Il prit des lignes plus fortes. 

Pour éviter des secousses, on rentra deux avirons, en laissant 
les deux autres entre les mains du matelot Saddok. L'autre, 
répondant au nom de Soliman, était réputé comme un adroit 
pêcheur ; il voulut prendre part à l'action et, se tenant près de 
M. Nicolle, ne perdait pas un de ses mouvements. 

Les mulets continuaient à nous suivre, semblant narguer le 
pêcheur. Ce poisson est d'une espèce littorale qui passe fréquem- 
ment dans les étangs et même remonte les rivières. C'est pour- 
quoi il abonde à Bizerte. On le confond souvent à tort avec le 
bar, qui est presque rond comme lui. Il paraît (|ue le mulet ne 
mange presque pas de poissons et se nourrit d'herbes et de vase. 

Cependant M. Nicolle, fatigué de tenir sa ligne, et un peu 
pour satisfaire l'amour-propre, de Soliman, lui avait passé son 
fil de pitte. 

Tout à coup, ce dernier sentant des secousses, s'écria : « Oh ! 
un gros ! » Puis se tournant vers son camarade, qui plongeait 
ses avirons dans l'eau doucement, à petits intervalles : « Tiens 
bon, bâbord, Saddock, scie, scie, tribord. » El il tirait sa ligne, 
rendant ou tirant la cordelette suivant les mouvements du poisson^ 
qui paraissait se débattre désespérément. 

« Avant, maintenant, — scie, scie, bâbord ; — avant tribord, 
scie, scie, c'est une énorme sole. » 



326 LA TUNISIE PITTORESQUE 

En effet, le lac était si transparent qu'on apercevait à plusieurs 
brasses sous l'eau le large poisson se débattant et décrivant des 
zigzags. ' 

M. Nicolle voulut reprendre la ligne à Soliman, qui était ému. 
— Soliman est un vieux pécheur, qui conserve l'émotion du 
poisson, comme le disciple de St-Hubert celui du gibier. — Il 
refusa obstinément de rendre la ligne et continua ses manœuvres : 

(( Scie tribord ! avant des deux, criait-il, Saddock, ali ! tu n'as 
pas de nerf. Avant ; stoppe, scie des deux. » 

Et il amena le poisson à fleur d'eau. C'était une atïreuse raie 
égarée, fourvoyée dans le lac !... 

Interdit, décontenancé, humilié par notre accès ^ de fou rire, 
Soliman tomba assis sur le banc. Par la faute de Saddock, ou 
bien par ses propres secousses, la raie venait de se décrocher de 
l'hameçon. 

Soliman était désolé. 

« Ah quelle raie, disait-il, un mulet de cette taille serait une 
riche pêche. — Après cela, c'était peut-être un mulet ? continuait- 
il en se tournant vers nous, on ne voyait pas très bien. )) Et nous 
de rire !... 

Le soir, à terre, il disait: « Par la faute de Saddock, nous 
avons manqué un mulet d'au moins six livres. )) Le lendemain, 
il disait : (( J'ai péché bien des mulets, mais jamais je n'en ai vu 
de si beau que celui que Saddock nous a fait perdre. » 

On a bien raison de dire que — poisson manqué est le plus 
beau de tous. — 

M. Nicolle prit sa revanche en capturant quelques belles 
daurades. 

Ces incidents nous ramenèrent dans Bizerte ; il était six heures 
du soir. 

Un peu avant de dépasser les pêcheries, nous aperçûmes un 
corps blanc flottant à la surface de l'eau. On aurait dit le corps 
d'un enfant noyé. Nous l'accostâmes, c'était une immense dau- 
rade morte, qui mesuraitGO centimètres de longueur. Elle flottait, 
entre deux eaux, le ventre en l'air. Après l'avoir retirée, les indi- 
gènes s'en emparèrent malgré notre répugnance à la conserver 
dans le canot. 




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LA TUNISIE PITTORESQUE 327 

Avant de débarquer, M. Mistral nous conduisit à l'angle sud- 
ouest du port de Bizerte, où est installé dans une espèce de 
guérite maçonnée un maréorjraphe du système Chazallon, perfec- 
tionné. 

C'est un instrument assez compliqué de roues d'horlogerie, et 
dans lequel un flotteur transmet, à l'aide de di^-erses articulations, 
un certain mouvement à un style à tube creux rempli d'encre. 

Ce style trace journellement, sur une feuille de papier quadrillé, 
la courbe des différentes hauteurs de marée, réduite par un mé- 
canisme particulier dans des proportions voulues. Il existe de 
ces maréographes dans tous les grands ports. 

A six heures et demie, nous prenions terre sur le quai de la 
Douane après douze heures de navigation lacustre. Ainsi se 
passa cette agréable, cette inoubliable journée, entièrement con- 
sacrée à parcourir le lac de Bizerte. Elle était due à l'amabilité 
charmante de M. Mistral. Qu'il me soit permis de lui en adresser, 
ici mes plus sincères remercîments. 



328 LA TUNISIE PITTORESQUE 



IV 



LES PEOHEFtlES 



Après les céréales et les olives, la production du poisson est la 
plus importante de Bizerte. Une compagnie marseillaise, con- 
cessionnaire du monopole des pêches, paie annuellement à la 
Régence de Tunis un droit de plus de 100,000 francs, pour l'ex- 
ploitation de ces pêcheries. 

La production paraît ôlru de 400.000 kilogrammes de poissons 
par an ; une partie sert à la préparation de la boutargue, sorte 
de conserve préparée avec des œufs de poissons confits dans du 
vinaigre. 

La pêche a lieu trois fois par semaine et donne environ 3 à 4 
tonnes de poisson. Une partie est portée à Tunis par chameliers ; 
le reste est gelé à l'aide d'un appareil réfrigérant basé sur l'éva- 
poration de l'ammoniaque et conservé jusqu'à ce que les com- 
mandes nécessitent son envoi par bateau. 

Des navires plus petits, du genre du Frigorifique, allaient 
autrefois jusqu'à Bizerte chercher le poisson et le transportaient 
en France, mais depuis que la Compagnie Transatlantique à 
établi une escale hebdomadaire! dans ce port, les bateaux à voiles 
n'y viennent plus et sont suppléés avec avantage, dans ce service, 
par les paquebots faisant le courrier qui ne mettent que 32 à 35 
heures pour aller en France. 

Nous puisons dans le Journal Officiel du 23 octobre 1890, 
des renseignements précieux sur les pêcheries de Bizerte, ren- 
seignements consignés dans un remarquable rapport présenté 
au Ministre de la Marine par M. Bouchon-Brandely, inspecteur 
général des pêches maritimes. 



LA TUNISIE PITTORESQUE 329 

Parlant de l'ensablement du canal qui oblige les navires d'un 
fort tonnage à mouiller en rade, dans une situation difficilement 
tenable par les grands vents du large, M. Bouchon-Brandely 
s'écrie : « Si les quelques coups de drague nécessaires pour don- 
ner aux navires l'accès de son immense bassin n'ont pas déjà 
fait de celui-ci le plus magnifique port du monde, on peut, du 
moins, le tenir pour le plus riche vivier qui se puisse concevoir. » 

Laissons la parole à ce brillant rapporteur, dont la compétence 
en pareille matière ne saurait être mise en doute : 

« Le lac lui-même n'est en aucune façon exploité ; le poisson y 
vit une douce et tranquille existence, que jamais ne trouble le 
chalut meutrier. 

« Aussi bien peut-il y pulluler avec toute l'énergie que ce 
milieu comporte et acquérir une taille et des qualités de chair 
peu communes. C'est pour lui un Eden, un Eden où sa vie serait 
longue et heureuse s'il savait, comme le sage, se contenter de 
son sort, et n'avait jamais la fâcheuse tentation d'aller courir le 
monde. C'est là, nous le verrons, ce qui cause sa perte. 

« Les principaux hôtes du lac sont la daurade et le mulet ; 
viennent ensuite le sar, la dorée ou poisson de Saint-Pierre, la 
bogue, l'anguille, la sole et d'autres espèces sans importance. 
Ces poissons vivent par familles, restent généralement divisés et 
c'est toujours séparément, et à des époques diiïérentes, que cha- 
que espèce s'engage dans le canal de sortie, lorsque, poussée par 
son irrésistible instinct, obéissant à des lois physiologiques, elle 
abandonne ses paisibles retraites et cherche à gagner la mer. » 

Voilà qui corrobore le récit des auteurs arabes prétendant que 
l'on peut prendre des espèces différentes de poissons ^t A- |d[ijïé/- 
rentes époques de l'année. .r" j j'I'.- 

(( La connaissance de certaines de ces habitudes a détermifiié 
l'adoption d'un mode de pêche tout à fait spécial, pratiquée ftepuis 
les temps les plus reculés, et encore en usage de nos jours. 

(( Le canal du lac de Bizerte, assez étroit dans sa traversée de 
la ville, s'élargit ensuite, mais sans avoir une grande profon- 
deur. La nappe d'eau qui se développe, aussitôt après ce premier 
goulet, est enfermée dans des bordigiies, grossiers clayonEiages 
en branches de palmier ou en roseaux, formant qne succession 



330 LA TUNISIE PITTORESQUE 

de chambres qui communiquent entre elles, et la première est 
ouverte sur une partie laissée libre du chenal. 

(( A un poste choisi, d'où la vue s'étend au loin sur le lac, se 
tient en permanence un guetteur arabe, qui a rang de reïs (capi- 
taine), et dont la seule fonction et l'unique souci sont de sur- 
veiller les eaux et de faire, en temps voulu, l'appel aux pêcheurs 
qui habitent la ville, lorsque l'heure du travail a sonné. Il lui 
faut une grande expérience des mœurs du i)oisson et une vue 
étonnamment perçante pour remplir utilement son rôle ; c'est là 
ce qui explique le rang et l'autorité dont il jouit et les avantages 
qu'on lui fait. 

« A un remous de la surface des eaux, et souvent à une dis- 
tance invraisemblable de deux milles, il devine la présence d'un 
banc de poissons réuni pour leur migration, et en marche vers la 
sortie. Il fait alors le signal convenu, qui est aussitôt aperçu de 
la ville par des veilleurs chargés de le transmettre. 

« En quelques minutes, le branle-bas est donné, les hommes 
en repos s'éveillent vivement, on court aux embarcations ; ceux- 
ci apportent les lourds filets, ceux-là les gréements et les paniers. 
On crie, on se presse, on se heurte dans un apparent désordre ; 
mais bientôt, le calme est rétabli, le silence se fait, et, chacun 
penché sur les longues rames, le pilote à la barre, les barques 
défilent, et rapidement vont se déployer en ordre de bataille en 
amont des bordigues. Les filets sont mis à l'eau, étendus en une 
interminable nappe, reliés les uns aux autres, et formés en une 
muraille sans issue d'un bord à l'autre, du fond à la surface. 

(( Si le reïs a fait son premier appel à temps, il n'est jamais en 
défaut, paraît-il, toute cette manœuvre est terminée au moment 
voulu, chacun est à son poste, la ligne de combat s'allonge sans 
solution, lorsque les éclaireurs du bataillon des émigrants arrivent 
à portée. 

« Ils sont suivis de près par le gros de la troupe, qui vient en 
rangs pressés, en une masse confuse, donner étourdiment sur 
le funeste obstacle. Les premiers arrivés suivent les parois du 
flexible rempart qui les arrête, dans l'espoir de retrouver une 
issue ; ils cherchent à se retourner et à revenir sur leurs pas ; 
vains efforts : la tête de la ligne les a suivis de trop près, pous- 
sée vivement par le centre. Toute la retraite est coupée, quand 



La TUNISIE PITTORESQUE 331 

l'arrière garde elle-même, entraînée par son élan, se précipite à 
son tour, et, par son choc irréfléchi, complète le désordre. C'est 
pendant quelques instants, un tourbillonnement, une agitation 
fiévreuse, un fol étoutïemenf, l'image de la cohue, d'une foule 
etïnrée qui ne sait pas ou qui ne peut plus revenir en arrière, au 
moment d'un sinistre, et dans laquelle on s'étouffe elïroyable- 
ment, sans qu'aucun sauvetage reste possible. 

« Dans ce même moment, l'une des ailes de la ligne des bate- 
liers, heureux témoins de cette scène de panique, d'affolement et 
de désespoir, a décrit vigoureusement un arc tirant à sa suite 
l'extrémité des filets, lorsque, dans ce cercle fatal, la mort va 
s'abattre sans pitié, sans merci, fauchant d'un seul coup des 
millions de victimes. 

« Il n'y a plus, dès lors, qu'à haler à terre cette masse grouil- 
lante et à partager le butin. 

(( Sur quelque point, le poids énorme des prisonniers a fait 
éclater la longue muraille qui les enserre dans sa trame légère ; 
ceux d'entre eux qui viendraient à s'échapper par cette brèche ne 
seraient pas pour cela assurés du salut ; car reprenant, joyeux et 
sans plus de défiance, leur marche en avant, ils s'en iraient don- 
ner sur les clayonnages dont nous venons déparier, pénétreraient 
par la seule ouverture restée libre, pendant l'action, dans leur 
vaste labyrinthe, duquel toute nouvelle évasion est désormais 
impossible. 

(( Ils erreront pendant quelques jours de chambre en chambre, 
d'abord tranquilles, bientôt inquiets, mais toujours inhabiles à 
retrouver leur chemin, jusqu'à l'enceinte centrale, où ils périront 
avant peu sous le harpon impitoyable et cruel. 

(( Mais là-bas, sur la rive, les cris et les chants de victoire 
ont succédé au silence. On compte les morts, on fait les lots, 
et, en moins d'une heure, tout rentre dans le calme. Sur le sol 
quelques taches de sang, au milieu du scintillement des écailles 
arrachées, marquent la place du champ de bataille abandonné 
par le vainqueur. 

« Le canal est rouvert aux colonies d'immigrants de la mer 
vers le lac ; le rei's a tranquillement repris sa faction et les 
pêcheurs regagnent le mouillage chargés de dépouilles opimes. 



332 LA TUNISIE PITTORESQUE 

«On fait parfois à Bizerte des pêches dont les chiffres sont 
prodigieux et presque incroyables, bien que toujours rigoureu- 
sement exacts, le mode adopté pour le partage en formant le 
contrôle le plus sûr : le reïs, en eiïet, prélève d'abord une part en 
nature, et a le droit de choisir un tant pour cent de poisson ; 
chaque barque prend également sa part dans les mêmes condi- 
tions, soit un dixième ou un quart au plus, selon le cas. Chacun 
est donc stimulé à compter, avec la plus grande précision, le 
nombre de morts. Un témoin oculaire, le commandant de l'un 
des paquebots sur lesquels nous avons pris passage, nous disait 
avoir assisté, cet hiver même, à une capture de 14,000 daurades, 
dont les plus petites pesaient un kilo. Un autre jour, on en prit, 
d'un seul coup, 22,000 du poids de 2 à 5 kilos. 

(( Nous avons inscrit ces chiffres, sur place, séance tenante, 
de peur de les mettre plus tard au compte de l'imagination. Ils 
expliquent le prix élevé qu'a atteint le fermage du lac dans 
certaines années. 

(( Les meilleures daurades se montrent en hiver, des premiers 
jours d'octobre à la fin de décembre. Les plus fortes arriveraient 
jusqu'à un mètre de longueur. Leur chair est d'une finesse et 
d'une saveur exquises. 

« Les mulets se laissent prendre moins facilement au filet ; 
dès qu'ils se sentent enveloppés, ils s'échappent en bondissant 
par-dessus les lignes de la ralingue supérieure ; mais outre que 
tous ne se dégagent pas avec la même agilité et le même bon- 
heur, la plupart de ceux qui ont fui ce premier danger A'ont 
étourdiment donner dans un autre, en s'enfermant dans les 
chambres de la bordigue, où il leur faudra bientôt périr sous la 
douloureuse atteinte du trident. 

« Il y aurait, nous a-t-on dit, quatre variétés bien différentes 
de mulets dans le lac de Bizerte, qui se présenteraient à des époques 
bien distinctes. L'une d'elles appelée bitoun par les indigènes, 
et une autre dite la spine, le loup probablement, se montrent 
du 21 décembre au 21 février. Le mulet kmiri paraîtrait avec 
le sat'ago dès les premiers jours du printemps. 

« Le sar passe dans le commencement de mai el disparaît à la 
fin du même mois ; le marniore, une brème ou pagel, sans doute, 
se montre du 20 mai au 20 août. La sarpe ou dorée passe avec le 



LA TUNISIE pittorp:sql'e 333 

mulet m^rt6/m du 20 août à la fin d'octobre. La bogue vient au 
mois de mai, mais elle est peu abondante. 

(( En somme, on compterait dans le cours de l'année, treize 
passages différents, co'ïncidant, d'après les pécheurs, avec les 
changements ou les quartiers de lune. 

(( Les soles que le lac renferme sont de très belle taille ; mais 
leurs mœurs sédentaires ne permettent pas de les prendre comme 
les espèces dont nous venons de parler. 

(( Le lac est habité également par le turbot, le rouget et par 
d'autres espèces qu'on ne capture que très accidentellement. 
L'anguille abonde jusque sur le lac supérieur, mais elle est 
dédaignée par les indigènes. 

« Le mode de pèche que nous venons de décrire ne s'attache 
on le voit, qu'aux poissons nomades et encore parmi eux ne 
prend-on que des sujets parfaitement adultes. Le lac donne néan- 
moins des produits qui avaient tout lieu de satisfaire le fermier 
général. 

(( D'après les notes qu'à bien voulu nous communiquer 
^L Ponzevera, l'aimable et vigilant chef du service de la naviga- 
tion et des ports, on prendrait en moyenne dans le lac de Bizerte, 
500.000 kilos de poisson, représentant une A-aleur de 750.000 
piastres (450.000 fr.). La ville elle-même n'en absorbe qu'une 
vingtaine ; le reste est expédié à Tunis, par voitures, à dos de 
mulet ou par chameaux. 

« A ces chiffres énormes, il faut ajouter le produit de la vente 
de la boutargue, qui est très estimée dans la consommation et 
très recherchée dans le commerce. On l'obtient en retirant des 
mulets d'été les ovaires presque mûrs qu'on prépare en salaison. 
Il en a été récolté 50.000 pièces en 1889, vendues 75.000 piastres. 

« Jusqu'au printemps dernier, l'Etat tunisien, propriétaire du 
lac, en concédait la pêche à un fermier général. L'adjudication, 
faite aux enchères publiques, comprenait en même temps la 
pêche en mer dans les eaux de Bizerte et dans celles de Porto- 
Farina, qui elle aussi a sa valeur, mais la durée de ces baux, 
réduite à trois années, n'a jamais permis au concessionnaire de 
s'outiller comme il conviendrait, de se munir d'engins moins 
rudimentaires que ceux restés en usage de temps presque immé- 
morial. 



334 ■ LA TUNISIE PITTORESQUE 

(( Le prix du fermage, qui s'est terminé en mai était de 270,000 
piastres (162,000 francs). En ajoutant à ce chitïre une somme 
égale pour les frais d'entretien et d'exploitation et pour la part 
des pécheurs, on peut juger du profit net qui résultait de cette 
opération. )) (1) 

Mais ces conditions de fermage doivent bientôt prendre fin, 
pour être concédées à un entrepreneur de travaux publics, dont 
il sera question plus loin, dans la partie de cette monographie 
traitant de l'ouverture d'un port de commerce. 

On voit par les extraits qui précèdent que les assertions des 
auteurs arabes du moyen-âge, au sujet de la diversité des pois- 
sons du lac et de la périodicité de leurs passages, se trouvent en 
grande partie confirmés. 

Le fermier actuel des pêcheries de Bizerte est M. Guttières 
(Giuseppe), moyennant uneredevanceannuellede270,000 piastres, 
que perçoit le trésor tunisien. Un directeur de l'exploitation, 
M. Basilio Couiléas, est installé à Tunis. 

Le concessionnaire de ce monopole a droit à l'exploitation 
des deux pêcheries de Drina et de Tindja, à Bizerte, et du droit 
de pêche dans les eaux de la Medjerda, à Tébourba et à Djedeïda. 
11 a en outre le droit de percevoir une contribution de 25 ''/o sur 
tout le poisson introduit dans les circonscriptions de Bizerte, La 
Goulette et Tunis. Le cahier des charges de ce fermage a été 
modifié récemment en raison de la nécessité où s'est trouvée 
l'Administration de se réserver la faculté de pénétrer dans les 
pêcheries pour assurer l'entretien des travaux de dragage nou- 
vellement exécutés dans le port de Bizerte. 

La pèche du Corail. — La pêche du corail a diminué de beau- 
coup depuis quelques années. Le monopole en fut concédé une 
première fois au gouvernement français par un traité du 14 
mars 1768, lequel a essuyé depuis bien des vicissitudes, ce 
monopole ayant été lîiaintes fois contesté par les pêcheurs maltais 
et italiens. 

Un autre traité plus explicite et très catégorique intervenu le 
24 octobre 1832 entre la Tunisie et le gouvernement français a 



(l'i Les renseignements qui précèdent ont été empruntés au remarquable rapport de 
M. Bouchon-Brandely, inspecteur général des pèches maritimes, publié dans le Journal 
Officiel du 23 octobre i890, 



LA TUNISIE PITTORESQUE 335 

réservé à ce dernier le droit exclusif de pêcher le corail dans les 
eaux tunisiennes, moyennant une redevance annuelle de 13.500 
piastres (environ 8.000 francs). 

Cette pêche occupait alors 20 à 25 barques. On n'en compte 
guère aujourd'hui qu'une douzaine, naviguant sous pavillon 
français, mais qui sont montées par des Napolitains, ou des Sici- 
liens. 

Le corail se trouve au fond de la mer près des côtes et par des 
fonds variant de 20 à 30 mètres. Il adhère fortement aux rochers 
par un large pied sur lequel s'élève une tige, qui se divise comme 
un arbuste, et se subdivise en diverses branches. 

Cette parfaite ressemblance avec un arbrisseau l'a fait consi- 
dérer, par quelques naturalistes, comme appartenant au règne 
végétal ; mais on sait aujourd'hui que ce zoophyte n'est qu'une 
production polypeuse qui se reproduit par bourgeonnement. 

La pêche du corail est très fatigante ; aussi dit-on, quelquefois, 
que pour aller pêcher le corail il faut avoir tué père et mère, ce 
qui est une otïense gratuite à d'honnêtes matelots, mais qui 
donne l'idée des fatigues excessives de ce travail de la mer. 

Les barques envoyées à la pêche du corail jaugent de 6 à 15 
tonneaux ; elles sont solides et bien taillées pour la marche. 
L'engin employé pour pratiquer la pêche se compose d'une croix 
de bois, formée par deux barres solidement amarrées au milieu 
de leur longueur, au-dessus d'une grosse pierre, ou d'un poids en 
fer ; aux quatre bouts sont amarrés des filets formant sac et 
appelés /aaôer^s. 

Les pêcheurs laissent aller l'engin au fond de l'eau, et l'action 
de la barque en marche les traîne, en courant sur les roches. 
Les tiges de coraux qu'il rencontre sur son passage se brisent, 
et leurs branches s'accrochent aux étoupes qui bordent les bois 
de l'engin, ou tombent dans les filets. Quand l'opération de pêche 
est terminée, on dégage l'engin, et on ramène les filets à l'aide 
d'un cabestan placé à la poupe de la barque. 

C'est un travail d'une rudesse inouïe ; car l'engin engagé dans 
les rochers résiste aux efïorts énergiques et répétés des matelots 
qui, presque nus, et exposés à un soleil brûlant, manœuvrent le 
cabestan en psalmodiant des chansons de leur pays. 



3^36 LA- TUNISIE PITTORESQUE 

Le filef se dégage, enfin; et déraciné ou brise des quartiers 
énormes de rochers. 

La croix est retirée à bord; les filets étalés sur le pont.- On 
s'occupe alors à recueillir le fruit de tant de fatigues. 

On dégage les petites branches de corail ; les fragments du 
précieux zoophyle sont nettoyés ou débarrassés des coquillages 
et autres produits parasites qui se sont attachés à lui. Le produit 
de la pêche est ensuite amené au port. 

Voilà au prix de quelles fatigues, de ({uels durs labeurs, on 
parvient à arracher des profondeurs de la Méditerranée ces 
brillants et coquets joyaux ; ces élégants bijoux ; ces couronnes, 
ces bracelets, ces resplendissants colliers qui, chères lectrices, 
composent l'ornement de vos plus jolies parures. 

Les voyageurs nous racontent que les peuples noirs, ou basa- 
nés, préfèrent le corail à toute autre pierrerie. Les roitelets nègres 
surchargent de brillants ou de perles fines leurs fastueux vête- 
ments d'apparat; mais le corail est réservé pour orner les bracelets 
ou les colliers, parce que sa couleur plus mate, qui brille néan- 
moins sur la peau, n'y forme pas un repoussoir trop contrasté. 

Le cas que font certains peuples africains du corail travaillé 
est tel, que Bory de Saint- Vincent se rappelle avoir vu un prince 
de Madagascar qui, prêt à livrer à un marchand d'esclaves de 
Bourbon une délicieuse négresse d'un type remarquable, pour 
deux cents piastres, préféra en céder la propriété à un jeune 
officier de la Marine française pour un collier de corail qu'il fit 
miroiter à ses yeux et qui n'avait pas coûté cent écus dans une 
boutique du Palais-Royal. 

(A suivre) J. Canal. 



D'ORAN AU CONGO 



PRÉFACE 



En rédigeant les lignes qui suivent je n'ai nullement eu l'in- 
tention de faire œuvre d'érudit, d'explorateur et d'écrivain. 

C'est modestement que je les présente. 

Mes « Simples notes de voyage d'Oran au Congo )) et mes cro- 
quis (i) ont été faits à bâtons rompus, sur la C(Me et de visu. 

Je n'ignore pas combien cet opuscule pêche par la rédaction, la 
classification et le dessin ; mais je prie le lecteur, si lecteur il y 
a, de tenir compte de ma bonne volonté. 

En coordonnant mes notes, — celles qui me restent car j'en ai 
perdues, — je n'ai qu'un désir : être utile en faisant connaître à 
beaucoup une partie de la côte occidentale d'Afrique. 

Certainement le navigateur et le géographe trouveront ces li- 
gnes insignifiantes, — s'ils n'y trouvaient que cela ? — aussi ne 
les ai-je pas écrites pour eux. 

Si l'on convient que l'Algérie, qui est en quelque sorte aux 
portes de France, est encore inconnue de bon nombre de Français 
— n'avons-nous pas vu, il n'y a pas bien longtemps dans un 
journal parisien, le récit d'un grand naufrage sur le Chélitï ? — 
on conviendra afoiHiori avec moi, que la partie de la côte que j'ai 
essayé de dépeindre l'est encore davantage dans son mystérieux 
éloignement. 

C. QUIÉVREUX. 



(1) Des vingt-un croquis joints au manuficHt, nous n'en publions que siX; nous regi-ettons 
vivement que des raisons budgétaires ne nous aient pas [leniiis de reproduire les autres, car 
tous sont également intéressants et artistement dessinés. 

N. D. L. R. 



D'ORAN AU CONGO 



SIMPLES NOTES DE VOYAGE 



Le lundi 13 octobre 1890, à 11 heures du matin, par une de ces 
belles journées ensoleillées si fréquentes en Algérie, j'embarquai 
à bord du Stamboul de la Compagnie Fraissinet, de Marseille, 
courrier de la côte occidentale d'Afrique, à destination du Gabon. 

Pas un souffle ne vient rider le flot bleu de la Méditerranée, 
et c'est vainement qu'on chercherait un nuage dans le ciel. 

Tout fait présager un heureux départ. 

A midi précis l'ancre est levée, et, avec un calme et un silence 
absolus, troublés seulement par instant par les treuils qui exécu- 
tent la dernière manœuvre, nous enfilons le goulet d'Oran. 

Le Stamboul est de 3.000 tonnes et de la force de six cents 
chevaux. — Il est commandé par le Capitaine G..., vieux loup de 
mer, aussi Marseillais que la Cannebière. — Il est secondé par 
un état-major distingué et sympathique. 

Le navire a son chargement complet. 

Il tient bien la mer. 

Il y a à bord trente missionnaires, hommes et femmes, à desti- 
nation des missions de la Côte d'Afrique. 

Les trois quarts de ces religieux sont d'un âge variant entre 
vingt et A'ingt-sept ans. 

La mer est calme, et, jusqu'à l'heure où le repas du soir est 
sonné, nous voyons défiler, sur bâbord, le panorama de la côte 
oranaise : 

Les bains de la Reine, S^o-Clotilde, S'-André, le vieux fort 
espagnol de Mers-el-Kébir, les Andalouses, le phare du cap 



340 d'oRAN au CONGO 

Falcon, et enfin toutes les plaines fécondes qui s'étendent au pied 
de la chaîne d'escarpements qui commence au Santa-Cruz. 

Puis la grande silhouette du Santa-Cruz disparaît, et les mon- 
tagnes, comme la côte d'ailleurs dans le lointain, commencent à 
s'estomper dans une atmosphère qui de violet deviendra bleu 
pour disparaître ensuite graduellement dans la brume du soir. 

Encore quelques tours de l'hélice qui évolutionne avec la 
rapidité de onze milles à l'heure, et nous aurons cessé de voir la 
côte. 

Adieu, Oran, mon beau pays ! 

A table on fait connaissance. 

Indépendamment des religieux qui sont en nombre plus que 
suffisant pour former une table à part et un second service, nous 
sommes dix laïques : deux agents du gouvernement du Congo 
français, sept commis de factorerie, et votre serviteur. 

Je suis seul à naviguer à mes frais. 

La mer se maintient calme ; il ne manque personne à table. 

Un tour sur la dunette ; on ne voit plus rien. 

Nous sommes quatre dans notre cabine ; cela ne va pas être 
drôle du tout. 

Le mardi, 14 octobre, à sept heures du matin, nous sommes 
debout. 

Nous sommes en vue des côtes escarpées du Maroc. La mer 
se maintient belle. 

Il est dix heures. Nous avons devant nous Ceuta et Gibraltar; 
la première à bâbord, la seconde à tribord. 

C'est fort distinctement que nous apercevons la première de 
ces deux villes. 

Ceuta, j'en donne la description d'après Desobry et Bachelet, 
Ceuta, Septum ou Septa, appartient à l'Espagne. 

Elle est sur la côte du Maroc et le détroit de Gibraltar, vis-à- 
vis de cette ville, à 50 kilomètres de Tanger, par 35° 54' 4" lat. N. 
et 7" 30' 30" long. 0. 

Elle est construite à l'entrée d'une petite presqu'île défendue du 
côté de la mer par la montagne escarpée d'Almina (ou Abyla), 
que dominent d'imposantes fortifications, et du côté du conti- 
nent, par une citadelle. 

Le port est mauvais. 



d'oRAN au CONGO 341 

La population est composée d'Espagnols, de Nègres, de Maro- 
cains et de Juifs. 

Son commerce consiste en exportation de fruits tels qu'oran- 
ges, citrons, grenades, etc. 

Ceuta a été fondée par les Carthaginois. 

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle fut occupée par les Romains 
et qu'elle devint, sous l'empereur Claude, la métropole de la 
Maurétanie Tingitane. 

Les Portugais enlevèrent Ceuta aux Maures en 1415 ; elle ap- 
partient à l'Espagne depuis 1580. 

Ceuta possède un présidio (bagne). 

Environnée de collines et d'escarpements dénudés, l'aspect 
général de la colonie de Ceuta est monotone et triste. 

Voici Gibraltar. 

L'immense rocher s'aperçoit de très loin, frappé qu'il est par 
les premiers rayons du soleil levant, qui lui donnent une teinte 
rose-pâle. 

Son versant oriental est absolument aride. 

En entrant dans le détroit par la Méditerranée, on ne peut 
apercevoir la ville et le port, qui se trouvent derrière le mont, 
faisant face au couchant. Seules, quelques lignes de 
fortifications tranchent la monotonie de l'escarpement aride et 
rocheux. 

Le mont est isolé dans la mer. 

Il semble n'être la continuation d'aucune autre montagne. 
Dans la position du nord au sud, il s'élève à la pointe méridionale 
de l'Europe. 

Il n'est relié au continent, à l'Espagne, que par une langue de 
terre excessivement basse. 

Par sa position, Gibraltar est une sentinelle qui commande le 
détroit et qui peut en défendre l'accès à la flotte la plus 
redoutable. 

C'est en 1704 que les Anglais se sont rendus maîtres de cette 
position importante au point de vue stratégique ; leur conquête 
fut ratifiée quelques années plus tard par le traité d'Utrecht. 

Cette place de guerre, avec les nouveaux travaux de fortification 
qui y ont été efïectués, et grâce aux progrès faits de nos jours 
dans l'armement paraît absolument inexpugnable. 



342 d'oRAN au CONGO 

Sur le rivage opposé, au nord du Maroc, s'élève un autre mont 
appelé Mont aux Singes. 

Ce sont ces deux monts séparés par une distance de 16 
kilomètres qui ont fait donner à ce passage de la Méditerranée 
dans rOcéan Atlantique le nom de Colonnes d'Hercule. 

Suivant Pline et P. Mêla, le détroit n'avait, paraît-il, autrefois 
qu'une largeur moyenne de 12 kilomètres. Il était entrecoupé 
d'îles, sur une desquelles existait un temple consacré à Hercule. 

C'est vainement qu'on chercherait aujourd'hui et ces îles et ce 
temple. — Tout a disparu sous l'action du temps, ce grand nive- 
leur, et des phénomènes géologiques. 

Aujourd'hui la plus grande profondeur du canal dépasse 900 
mètres. 

Le nom de Gibraltar a assurément une origine arabe. l\ vou- 
drait dire suivant les uns : Djebel (montagne) Thar ou kta (cou- 
pée, divisée). 

Le rocher de Gibraltar est effectivement coupé à son sommet 
et vers le milieu ; et celte coupure s'aperçoit très distinctement 
lorsqu'on se trouve dans le plan longitudinal. 

Suivant d'autres, ce nom viendrait de Djebel Tarik, montagne 
de Tarick, chef sarrazin qui, du Maroc, passa guerroyer dans la 
péninsule. 

Le mont a à peu près l'altitude du Santa Cruz d'Oran. 

La ville est construite en amphithéâtre sur le versant occi- 
dental, et oiïre un coup d'œil assez agréable. 

Elle possède des rues bien alignées, des monuments élégants 
et des promenades agréables. 

Sa population est cosmopolite ; la majorité est composée d'Es- 
pagnols et de Juifs. 

Le mont est nu et aride. 

Le port est important. 

Le navigateur venant de l'Océan, après un voyage au long 
cours, éprouve en arrivant dans le détroit, qui a environ soixante 
kilomètres de long, un moment de distraction, provoquée par le 
passage et le croisement sans fin des nombreux vapeurs et voi- 
liers qui se rendent d'une mer dans l'autre. 

Chose spéciale à remarquer, le mont Gibraltar, lorsqu'on l'ap- 
proche à environ dix milles en venant de l'Océan, ressemble 



d'or AN AU CONGO 343 

absolument à la silhouette d'un lion gigantesque qui serait cou- 
ché sur la hanche gauche, les pattes de devant étendues, la tête 
reposant sur les pattes. 

A cette distance, l'illusion est complète. 

Nous allons être dans l'Océan, que nous apercevons dans le 
lointain. 

L'horizon nous semble plus haut. 

Ça y est. Nous y sommes. 

Gibraltar commence à s'estomper dans le lointain ; bientôt ce 
grand jalon ne sera plus qu'un point, qui disparaîtra lui aussi. 

Nous croisons un aviso portugais ; les saluts d'usage sont 
échangés. 

Puis vient une troupe de cachalots qui passe à quelques bras- 
ses de nous ; ils ne sont pas effrayés. 

Et, pendant que se font toutes ces petites observations, ces 
mille riens qui amusent le passager désœuvré, le temps s'est écoulé. 

Les côtes d'Espagne, de l'Europe, viennent de disparaître. 
C'est en vain qu'on les cherche encore à l'horizon : les jumelles 
marines sont impuissantes à les découvrir. 

Combien sont-ils de passagers qui les ont fixées ces côtes jus- 
qu'à leur disparition, et qui, dans un dernier moment d'illusion, 
semblent encore les distinguer à travers la brume qui commence 
à nous envahir. 

Combien ? Mais tous. A une exception peut-être, moi, Algé- 
rien, que l'Europe n'intéresse pas trop (j'excepte la France, 
bien entendu). 

Et ils ont raison de les regarder se perdre dans l'infini, s'éva- 
nouissant comme un souvenir. 

L'âme semble s'être séparée de tout ce qui est matériel ; on ne 
vit plus que par la pensée qui, après avoir vagabondé dans le 
vaste champ des souvenirs, se retrouve enfin sur le navire qui 
nous emporte brutalement pour nous égrener sur le continent 
noir, séjour des fièvres et des maladies mortelles. 

Combien d'entre nous ne reverront plus que dans le délire de 
l'agonie, dans un lieu solitaire à tout jamais ignoré des tropiques 
ou de l'équateur, leur pays, leur famille, tout ce qui leur est cher? 

Combien ai-je vu de larmes furtives dans les yeux de ces jeu- 
nes pères et de ces toutes jeunes religieuses. 



344 d'oRAN au CONGO 

Regrettent-ils ce qu'ils ont fait ? 

Point du tout. Ils partent, ils vont, ils marchent en illuminés, 
le bréviaire d'une main et la croix de l'autre. 

Ils ont une mission^divine ; ils sont convaincus. Et leur foi 
n'est pas feinte. 

Bientôt les côtes du Maroc vont disparaître aussi. Elles ont 
disparu. 

Le Maroc... c'est un peu l'Algérie, c'est son prolongement. 
Décidément nous avons bien abandonné les nôtres. 

La mer est partout. 

Nous avons le cap sur les îles Canaries. 

Nous toucherons à Las Palmas. 

Nous sommes à cinquante milLes delà côte africaine, et cepen- 
dant un petit oiseau, une fauvette, dirait-on, nous suit. 

Elle voltige sur le bateau, se reposant un peu partout. De temps 
à autre, elle pousse une pointe eii dehors de notre sillage ; vou- 
drait-elle gagner la terre qu'elle a abandonnée ? 

La pauvrette n'est pas longue à se désabuser, car elle revient à 
nous à tire d'ailes. 

La cloche du repas du soir nous appelle ; nous abandonnons 
notre fauvette avec promesse de lui apporter de la mie de pain. 

La mer est toujours calme ; l'appréhension que j'avais de navi- 
guer sur l'Océan m'est à peu près passée. 

Pas de mal de mer ; tout le monde est à table, l'air salin nous 
donne un grand appétit ; nous ne mangeons pas, nous dévorons. 

C'est aujourd'hui mercredi, 15 octobre. 

Nous devenons paresseux. 

La mer se maintient belle, et tout le monde est dispos. 

Nous vaquons à nos occupations ; des groupes se forment ; 
la familiarité devient plus grande ; elle s'accentue à tout instant, 
ce sera bientôt une franche camaraderie. 

Nous avons à bord quatre Marseillais destinés aux factoreries 
de la côte. Depuis Oran leur verve ne tarit pas ; ils racontent des 
histoires plus abracadabrantes les unes que les autres, et toutes 
certifiées authentiques. 

D'ailleurs ils y ont figuré peu ou prou comme acteurs ou 
spectateurs. 

Aujourd'hui notre fauvette nous est revenue avec une compagne. 



d'oRAN au CONGO 345 

Je constate que la navigation est plus douce sur l'Océan que 
sur la Méditerranée. 

Aujourd'hui jeudi, la journée est encore belle et la mer calme. 

Depuis hier nous n'avons vu ni une voile ni un poisson. Les 
conversations languissent, et nos Marseillais semblent être au 
bout de leurs histoires commençant toutes invariablement ainsi : 

Un zour mon cer, je me trouvais à San Francisco, ou ailleurs... 
toujours aux antipodes. 

Le plus beau de l'alïaire est qu'un jour l'un d'eux, le plus 
bavard, m'avoua dans un moment d'épanchement auquel un léger 
tangage n'était pas étranger, que l'unique voyage qu'il fit jamais 
au... long cours, avait eu pour point de départ Marseille et pour 
destination... Beaucaire ! 

Il avait traversé le Rhône... en chemin de fer. 

Ce matin vendredi, le coup de canon traditionnellement tiré 
partout où on s'arrête nous a appris que le Stamboul venait de 
mouiller à Las Palmas, capitale Gran Canaria, la Grande Canarie. 

Cette île fait partie de l'archipel nommé Iles Canaries. Ce 
groupe composé de sept grandes îles et de six ilôts se trouve 
entre les 15» et 21° long. O. et 27« et 29« lat. N. 

Ces îles sont 1° la Grande Canarie, où nous sommes ; 2*' Téné- 
rife ; 3" Palma ; 4*^ Hierro ; 5° Gomera ; 6^ Fuerteventura ; 1^ 
Lanzarote. 

Ces îles sont habitées, les ilôts ne le sont pas. 

Elles n'ont rien de particulier si ce n'est celle de Ténérife, qui 
se signale de loin au navigateur par un pic volcanique de 3.720 
mètres d'altitude, et qui valut un instant à cette île le nom d'Ile 
de l'Enfer. 

J'ai dit que ces îles ont un caractère volcanique ; le sol, comme 
conséquence, y a été souvent bouleversé. La plus terrible éruption 
dont on garde le souvenir aux îles est celle de 1706. 

L'aspect général est montueux ; le sol bouleversé semble aride; 
cependant les fruits et les animaux de l'ancien et du nouveau 
continent y prospèrent tous ou presque tous. 

Les bœufs, les vaches, les moutons y sont magnifiques et de 
grosse espèce. 

Le pays produit de la cochenille, des céréales et du vin. Pas ou 
peu d'industrie. 



346 d'oRAN au CONGO 

Le climat y est très sain ; généralement chaud sur des côtes 
peu sûres et sans abri, il est tempéré sur les lieux un peu élevés 
et froid sur quelques montagnes. 

La température moyenne est de 20^. 

Cet archipel devrait son nom, suivant Pline, au grand nombre 
de chiens qui y existaient primitivement. 

L'étymologie du nom est vraisemblable. 

Il était, il ne faut pas l'oublier, connu du vieux monde depuis 
une haute antiquité, puisque ce fut, à sa partie la plus occidentale, 
sans doute à l'île Hierro, que le célèbre astronome égyptien, 
Ptolemée, qui vivait au deuxième siècle de l'ère chrétienne, 
établit un premier méridien d'où il compta les longitudes de tous 
les lieux, et, partant, détermina leur positiongéographique. 

L'archipel était connu dès cette époque sous le nom d'Iles 
Fortunées. 

Bien que situées à environ 500 milles des côtes d'Espagne, du 
Portugal et du détroit de Gibraltar, et à 120 milles en moyenne 
du Maroc, dont le cap Juby, aujourd'hui occupé par les Anglais, 
est le point le plus rapproché, les anciens désapprirent le chemin 
des Iles Fortunées. 

Ce n'est que vers 1402, quatre-vingt-dix ans avant que Chris- 
tophe Colomb, poursuivant sa route vers l'inconnu, y aborda 
avec la Sainte-Marie, la Pinta et la Nina, que le normand Jean de 
Béthencourt, dont j'ai trouvé un descendant au Gabon, les re- 
connut, s'en empara, et les tira de l'oubli. 

Pour les conserver, Béthencourt rendit hommage aux rois de 
Castille ; aussi, depuis cette époque, cet archipel, sous le nom de 
Canaries, a fait toujours partie de la domination espagnole. 

Je reviens aux Palmas. 

Le Stamboul est mouillé au milieu de dix gros vapeurs appar- 
tenant à peu près à toutes les nationalités, dans une baie spa- 
cieuse, mais peu protégée des vents d'Est et de N.-E. 

Un énorme vapeur allemand se dislingue des autres par sa 
longueur et sa hauteur ; il a à bord deux mille émigrants. 

La ville est située derrière nous, à deux milles environ, au 
N. E. de l'île. 

En face, à quelques encablures, se trouve le bourg de Morallé. 

Le départ de notre bateau est fixé à midi. 



d'oRAN au CONGO 347 

Il a cent tonnes de charbon à embarquer, et j'estime que nous 
ne partirons pas avant deux heures après-midi ; nous avons le 
temps de descendre à terre. 

Moyennant deux francs par personne pour l'aller et le retour, 
on nous conduit sur le quai de Morallé. 

Ce bourg est au pied d'une montagne d'environ quatre cents 
mètres d'altitude, à l'extrémité de l'île. 

Il est le siège de plusieurs administrations. 

On y remarque de grands dépôts de charbon. 

L'aspect de Morallé est absolument espagnol. Il n'y a qu'une 
rue fort longue. 

Les maisons sont toutes ou presque toutes à rez-de-chaussée 
et à terrasse. 

Pas un arbre. La montagne est inculte. 

Morallé est établi sur une presqu'île reliée à Las Pâmas par 
une lagune de terre fort étroite que les sables de la mer enva- 
hissent tous les jours. 

C'est le Mers-el-Kebir de la grande Canarie. 

Il est mis en communication avec la ville par une route assez 
bien entretenue, sur les bords de laquelle s'élèvent de temps à 
autre quelques petites maisons, toujours à rez-de-chaussée et des 
bâtiments inachevés ou en ruine. 

Pour parvenir à la ville il faut faire un bon kilomètre sur un 
chemin continuellement plat et côtoyant la mer. 

Nous avons le choix des voitures traînées par des carcans 
andalous, ou le tramway à vapeur, dont les conducteurs et les 
contrôleurs portent l'uniforme de lieutenant de vaisseau. 

Nous voici à Las Palmas. 

Toujours le style espagnol dans les constructions : maison à 
rez-de-chaussée et à terrasse. 

Toutefois la monotonie change dès qu'on est au centre de la 
ville, où on parvient par la calle de Triana. 

De ci de là, quelques places gentillettes ; des maisons ayant 
fort bon air. Puis le rio Banco, ravin au fond duquel coule un 
ruisseau en été, un torrent en hiver. 

Pour le moment, le rio Banco, un mince filet d'eau, coule allè- 
grement sur un fond cl à travers des cailloux noirs, pour aller, 
après quelques minutes de parcours, se jeter dans l'Océan. 



348 d'oRAN au CONGO 

La ville se trouve au pied d'un plateau. 

Elle s'étend sur le versant oriental d'une colline, au sommet de 
laquelle se trouve le vieux Castillo del Rey. 

La cathédrale est magnifique ; ses deux clochers en pierres 
noires se détachent nettement dans le ciel, et font un très bel elïet 
du mouillage. 

Moins de mendiants qu'en Espagne. 

Nous avons déjeuné dans un hôtel très proprement tenu, et 
nous n'avons point été écorchés. 

Il faut songer au retour ; notre voiture attend ; en route ! 

L'impression emportée est bonne. 

La ville a 18.000 habitants environ. 

Qu'elle y prenne garde, elle a un ennemi redoutable qui la 
guette : le sable, le sable jaune que le vent chasse et qui envahit 
tout. — Il couvre déjà plusieurs centaines d'hectares. 

Nous voilà de nouveau à bord. Les treuils fonctionnent encore, 
et le chargement n'est pas terminé. 

En attendant le départ, sur la dunette, nous grillons force 
cigarettes en échangeant nos impressions. 

D'autres passagers attablés au salon profitent du dernier mo- 
ment pour rédiger des lettres qu'ils iront jeter à la poste. 

A trois heures après midi, nous levons l'ancre à destination 
du Sénégal. Nous mettons le cap sur les îles du Cap vert. 

La journée du samedi n'otïre rien de particulier. La mer et le 
temps sont toujours beaux ; personne n'a encore déserté la table. 

Dans l'après-midi nous avons eu une chasse à bord. On avait 
constaté dans la mâture la présence de deux hiboux qui, après 
diverses péripéties, ont été pris par des matelots de la marine 
militaire. 

Aujourd'hui dimanche, nous passerons le tropique par 23° et 
quelques minutes latitude Nord. 

En raison de la chaleur et pour prévenir les insolations possi- 
bles, même à l'abri de la tente disposée sur la dunette, on a établi 
une deuxième tente au-dessus de la première, ainsi que des 
rideaux qui arrêteront la réflexion éblouissante du soleil. 

C'est dimanche, on dira la messe. 

Un autel de campagne a été improvisé à la poupe. 



d'oran au CONGO 349 

Le fond est masqué ou plutôt décoré avec les pavillons de 
diverses nations. Celui du Brésil, le plus grand, et aussi 
probablement parce qu'il porte encore la couronne impériale, est 
au milieu ; ceux de France et d'Italie sont placés de côté. 

Le pavillon espagnol couvre l'autel. 

A 9 heures, tout le monde, sans distinction de classe, tout le 
monde est admis sur la dunette, et l'office est dit par un prêtre 
assisté de deux compagnons, tous trois missionnaires. 

Le spectacle est presque émouvant. 

Ils ont les larmes aux yeux tous ces jeunes pères et ces non 
moins jeunes religieuses. Leurs voix tremblent d'émotion, et les 
cantiques s'en ressentent. 

Cependant les voix se raffermissent. 

Ce spectacle est tout nouveau pour nous tous : une messe 
chantée le dimanche, sous le tropique, sur un navire, un fétu de 
paille presque, seul sur l'immensité silencieuse de l'Océan. Je 
m'isole dans la contemplation de la nature. 

La cérémonie est grandiose. 

Et les cantiques avaient cessé, emportés par le vent dans le 
sillage du navire, l'office était terminé, les cantiques avaient 
cessé, qu'il nous semblait les entendre encore comme un délicieux 
murmure. 

Et pendant ce temps, l'hélice, avec ses grands bras d'épilepti- 
que tournant dans l'Océan qu'elle révolutionne, l'hélice nous 
pousse toujours plus loin. 

La cloche du repas nous rappelle aux choses substantielles. 

La chaleur est absolument tempérée. 

On vient de signaler un vol de sauterelles, et nous nous préci- 
pitons sur la dunette. 

C'est ma foi vrai. Nous sommes cependant à cent milles au 
moins de la côte d'Afrique ; un coup de vent doit les avoir appor- 
tées ici. 

La mer est couverte de flaques rouges ; à bout de force, les 
acridiens se sont laissés tomber. 

Quelques-unes de ces maudites bêtes, que dis-je, beaucoup 
voltigent encore à quelques mètres de l'eau, qui sera leur tom- 
beau ; elles se précipitent sur notre navire, qu'elles ne veulent 
plus abandonner. 



350 d'oRAN au CONGO 

C'est avec plaisir que nous les chassons ; c'est avec bonheur 
que nous assistons à leur agonie. 

Les passagers sont surpris de la haine que manifestent quelques- 
uns d'entre nous ; ils ne se l'expliquent pas. 

Oh ! les pauvres bêles ! 

Les pauvres bêtes? Tiens, attrape. 

A la mer, hop là. C'est par milliards que j'aurais voulu les 
détruire ces « pauvres bêtes », la ruine de mes compatriotes, les 
colons algériens. 

A la mer ! 



Nous avons passé le cap Blanc, et nous voilà à hauteur du banc 
d'Arguin, qui s'étend très avant en mer. 

Ce banc se (i^ouve environ par 20° de latitude Nord. C'est ce 
haut fond de sinistre mémoire qui fut cause, en 1816, du naufrage 
de la Méduse, naufrage dont on connaît les lamentables péripéties. 

Le navire stoppe de temps à autre pour procéder à des sonda- 
ges. Enfin nous l'avons passé et nous naviguons sans crainte. 

Les vents alises sont à peu près nuls en ce moment, et la mer 
se maintient belle. 

Avant d'aller plus loin, un mot sur le cap Blanc. 

Ce cap se trouve par 21'^ de latitude Nord et 19° de longitude 
0., et forme en avançant sa longue pointe l'immense baie du 
Lévrier. 

Ce point de la côte est peu fréquenté. Il n'en fut toutefois pas 
toujours ainsi, car, jusqu'à l'époque où l'esclavage fut aboli, ces 
rivages furent sillonnés par les négriers. 

La traite se faisait, on le sait, au nord et au sud de la ligne, et 
la première côte commençait au Cap Blanc, au sud duquel se 
trouvaient les établissements d'Arguin et de Porfendik. 

En 1441, les Portugais occupèrent ce point; puis vinrent les 
Hollandais, qui furent chassés par les Français, lesquels démoli- 
rent leurs ouvrages par ordre de Louis XIV, en 1678. 

Aujourd'hui lundi, le temps est encore beau, et nous le passons 
à admirer les poissons volants que notre navire effraye. 

Ces singuliers poissons, dont les plus gros ne dépassent pas en 
longueur 25 à 30 centimètres, franchissent, au moyen de deux 



D'oRAN au CONGO 351 

grandes nageoires qui leur servent d'ailes, des distances de 150, 
200 et même 300 mètres. 

La température est toujours supportable ; elle ne nous incom- 
mode pas. 

Nous passons en vue de Saint-Louis. A quatre heures du soir 
nous apercevons le Cap Vert, derrière lequel se trouve Dakar, 
dans la baie duquel nous mouillons à six heures, après avoir 
doublé le Cap Manuel, qui en est tout près. 

Des cas de choléra ayant été constatés en Espagne, les posses- 
sions de cette nation sont déclarées contaminées. 

L'état sanitaire du bord est excellent depuis notre départ, celui 
des îles Canaries n'est pas moins satisfaisant, néanmoins nous 
sommes mis en quarantaine pendant vingt-quatre heures. A 
notre grand regret, nous ne pouvons descendre immédiatement 
à terre, aussi qualifions-nous draconnienne la mesure prise à 
notre égard. 

Le Sénégal a été assez souvent le théâtre d'épidémies sérieu- 
ses, le service sanitaire y applique très sévèrement ses règle- 
ments, et il a, ma foi, raison. 

Les fièvres jaunes et les autres calamités de ce genre n'ont 
jamais eu d'autres véhicules que les navires venant mouiller dans 
cette rade. 

Il y a quelques années encore, Dakar n'était absolument rien 
qu'un simple point de relâche. La ville a depuis pris du dévelop- 
pement, et de nombreuses constructions se sont élevées. 

Le commerce y prospère- 
Dakar est relié à Saint-Louis par une ligne de chemin de fer 
livrée depuis quelque temps déjà à l'exploitation. Cette ligne a 
environ deux cents kilomètres de long : les bâtiments de l'exploi- 
tation et la gare sont sur les quais du port. 

Le port est spacieux, mais les gros bâtiments ne peuvent accos- 
ter les quais. 

Dakar faisant face à l'Orient, situé à l'extrémité sud de la 
presqu'île du Cap Vert et à deux milles du Cap Manuel, est le 
point principal de relâche et d'approvisionnement des bâtiments 
qui vont sur la côte occidentale d'Afrique et vers l'Amérique du 
Sud. De nombreux courriers la mettent constamment en rapport 
avuc l'Europe. 



352 d'oRAN au CONGO 

Cette ville a environ 9000 habitants. 

A Dakar commence le pays que l'on pourrait appeler la zone 
des pirogues et des noirs. Cette ville n'est pas la capitale du Sé- 
négal, elle cède le pas à Saint-Louis, qui se trouve au nord. 

Saint-Louis est construite sur un ilôt de 2,500 mètres de lon- 
gueur sur quatre cents mètres en moyenne de largeur, entre 
deux bras du Sénégal, le grand bras, qui peut avoir 700 mètres 
de large et le petit bras, qui a tout au plus 300 mètres, tous deux 
parallèles à l'Océan et à peu de distance. 

Le petit bras est séparé de la mer par une immense bande de 
sable de 300 mètres de largeur ; c'est sur cette bande appelée 
(( langue de Barbarie » que se trouvent Nder tout et Guet Nder, 
dépendances de Saint-Louis. 

Bien qu'assez propre Saint-Louis n'est pas agréable comme 
résidence, et son état sanitaire est loin de valoir celui de Dakar. 
Sa population est de 20,000 habitants environ. « Qui n'a éprouvé 
(( un serrement de cœur en regardant, de la pointe du Nord, cet 
(( horizon terne où l'œil distingue péniblement des herbes flétries 
« et le sombre feuillage de quelque manguier rachitique posé 
(( comme un regret sur les rives silencieuses du fleuve ? Bien 
(( des familles ont quitté Saint-Louis, quand il n'eut fallu pour 
(( les y retenir qu'un peu d'ombre et de fleurs. » (Reclus- 
Raffenel), 

Voilà bien Saint-Louis. 

La construction du chemin de fer a donné à Saint-Louis un 
peu de vitalité. Cette ville est le siège du gouvernement et d'une 
cour d'appel, devant laquelle sont portées les affaires des colonies 
du golfe de Guinée, du Gabon et du Congo. 

Le commerce français est représenté au Sénégal par de nom- 
breuses factoreries. 

Le fleuve Sénégal a un cours considérable, un peu plus de 
cent milles. Il a plusieurs chutes. 

De Saint-Louis il monte vers le Nord, puis il tourne et descend 
vers le S.-E. pour aller prendre sa source sous le nom de Bafîng 
(fleuve noir) près de Tamba, — Fouta Djalon, — dans le Soudan 
français, à cinquante milles environ des sources du Niger. 

De juin en novembre, il est généralement navigable sur une 
longueur de trois cents lieues. 



d'oRAN au MAROC 353 

Notre colonie sénégalienne est souvent troublée par des insur- 
rections. 

Elle est bornée au nord par les pays stériles soumis au pro- 
tectorat espagnol au delà du cap Blanc ; à l'ouest par l'Océan ; 
au sud par la Guinée portugaise. Toutefois le fleuve Gambie et 
ses rives (toujours!), qui forment une enclave dans notre pos- 
session, appartiennent à l'Angleterre. 

Le Sénégal n'a pas de limites proprement dites à l'est, le 
traité franco-anglais du 5 août 1890, nous donne (?) une lati- 
tude telle qu'avec nos pays de protectorat, nos possessions séné- 
galiennes comprennent tout le Soud an français, le Fouta Djalon, les 
Etats de Samori, qui contournent la colonie anglaise de Sierra- 
Leone, la Guinée proprement dite, qui contourne la République 
noire de Libéria, pour aller toucher à la côte (cap Palmas) 
jusqu'au pays des Achantis. 

Pendant la saison pluvieuse la colonie se revêt partout d'un 
tapis de verdure, mais arrivée la saison sèche, l'aridité la plus 
absolue couvre une grande partie du pays sénégalien. 

Le principal commerce est celui de la gomme, des arachides, 
de l'indigo, du coton, de la poudre d'or, de l'ivoire, etc. 

Dans l'intérieur se trouvent d'assez belles forêts, une faune et 
une flore des plus variées. 

La population est généralement noire. 

L'air des marigots est malsain, et rend difficile, pour ne pas 
dire impossible, l'acclimatement de l'Européen. La température 
moyenne est de -f- 34*^. 

Je suis repassé au Sénégal quelques mois après, et j'y ai 
éprouvé un froid presque glacial. 

En face de Dakar et au S. E. se trouve l'île deGorée, séparée 
du continent par une distance d'un demi-mille. 

Gorée est port franc. Cet ilôt, presque plat et de quelques 
mètres seulement d'altitude, à l'exception de la partie nord, sur 
laquelle est construit le fort, a été pendant de longues années le 
sanitarium de la colonie du Sénégal. 

Il fut aussi pendant longtemps le chef-lieu des établissements 
français pour la traite des nègres. 

On y remarque le vieux caslel. 



354 D^ORAN AU CONGO 

Sa population composée essentiellement de noirs, est tout au 
plus de 2.000 habitants. 

Le climat y est plus sain qu'à St-Louis et à Dakar. La tempé- 
rature moyenne y est de -j- 24"^. Pas de végétation. Il y a une ou 
deux sources. 

En face du Sénégal, à une distance moyenne de 360 milles^ 
entre les 25-' et 28° long. O. et 140 30' et 17'^ 20' lat. N. se 
trouvent les îles dites du Cap-Vert dont San- Yago est la principale. 

Ce petit archipel, haché, montueux et peu arrosé, fut découvert 
en 1449 par les Portugais, auxquels il appartient encore. 

Le lendemain de notre arrivée au Sénégal, à 4 heures du 
soir, nous reprenons la mer. 



* * 



Après avoir côtoyé Corée, que nous laissons à une portée 
de fusil par tribord, nous mettons le cap sur le sud. Nous 
relâchons à Konakry, chef-lieu du gouvernement des Rivières du 
Sud. 

A partir de ce jour, nous sommes en plein sur les côtes des 
pays noirs. 

Les côtes du Sénégal ont disparu ; la nuit est venue. 

Le 22 octobre, la journée se passe d'une façon assez monotone. 

Une voile à l'horizon ! toutes les lunettes se braquent sur elle, 
car elle vient droit sur nous. 

On a bientôt reconnu le Taygète, paquebot de la Compagnie 
Frayssinet, courrier de la côte occidentale d'Afrique, parti de 
Marseille il y a deux mois passés et rentrant en France. 

Le Stamboul a hissé ses couleurs. Nous approchons, encore 
quelques encablures et les deux navires seront à la même 
hauteur. 

Les deux paquebots viennent de stopper ; un canot se détache 
du Taygète, et nous accoste ; un instant après, nous continuons 
nos routes respectives. 

Après avoir tourné les îles Bissagos et Orango appartenant à 
la Guinée portugaise, nous reprenons la côte, que nous suivons à 
la distance d'un mille et demi environ. 



d'oRAN au CONGO 355 

A l'œil nu et sans difficulté nous apercevons le pays ; avec nos 
lorgnettes nous pouvons l'examiner à notre aise et en détail. 
Partout la masse vert-sombre des forêts sans fin à la cime des- 
quelles se dressent l'élégant et pittoresque cocotier et le gigan- 
tesque fromager. 

L'eau est brune, presque sale ; nous passons devant les 
immenses estuaires du Rio Compony, du Rio Nunez et du Rio 
Pongo, fleuves accessibles aux bateaux de petit tonnage. 

Au loin, un archipel. Ce sont les îles de Los, appartenant à 
l'Angleterre. 

Encore un instant, le temps de doubler de très prés ce petit 
archipel montagneux, boisé et verdoyant, mais peu ou point 
habité, et nous serons dans la vaste baie de Konakry. 

Nous sommes arrivés. 

Un nègre au costume bizarrement bariolé saisit un bout de 
filin pendant le long du bord, et, en moins de temps qu'il en faut 
pour écrire ces lignes, il est sur le pont, 

La colonie des Rivières du Sud. située entre les 9° et 12*^ 
latitude nord, est encore à son origine. Des colons, pas plus que 
dans les autres colonies françaises de la côte occidentale d'Afrique 
que nous visiterons, il n'en faut chercher. 

Il n'y en a pas. 

Le sol de Konakrv est bas et très fertile. On v trouve la faune 
et la flore des zones tropicale et équatoriale. 

Konakry est presqu'île à marée basse et île à marée haute. 
C'est sur cette presqu'île que se trouve le siège du gouverne- 
ment. 

On y remarque la maison du lieutenant gouverneur, le télégra- 
phe sous-marin, la mission catholique, et plusieurs factoreries 
fort bien tenues qui échangent des marchandises d'Europe contre 
du caoutchouc, de l'ivoire, de l'huile de palme, des peaux, de la 
gomme, des arachides, du beurre végétal, etc. 

La panthère, le chat tigre, le chimpanzé et une variété de sin- 
ges plus petits, sont communs dans le pays. On y ajoute égale- 
ment l'hippopotame, beaucoup de gibier et plusieurs sortes de 
reptiles dangereux. 

Le climat est malsain, principalement sur les fleuves. 



356 d'oRAN au CONGO 

La population est essentiellement noire et, à peu de chose 
près, littéralement nue. 

Avec un agent du Congo, tous deux armés de fusils, nous 
fîmes une excursion de plusieurs heures dans les forêts de Kona- 
kry. 

Malgré toutes les précautions que nous prîmes pour assurer 
noire retour avant le coucher du soleil, et l'on sait que, après la 
disparition de cetaslre,la nuit vient vite dans les pays voisins de 
l'équateur, malgré nos précautions dis-je, nous nous perdîmes. 

Le désir de voir et la passion de la chasse nous avaient entraî- 
nés loin. Il était tard et il fallait songer au retour. 

Quelles péripéties. 

Un instant, je crus qu'il nous faudrait passer la nuit en forêt, 
perchés sur quelque arbre. 

Harassés autant par la chaleur torride que par le chemin par- 
couru, nous partîmes dans la direction supposée de notre point 
de départ. 

Au bout d'une heure de marche, nos oreilles attentives perçu- 
rent le bruit des vagues ; encore quelques pas à travers des 
maquis presque inextricables et nous nous trouvâmes... sur la 
plage d'une grande et ravissante baie ; mais de factorerie point, de 
bateau pas davantage. 

Quel calme et riant tableau nous avions sous les yeux, combien 
nous l'eussions admiré dans tout autre moment. 

La marée montait et nous n'avions pas de temps à perdre. 

Nous fîmes demi-tour et nous prîmes une nouvelle direclion. 

Cette fois encore nous ne devions pas être plus heureux. Nous 
arrivâmes sur la plage d'une nouvelle baie non moins grande non 
moins belle que la première. 

La marée montait immergeant les jeunes palétuviers ; à nos 
pieds la carcasse d'un grand voilier échoué depuis bien longtemps 
sans doute. 

, Ce spectacle n'était pas fait pour remonter notre moral. — Il 
nous fallait encore retourner sur nos pas et dans cet instant je me 
souvins de l'histoire du Petit Poucet. 

Pour atteindre un but contraire au sien et ne pas nous exposer 
à reprendre le chemin que nous avions déjà parcouru inutilement, 








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d'oRAN au CONGO 357 

nous établîmes des points de repère au moyen de branches cas- 
sées et de morceaux de journaux attachés aux branches d'arbres. 

Enfin, après une véritable course au clocher, nous arrivâmes à 
la factorerie dont le croquis est ci-contre. 

Le soleil était couché ; les nègres avaient quitté leur travail, et 
ceux que nous rencontrâmes et qui voulurent bien ne pas fuir 
à notre approche, n'étaient nullement disposés à nous conduire à 
bord dans leurs pirogues. 

Sur ces entrefaites un canot du gouvernement dans lequel se 
trouvait notre restaurateur nous tira d'afïaires. 

La colonie des Rivières du Sud est bornée au N.-O.-E. par 
la Guinée Portugaise, à l'O.-E. et au S.-O.E. par l'Océan, et au 
S.-E. par la république noire de Libéria. — A l'Est et au Nord-Est, 
la colonie fait jonction avec le Soudan Français. 

Exactement en face de Konakry, à un mille et demi en moyen- 
ne, se trouvent les îles de Los, qui, comme des sentinelles avan- 
cées, trop avancées même, semblent placées là tout exprès pour 
surveiller la colonie. Gomme je l'ai dit plus haut, elles appartien- 
nent à l'Angleterre. 

Gomme le reste de la Guinée, elles sont couvertes de forêts au 
pied desquelles les vagues de l'Océan viennent s'atïaler dans un 
dernier mugissement. 

Nous avons débarqué à Konakry passablement de marchandi- 
ses destinées à la traite, notamment du sel. 

L'emploi du sel devient tous les jours un besoin pour le noir, 
qui pousse cet usage jusqu'à une gloutonnerie singulière: il 
l'absorbe par poignée avec autant d'ardeur qu'un enfant mange- 
rait du sucre. 

Et ce besoin s'étend tous les jours. 

Le sel a une valeur marchande d'au moins un franc par kilo- 
gramme, quand dans l'intérieur il n'est pas payé avec de la pou- 
dre d'or, de l'ivoire, voire quelquefois avec des esclaves. 

Nous débarquerons du sel dans presque toutes les stations de la 
côte, jusqu'à Loango. 

En voyant débarquer ce condiment si utile, je ne pus me dis- 
penser de songer à la construction du chemin de fer Transsaharien 
et au débouché fabuleux que trouveraient dans le Soudan nos 
immenses salines algériennes et notre industrie nationale. 



358 d'oRAN au CONGO 

Les graines, le caoutchouc, l'huile de palme, l'ivoire, la poudre 
d'or, les bois d'ébène et d'acajou, les fruits, les oiseaux, les peaux 
et quesais-je encore, trafic inépuisable, assureraient la vitalité de 
Cette ligne. 



Le lendemain de notre arrivée à Konakry nous mouillions 
dans l'estuaire de Sierra Leone, autrement dit Free Town. 

De Konakry à Sierra Leone, la distance est d'environ 90 milles. 
Le littoral avec une profondeur moyenne de GO milles est géné- 
ralement plat et couvert de magnificiues forêts. 

Ces forêts croissent immédiatement sur la plage de telle façon 
qu'à marée haute nombre d'arbres, des palétuviers notamment, 
se trouvent dans l'eau, souvent d'un mètre. 

Cette essence est assez singulière ; elle croît facilement et de 
préférence dans les vases, sur le bord des fleuves et tout le long 
des estuaires dont la côte est échancrée. On en trouve même 
beaucoup sur la cote. 

Le palétuvier périt, parait-il, aussi facilement qu'il croît, 
suivant que les courants jettent et accumulent plus ou moins de 
sable sur eux. 

Les racines de cet arbre sont fortes et nombreuses et c'est prin- 
cipalement sur elles que viennent se fixer de nombreux bancs 
d'huîtres petites et qui seraient certainement délicieuses n'était 
leur goût de vase facile à combattre d'ailleurs avec du citron 
(quand on en a), du vinaigre, ou plus spécialement avec de l'eau 
ayant contenu une espèce de petits piments très piquants et parti- 
culiers aux pays de la zone torridj. 

A la côte, où l'on man(jue à [)eu près de tout ce qui est frais, ces 
huîtres sont bien accueillies, et l'on en fait une grande consomma- 
tion. 

Sitjrra Leone est une des grandes villes de la côte occidentale. 
d'Afrique. Elle possède environ 20,000 habitants noirs civilisés et 
parlant l'anglais très couramment. Les blan(;3 y sont très peu 
nombreux. 

Cette ville est le chef-lieu de la colonie, qui est anglaise. 

A Sierra-Leone toutes les puissances importantes sont repré- 
sentées par des consuls. 



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d'orax au CONGO 359 

Cette colonie se trouve à quelque chose près entre les 13° et 
16» long. 0. et-70 et 10° lat. N. 

Elle est bornée au N. par le Fouta-Djalon dépendant du Soudan 
Français, à l'O. E. par noire possession des Rivières du Sud et 
par l'Océan, au S. et au S. E. par l'Océan et par l'Etat de Libéria, 
et enfin à l'E. par les Etats de Samory. 

Les Anglais possèdent à Sierra Leone, depuis une époque 
très ancienne, des comptoirs dans lesquels se concentrent pres- 
que toutes les affaires du pays. Indépendamment de la cire, de 
l'or et de l'ivoire, ils tiraient anciennement de ce pays, annuelle- 
ment, 4 à 5.000 esclaves. 

Aujourd'hui on trouve à Sierra-Leone des comptoirs français 
très importants. 

Beaucoup de nègres et de négresses ont adopté le costume 
européen. 

Le principal moyen de locomotion, le seul, est le palanquin. 

Cette ville est établie sur la rive gauche d'un grand estuaire et 
d'une façon très pittoresque en amphithéâtre au pied de trois 
grands mornes boisés comme tout le pays. 

Les rues y sont très larges, bien alignées, mais assez mal 
entretenues. Les maisons sont toutes à un étage, plus souvent 
en bois et couvertes en tôle et en feutre blanchi. 

Le commerce y prospère. Beaucoup de beaux magasins. 

On y remarque un grand marché couvert, où sont exposés tous 
les produits comestibles et végétaux du pays ; l'église catholi- 
que ; plusieurs temples protestants construits en pierres ferrugi- 
neuses ; de très belles habitations particulières ; des casernes où 
sont logés quelques artilleurs et un bataillon de cipayes ; l'éta- 
blissement des pères missionnaires. 

Les bâtiments de l'Etat sont généralement situés à une très 
grande hauteur, sur le fîanc occidental des mornes ; quelques- 
uns sont édifiés au sommet. 

'La ville est bâtie faisant face au couchant sur la rive gauche 
du vaste estuaire de la Rokelle, de laquelle descendent sans cesse 
des flottes de grandes pirogues portant des types de nègres et de 
négresses aux costumes les plus bariolés. 

Le port est très fréquenté. 

Grands dépôts de charbon de terre à l'usage des paquebots. 



360 d'oRAN au CONGO 

Le commerce porte sur les graines, les huiles, le caoutchouc, 
l'ivoire, les bois, etc. De ci de là, aux environs, quelques cultu- 
res et de nombreux cottages. 

De tout temps Sierra Leone a été réputée par les navigateurs, 
le lieu le plus malsain de la côte ; et il est juste de reconnaître 
que pas une seule fois elle n'est oubliée de la fièvre jaune, lorsque 
ce fléau se déclare sur la côte d'Afrique. 

Sous ce rapport Sierra-Leone est le perpétuel (( cauchemar » 
des ports du Sénégal, qui, eux non plus, ne l'oublient pas dans 
leurs quarantaines. 

J'ai indiqué plus haut les denrées qui alimentent le commerce 
d'exportation de cette colonie, j'ai oublié de citer un fruit particu- 
lier : la noix de Kola, à peu près inconnue en Europe, et que j'ai 
vue et goûtée ici. 

Ce fruit, d'un beau rouge carminé, est de la grosseur d'un gros 
marron. 

Il est contenu dans une espèce de cosse verte et quelque peu 
rugueuse de la grosseur et de la forme d'un très gros cornichon. 

Cette enveloppe contient plusieurs noix. 

Ce fruit renferme indépendamment de diverses auti^es proprié- 
tés une grande quantité de caféine. 

Les noirs en font un grand usage cru et torréfié, notamment 
au Sénégal, où il est un objet d'importation et où une simple 
gousse atteint le prix moyen de cinquante centimes. 

Mis en panier et enfermé dans un lieu peu aéré ce fruit 
s'échauffe très facilement. 

Une de ses propriétés serait de donner à celui qui en fait usage 
une grande force musculaire. 

Chose assez singulière et dont je me suis rendu compte, le 
commerce de la noix de kola est généralement fait par les fem- 
mes. Ce sont elles qui se chargent de la récolte, de l'achat, de la 
vente et souvent même de l'expédition à bord des paquebots. 

Le kola se trouve dans l'intérieur, au Soudan et dans la 
Guinée ; j'en ai vu à l'équaleur. 

Autre remarque, les moutons de ce pays et en descendant vers 
la ligne, sont plus petits que ceux d'Europe et des Canaries, leur 
laine est remplacée par du poil. La chèvre est également plus 
petite, cagneuse et, comme le mouton, plus près de terre. 



d'or AN AU CONGO 361 

La pintade abonde dans le pays. 

Les oiseaux sont ceux des pays tropicaux. 

La chaleur est le plus souvent étouffante. 

Des brouillards continuels et d'une grande intensité sont la 
cause primordiale des maladies que le blanc acquiert très vite et 
qui ont valu à Sierra Leone sa réputation universelle d'insalu- 
brité. 

Dans la nuit nous reprenons la mer. 

Le canon est tiré et, lentement, dans une demi obscurité, la 
ville, les mornes et enfin l'anse des pirates défilent par bâbord. 
Nous obliquons à l'est pour toucher sur la côte de Libéria appelée 
aussi côte des graines et du poivre. 

Pendant la nuit et par mesure de précaution, nous nous éloi- 
gnons de la côte ; au jour, nous nous en rapprochons au point de 
toujours distinguer à l'œil nu les cases, les villages et les négril- 
lons prenant leurs ébats sur la plage magnifique et sans fin. 

La Constitution de l'État de Libéria est démocratique et 
républicaine. 

La population de ce pays est exclusivement composée de noirs 
descendant d'esclaves affranchis et libérés et d'indigènes. Le 
langage parlé est l'anglais. 

L'État de Libéria fut à l'origine, c'est-à-dire en 1821, une 
simple colonie fondée par une société philanthropique; il est 
aujourd'hui et depuis 1848 constitué en république indépendante. 

Pas si indépendante cependant, car elle est à la merci de l'An- 
gleterre, sa créancière, qui, tôt ou tard, l'absorbera. 

Un article de la Constitution défend aux blancs établis dans le 
pays d'y posséder des immeubles. 

Cet État a à peu près la forme d'un long rectangle de 250 
milles environ de long sur 60 milles de large et est situé entre 
4« et S'', latitude Nord et 10° et 15° longitude 0. E. Il est 
borné au nord et à l'est par la Guinée, à l'O. E. par la colonie 
de Sierra Leone et au sud par l'Océan. 

Le cap Palmas se trouve à sa partie la plus occidentale. 

Sa population, en comprenant les peuplades aborigènes de 
l'intérieur, sur lesquelles l'autorité de la République est purement 
nominale, est évaluée à un million d'habitants. 



362 d'oRAN au CONGO 

Son commerce consiste en exportation de graines, d'huile, de 
bon café et de bois d'ébénisterie. On y construit de jolies 
pirogues en acajou, et il est assez facile de s'en procurer moyen- 
nant 125 francs. 

Ses principales A'illes sont Monrovia, capitale de la République 
et siège du gouvernement, Edina, Sinou et grand Bassam. 
De cette dernière ville il est expédié beaucoup d'acajou. 

D'énormes billes sont lancées à la mer, un ou deux noirs y 
grimpent dessus et, au moyen de pagaies, les conduisent à proxi- 
mité du navire qui doit les embarquer. 

Les villes sont toutes sur le littoral presque dans la forêt, au 
pied d'une chaîne de collines parallèles au rivage. 

Le climat y est très chaud, plus chaud qu'à l'équaleur. 
Sur le littoral il est parfois étouffant, et, comme sur tout le reste 
de la côte, il est généralement malsain. 

A quelques milles du cap Palmas. se trouve un endroit appelé, 
Birihi. C'est la C(Me de Krou, pays des Kroumans, les plus beaux 
hommes de la Guinée. 

C'est généralement ici que les bâtiments prennent des équi- 
pages destinés à suppléer dans la région torride les équipages 
blancs dans les travaux du bord. 

Nous avons formé le nôtre, partie à Sierra Leone, partie à i?//'/6f. 

Rien de plus curieux que le recrutement de ces gens, qui, tous 
illettrés, présentent des certificats des plus cocasses donnés par des 
navigateurs en belle humeur. 

Ce sont des palabres interminables. 

Et jamais pressésdes'enretourner les refusés; le bateaus'est déjà 
remis en marche qu'ils parlementent encore. Enfin ils se décident ; 
d'un bond ils sont sur les bastingages ou dans les haubans, et, 
d'un autre, ils disparaissent dans l'Océan pour aller rejoindre les 
pirogues qui les attendent. 

Le 27 octobre, le temps se maintient au beau ; la brise est légère. 
Le soir elle fraîchit un peu, le navire tangue ; le malaise règne 
à bord. 

Le lendemain le navire tangue encore, c'est fatigant, mais on 
commence à se faire au mouvement. 

Pour ma part, j'ai déserté delà dunette pour me réfugier sur le 
pont, à Taxe du navire et à son centre de gravité. 



D*ORAX AU COXGO 363 

J'ai établi mes quartiers sur la grande écoutille ; mes couver- 
tures étendues, je n'y suis pas trop mal, et je peux, sans fatigue, 
lire VEcho de Paris et le Gil Blas, dont mon frère a eu la bonne 
idée de me remettre un paquet. 

De la poupe à la proue, le navire est couvert de tentes ; malgré 
cela, l'obligation de garder mon chapeau m'importune un peu. 

Dans les voyages entre les tropiques il est absolument néces- 
saire de rester couvert, malgré les toiles qui protègent les 
voyageurs ; une infraction à cette règle de prudence peut avoir 
des suites absolument déplorables. 

Vers le soir, nous arrivons à Grand Bassam. 

Lacùteest généralement basse et, en très grande partie, sablon- 
neuse depuis Monrovia. 

Une douzaine de maisons en bois, couvertes en tôle et en feutre, 
occupées par l'Administrateur colonial, ses agents et des agents 
de factoreries, quelques cases de nègres, voilà grand Bassam. 

Seule, la factorerie Verdier, de La JRochelle, avec un semblant 
d'architecture mauresque, se distingue des autres habitations. 

Derrière Grand Bassan, masqué par un épais rideau de verdure, 
dépendance de la forêt, se trouve la vaste lagune d'Ebrié. 

De la lagune le point de vue est magnifique. 

Malheureusement, comme partout, le pays est malsain. Cette 
région, appelée C(Me de l'ivoire, exporte des graines, de l'huile, de 
l'ivoire, de la poudre d'or et du bois d'ébénisterie. notamment de 
l'acajou. 

Le sel, les pagnes, la verroterie, les eaux-de-vie, le tabac en 
feuilles sont les principales marchandises importées. 

A Grand Bassam, nous débarquons M. le Capitaine Ménard, de 
l'infanterie de Marine, embarqué à Dakar. 

M. Ménard est chargé d'explorer le pays qui s'étend entre la 
côte et le Soudan Français. 

Sa mission comprend un interprète arabe, originaire du dépar- 
tement d'Alger, d'un caporal, de quelques hommes appartenant 
aux tirailleurs sénégalais et de porteurs noirs. 

Il emporte un grand nombre de colis renfermant des marchan- 
dises, qui serviront de cadeaux dans son exploration. 



364 d'oRAN au CONGO 

J'ai été à deux doigts de lui demander à être attaché à son expé- 
dition, mais ma destination est le Gabon, où je dois recevoir des 
lettres qui ne m'étaient pas parvenues à mon départ d'Oran. 

Ai -je bien ou mal fait, l'avenir me le dira ; dans tous les cas, 
dans l'intérêt de mon pays, je lui souhaite une bonne réussite. 

M. le capitaine Ménard est petit, gros, solidement constitué, 
très affable et semble avoir un caractère énergique. (1) 

Le 29 octobre, après avoir de nouveau suivi le littoral, nous 
arrivons à Assini. 

Ce point est absolument semblable à Grand Bassam. 

Toujours le sol bas et sablonneux ; toujours la forêt intermina- 
ble poussant sur la plage, au bord de l'Océan. 

Quelques factoreries, des cases de noirs, voilà Assini, colonie 
française. 

Au nord et à l'est, deux ii^menses lagunes n'en formant qu'une, 
celles d'Aboy et de Teudo. 

Les objets d'importation et d'exportation sont les mêmes qu'à 
Grand-Bassam. 

On y récolte de la poudre d'or. 

Ce pays est encore peu connu. Assini est situé à environ trente 
milles à l'est de Grand Bassam, par 5'^ 30' environ Long. 0. E. 

Sol généralement bas et marécageux. 

Le 30 octobre à 10 heures du matin, nous mouillons devant 
Saint Georges d'El Mina. 

Ici le sol est plus élevé. L'aspect général de Saint Georges est 
très beau ; sa vieille forteresse, établie sur la pointe d'un petit pro- 
montoire, ses maisons et ses nombreuses cases lui donnent un 
cachet tout pittoresque. 

Saint Georges, une des villes importantes de la côte, 
est très ancienne ; elle appartenait primitivement aux Hollandais, 
qui construisirent les fortifications qui existent. C'était leur prin- 
cipal établissement pour la traite des nègres et des marchandises 
précieuses. 

Il y existe une mission catholique importante, dans laquelle on 
n'enseigne que l'anglais. Ce n'est qu'à cette condition que la mis- 



(i) V Echo d'Oran vient de publier (septembre 1892) que M. le capitaine Ménard et son 
escorte ont été exterminés à hauteur des pays de Samori. {Note de t'auleu r, ) 



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. 3 












d'oRAN au CONGO 365 

sion, une mission française, est tolérée par le Gouvernement 
anglais. 

Que ne faisons-nous comme les Anglais, dans nos colonies ? 

Il existe à une faible dislance de Libreville une mission protes- 
tante anglaise, je précise: elle est située au village de Glaz ; eh 
bien ! dans cette mission on n'enseigne que l'anglais. Tous les 
noirs du village et une partie de ceux de Libreville même ne 
parient que Vanglais ; c'est le langage que l'on doit employer si 
l'on veut et 7-e compris. 

A une heure de Saint Georges, se trouve le cap Coast Gastle, 
ville de 10.000 habitants environ. 

Comme Saint Georges, cap Coast a une origine hollandaise. 
On y remarque de nombreuses et imposantes fortifications très 
anciennes. Ses belles habitations en font une ville absolument 
européenne. 

Chose singulière, les pierres, le sol, les maisons, tout y est 
rouge. Le pays est cultivé. 

Comme à Saint Georges et partout sur la côte, la rade est 
ouverte. Il n'existe pas de port proprement dit. 

Nous ne faisons que de courtes escales dans ces deux pays. A 
six heures et demie du soir, nous passons sous le méridien d'Oran. 

Nous voici à Akra, autre possession anglaise, située à 60 milles 
de Saint Georges. 

Akra est une ville importante et industrieuse, mais elle est loin 
de ressembler aux autres points que j'ai vus. 

Faisant face au levant, sur un sol nu dépourvu de végétation 
et à l'aspect presque aride, Akra situé par 5** lat. Nord, et 2*^ envi- 
ron de long O. E., grille sous un soleil de feu. 

Cette ville fait notamment le commerce de poudre d'or et de 
bijouterie. On y remarque de très belles constructions. 

Le 31 octobre, à huit heures du soir, le canon du bord annonce 
notre arrivée à Ada, autre station anglaise. 

Comme presque tous les centres que nous avons visités, Ada 
se trouve sur la plage d'une côte toujours basse et boisée. Ce 
point est peut-être moins important, que Saint Georges et Akra, 
mais ses productions sont les mêmes. Dans son cadre de verdure 
et de cocotiers le pays continue à être magnifique. 



366 d'oRAN au CONGO 

Après Ada nous nous éloignerons de la côte de l'Or pour pé- 
nétrer dans le golfe de Bénin, au fond duquel se trouve le Daho- 
mey, dont le nom n'a jamais été plus connu que de nos jours. 



Le 2 novembre, nous appareillons et, après avoir doublé le cap 
Saint-Paul, nous arrivons à Petit Popo, que les Portugais pos- 
sédaient anciennement, où ils avaient établi des comptoirs 
importants et dont les naturels, en partie, parlent la langue. 

Comme Ada, Petit Popo se trouve sur la plage. Comme à Ada, 
à Akra, à Grand Bassam et dans toutes les stations de la côte, on 
ne peut aller à terre qu'après avoir franchi des barres toujours 
dangereuses et infranchissables par une houle un peu forte. 

Plusieurs factoreries françaises, anglaises et allemandes, 
quelques cases de noirs, voilà Petit Popo. 

Les objets de traite, comme importation, sont les eaux-de-vie, 
le sel, le tabac en feuilles, les pagnes, etc., et comme exportation 
les graines, l'huile de palme, l'ivoire, le caoutchouc, etc. 

Petit Popo fut colonie française jusqu'au 24 décembre 1885 ; 
lorsque, àcettedate, par conventions intervenues avec l'Allemagne, 
il fut cédé à cette puissance. 

Petit Popo était au point de vue du trafic une station impor- 
tante de la côte, nous ne nous expliquons pas la cause de cette 
cession. 

Ici encore la côte est basse et sablonneuse. 

Derrière, toujours l'interminable panorama de la forêt. 
A quelques pas une lagune magnifique et navigable pour les 
bateaux calant un demi-mètre en moyenne. Sur la plage et dans 
l'intérieur, sur les rives de la lagune, plusieurs grands villages 
noirs toujours curieux à visiter. 

C'est à cet endroit qu'il m'a été donné de surprendre deux 
féticheurs dans l'exercice de leurs fonctions sacerdotales. 

Nus, comme tous les noirs d'ailleurs, avec une espèce de petit 
jupon en feuilles, tout juste assez long pour cacher ce qu'on n'est 
pas dans l'usage de montrer même en Guinée, un collier de même 
fabrication, une lance d'une main et un débris de quincaillerie de 



d'oRAN au CONGO 367 

l'autre, ils étaient en train, en gambadant, d'exorciser un enfant, 
magnifique petit noir tenu par son père. 

Nous ne pûmes assister à la fin de la cérémonie, car, dès qu'ils 
nous aperçurent, ils décampèrent sans qu'il nous fût possible de 
les retrouver quoi que nous fissions. 

Il se tient à Petit Popo, comme dans presque tous les villages 
importants, un assez grand marché où, contre les cauris, on 
peut se procurer toutes sortes de fruits, ainsi que du cochon rôti, 
dont les noirs sont très friands. 

La monnaie ayant généralement cours dans ce pays est encore, 
comme je le dis plus haut, le cauris. 

Le cauris est un coquillage blanc et univalve que les algériens 
connaissent bien, pour l'avoir vu fixé à la couverture dont est 
orné le bœuf que les nègres d'Algérie sacrifient tous les ans au 
printemps. 

Il est péché sur la côte de Malabar par les femmes de ce pays, 
qui entrent dans l'eau pour le ramasser dans les sables de 
la mer. 

On ne compte pas les cauris, on les donne par poignée, par 
boisseau, selon l'importance de l'objet vendu. 

On rencontre dans le pays quelques musulmans, mais les noirs 
sont généralement idolâtres. 

A partir de cette latitude, l'idolâtrie bat son plein. J'ai pris 
le dessin d'une de leurs divinités. Elles sont presque toutes 
immorales. 

Celle-ci, en terre rouge très dure, représente un grand singe, un 
gorille sans doute. 

Cet animal est assis ; ses pattes écartées laissent voir osten- 
siblement son membre viril, qui est représenté par un bâton assez 
bien sculpté. 

Exactement au - dessous du membre, se trouve un petit 
récipient. 

Ce dieu, d'après les féticheurs, est l'incarnation de la protection 
et de la fécondité ; aussi le soir venu, les négresses viennent- 
elles consulter la divinité et procéder en même temps à un 
singulier accouplement. 

De Petit Popo à Grand Popo, la distance est d'environ vingt 
milles. 



368 n'ORAN AU CONGO 

Grand Popo, sur la côte du Dahomey, est français. Comme Petit 
Popo, il se trouve sur une vaste plage. Plusieurs factoreries fran- 
çaises et étrangères, des cases de noirs et voilà tout. 

Comme aspect général, le pays est toujours le même. Toujours 
la côte basse et sablonneuse ; pas une pierre ; toujours le même 
panorama, des forêts insondables, prenant naissance sur le bord 
même de l'Océan. 

La lagune de Petit Popo s'étend jusqu'à Grand Popo et met ces 
deux points en communication. 

Nous mîmes huit heures pour franchir cette distance dans une 
pirogue conduite par quatre noirs. C'est dans cette pirogue, sans 
autre arme qu'un canif, que nous parcourûmes une petite partie 
du royaume du Dahomey. 

Partis à midi, et après nous être arrêtés dans différents villages 
noirs, absolument afïamés, nous frappions, à 11 heures du soir, à la 
porte de la factorerie de M. Fabre, de Marseille, où nous reçûmes 
une cordiale hospitalité. 

C'est dans cette excursion que je vis pour la première fois des 
libellules, que, de prime à bord, je pris pour des feux follets, se 
dégageant des détritus en décomposition de l'exubérante végé- 
tation des lagunes. 

Rien de plus curieux que cet insecte lumineux dans son vol 
capricieux sur l'immense solitude des eaux et des bois endormis. 

Les nuits d'été sont bien belles en Algérie, elles sont autrement 
resplendissantes et lumineuses dans les régions de la zone torride. 

Grand Popo a également sa barre, qui, comme partout, rend les 
embarquements et les débarquements très difficultueux, quand 
ils ne sont pas impossibles. 

Son commerce, à bien de chose près, est celui de toute la côte : 
importation de sel, d'armes, de pagnes, eaux-de-vie, tabac en 
feuilles, verroterie ; exportation de graines, d'huile de palme, 
d'ivoire, etc. La lagune de Grand Popo se prolonge à l'est en 
passant par Whydah, dont on aperçoit du bord la toiture de 
plusieurs constructions. Elle va jusqu'à Godomey et s'arrête à fort 
peu de distance de Kolonou et du grand lac de Denham. 

Derrière Grand Popo, un peu à l'ouest, se trouve l'embouchure 
du Mono, dont le cours est complètement français et qui traverse 
un pays riche, peuplé et couvert de forêts. 



d'oRAN au CONGO 369 

Il traverse entre autres le pays des Minas, les meilleurs 
mariniers de la côte et non les moins ivrognes. 

Les hostilités du Dahomey ont suspendu un instant le trafic 
des factoreries et ont fait éprouver au commerce un grand préjudice. 



A Petit Popo et à Grand Popo, j'eus le peu désirable avantage 
d'être trempé littéralement des pieds à la tête en franchissant la 
barre. 

Je ne puis aller plus loin sans dire quelques mots sur le passage 
de ces obstacles en allant à terre et en revenant : 

La barre est un obstacle sous-marin, d'une longueur le plus 
souvent de plusieurs kilomètres, toujours parallèle à la côte et à 
peu de distance de celle-ci. 

Sur les vastes et interminables plages de l'Océan, elle n'est 
point autre chose qu'un amoncellement des sables repoussés vers 
la terre, où ils viennent former des alluvions suffisantes pour arrêter 
le cours des rivières et former ainsi ces vastes lagunes si com- 
munes sur le sol généralement plat de la côte occidentale d'Afrique. 

Pour franchir ces obstacles, les vagues de fond sont contrain- 
tes de faire des bonds prodigieux pour aller ensuite tranquille- 
ment s'affoler sur la plage. 

La barre franchie, le danger n'existe plus ; le rôle des pagayeurs 
cesse ; seul, le pilote, (les pagayeurs et le pilote ou chef d'équipe 
sont toujours noirs ; seuls ils savent adroitement franchir ces 
obstacles périlleux) debout à l'arrière, maintient avec l'aviron de 
queue, le seul qu'il y ait à bord, l'embarcation dans la direction 
de l'atterrissage. 

Cette embarcation, avec l'impulsion que lui a donnée la lame 
sur le dos de laquelle elle a franchi la barre, arrive rapidement 
sur la plage, qu'elle vient heurter de sa quille. 

A cet instant, l'équipe de pagayeurs saute sur le sable, main- 
tient le bateau en équilibre, et le voyageur qui, en s'embarquant, 
a eu le soin de se placer à l'avant, est emporté par deux nègres 
vigoureux (il faut se laisser faire), qui le déposent sur le sable, 
sans qu'une goutte d'eau, si la mer est belle, ait jailli sur ses vê- 
tements. 



370 D^ORAN AU CONGO 

Il est absolument prudent de ne franchir la barre que dans les' 
embarcations des factoi-eries, armées généralement de dix paga- 
yeurs et d'un pilote pourvu d'un aviron servant de gouvernail. 

Et cette prudence doit être d'autant plus observée que, malgré 
toute la sécurité qu'offrent ces embarcations toutes fort solides, 
les chavirements non pas de bâbord à tribord, mais bien de proue à 
poupe, sont assez fréquents. 

Franchir l'obstacle dans une pirogue serait absolument témé- 
raire de la part d'un blanc, car, indépendamment du bain forcé — 
dans ces régions il n'a rien de désagréable, — il risquerait d'être 
happé par un requin, hôte inévitable des mers équatoriales, où il 
ne laisse rien traîner. 

C'est dans la prévision de ces accidents que le service postal 
fait toujours enfermer son courrier dans des tonneaux, dont on 
enlève le fond, qui est remis ensuite. 

J'ai dit plus haut que pour franchir la barre, en allant à terre, 
il faut ens'embarquant se placer à l'avant de l'embarcation ; c'est 
le contraire qui doit être observé au retour, car il est fort rare que 
même placé à l'arrière, par une belle mer, le voyageur ne soit 
plus ou moins mouillé. 

Le pilote commandant l'équipe ne franchit pas la barre sans 
autre préoccupation que de tenir son embarcation dans la direc- 
tion voulue ; bien (jue cette précaution ait son importance il doit 
choisir sa lame. 

Arrivé près de l'obstacle, l'équipe cesse de pagayer ; elle 
attend cinq, dix minutes, un quart d'heure parfois. 

Le pilote debout à l'arrière, son aviron de queue dans la main 
droite, un grigri dans la main gauche (ju'il étend dans tous les 
sens pour éloigner (?) les requins et conjurer le danger, le pilote, 
dis-je, considère attentivement les lames, en arrière si c'est pour 
aller à terre, et en avant si c'est pour gagner la pleine mer, puis, 
dès qu'il croit le moment opportun, sur un signal, l'équipe plonge 
et replonge ses pagayes dans l'eau avec une vitesse incroyable, 
s'accompagnant d'un sifflement aigu de la respiration qui marque 
la cadence. 

L'obstacle franchi, le pilote fait entendre un chani que l'équipe 
braille ensuite à tue-tête, en prononçant très vite les premières pa- 
roles et en prolongeant les dernières, toujours sur le même rythme. 










Jw Ski 







D 



3 









11 






d'oRAN au CONGO 371 



Le quatre novembre, nous apercevons la mâture de deux grands 
vaisseaux, puis celle d'un troisième plus petit. La flamme de 
police qui flotte aux grands-mâts les dénoncent comme apparte- 
nant à la marine militaire. 

Ce sont : le Roland, croiseur cuirassé, commandant de Montes- 
quieu, la Naïade, montée par l'Amiral de Guverville. et le Goéland, 
petit aviso à roues. 

Nous sommes à Kotonou, et nous mouillons à proximité de 
l'escadre de blocus. 

Kotonou appartient toujours au pays des lagunes. Il est situé 
sur la plage, devant un rideau de verdure encore déchiqueté par 
la mitraille et les projectiles lancés des navires de guerre 
mouillés en rade. 

Bien situé pour y faire le trafic de l'ivoire, du caoutchouc, de 
l'huile de palme, des graines, etc. Kotonou fait partie du royaume 
de Dahomey, dont les journaux ont donné la description. 

Le télégraphe sous-marin, plusieurs factoreries, quelques cases 
de nègres, le camp des tirailleurs sénégalais et gabonais, voilà 
Kotonou, dont il a été tant parlé et le champ de plusieurs combats 
auxquels ont pris part les amazones du roi Béhanzin, afïreuses 
mégères, ivres d'alogou (eau-de-vie), armées de couteaux et de 
mauvais fusils, ne manquant pas de courage et formant un corps à 
l'effectif d'un fort bataillon. 

Amazones, pourquoi?elles n'ont jamais mis le cul sur un cheval. 

A l'inverse des autres nègres de la côte, gens généralement 
poltrons, braillant entre eux et gesticulant comme des portières 
mais n'arrivant jamais aux voies de fait, les Dahoméens sont 
courageux et craints de leurs voisins. 

Us ont la coutume déplorable, il est vrai, des sacrifices humains, 
dont leurs esclaves et des prisonniers font les frais, lors des 
réjouissances publiques et dans le cas particulier du décès d'un 
personnage important du pays. 

Mais ils sont chez eux ces gens là; ils sont indépendants, et je 
ne vois pas trop bien pourquoi nous sommes allés nous occuper 
de leurs affaires. 



372 d'oran au CONGO 

Les Dahoméens s'accommodent de cette coutume, comme nous 
nous accommodons nous des timbres de la régie sur les quittances 
dépassant dix francs. 

Et nouveaux Don-Quicholles, nous n'aurions pas de raison 
pour ne pas déclarer la guerre à tous les peuples noirs, sous le 
prétexte que leurs principes sont moins humains que les nôtres. 

Car ces sacrifices ne sont pas particuliers aux Dahoméens 
seuls ; les nombreuses peuplades noires de l'Afrique centrale qui 
ont encore conservé leur indépendance ont ce c<Mé de commun 
avec le Dahoméen. 

A l'inverse des naturels de l'Oubanghi, du haut Congo et je 
crois du Baghirmi, les Dahoméens ne sont pas cannibales. 

Ils ne torturent non plus leurs prisonniers ; il suffirait pour 
nous d'être faits à leur système de prévention, c'est-à-dire d'être 
nègres, pour ne pas souffrir. 

Ce qui est un usage chez eux serait une torture chez nous, 
tout comme l'étiquette de nos pays serait considérée comme une 
calamité chez eux. 

Affaire de latitude que cela. 

J'eus l'occasion de me trouver avec un voyageur, un traitant 
qui me fit le récit suivant : 

(( Je me trouvais par un beau jour au milieu d'une peuplade 
noire dans laquelle je n'avais eu accès que grâce à des cadeaux, 
qui ne m'empêchèrent pas d'ailleurs d'être affreusement volé. 
C'était jour de liesse. 

(( Deux prisonniers, des noirs, (jui devaient être mangés furent 
quéris dans une case où plusieurs autres individus de la môme 
espèce étaient enfermés et nourris, je pourrais dire engraissés. 

(( Ces prisonniers, pas plus que leurs compagnons ne s'étaient, 
depuis leur captivité, fait illusion sur le sort qui les attendait, et 
cependant leur appétit n'avait pas diminué. 

« Ligotés à des cocotiers, ils attendaient leur supplice, lorscjue 
je leur demandai s'ils voulaient être délivrés et fuir. Demande-le 
au Roi me répondit l'un d'eux ! 

(( Je n'insistai pas et je fus contraint, non sans dégoût, d'assister 
à la curée ? 

« Tas de cochons, ajoutait mon traitant, si encore ils avaient... 
lavé la viande!... 



D*ORAN AU CONGO 373 

« Voilà des noirs qui refusaient de fuir et qui auraient cru 
commettre une mauvaise action en se soustrayant, sans autori- 
sation, au régal dont ils allaient faire les frais. » 

Cela détonne chez nous et ne surprend personne chez eux. 

Affaire de latitude. 

Si le Français voulait se faire le défenseur des torts et protéger 
les opprimés de l'univers, le trésor du pays n'y suffirait pas. 
Et n'avons-nous pas assez de compatriotes qui crèvent de faim 
chez nous et sur lesquels nous pourrions faire une application 
plus utile et intéressante de nos dispositions philanthropiques? 

Voilà l'origine des hostilités du Dahomey à notre égard. 

Je n'ai nullement eu l'intention de faire l'apologie des coutumes 
dahoméennes, que je réprouve, mais j'ai voulu arriver à conclure 
que nous avons bien d'autres choses à faire chez nous. 



Jusque dans ces derniers temps, le peuple dahoméen était 
mal armé et peu discipliné, c'est dans ces conditions que nous 
l'avons combattu mais non vaincu. 

Vaincu, il pouvait l'être a.s-se^/acî7e7ne72^, tandis qu'aujourd'hui 
une expédition serait autrement pénible, en même temps que plus 
dispendieuse (1). 

Alors que nous avions bombardé Whydah, grande ville 
dahoméenne située sur le littoral, à vingt milles environ à l'O-Est 
de Kotonou et à une portée de fusil de la plage, dissimulée derrière 
un épais rideau de forêt ; alors que nous avions refoulé les 
Dahoméens derrière Kotonou, il nous était facile encore de brûler 
Godomey, situé sur la lagune de Denham, à dix milles N.-O. -Est 
de Kotonou et à 15 milles N.-Est de Whydah. 

Et, étant donnée la démoralisation, elle existait déjà sans quoi 
Béhanzin ne nous eût jamais rendu les otages dont il s'empara à 
l'ouverture des hostilités, il nous était possible, m'a-t-il été 
affirmé à Kotonou, de parvenir au besoin à Abomey, situé à 
M) milles au nord, et d'y imposer nos volontés. 



(1; Ces lignes étaient écrites en décembre )£90. 



374 d'oRANAU CONGO 

On avait à compter avec les fièvres et les moyens naturels de 
défense du pays, mais ces obstacles n'étaient alors pas insurmon- 
tables, à la condition d'aller rapidement avec les excellents 
éléments, que nous avions sous la main, j'ai parlé de l'infanterie 
de marine et des tirailleurs sénégalais et gabonais. 

Les compétitions entre les autorités civiles et l'armée ont tout 
fait échouer. 

On ne l'a pas fait. Ce n'est probablement pas l'envie qui man- 
quait au ministère et à nos soldats ; mais, je le reconnais, 
l'opinion publique en France était hostile, depuis la campagne du 
Tonkin, à toute expédition coloniale. 

Et pourquoi avoir suscité un conflit avec Béhanzin. Mieux 
valait, pour avoir ses bonnes grâces, lui laisser prendre la tète 
du roi Toffa, son ennemi, et lui accorder la royauté de Porto 
Novo ; nous eussions été certains peut-être d'obtenir le protecto- 
torat de tout le pays et d'assurer ainsi tranquillement notre 
prépondérance dans cette partie de la Guinée. 

Pourquoi une conquête à main armée ? Notre empire colonial 
de la côte occidentale d'Afrique n'est-il un assez vaste champ 
ouvert aux débouchés de notre industrie nationale, qui n'en peut 
seulement pas profiter, distancée qu'elle est par la concurrence 
étrangère. 

En fin de compte, les Dahoméens ont pris noire circonspection 
pour un sentiment voisin delà crainte, et ils sont restés arrogants. 

Instruits par cette campagne, ils possèdent aujourd'hui quelques 
éléments de tactique facilement applicables dans un pays de 
lagunes et couverts de forêts, et leur roi vient de commander à 
Lagos un stock d'armes à répétition, soldé d'avance en or anglais. 

Résultat de cette campagne : 

Là où nous régnions en maîtres, par droit de possession, nous 
sommes contraints de payer un tribut à un roitelet nègre ; et encore 
notre champ d'ar'ition ne s'exerce-t-il que dans des limites fort 
restreintes et définies par un traité : Sur un ruban de plage! 
A la suite de ce traité qui alloue à Béhanzin 20,000 francs de rente, 
nous avons été dans le golfe de Bénin l'objet de la risée des Anglais 
et des Allemands ; et un journal de Z-a^os n'a pas manqué de nous 
tourner en ridicule dans la région. 



D'oRAN au CONGO 375 

L'opinion accréditée dans le Bénin est que la paix conclue 
n'est pas durable, nos bons amis les Anglais et les Allemands qui 
enclavent le Dahomey dussent-ils y mettre la main (1). 

Voici à ce propos un passage de la description qu'a faite en 1876 
dans le Tour du monde, M. F. de Langle, officier de la marine 
militaire française : 

» Le Dahomey est un nouveau venu dans l'histoire des 
empires africains. 

» Le désir d'accéder à la mer et d'entrer en communication 
directe avec les factoreries européennes a excité chez ce peuple 
l'esprit de conquête, qui a amené l'extension de son pouvoir 
jusqu'à ce qu'il a eu atteint le rivage, but nécessaire de son 
ambition. 

» Lorsqu'on longe cette côte, on voit la barre battre ce long 
cordon i^ougeàtre avec la régularité d'un pendule ; l'œil attristé 
suit d'un horizon à l'autre les vastes volutes ; l'écume dispersée 
par le xenl forme une buée, à travers laquelle apparaissent les 
accidents de la côte voilés par la brume marine. 

)) Quelques maisons, soigneusement blanchies à la chaux, 
percent les massifs des cocotiers ; elles indiquent les comptoirs 
européens ; chaque nation y fait flotter son pavillon, signe de la 
patrie absente. Quelques montagnes éloignées se profilent au 
second plan, au-dessus de cette végétation toute tropicale qui 
tranche avec l'aridité de la plage. Malheur à l'imprudent 
navigateur dont la vigilance est en défaut ! Les courants le por- 
teront à la côte lorsqu'il se croira encore loin de leurs atteintes. 
Les raz de marée, dernières ondulations d'une mer qui a été agitée 
par les tempêtes lointaines ou par des secousses souterraines, 
battent souvent en côte pendant des semaines entières. Habiles à 
connaître le rythme de la lame, à profiter des embellies qui ont 
surtout lieu le matin, au moment où règne la brise de terre, les 
Fautes au Minas (2) lancent avec intrépidité leurs pirogues dans 
les brisants. Ils sont assis par couples faisant face à la lame et 
cadencent leur nage suivant les indications du chef de barre, qui 



(1) Ces lignes étaient écrites en décembre 1890. — L'avenir n'est-il pas venu donner 
raison à ces conjectures ? 

(2) J'ai donné plus haut des renseignements détaillés sur le passage de la barre et j'ai fait 
remarquer que les Minas sont les meilleurs mariniers de la cote de Guinée. (Note de l'auteur.) 



376 d'oRAN au CONGO 

se tient lui-même à l'avant (I) de la pirogue pour diriger les 
pagayeurs. 

)) Je dois faire remarquer qu'ils franchissent très souvent seuls 
la barre. 

)) Le fort français de Whydah a été bâti en 1660 par l'une des 
compagnies qui se sont succédé sous le nom de Compagnie 
africaine ; il forme un vaste rectangle d'un peu plus d'un hectare; 
des fossés larges de 4 mètres et profonds de cinq l'isolent du 
village. Un pont-levis situé à l'ouest y donne accès. 

)) Le fort de Whydah fut abandonné en 1792, ainsi que plusieurs 
autres établissements ; invariables dans leurs coutumes, les 
souverains du Dahomey conservèrent à la France le lot et le 
territoire sur lequel il était bâti. 

)) Les habitants du fort français ont vécu 60 ans sous la disci- 
pline de l'ancien portier consigne qui remit religieusement les 
archives du fort à l'amiral Bouët-Willaumez, alors lieutenant de 
vaisseau, qui vint en 1839 faire une visite au fort de Whydah. 

)) C'est en vain que les révolutions avaient agité la mère-patrie, 
le fort de Wydah battit pavillon blanc jusqu'à ce qu'il reçut des 
mains du galant amiral ses nouvelles couleurs. )) 

« Whydah est un assemblage de villages ; les rues y sont plan- 
tées ; quelques-uns des arbres s'élèvent à de prodigieuses hau- 
teurs, et la flore parasite des orchidées y étale ses brillants pétales 
comme en forêt ; les chauves-souris (2) s'y abritent de la chaleur 
du jour, et, au coucher du soleil, elles obscurcissent l'air en 
prenant leur essor vers l'ouest. » 

(( Quelques places servent aux marchés publics. » 

« C'est là que les rois de Dahomey se cachaient autrefois au 
fond d'un palais, entourés de leurs gardes. )) 

(( La police extérieure, la justice, les finances, sont confiées 
à des ministres spéciaux.... » 

(( Cette division des pouvoirs indique que ces noirs ont des 
traditions anciennes. » 

« Les liens de famille n'existent, pour ainsi dire, que de nom 
au Dahomey. » 



(1) Cela doit être une erreur d'impression, il se tient h l'arrière. ( Xote de l'auteur. ) 

(2) J'ai vu dans ce pays et à l'équateur des chauves-souris de dimension considérable, 
soixante centimètres environ d'envergure. (Note de l'aulcnr.) ■ 



d'oran au CONGO 377 

« Les enfants mâles appartiennent au roi, qui les fait élever 
dès leur bas-âge. — Les filles n'échappent pas à son omnipotence, 
car elles ne peuvent se marier sans son assentiment; les plus 
jolies ou les plus vigoureuses servent à recruter son harem. )) 

(( L'obéissance est passive, la discrétion la première des lois ; 
la joie du foyer est inconnue. » 

(( Lorsque le souverain du Dahomey meurt, deux des grands 
dignitaires choisissent son successeur, et des scènes de violence 
et de carnage ont lieu dans le palais, jusqu'à ce que l'héritier 
vienne réclamer la succession de son père. » 

« Il doit être né d'une princesse qui prend le nom d'Ada. » 

« La religion du Dahomey repose sur un naturalisme grossier. 
— Ebo, le dieu principal, est représenté dans tous les carrefours 
de Whydah sous les traits d'un vilain poussah que l'on frotte de 
sang lorsqu'on lui offre un sacrifice. — Les animaux reçoivent un 
culte : Eddou, petit singe gracieux a des temples ; les crocodiles 
sont fétiches ; la foudre est personnifiée sous le nom de chouco. » 

« Le serpent est l'une des divinités titulaires ; ceux qui sont 
renfermés dans les loges sacrées de Whydah sont de petits boas 
noirs, de dix à douze centimètres de diamètre, leur longueur 
atteint environ deux mètres ; ils portent le nom de dan ou 
dacon. )) (i) 

(( Les félicheurs forment en Afrique une puissante corporation ; 
ils portent à Whydah un bonnet blanc ; ils sont souvent habillés 
de costumes bizarres et couverts de cloches ; ils se permettent 
bien des exactions et vivent du produit des offrandes faites aux 
idoles ; ils cumulent les fonctions de médecin avec celles de féti- 
cheur. » 

« Les féticheurssont les conservateurs nés des coutumes natio- 
nales, et le souverain n'est pas à l'abri des interdits qu'ils impo- 
sent : certaines viandes, certaines rivières, la vue de la mer sont 
défendues. L'Achanti ne peut franchir le Tando, le Dahoméen 
ne peut plus porter les armes au-delà des rivières de Popo et de 
Porto-Novo. )) 



(1) Cela est l'absolue vérité. J'ai dit plus haut que la grande majorité des noirs exerce 
le culte de l'idolâtrie dont les ministres portent le nom de féticheurs. (Note de l'auteur.) 



378 d'oRAN au CONGO 

Porto-Novo est le siège du gouvernement du roi Toffa, ennemi 
personnel de Béhanzin. A l'exemple du Sultan de Tadjoura, 
son cousin , Toffa vient de se distinguer par la création d'un 
ordre de. . . chevalerie, celui de V Etoile noire du Bénin. (1) 

Porto-Novo est situé dans l'intérieur, sur la lagune qui s'étend 
derrière et depuis Kotonou jusqu'à l'immense estuaire de Lagos. 

Il est le siège d'un administrateur colonial français, d'une 
petite garnison et de plusieurs factoreries françaises et étrangè- 
res. La population du pays est très dense. 

Le Dahomey est partagé par le méridien de Paris, et se trouve 
entre les 6° et 9° lat. nord. 

La barre de Kotonou est très mauvaise ; la mer y est peuplée 
de requins. Les détonations de l'artillerie pendant le blocus sem- 
blent les avoir éloignés de ce parage. 



* 
* * 



Au moment d'appareiller, nous essuyons une tornade violente ; 
nous devons immédiatement lever l'ancre et prendre la mer. 

La tornade est une tempête très violente de vent, de pluie et de 
tonnerre. 

Le ciel est bleu et sans nuages, la mer est calme. Tout à coup 
un noir arrive en courant ; il ferme la main gauche en forme de 
cornet et souffle dedans en montrant l'horizon de la main droite. 

On ne voit qu'un point noir au sud ; ce point grossit, c'est 
bientôt une immense tache d'encre. 

La mer change de couleur et moutonne au loin ; l'air est 
encore calme en apparence, mais il semble lourd ; il est chargé 
d'électricité. 

Puis les éclairs sillonnent les nues; le tonnerre se fait entendre. 

Il fait absolument sombre. 

Tout à coup un frémissement impossible à décrire ; puis aussi- 
tôt, un gémissement long et interminable autant qu'épouvantable 

(I) 1890. 



d'oRAN au CONGO 379 

se fait entendre, et le navire, sous l'action d'un vent soufflant en 
tempête, se couche sur le flanc. 

La mer est devenue furieuse ; elle est démontée. 

La barre est épouvantable ; malheur au navire qui chassera 
sur ses ancres et qui ne sera pas sous pression, car, en moins de 
temps qu'il n'en faut pour faire ce récit, il sera à la côte. 

« Dans le temple voisin chacun cherche un asile f » 

La plage est déserte. 

La tempête durera une demi-heure, puis le ciel reprendra sa 
sérénité, la mer son calme, et le voyageur qui, à l'abri, sera resté 
admirant ce spectacle grandiose des éléments déchaînés regret- 
tera peut-être qu'il ait duré si peu. 

Ce fut mon cas — j'eus cependant l'occasion plus tard étant à 
terre, de voir d'autres tornades, mais je peux certifier que ce fut 
le plus souvent non sans satisfaction que j'en vis arriver la fin. 

A bord, nos ofïïciers n'eurent nullement besoin des bons offices 
des noirs pour prévoir l'orage et le commandant d'ajouter : « Tas 
de cornichons, cette tornade je l'ai vue de Marseille ! » 

En un clin d'œil, le navire et l'équipage étaient prêts à parer 
aux éventualités. 



Le 6 novembre nous mouillons devant Lagos, ville très impor- 
tante située à 80 milles de Kotonou et à l'embouchure de l'estuaire 
de trois grandes rivières, dont le courant est très visible par une 
mer calme, à plusieurs milles au large. 

Elle possède environ 60.003 habitants, noirs bien entendu. Elle 
est le chef-lieu de la grande colonie anglaise qui comprend le 
Bénin et le royaume de Sokoto. 

Depuis le Dahomey, le littoral est absolument plat et boisé, et 
il en sera encore ainsi jusqu'au mont Cameroun, c'est-à-dire 
pendant environ 900 milles. 



380 D'oRAN au CONGO 

Lagos est la résidence d'un gouverneur anglais. 

Le commerce français y est représenté par plusieurs factoreries 
importantes ; son trafic, celui de la côte, y est considérable; mal- 
heureusement et c'est ce qui lai fait le plus grand tort, l'estuaire 
de LagOb n'est pas accessible aux navires d'un tonnage même 
moyen. 

La raison en est que ce point manque de fond et que la barre 
est des plus mauvaises de la côte. 

Les gros vaisseaux sont contraints de mouiller à trois milles 
au moins de la côte et de transborder leurs fûts sur de petits 
vapeurs spéciaux. 

Dans son cadre de forêts, au fond de son estuaire, Lagos offre 
un coup d'œil féerique. Son climat est très chaud et, est-il besoin 
de le dire, malsain. 

Cette ville se trouve par 1° et quelques minutes long. E. et 
près de 6° lat. Nord. 

De Lfigos nous faisons route pour Akassa. 

Akassa est Anglais. Il se trouve sur le cap Formoso, à deux 
cents milles environ au nord-est de Lagos et par - environ — 
A^ lat. N. et 3° 30' long. E., à l'embouchure principale du 
Niger, qui en compte six ou sept. 

Pays malsain, absolument plat et couvert d'inextricables forêts 
prenant, comme partout sur la côte, naissance sur la plage même. 

Pays de tornades. 

Avant de se jeter dans l'Océan par ses nombreuses embou- 
chures, le Niger s'étale sur tout le littoral et sur une superficie 
qui peut être évaluée à 400 milles carrés. Pays essentiellement 
de lagunes, du milieu desquelles, sous un soleil ardent, croissent 
de sombres maquis et des forêts majestueuses. 

Pays magnifique et majestueux, où l'homme n'a nullement 
besoin de travailler pour pourvoir à sa subsistance, parce que la 
nature lui a tout donné avec une grande prodigalité. 

Paysages enchanteurs qui n'auraient rien à envier au paradis 
terrestre biblique si les gei'bes morbides ne rendaient, sous ces 
latitudes, l'existence impossible aux blancs. 

Ces lagunes, comme toutes les autres, doivent leur origine à 
des causes physiques qui pourraient être modifiées par le travail 
de l'homme, car l'homme, avec le temps, arrivera à bout de tout. 



d'or AN AU CONGO 381 

La France, à une époque préhistorique, n'était-elle pas couverte 
de forêts immenses, de lagunes et de marécages pestilentiels ? 
Qui s'en douterait aujourd'hui ? 

Sans remonter à une époque si éloignée, l'Algérie n'eut-elle pas 
aussi, pendant de longues années, un renom justifié d'insalubrité; 
et les pionniers algéiiens — beaucoup ont succombé à la tâche — 
ne sont-ils pas parvenus à modifier cette situation climatérique? 

Il en serait peut-être de même dans les régions tropicales ; 
mais combien, il est vrai, cette nouvelle hydre absorberait de 
millions, de générations. . . et peut-être de siècles ! 

Le seul moyen, il me semble, serait de prévenir l'obstruction de 
l'embouchure des cours d'eau. 

Mais est-il bien possible ? 

Dans les pays intertropicaux, les pluies sont très abondantes, 
les tornades très fréquentes. Ces phénomènes physiques ont 
leur temps marqué, car l'année s'y divise en deux saisons : la 
période sèche et la période pluvieuse , toutes deux sont un con- 
tinuel printemps. 

Pendant la saison sèche, par suite de l'évaporation — elle est 
très considérable — et de mille autres causes, les fleuves et les 
rivières n'ont plus le même débit ; leur niveau baisse et leur 
courant conséquemment diminue de force. 

Dans cet intervalle, l'Océan pousse ses sables vers les embou- 
chures. Ces sables s'accumulent de jour en jour et forment 
d'immenses barrages alluviaux que les eaux pluviales n'ont pas 
eu la force de franchir. 

Puis arrive la saison pluvieuse. Les eaux se précipitent et 
cherchent à se dégorger dans leur récipient naturel, la mer. 
Arrêtées par l'obstacle, elles refluent dans les bas fonds, dans les 
forêts ou sur les plaines qu'elles convertissent en lagunes et en 
flaques aux exhalaisons meurtrières. 

Le plus souvent, les eaux par les fortes crues finissent par 
franchir l'obstacle en quelque endroit, mais jamais suffisamment 
pour permettre un écoulement général. 

Et cette opinion, qui n'est pas seulement la mienne, est, je crois, 
si bien l'origine de l'insalubrité de ces pays que cette insalubrité 
décroît et cesse même dans l'intérieur des terres, où les fleuves con- 
servent leur cours normal au fur et à mesure que l'altitude grandit. 



382 d'oRAN au CONGO 

Le bras du Niger passant à Akassa est la principale voie con- 
duisant à Tombouctou. 

Le cour de ce fleuve fut un instant en notre possession ; pour 
des raisons que j'ignore, il fut dans tous les cas maladroitement 
cédé aux Anglais. 

Le Niger, avant d'arriver à la mer, arrose la partie la plus belle 
et la plus riche du Soudan et de la Guinée ; son cours peut être 
évalué à 1900 milles. 

D'Akassa le Niger se dirige en droite ligne vers le nord jusqu'à 
Lokodiou, situé à environ 250 milles, et où il reçoit son principal 
affluent, découvert par le voyageur allemand Barth, le Bénoé, 
venant de l'est, après avoir pris sa source au nord de la colonie 
allemande de Cameroun, par — environ — 6" long. N. et 12° 
lat. E. 

Du Benoé à Tombouctou, le Niger a été exploré par le D"" 
Barth. — De Lokodiou, par une inclinaison moyenne de 45'', le 
Niger se dirige vers le N. N. 0. E. puis vers le S. S. 0. E. pour 
décrire un angle immense dont Tombouctou, situé par — environ 
— 5" 20' long. N. et 17' 18' lat. E. E., est à peu près le sommet. 

De Tombouctou, le fleuve en s'inclinant dans la direction du 
S. S. 0, E. va prendre sa source entre le Soudan français pro- 
prement dit, le royaume indépendant de Bissandougou, au ord 
de la colonie anglaise de Sierra Leone et à peu de distance des 
sources du Sénégal. 

En 1750, la côte occidentale d'Afrique était encore peu connue ; 
c'est tout au plus si l'embouchure des fleuves est signalée sur les 
cartes du temps; le tracé de leurs cours est quelque peu fantai- 
siste. 

L'intérieur est inconnu. 

Je donne ici le fac-similé d'une carte que je trouve dans « l'Es- 
prit des Lois » T. 2. page 207. 

On remarquera que le méridien initial n'est point encore celui 
de Paris et qu'il est fait usage de celui dont j'ai parlé plus haut 
dans la description des îles Canaries, placé par Ptolémée à l'île de 
Fer. 

Le Niger, ce roi des fleuves africains, après le Congo, n'est même 
pas signalé, et c'est tout au plus si celui-ci est désigné par un petit 
filet 




-6. II. I^cvae t07. 



d'oRAN au CONGO 383 

On ignore la source du Sénégal et, on lui suppose un cours tout 
autre que celui qu'il a réellement. 

On soupçonne bien l'existence d'une grande ville et d'un grand 
lac africain, mais on ne sait au juste où les placer. 

C'est ainsi qu'on les présume se trouver, la première, Tombouc- 
tou, sous le 30'î long. E. de Ptolémée, correspondant (environ) 
au 10'' long du méridien de Paris, tandis que cette ville se trouve 
réellement par 5° et quelques minutes long. 0. E. 

Quant au second, le grand lac, le Tchad sans doute, il figure 
sous le 20e long. E. de Ptolémée, correspondant à 0°, méridien de 
Paris, tandis que sa position exacte est par 11" et 12° long. E. 

Tandis qu'on oublie le Niger, on donne au Sénégal un cours 
parallèle à l'équateur et, après lui avoir fait traverser le lac Tchad, 
on lui fait prendre sa source à l'est deTombouctou (voir la carte). 

Si le traité de Berlin (26 février 1885) déclare absolument libre 
la navigation du Niger et de ses affluents, ce qui est presque 
illusoire, l'Angleterre exerce sa suzeraineté sur tout le delta, sur 
tout le cours inférieur jusqu'à Gomba et sur celui de son grand 
affluent le Benoé, soit sur une longueur d'environ 1,800 milles. 

Le siège principal des agents du gouvernement anglais n'est ni 
à Akassa pas plus qu'à Bonny ou au nouveau Kalabar situés sur 
la côte et dans les estuaires, mais dans l'intérieur à Assaba bien 
en amont du point où le Niger se bifurque pour aller se jeter dans 
l'Océan. 

Les Anglais possèdent le monopole du trafic fait dans ces limites, 
et ce trafic est considérable. 

Les objets d'importation et d'exportation sont les mêmes que 
sur toute la côte. 

Les naturels du bassin oriental du Niger sont bien faits et d'un 
noir d'ébène. 

Les femmes sont, m'a-t-il été affirmé, toutes d'un physique 
agréable et d'un caractère doux et timide. 

Les hommes y sont sobres, courageux, généralement chasseurs 
et pêcheurs. Ils se livrent aussi à la culture et à l'élevage des 
troupeaux et de la volaille. 



384 d'oRAN au CONGO 



D'Akassa au vieux Kalabar la distance est d'environ 150 milles. 

Pays toujours plat, fertile et en partie couvert de forêts. 

La population, comme au Niger, est assez dense. 

Le Kalabar et le Crous se jettent dans un estuaire immense. 

Le vieux Kalabar est le point de jonction des pays du Bénin 
soumis au protectorat anglais et la colonie allemande de 
Cameroun. 

La limite des deux possessions est, à peu de chose près, une 
ligne droite qui part du fond de l'estuaire de Kalabar et qui irait à 
la pointe Sud-Est du lac Tchad. 

L'influence anglaise et allemande et l'autorité de ces deux 
nations ne vont guère au delà de la source du Bénoé, principal 
affluent du Niger. Au delà, les pays du Bournou et du Baghirmi 
sont indépendants et presque inconnus, comme une bonne partie 
du Cameroun et des territoires qui se trouvent à l'Est de cette 
colonie. 

En partant de Kalabar, se dirigeant sur Fernando Po, on 
aperçoit s'estompant dans le lointain par bâbord, presqu'imper- 
ceptiblement, le mont Cameroun de 4,000 mètres d'altitude. 

De Kalabar au Gabon en passant par le Cameroun, le pays est 
sauvage, pas cultivé, peu peuplé et couvert de sombres forêts ; 
il devient montueux et accidenté. 

Les pluies, les tornades y sont fréquentes et la chaleur excessive. 

L'île de Fernando-Po est située dans le golfe de Biafra, à 
30 milles environ du continent du Cameroun, dont elle a tous les 
caractères. 

Du vieux Kalabar à Fernando-Po la distance est d'environ 
12 heures, à 10 milles à l'heure. Cette île se trouve entre les 3" et 
5« degrés latitude Nord et appartient à l'Espagne, qui la possède 
depuis 1778. Elle appartenait précédemment aux Portugais. 
Sa longueur est d'environ 80 kilomètres et sa largeur de 30 kilom. 

Elle est couverte en très grande partie de montagnes, dont le 
pic le plus élevé atteint 2,850 mètres. Pas de culture. 



>"* 



d'oRAN au CONGO 385 

Les quelques noirs qui habitent la contrée s'adonnent aux tra- 
vaux peu pénibles de l'élevage de la volaille et des cochons. — 
La côte n'offre aucun abri sérieux. — Il n'existe qu'un seul port 
et encore manque-t-il de fond, de sorte qu'il n'est pas accessible 
aux paquebots. 

De Fernando-Po, que nous laissons sur notre gauche, nous 
prenons la direction du Cap Campo pour, de là, nous rendre à 
Batta. 

La petite rivière qui, à hauteur du Cap Campo, se jette dans 
l'Océan, est la limite de nos possessions du Gabon d'avec la 
colonie de Cameroun. 

Du Cap Campo cette limite suit une ligne droite parallèle à 
l'équateur pour s'arrêter à hauteur du il^ degré 30' Long. -Est. 
A partir de ce point la limite allemande monte perpendiculaire- 
ment vers le nord. 

Arrivés au Cap Campo dans la matinée, nous devons chercher 
le point où se trouve l'escale de Batta. 

Batta est un poste perdu dans la forêt et sur le littoral ; une 
case^, une misérable habitation, sur laquelle flottent fièrement les 
couleurs françaises, pavillon magnifique et sans égal, à la vue 
duquel dans ces pays lointains le corps d'un Français se sent 
secoué d'un frisson inexplicable de générosité et de fierté intran- 
sigeante. 

Voilà Batta. 

Pas de villages, pas de factoreries luxueuses comme dans le 
Golfe de Guinée; deux ou trois cases enfoncées dans la verdure, 
dans la brousse épaisse ; rien pour distinguer ou simplement 
signaler au navigateur la demeure du chef de poste ; voilà la 
première station du Congo français. 

Pour rendre hommage à la vérité je dois déclarer qu'à mon 
retour du Gabon je constatai dans la baie (??) de Batta l'exécution 
des premiers travaux de balisage dirigée par le service de la marine. 

Le pays est couvert d'épaisses forêts. 

Cette partie du Gabon est peu peuplée. 

Dans la forêt, des caoutchoutiers, des éléphants. — Le pays est 
accidenté. — Parallèlement au littoral et à peu de distance se 
trouvent les montagnes dites des Sept Chaînes, qu'on peut facile- 
ment compter s'estompant dans la perspective. 



386 d'oRAN au CONGO 

De Batta nous côtoyons un pays continuellement couvert de 
forêts. Nous laissons sur notre gauche le petit estuaire du San 
Benito ou plutôt du Longa, puis le Cap Saint-Jean, qui est la pointe 
occidentale du mont de la Mitre, dont l'altitude est de 1200 mètres. 

A hauteur du Cap Saint-Jean, l'Espagne possède une petite 
enclave qui comprend l'estuaire de la Mouni et les petites îles 
d'Elobey et de Corisco, la première en face de l'estuaire, la 
seconde plus au sud. 

Le 9 novembre, à 9 heures du matin, nous sommes dans l'es- 
tuaire du Gabon, de Libreville, capitale du Congo français. 

Dans le temps que nous passons les passps, nous voyons défiler 
à tribord, à une demi portée de fusil, le cap Combé et la pointe 
Fétiche, pays qui feront l'objet d'un autre récit; trois quarts 
d'heure après, l'ancre était mouillée à un mille environ devant 
Libreville. 

Libreville est établie paresseusement sur la rive droite de l'im- 
mense estuaire de deux petites rivières navigables, le Komo et 
le Remboué. 

Elle fait face au couchant. 

Littoral généralement bas, s'élevant, insensiblement, par une 
succession de vallées et de collines gracieuses à mesure qu'on 
pénètre dans l'intérieur. 

Sur le bord de l'estuaire, au milieu de la ville, un monticule 
de 25 à 30 mètres d'altitude, au sommet duquel on parvient par 
deux rampes douces. 

Sur cette élévation, à droite, le bâtiment de la direction de 
l'Intérieur ; à côté, celui des Ponts et Chaussées ; plus loin l'ins- 
cription maritime. 

Derrière ce bâtiment, et formant angle droit, une longue cons- 
truction à un étage en pierres ; ce bâtiment est affecté aux maga- 
sins du gouvernement, au tribunal, au commissariat de police. 

Au fond, en façade, à gauche et formant angle droit avec la 
dernière construction, un bâtiment massif^ c'est l'hôtel du com- 
missaire général. 

Cette maison, également en pierres, fait face à l'estuaire. 

Le 1er est affecté au domicile et aux bureaux de M. de Brazza. 
Le rez-de-chaussée est occupé par les services des postes et des 
contributions et par l'imprimerie. 



^^ ^ ' fil ij 




r- 



d'oRAN au CONGO 387 

Sur le prolongement de ce bâtiment et séparé par une rue, 
une autre construction de même modèle, c'est l'infirmerie, la 
pharmacie, etc. 

En face de ce bâtiment et formant l'aile droite, les bureaux du 
télégraphe sous-marin. — A côté, l'église de Libreville et le cou- 
vent des sœurs missionnaires. 

Au bas du monticule, un petit mule, les ateliers et les magasins 
de la marine, delà douane et de la direction du port. 

A droite et à gauche du monticule, dans le bas, de distance en 
distance, des factoreries au nombre d'une dizaine, quelques habi- 
tations destinées aux agents du Congo, des cases de nègres, celles 
de la milice composée uniquement de noirs, voilà la capitale du 
Congo français. 

Les blancs, agents du gouvernement et des factoreries, sont au 
nombr-e de 150 au plus ; la population noire disséminée dans la 
brousse, est de 2000 environ. 

Pas d'hôtel, beaucoup de risque de ne pas trouver de lit en 
débarquant et beaucoup de peine pour en avoir un le lendemain. 
C'est ce qui m'arriva. 

Non pas que je veuille insinuer que l'hospitalité ne soit pas 
pratiquée dans ce pays lointain ; — au contraire, mais à l'impos- 
sible nul n'est tenu. — Un commis de factorerie, un agent du 
gouvernement sont à peu près certains de trouver un gîte qu'ils 
disputeront aux rats ; l'un et l'autre sont attendus. — Mais un 
touriste, qu'est-ce que c'est que ça ? Ce n'est pas. prévu, il doit se 
... débrouiller. 

Je m'estimai très heureux de trouver le second jour de mon 
arrivée, grâce à l'obligeance d'un agent de factorerie, une petite 
chambre de 6 à 7 mètres carrés, dans une case en bois couverte 
en feuilles de cocotier et établie à même sur un sol puant le 
marais. 

Comme meubles : une chaisC;, un petit lit en fer, que nos jambes 
allongées dépassent de vingt centimètres au moins; sur ce lit un 
matelas (?) en feuilles de cocotier, parmi lesquelles je jurerais qu'il 
s'était glissé des branches, puis deux draps. 

Des moustiques féroces, des rats gros comme des lapins et 
grimpant cemme des singes, complétaient l'ameublement. — Je ne 
parle pas du voisinage et de l'indiscrétion de serpents gris de 



388 d'oRAN au CONGO 

deux mètres, hôtes habituels des friches qui entourent les cases 
et que je parviens à tenir à distnnce la nuit en tenant une lampe 
continuellement allumée. 

A l'exception de la case dans laquelle je suis et qui est située 
à 1 kilomètre de Libreville, toutes les factoreries et quelques 
cases de noir sont construites sur pilotis. — Ces habitations, à 
vérandas circulaires, toutes en bois, sont fort coquettes et com- 
portent tout le confortable (?) possible sous ces latitudes. 

Une belle promenade plantée de cocotiers et de manguiers, 
parallèle à la plage et à 4 ou 5 mètres de celle-ci, relie la mission 
catholique aux villages noirs de Glaz et de Pira aux guinguettes 
bruyantes. 

Le sol de Libreville est humide, fangeux en beaucoup d'en- 
droits et, partout, dégage des miasmes qui sont parfois suffocants. 

Au nord, à 800 mètres de Libreville, par un chemin ravissant, 
à travers une végétation d'une magnificence indescriptible, on 
arrive au village noir du roi (?) Louis ; puis, à une demi-portée 
de fusil, sur la droite, à l'immense et magnifique domaine de la 
mission catholique, résidence de M^S'' Lebert, vénérable ecclésias- 
tique ayant quarante années de Gabon. 

Un bonhomme noir, parlant assez bien le français, les pieds 
nus, un pagne autour des hanches, un petit veston de calicot, un 
chapeau canotier, en paille, une pipe en terre dans la bouche, 
voilà le roi Louis. — Roi sans royauté, qui se.... démocratisera 
et voudra bien vider avec vous une bouteille de vin ou de bière 
à la condition que vous la lui payiez. 

Pour les grandes circonstances, l'arrivée d'un amiral, une fête 
religieuse par exemple, le i-oi noir — il est catholique — aban- 
donne le pagne et le veston. Il endosse l'uniforme, un vieil 
uniforme d'officier.... espagnol, lui venant de son père qui lui- 
même le tenait de ses a'ieux. 

Un jour que nous lui avions payé une bouteille qu'il vida con- 
sciencieusement, il nous exprima cette doléance : 

Est-il admissible. Messieurs, qu'un roi français (s/cj soit réduit 
au port d'un uniforme espagnol. 

Si encore ce vêtement était neuf ? mais il ne tient plus ; il com- 
mence à être mangé des mites. — Je n'ai plus d'épaulettes 1 

Pauvre roi français ! 



d'oRAN au CONGO 389 

La mission catholique est un domaine de plusieurs milliers 
d'hectares de forêts et de plantations. 

Elle comprend une belle chapelle, des bâtiments d'exploitation» 
des ateliers, une distillerie où la mangue, beau fruit au reflet d'or, 
inutilisée dans le pays, est convertie en eau-de-vie, et une école 
où les jeunes garçons noirs apprennent à lire et à écrire, en même 
temps qu'on leur enseigne un métier. 

Avec une persévérance de tous les instants, les pères mission- 
naires sont parvenus à créer une musique, qui ne manque pas 
d'harmonie. 

Inutile d'ajouter que tout ce petit peuple est catholique, comme 
une bonne partie des noirs de Libreville. 

Les missionnaires sont, avec juste raison, fort vénérés dans le 
Ccngo français. — M^sr Lebert, évêque du pays, jouit d'une in- 
fluence morale telle, qu'il est très souvent choisi comme arbitre 
des palabi'es portées de très loin devant lui; il n'est pas d'exemple 
que des noirs aient appelé d'une de ses sentences. 

Au sud-ouest de Libreville, c'est-à-dire à gauche en faisant face 
à l'estuaire, se trouve le marais de Pira, grande flaque absolu- 
ment infecte, au comblement de laquelle travaillent les condamnés 
de droit commun. 

Plus loin, sur le même chemin, est le village noir de Glaz, 
siège d'une mission protestante anglaise et de plusieurs impor- 
tantes factoreries étrangères. — Ici les noirs sont protestants et 
parlent l'anglais. 

Ce chemin se prolonge encore de quelques centaines de mètres 
à travers une brousse inextricable et des marigots puants, jusqu'à 
l'embouchure d'un ruisseau guéable à marée basse. 

Au fond de l'estuaire, l'embouchure de deux petits cours d'eau 
navigables, le Komo, qui vient du nord, et le Remboue, qui vient du 
sud est, prenant tous deux leur source sur le versant occidental 
du mont de Cristal. 

Partout un panorama de paysages impossibles à décrire; par- 
tout la nature dans sa majesté fière. 

L'estuaire ofïrd un mouillage absolument sur, mais son accès 
est difficile surtout dans la nuit. — Sur cet estuaire, dit M. Oné- 
sime Reclus « règne un climat néfaste par la chaleur humide que 
» nargue le noir et qui tue l'Européen ; la température pourtant 



390 d'oRAN au CONGO 

» n'y dépasse guère 32 degrés ; les pluies y sont longues, exces- 
)) sives. )) 

C'est l'exacte vérité. 

En face de Libreville, sur la rive gauche de l'estuaire se trouve 
le Gabon proprement dit, pays du roii?) Denis, et la pointe Fétiche. 

La pointe Gombé est la plus occidentale du Gabon ; elle est 
distante de Libreville d'environ 12 milles. 

C'est à rextrémité de cette pointe et à son point culminant 
qu'on établit le phare signalant aux navigateurs l'entrée du 
Gabon. Ce phare est à une altitude d'environ 60 mètres ; la tour 
est en tôle et d'environ deux mètres de diamètre à sa base. 

Du garde-fou qui entoure le fanal la vue s'étend très loin sur 
l'Océan et plonge dans la forêt mystérieuse et séculaire qu'habite 
le gorille et qu'il serait téméraire de parcourir seul. 

C'est avec l'aide de la dynamite qu'on est parvenu à déboiser 
l'emplacement nécessaire à l'installation du phare. 

Généralement plate sur le littoral, quelques collines, quelques 
clairières, des ruisseaux, des rivières, sur la plage quelques 
roches de basalte, puis l'inévitable forêt, dont le silence mélanco- 
lique n'est troublé que par le chant des oiseaux et la voix caver- 
neuse du gorille, voilà la Gabonie. 

Plus loin, après avoir doublé la pointe Gombé, à 40 minutes 
sud, la vaste baie de Nazareth, au fond de laquelle on aperçoit 
l'embouchure principale du majestueux Ogoué. 

De la baie de Nazareth au cap Sainte-Catherine le littoral est 
généralement plat, déchiqueté d'estuaires nombreux et de baies 
dont la principale est celle de Fernando-Diaz, un peu moins éten- 
due que celle de Libreville. 

L'Ogoué est le principal fleuve du Congo français, si j'excepte 
le Congo dont le cours ne nous appartient d'ailleurs pas, si ce 
n'est sur la partie qui s'étend de Loutetéauconffuentdel'Oubanghi 
et qui sert de limite à notre colonie d'avec l'état indépendant belge. 

Le cours de l'Ogoué est d'environ 500 milles. 

Il a été exploré par M. de Brazza et le docteur Ballay, actuel- 
lement Lieutenant-gouverneur des Rivières du Sud à Konakry. 
Il est navigable jusqu'aux environs de Franceville ; son cours, 
bien que coupé de plusieurs chutes, est un des plus précieux auxi- 
liaires du trafic intérieur. 



d'oRAN au CONGO 391 

Il arrose un pays riche mais malheureusement malsain, comme 
d'ailleurs presque toute la colonie, où la quinine est passée à l'état 
d'aliment indispensable ; mille essences d'arbres peuplent ses 
forêts ; le caoutchouc et les pointes d'ivoire y sont communs. 
Dans les forêts et sur les cours d'eau : le gorille, le chimpanzé 
et une grande variété de singes plus petits, parmi lesquels on re- 
marque le singe à museau bleu et le singe pleureur; une non 
moins grande variété d'oiseaux aux plumages radieux, des ser- 
pents monstrueux et d'autres infiniment plus petits, mais non 
moins redoutables ; l'éléphant, l'hippopotame et le caïman n'y 
sont pas rares. 

L'Ogoué prend sa source entre les 2^ et 3^ degrés latitude sud, 
sur le versant occidental du plateau d'Akoukouya, à environ 
100 milles du Congo et à 130 milles N.-O.-E. de la station de 
Brazzaville. 

Il partage le bassin gabonais en deux parties à peu près égales ; 
ses affluents, petits et grands, sont très nombreux. 



* 



A l'origine, en 1844, la France ne possédait dans cette partie 
de l'équateur que quelques bandes de terre bordant l'estuaire du 
Gabon. 

Peu connu, réputé avec juste raison malsain, ce pays fut 
négligé pendant de longues années. Un moment arriva cependant 
où il devait être tiré de l'oubli ; c'est à l'époque peu éloignée où 
les nations européennes trop à l'étroit chez elles cherchaient à 
diriger dans des colonies nationales le courant d'émigration qui 
se prononçait déjà. 

Des colonies il fallait en avoir, et l'Afrique devint l'objectif de 
l'Europe ; notre pays, pour ne pas se laisser devancer, suivit ou 
plutôt précéda le courant. — Il se souvint du Congo et c'est alors 
que M. de Brazza se présenta. 

A l'inverse de M. Stanley, qui fit la conquête du Congo Belge 
au moyen de la force brutale et dispendieuse — je doute qu'il eut 
pu faire autrement — au lieu de cette méthode, M. de Brazza, 



392 d'oRAN au CONGO 

d'un autre caractère que le hardi explorateur anglais, M. de 
Brazza employa la plus grande douceur, la justice, la persuasion, 
et c'est par ce moyen relativement moins coûteux, qu'il acquit pour 
no're pays une colonie plus grande que l'Algérie mais qui ne 
vaudra jamais celle-ci. 

Sous la haute direction de M. de Brazza et de son auxiliaire 
M. de Chavanne, le pays est administrativement divisé en postes 
et en stations sous la surveillance d'administrateurs coloniaux. 

Les principaux points de la colonie sont Libreville, chef-lieu, 
Franceville sur l'Ogoué, Brazzaville sur le Congo et Loango sur 
l'Océan, entre les 4" et 5^ degrés latitude sud. 

Brazzaville, située un peu au-dessous du 4^ degré latitude sud, 
à environ 200 milles de la mer, est mise en communication pério- 
dique avec Loango, au moyen de caravanes de noirs qui remplis- 
sent l'emploi de bêtes de somme — les chevaux et les mulets sont 
absolument rares — moyennant un franc, en marchandises, par 
kilogramme. 

Le Congo Français a pour limites : 

Au nord une ligne droite parallèle à l'équateur, partant du cap 
Campo et allant jusqu'à 11° 30' longitude est ; à partir de ce 
point elle est indéterminée. 

A l'ouest par l'Océan; 

A l'est par l'Oubanghi, un des grands affluents du Congo et 
par le Congo lui-même ; 

Au sud, par la colonie portugaise de Landana et une enclave 
appartenant à l'Etat indépendant belge comprise entre la colonie 
de Landana et la rive droite du Congo, en amont de son embou- 
chure et à 60 milles environ en aval de Brazzaville. 

Le Congo français est quelque peu accidenté. De nombreuses 
collines, des plateaux, quelques montagnes peu élevées telles 
que celles des Sept Chaînes, de la Mître, d'Eristol, de Magomba 
et de Strauch. — Quelques rares plaines, trop d'eau, partout une 
végétation exubérante, peu de plantations pour ne pas dire pas 
du tout, des fonctionnaires, des factoreries, des fièvres partout 
et des colons nulle part ; voilà à grands traits la physionomie du 
Congo français, pays magnifique mais impossible, dans lequel, 
dit avec vérité M. 0. Reclus, (( l'acclimatement est une longue 
méditation sur la mort. » 



d'oRAN au COiNGO 393 



* 



Je n'ai vu qu'une faible partie du Congo et encore ne l'ai-je vu 
que superficiellement; les fièvres qui me prirent violemment après 
un mois de séjour dans le pays ne m'en donnèrent pas tout le 
temps. J'ai cependant vu et questionné, et mon opinion, qui peut 
être erronée, j'en conviens, est la suivante : 

Le Congo ne me paraît pas colonisable. 

Il ne sera iamais qu'une colonie de fonciionjiaires et de trafic, 
et encore le trafic actuel ne s'exerce-t-il pas au profit de notre 
pays. 

S'il est vrai qu'un des grands rôles de nos colonies est de ser- 
vir de débouché à notre industrie nationale, ce but est loin d'être 
atteint au Congo ! 

J'ai pu constater que les neuf dixièmes des marchandises de 
traite importées dans nos possessions de la côte occidentale 
d'Afrique sont d'origine allemande, anglaise et portugaise. 

Actuellement, que je sache, les seules recettes du Congo fran- 
çais sont les droits de douane et les patentes. 

Les droits de douane ? ? — A ce propos je ne veux pas aller 
plus loin sans raconter l'anecdote suivante : 

C'était sur un point de la côte, je ne dirai pas où, bien que je 
puisse désigner l'endroit et le lieu ; je mo trouvais à terre et in- 
cidemment dans une fa-îtorerie. 

On venait de débarquer une certaine quantité de marchandises 
à destination de cet établissement : cette expédition faisait l'objet 
d'une conversation animée entre un gérant et le commis blanc 
de la factorerie. — Ce dernier affirmait avoir, à l'insu de la 
douane, fait passer un stock important de marchandises et n'avoir 
pu faire davantage. - Ils allaient poursuivre lorsque le gérant 
s'aperçut de ma présence : Taisez-vous, dit-il rapidement et bas 
à son interlocuteur, — pas assez bas cependant pour que je ne 
l'entendisse - taisez-vous, ce monsieur, que personne ne connaît, 
pourrait bien être un inspecteur de douanes. 



-^IS' 



394 d'oRAN au CONGO 

J'ai dit que le Congo ne me paraît pas colonisable, — En voici 
les raisons : 

1° Son climat est des plus meurtriers ; la fièvre, pour ne parler 
que de cette maladie, existe chez le blanc à l'état permanent 
accompagnée d'accès violents et périodiques. — Et cependant le 
blanc ne se livre à aucun travail manuel fatigant. 

2° Le sol généralement couvert de forêts et de brousse est d'un 
défrichement impossible, tellement il serait dispendieux. 

3° Le climat déjà dangereux le deviendrait davantage — en 
admettant le possible — par les émanations palustres que déga- 
gerait un sol humide, retourné et défoncé par la charrue, en 
admettant qu'on put faire usage de la charrue. D'ailleurs en sup- 
posant ces obstacles surmontables, il faudrait sacrifier vingt géné- 
rations de blancs pour donner à cette contrée un semblant de 
salubrité. 

4° Nos chevaux ou mulets, ni ceux importés de l'Amérique 
du Sud, ne peuvent vivre sous ce climat. — Cela est notoire dans 
le pays. 

5** Le pays manque de bêtes à cornes, et il est impossible d'y 
acclimater celles que j'y ai vu importer de Mossamedes, colonie 
portugaise située vers le 15e degré latitude sud. — Seuls, ou à 
peu près, les bœufs de la cote de Guinée peuvent y vivre ; mais 
ces animaux ont plus de méchanceté que de force, et leur taille 
ne dépasse pas celle d'un âne algérien. 

6o Ne pouvant travailler comme il le fait dans nos pays, le 
blanc serait contraint de recourir à la main d'œuvre des noirs, 
mais le nègre du Gabon, essentiellement et absolument paresseux, 
n'est propre à rien. 

Et cela est si vrai que le gouvernement du Congo est contraint, 
pour s'assurer une main d'œuvre, d'envoyer sur la côte de Crou 
et des Minas engager dés noirs plus laborieux, moins paresseux 
devrais-je dire. 

D'ailleurs la paresse des Gabonais et leur état d'infériorité 
étaient déjà notoires, à l'époque de la traite, puisque les Anglais, 
qui étaient alors à peu près les seuls à fréquenter les marchés de 
ces pays, écoulaient dans les colonies étrangères les esclaves ori- 
ginaires de ces contrées. — Ils n'en voulaient pas pour eux. 



d'oRAN au CONGO 395 

Et qu'y ferait-on dans cette colonie, où les légumes de nos pays 
ne viennent que très difficilement f 

Des céréales? pour qui ? Le nègre ne se nourrit que de manioc, 
qui ne lui coûte rien, et les blancs sont trop peu nombreux pour 
consommer la production. 

Quant à l'écoulement de ces grains en Europe ou en France, 
il n'y faudrait pas songer, le fret absorberait la valeur de la 
marchandise. 

Reste le café, mais le cafiner ne me semble pas y venir très 
bien. — Il resterait l'exploitation des forêts. 

Mais ce n'est plus là de la colonisation, c'est de l'industrie, et 
cette industrie n'est à la portée que des capitalistes. — En général, 
le colon qui s'expatrie si loin a plus de courageet d'espérance que 
d'argent dans la poche. Le Gabon est et restera bien longtemps 
encore une colonie de trafic et de traite ; et ce commerce ne pourra 
devenir très considérable que le jour où notre industrie, mieux 
protégée, pourra efficacement lutter contre la concurrence étran- 
gère. 

De tout ce que je dis ici on prendra ce qu'on voudra. — Je 
peux me tromper, je désire même être dans l'erreur ; j'en ai 
probablement commises quelques-unes, mais ce que je consigne 
n'est que mon avis à moi, mon humble avis. 



* 



Les nègres du Gabon, généralement portés à l'ivrognerie, ne 
sont ni agriculteurs, ni pasteurs ; leur principale occupation est 
la chasse, la pêche, la danse toujours lascive et malpropre et le 
sommeil. — Tout au plus travaillent-ils pour se procurer le nu- 
méraire nécessaire à l.a satisfaction de leurs vices. 

Leur nourriture consiste plus spécialement en poissons frais 
et fumés, en fruits que les bois donnent abondamment, en 
bananes presque aussi grosses que des concombres et qu'ils 
font cuire, en riz et en manioc, leur principal aliment. 



396 d'oRAN au CONGO 

Comme boisson, de l'eau, du vin de palme et de l'alogou, 
espèce d'eau -de-vie très forte qu'hommes et femmes absorbent en 
grande quantité. 

Le manioc est à peu près la seule plante qu'ils cultivent, et 
quelle culture? quelques boutures fichées dans le sol au milieu 
des friches. 

Le manioc est un tubercule dans le genre de la patate, mais 
beaucoup plus gros, c'est plutôt une racine comestible. — Mangé 
vert, il empoisonne rapidement, aussi les noirs ne l'utilisent-ils 
qu'après lui avoir fait subir une préparation qui fait disparaître 
le toxique : après avoir été lavée et râpée, la racine est pressée, 
cuite, puis réduite e)i farine, avec laquelle ils forment la pâte qui 
constitue l'aliment. 

A ces aliments il convient d'ajouter, entre autres fruits assez 
communs entre les tropiques, l'avocat, espèce de beurre végétal, 
l'ananas, le chou palmiste, l'arbre à pain et le coco. 

L'arbre qui produit ce dernier fruit ressemble au palmier-dat- 
tier ; le tronc est moins gros mais plus long ; il atteint jusqu'à 20 
et 25 mètres de hauteur. 

Son feuillage est peut-être moins épais que celui de nos dattiers. 

Comme ces derniers, il produit des régimes qui comportent jus 
qu'à 30 fruits de forme ovale et de 15 à 20 centimètres de dia- 
mètre. 

L'écorce de ce fruit est très épaisse ; elle sert à faire des cor- 
dages et des étoffes grossières. Le fruit est contenu dans une 
noix très dure et d'une seule pièce ; la paroi intérieure de cette 
noix est tapissée d'une matière blanche et grasse, dont on peut 
extraire de l'huile ; le cœur de la noix consiste en un liquide très 
clair, cristallin, d'un goût sucré, absolument frais et très agréa- 
ble à boire. 

Lorsque le fruit est sec, ce liquide se solidifie et se convertit en 
une amande. 

Le Gabonais et, par cette qualification générale, j'entends les 
Pahouins, Pongoués, Coplopez et autres aborigènes du Congo 
français, sont d'une taille moyenne ; quelques-uns sont de beaux 
hommes, mais ils constituent l'exception ; ils sont loin de valoir 
les Kroumans (homme de la côte de Krou). 



d'oRAN au CONGO 397 

Les Gabonaises proprement dites sont d'assez belles femmes, 
aux traits assez réguliers : quelques-unes peuvent passer pour 
jolies. 

Il n'en est pas de même des femmes des autres tribus, des Pa- 
houines par exemple : petites, mal bâties, éreintées par le travail, 
les jambes cagneuses, les cbairs des bras souvent tuméfiées par 
des bracelets trop étroits, dans la physionomie les traits du gorille, 
le corps littéralement nu, les parties génitales à peine cachées, 
exhalant une odeur infecte, auprès de laquelle celle de l'Arabe et 
du chacal n'est rien ; la femme pahouine, comme plus que toutes 
les noires d'ailleurs, comme la femme arabe d'Algérie, est une 
bête de somme. 

Les noirs sont polygames. — La femme s'achète tout comme 
chez nos Arabes d'Algérie ; la fortune du noir est en proportion 
du nombre de ses femmes. — La femme noire est prolifique, sus- 
ceptible de dévouement et a une grande inclination pour le blanc. 
Mariée à lui — d'après les usages noirs — elle devient fière et 
demeure très souvent fidèle à son mari. 



* 
* 



Les noirs sont généralement idolâtres, et l'appas du lucre 
les tenaille fort. — ■ Je tiens de iV'pg'' l'évêque Lebert que les mis- 
sions sont souvent contraintes de payer les parents dont elles 
veulent élever les enfants? 

Les jeunes se laissent assez facilement convertir au chris- 
tianisme; le faste relatif des cérémonies catholiques en impose 
beaucoup à ces imaginations obtuses et superstitieuses. 

Ils sont tous illettrés. — Leurs arts consistent dans la fabri- 
cation des pirogues, des bancs, des sagaies, espèce de javelots, 
et des cabanes. 

Quelques-uns sculptent grossièrement le bois et même l'ivoire. 

Ils aiment la musique et la danse avec passion. — Dans cer- 
tains endroits proches des factoreries, l'instrument préféré est 
l'accordéon. 



398 d'oRAN au CONGO 

Leurs principaux instruments sont: la lyre surmontée d'une 
calebasse dans laquelle ils chantent et qui répercute le son ; 
un tronc d'arbre creusé sur lequel ils frappent; un tonneau dé- 
foncé avec lequel, au moyen d'une peau de bête, ils ont fait ... 
une samboumba, la samboumba espagnole classique de Noél. 

Souvent une caisse à pétrole servant de tambour suffit à 
leurs réjouissances et à leurs danses qui durent jusqu'au matin. 

Les danses sont toutes absolument erotiques et immorales pour 
nous. — Les femmes ne prennent pas part aux réjouissances des 
hommes, mais elles peuvent y assister. 

Les noirs, hommes et femmes, font un grand usage de tabacs 
en feuilles, qu'ils fument dans une pipe. — Ils sont tous portés à 
l'ivrognerie. 

Je me souviens que dans une excursion que je fis aux environs 
de la pointe Gombé, à 12 milles environ à l'O.-E. de Libreville, 
je fis boire à une belle négresse qui venait nous solliciter, un demi 
verre d'absinthe Pevnod pure. 

Un blanc serait tombé foudroyé, ou tout au moins fut devenu 
ivre-mort; notre négresse ne sourcilla même pas, tout au plus se 
passa-t-elle la main sur l'estomac en signe de satisfaction. 

Dans le Haut Congo et principalement sur l'Oubanghi, les 
noirs sont cannibales. 

Le trafic du Congo consiste en marchandises d'Europe et d'A- 
mérique échangées contre des bois de teinture, d'ébène en grande 
quantité, du caoutchouc, de l'ivoire, de l'huile de palme et très 
peu de café. 

Le commerce fait par les factoreries se chiffre par millions. — 
Notre industrie nationale ne trouvera, comme je l'ai dit plus haut, 
un débouché dans nos colonies que lorsque les produits similaires 
étrangers seront frappés à leur entrée de drqits suffisamment 
élevés, qui nous permettront de redevenir maîtres chez nous. 

L'esclavage aboli de fait existe encore en principe au Congo 
et même dans Libreville, où j'ai trouvé des esclaves que leur con- 
dition fait dénommer « Chaca. )) — Esclaves de noirs bien entendu. 

Si invraisemblable que cela soit, cela est ; je l'ai vu de mes 
yeux, de mes yeux vu. 

Qu'on leur donne ici le nom de domestiques, peu importe, là- 
bas ils sont esclaves, 



d'oran au coxgo 399 

En résumé, la colonie du Gabon est encore dans sa genôse, et 
il est difficile d'apprécier sans préjuger ce qu'elle deviendra ; 
mais pour ce qui est de la colonisation proprement dite, elle me 
parait, comme je l'ai plus haut, impossible avec l'élément blanc 
sur l'acclimatation duquel il ne faut pas compter ; elle parait non 
moins impossible avec l'élément noir paresseux et indolent, qui 
opposera toujours la force d'inertie. — Il n'existerait qu'un moyen 
d'une application impossible de nos jours : le rétablissement de 
l'esclavage et l'usage du fouet. 

C'est l'avis de plusieurs navigateurs avec lesquels je me suis 

trouvé en rapport et de plus d'une personne, que je ne 

nommerai pas, habitant cette colonie. 

Là-bas on le dit doucement ; moi je l'écris, ma franchise dût- 
elle m'attirer l'animadversion de ceux qui ne sont pas allés dans 
ces pays et qui ne connaissent pas le noir. 

Je dois ici arrêter ma relation. — Les fièvres dont j'ai été atteint 
dans cette contrée m'ont contraint de rentrer au pays et m'ont 
empêché, comme je l'eusse désiré ardemment, de faire partie 
d'une exploration dans le centre de l'Afrique. — Aujourd'hui, 
débarrassé des fièvres que j'ai appris à combattre, l'expérience 
des voyages m'est restée, et je ne désespère pas de retourner un 
jour ou l'autre dans ces pays, qui exercent une si mystérieuse 
fascination sur ceux qui les ont vus de près. 

Avant de terminer, je crois pouvoir donner, à titre de curiosité 
pour beaucoup, le fac-similé du certificat qui est délivré à toute 
personne qui a passé la ligne ou les tropiques, et qui a reçu, le 
baptême avec les solennités que tout le monde connaît : 



400 d'oRAN au CONGO 

Ici la date du passage de la ligne. 

ROYAUME DE L'EQUATEUR 



EXTRAIT DE BAPTEME 



Cathédrale de la zone torridk, le 18 

Aujourd'hui 1890, M (passager ou marin) à bord 

du le a été baptisé dans toutes les formes 

et la pompe qu'exige cette cérémonie, selon les lois et canons de 
notre religion. 

Fait en notre Palais archiépiscopal de la ligne. 

Le Cardinal du Tropique, Grand Légat 
de la Zone torride, 

Signé : IRIS. 

Le Commissaire général, 
Grand Chancelier de l'Ordre du Zénith. 

Signé: ÉOLE. 

Pour extrait conforme au Registre, 

Le Sous-Commissaire de la Marine, délégué 
d bord du. . . . 

Signé: X. . . 

Le roi de l'Equateur, 

Signé: NEPTUNE. 

(Ici le Sceau de la Marine et du Service à la mer.) 

Janvier 1891. 
Clément QUIÉVREUX. 



Inscriptions fle la Maurétanie Césarienne 



RECTIFICATIONS 



Les chaleurs de l'été ne nous ont pas permis de poursuivre nos 
recherches archéologiques pendant le trimestre écoulé. En atten- 
dant la découverte de nouveaux documents épigraphiques, nous 
croyons faire œuvre utile en signalant aux savants qui mettent 
la dernière main au deuxième volume du supplément au Corpus 
I, L. t. vni, quelques rectifications à faire aux inscriptions de la 
Maurétanie Césarienne. 

1 

L'inscription n» 10949, provenant d' Al lava (Lamoricière), 
aujourd'hui au Musée d'Oran, n'a pas été reproduite exactement, 
comme on le voit en comparant le texte du Corpus au fac-similé 
ci-dessous : 

TEXTE DU CORPUS 
auG'NE ME Sl'sacr 

IVLIVS-GERMA 
NVS-DEC-AL-TRH 
PRAEPOSITVS-Co 
ll-SARDOR- PR •CLXVIIII 

FAC-SIMILE 




\^fc^.^:fca^-|»»^jp-|,B=H-r.T3« 



Il îS 






-ER 




RH 



IVLIVS- 

Kl VS DEC- AL 

PRAEPOSITVSCoH 
il'SARDORPRSxvnii- 1 



402 INSCRIPTIONS DE LA MAURÉTANIE CÉSARIENNE 

On remarquera que la première ligne sur la pierre est gravée 
entre deux moulures et que la première lettre de cette ligne G 
touche la moulure, et ne laisse aucune place à gauche pour deux 
autres lettres. De même, à droite, après NEMESI, aucun mot n'a 
jamais existé. Les restitutions au et sacr ne sauraient donc être 
maintenues. Mais quelle est la signification de G-NEMESI? 
Nous ne voyons pas la possibilité de le traduire par G(enïo)A'e/ne.sf (s) 
Nemesi est forcément un génitif. Est-ce un nom d'homme? nous 
ne le pensons pas. Est-ce celui d'une divinité locale? Il est 
étonnant, si nous avons affaire à un dieu qu'il manque l'épithète 
augusti. 11 y avait un peuple de Gaule qui se nommait les Nemesii 
(G. I. L. XII, p. 1). Julius Germanus était peut-être de là. Nous 
laissons à de plus savants le soin de résoudre cette question. 

Deux autres errata : à la S*^ ligne — THR au lieu de TRII; à 
la 4e — C^H au lieu de G». 



Il 



Ephemeris vol. VIL — Inscription n° 660. — Borne milliaire 
trouvée, en 1880, au nord du barrage de l'Oued-Fergoug, à 8 kilo- 
mètres de Perrégaux. 

Gette borne milliaire marquait le V"^o mille d'une voie romaine 
qui se dirigeait vers le sud, dans la direction d'Aqnae Sirenses 
(Hammam-bou-Hanifia). Le nom du lieu d'où étaient supputées 
les distances commençait par la lettre K (A K V). 

Les auteurs de VEphemeris proposent de lire a Kfapite) u(rbe) 
ou a Kapite V, par analogie avec a Kaputarbe de l'inscription 
trouvée à Tagremaret (Cohors Breucorum). Eph. VII n° 672. 

Gette distance de cinq milles est celle qui existe entre le point 
où la borne a été trouvée et les ruines romaines situées près de 
Perrégaux et que nous avons identifiées avec Castra nova de 
l'itinéraire d'Antonin (Voie de Calama à Rusuccuru)^'^K Nous 
pensons donc qu'il faut lire a, K(astris) V, ce qui corrobore la 
synonymie j)roposée par nous. 



(1) L, DEMA.EGIIT. — Géoijraphic comparcc de la partie de la Mauritanie Césarienne corvcS' 
pondant à la province d'Oran. 



INSCRIPTIONS DE LA MAURETANIE CÉSARIENNE 



403 



III 



C'est dans ces ruines voisines de Perrégaux qu'on a découvert 
les deux inscriptions chrétiennes nos 47 et 48 du Bulletin des 
Antiquités Africaines (t. I p. 139 et 140). Ces inscriptions ayant 
été publiées d'après des copies erronées, nous les reproduisons 
ici en fac-similé. 









VAa 



(■: 




VUA 




CRESŒrVSAI 



V 



MAAMEl, 



i^- 



^ 



f CESSlTlN PAΠ
ÏAiEOOMVm 
^hASF[RRVARl/\' 

ÉTNËPÔTTS 




Q BlTVnFEŒl ; 
IjLil IP^VNTTIVPÂ I 8=4^ 



CEr\ -^^IS^i. 



/i'&=H 






404 



INSCRIPTIONS DE LA MAURÉTANIE CÉSARI ENNE 










5 1; ET RE 




S PLV5 r\\NV 



SlTiNPACL 



SVâlEXillMk 
.A \A\1ASC V 



iFRATRtSO 



B ITVAFECE U 




KVN7 



2e ligne : — A rapprocher 1 1 A I R du même nom à la 3e ligne 
de l'inscription 9835 du C. I. L.j t. viii, trouvée à Altava (Lamo- 
ricière). 



INSCRIPTIONS DE LA MAURÉTANIE CESARIENNE 



405 



IV 



Ephemeris V VIII. — Inscription n° 1041. — Nous donnons 
ci-après le fac-similé de cette intéressante inscription, qui n'a pas 
été publiée d'une façon complète dans les différents recueils où 
elle a paru. On y a négligé, en tète de l'inscription, une ligne qui 
semble avoir été gravée après les autres, pour réparer une omis- 
sion, celle du nom d'Ennagius (ou Ennagia), martyrisé le 12 des 
kalendes, le même jour que Rogatus, Matenius et Nasseius. 





'RlAEEf/AQ l F. \S\Y\ IK*,AS" 

ME/VIORIABEATISSIMÛ 
RVMMARTYRVMIDEST 
ROGATIi^^ATEA/WâSS 

. • E I mxî znAEQVEiAP a I ^ 

H0S.VSCAMBV3&ENiT0 
ÎRESDEDICAVERVNTPâS 




L. Demaeght. 



Chapiteau Irouvé dans les ruines d'Albulae 

( Aïn-Témouche nt) 



i^jiCïPt'^-: >-- ^^^ 










I V 



hi 











Ce chapiteau, à feuilles d'acanthe recourbées à leur extré- 
mité, est très curieux. Il marque l'époque de transition du style 



408 CHAPITEAU TROUVÉ DANS LES RUINES d'aLBUI.AE 

romain au Style roman. L'abaque, supporté par des coins saillants 
ou têtes informes avec yeux en relief, est orné de figures sculptées 
sur chacun de ses côtés : 1° deux rosaces ; 2° deux pommes de 
pin séparées par un cqnthare ; 3^ deux grappes de raisin égale- 
ment séparées par un canthare ; 4° deux têtes joufïïues couronnées 
de pampres. 

Ce chapiteau a été offert au Musée d'Oran par M. de Valdan, 
le sympathique administrateur de la commune mixte d'Aïn- 
Témouchent. 

L. Demaeght. 



BIBLIOGRAPHIE 



AUTOUR DU MONDE 

VOYAGE D'UN PETIT ALGÉRIEN 



PAR 

E. DUF»UIS 



La librairie classique Delagrave a publié un livre de lecture 
à l'usage des écoles dans lequel un charmant écrivain, M^e E. 
Dupuis, s'est proposé de vulgariser la science géographique 
sous la forme captivante d'un voyage d'aventures. Charpenté 
comme un roman de Jules Vernes, avec intrigues drolatiques et 
péripéties émouvantes, ce voyage fantastique d'un jeune Algérien 
à travers les difïérents pays du monde fera la joie des écoliers, 
en même temps qu'il les initiera par l'attrait romanesque du récit 
aux connaissances les plus variées. L'auteur, tout en amusant le 
lecteur, lui apprend tout ce qu'il est essentiel de connaître sur 
les difïérentes contrées du globe. Flore, faune, productions ré- 
gionales, mœurs, aptitudes et caractères des différentes races, 
climats, physique terrestre, sont l'objet de descriptions aussi 
exactes qu'attachantes. Deux cents vignettes sur bois aident à 
l'intelligence du texte. 

Nous recommandons cet ouvrage de vulgarisation aimable, 
non-seulement aux enfants des écoles, mais encore à quiconque 
voudra faire un agréable voyage autour du monde sans quitter 
son fauteuil : chacun y trouvera plaisir et profit. 



LES FOURBERIES DE SI DJAH'A 



CONTES KABYLES RECUEILLIS ET TRADUITS 



AUGUSTE MOULIÉRAS 



M. Mouliéras vient d'enrichir le folklore algérien d'une tra- 
duction des fourberies de Si Djah'a d'après la légende kabyle. 

A vrai dire, ces contes étaient déjà connus et, bien qu'ils aient 
été recueillis en Kabylie et traduits du Zaouaoua, ils appartien- 
nent en entier à l'Orient musulman. Peut-être même ne sont-ils, 
comme nos contes de fées, que de très antiques anas indiens 
adaptés à un milieu différent. 

A cet égard, il serait mieux de rechercher s'il n'y a pas autre 
chose qu'un rapprochement phonétique entre le Djah'a des 
Arabes et le ja ou yana du sanscrit, dont nous avons iaii janot, 
vieux français ian oujan, type de niais. 

Dans cette vieille langue sanscrite, dont sont issus les idiomes 
à l'aide desquels s'est formé le français, le mot Jana signifiait 
engendreur ou homme : jana vatara homme méchant dont nous 
avons fait, à la longue, Jean foutre — Jean fesse, du même pri- 
mitif jana et gaélique/as, accroître — homme qui accroît sa for- 
tune — avare. En plusieurs de nos départements, le diable est 
appelé ian crouquette — l'homme qui croque. 

Très noble à l'origine, le mot jona a pris en vieillissant une 
acception péjorative. De là le sens d'homme burlesque qu'il a pris 
dans son survivant français janot, acception que l'on retrouve 
également dans la variante italienne Zuane. Car il est à remar- 
quer que cette vieille expression française n'a aucun rapport avec 
le prénom Jean, fait du latin Johannes, lequel n'est qu'une trans- 



BIBLIOGRAPHIE 



411 



cription de l'hébreu ièhohhanan, grâce de Dieu. C'est par igno- 
rance que l'on a identifié, assez tardivement du reste, ces deux 
termes homophones dont l'origine et le sens sont très différents. 

Il ne serait donc pas impossible qu'il y eût une communauté 
d'origine entre le naïf Si Djah'a et notre non moins naïf Janot. 
Mais je n'insiste pas, laissant à de plus érudits le soin d'élucider 
cette hypothèse, que je n'ai soulevée qu'incidemment et sans y 
attacher d'autre importance. 

Quelle que soit d'ailleurs la povenance originelle des contes 
traduits du berbère par M. Mouliéras, on ne voit pas que l'ima- 
gination kabyle y ait ajouté grand chose. Ces récits sont tels que 
les racontent les Musulmans de tous pays. A Oran même, il n'est 
pas un indigène instruit qui ne les sache par cœur. A aucun 
titre ces récits ne sauraient donc être considérés comme ap- 
partenant au patrimoine intellectuel des Berbères. Ce sont des 
contes orientaux et pas autre chose. 

La traduction qu'en a faite M. Mouliéras n'en est pas moins 
très méritoire. Cependant, pour quiconque a entendu raconter ces 
contes par les indigènes, la traduction donnée par les livres 
n'en offre qu'une idée très affaiblie. Ce qui fait le charme de 
ces contes, c'est qu'ils sont en général très épicés. Fort amusants 
lorsqu'on se les raconte en petit comité, ils perdent toute leur 
saveur lorsqu'ils passent dans une traduction écrite où l'on est 
obligé de voiler ou d'atténuer les traits grivois qui en font tout le 
piquant. Ces transcriptions émasculées n'auront jamais la saveur 
des récits oraux et traditionnels. 

Je sais bien qu'il est scabreux de transcrire certains détails 
dans une langue aussi pudique que la nôtre, mais lorsque ces 
détails sont nécessaires à l'intelligence du récit, lorsqu'ils en sont 
l'âme, il faut les reproduire, en les gazant, si l'on veut, ou laisser 
de côté le conte, qui, sans cela, devient parfaitement insipide et 
même incompréhensible. 

Le livre de M. Mouliéras n'en reste pas moins très précieux 
par le grand nombre de documents qu'il contient. Quiconque 
voudra désormais faire un travail sur les contes indigènes sera 
tenu de le consulter. Plus tard, on nous donnera peut-être des 
traductions moins atténuées ; mais l'honneur n'en revient pas 
moins à celui qui a tracé et ouvert la voie. 



412 BIBLIOGRAPHIE 

Maintenant si l'on considère l'ouvrage du savant professeur au 
point de vue de son utilité pratique, comme instrument de vulga- 
risation du berbère, aucun doute qu'il ne soit très favorablement 
apprécié. 

Déjà l'Ecole supérieure des Lettres d'Alger en a inscrit le texte 
au programme du Brevet de langue kabyle. Cette sanction, éma- 
nant des juges les plus compétents, témoigne hautement de la 
valeur de l'œuvre à ce point de vue spécial. 

W. Marial. 



LIMICTION ALGERIENNE EE 1811'" 

DANS LES CHANSONS POPULAIRES KABYLES 

Par m. REXii BASSET 



Cette nouvelle publication du savant professeur de l'Ecole des 
Lettres d'Alger comprend trois chansons en dialecte kabyle, avec 
traduction française, notes et lexique. La brochure ne contient 
que 60 pages. Elle mérite cependant de fixer notre attention au 
double point de vue de la linguistique et de l'histoire. 

Ecrites dans le dialecte de l'O. Sahel, ces chansons nous four- 
nissent de curieux rapprochements à faire avec les autres dia- 
lectes berbères, notamment avec le Zouaoua, qui est son plus 
proche parent. Les continuels emprunts faits à l'arabe, et même 
au français, indiquent que le peuple qui parle cet idiome est en 
contact avec des étrangers et que, s'il n'y prend garde, l'oubli de 
sa langue maternelle n'est plus qu'une affaire de temps. Gomme 
tant d'autres tribus berbères, maintenant arabisées, il ne parlera 
plus bientôt que l'arabe et, dans son ignorance du passé, se croira 
issu de quelque patriarche de l'antique Arabie. On est frappé du 
grand nombre de mots arabes que l'auteur de ces chansons a dû 
mettre à contribution pour augmenter la richesse et la variété 
de ses rimes. Parfois même se trouvent des vers entiers composés 
uniquement de mots arabes; par exemple le 131e, page 36: Ouah'ed 
ma igoul istenna, qui signifie: Aucim ne leur dit : i(. An^ètez. » 
Est-ce fantaisie d'artiste ou difficulté d'exprimer la même idée en 
termes berbères qui a décidé le poète à s'exprimer en arabe dans 
ce vers aussi bien que dans beaucoup d'autres ? Quoi qu'il en 
soit, il serait injuste de lui contester le mérite d'avoir vaincu de 
grandes difficultés. De ce dialecte de l'O. Sahel, de cet instrument 
rebelle, le barde montagnard a su tirer des accords qui, pour les 
oreilles kabyles, sont extrêmement mélodieux. 



(1) Louvain, Istas, 90, rue de Bruxelles. 



414 BIBLIOGRAPHIE 

Avec son érudition habituelle, M. Basset explique, commente 
et corrige, au besoin, le texte berbère dans ses notes substan- 
tielles, pleines de bon sens et de finesse. Ses critiques, pour être 
sévères, n'en sont pas moins justes. ILnen est pas une seule qu'on 
puisse réfuter scientifiquement. M. Rinn, qui en est l'objet, n'a 
qu'un parti à prendre : publier rapidement une seconde édition 
de son travail critiqué et faire disparaître avec soin toutes les 
erreurs qui lui ont été signalées par M. Basset, y compris celles 
que notre ami a laissées intentionnellement de côté. 

L'index des principales racines des mots berbères du dialecte 
de Bougie n'est pas la partie la moins curieuse et la moins pénible 
de l'intéressant ouvrage dont nous nous occupons dans cette 
étude. Les berbérisants y trouveront leur compte et n'auront pas 
assez de remerciements pour le savant infatigable qui leur a déjà 
livré ces mines inépuisables de renseignements que l'on appelle : 
Notes de lexicographie berbère ; Manuel de langue kabyle, Loq- 
man bei^bère, etc., etc. 

Au point de vue de l'histoire, est-il besoin de faire ressortir 
l'importance du seul document populaire que nous possédions 
sur l'histoire de l'insurrection de 1871 ? Le poète kabyle n'a été 
que l'interprète énergique de ses frères égarés, qui ne se sont point 
mépris sur les visées égoïsles des chefs du mouvement insurrec- 
tionnel. Toute cette famille des Mokrani, ainsi que les Bou Chou- 
cha et autres chefs rebelles que la légende française a follement 
poétisés sont l'objet des malédictions des misérables qu'ils ont 
entraînés dans leur chute. Le peuple leur demande compte, par 
la voix indignée de son poète, des guerriers, des vieillards, des 
femmes et des enfants qui sont morts dans l'année fatale qui est 
pour lui Vannée terrible. Etait-ce donc pour ces parvenus qu'il a 
subi les effroyables désastres que l'on connaît? Il voit maintenant, 
mais trop tard, que le mot sacré (VEl Djehad « guerre sainte )) 
n'a été prononcé par tous ces sinistres ambitieux que pour satis- 
faire leurs desseins secrets, et non pour jeter à la mer le roumi 
abhorré. 

Par une réaction violente, mais naturelle , le Kabyle, furieux 
d'avoir été leur dupe, en est arrivé à vanter la bravoure de nos 
soldats. Il exalte la puissance de la France, il célèbre les victoires 
de nos généraux ! En revanche, il crible de ses traits satiriques 



BIBLIOGRAPHIE 415 

l'incapacité manifeste des chefs musulmans, auxquels il prodigue 
les épithètes les plus injurieuses. 

Ces malédictions, ces lamentations et ces plaintes de tout un 
peuple aux abois n'ont pas été entièrement perdues pour la pos- 
térité. Un honnête homme indigné qui, la veille encore, ignorait 
peut-être son talent de poète, a exprimé en rimes sonores et inou- 
bliables les malheurs de ses frères entraînés par des criminels 
dans la plus insensée des aventures. 

L'opuscule de M. Basset jette donc un jour tout nouveau sur 
les sentiments qu'avaient les Kabyles, au lendemain de l'insur- 
rection de 1871, à l'égard des chefs de la révolte. Les philosophes, 
les historiens et les linguistes trouveront ample matière à médi- 
tation dans cette brochure de 60 pages. Outre la haute portée pu- 
rement scientifique qu'a ce travail, n'est-il pas consolant de voir 
que, même parmi les nations que nous supposons peu civilisées, 
il s'élève toujours, dans les moments de grande crise, une voix 
autorisée qui perpétue à jamais le souvenir des malheurs, des 
responsabilités, des trahisons, des lâchetés et des actes de bra- 
voure qui ont pu marquer une époque troublée et douloureuse ? 

A. MOULIÉRAS 

Professeur à^la Chaire publique d'arabe à Oran. 



ERRATA 



Page 308, ligne 35, au lieu do: M. Tissot rencontra de superbes 
orangeries, lisc^: M. Tissot rencontra de superbes citronniers. 
Les orangers ne furent pas connus de l'antiquité hellénique. 

W. M. 



LA TUNISIE PITTORESQUE 

( Suite) 



V 
LE l=»OJFiT DE JBIZEJR.TE 



Comme tous les autres ports de la Régence, le port de Bizerte 
recevra, prochainement, un contingent de travaux qui permettra 
de le rendre accessible à la grande navigation commerciale. 

Ce port, qui a eu autrefois une certaine puissance et quelque 
célébrité, offrait, par sa sécurité, un abri des plus sûrs aux agiles 
tartanes des pirates barbaresques. Il est aujourd'hui complè- 
tement ensablé. Les atterrissemenls venant de la mer, ajoutés à 
ceux produits par les sables et les vases, chassés de VEskeid et 
charriés par l'oued Tinâja, ont relevé sensiblement le fond du 
sol sous-marin du lac et ont notamment contribué à rendre le 
chenal d'entrée du port impraticable aux navires jaugeant plus 
de vingt tonneaux. 

Les barques de pèche et les petites balancelles de transport, 
d'un faible tirant d'eau, ont seules le privilège de pouvoir franchir 
Cette passe ensablée et de venir s'abriter dans le bassin intérieur, 
circonscrit par la ville, qui fut l'ancien port. Tous les autres 
navires d'un plus fort tonnage sont obligés de mouiller au large, 
sur une rade difficilement tenable par les grands vents du nord 
et de l'est. 

Les collines qui bordent la ville et la rade du côté ouest abritent 
cette dernière contre les vents venant de cette direction et qui 
régnent, généralement, pendant tout l'été. 

Au pied de ces collines, la rade est assez profonde et les navires 
peuvent mouiller à 200 mèlres de terre, par des fonds de sable 



420 LA TUMSIE PITTORESQUE 

d'une bonne tenue, variant de 14 à 16 mètres de profondeur. Maïs 
elle est très mal défendue contre les vents d'est et du nord, cjui 
les obligent, souvent, en hiver, à dérader pour aller chercher un 
abri derrière l'Ile de Tabarka. 

Sur le côté occidental de cette rade, débouche de l'intérieur, 
un canal de 28 mètres de largeur, sur environ GO mètres de lon- 
gueur, qui se bifurque, au milieu de la ville, en deux autres 
bras ou canaux secondaires. Ces deux bras, après avoir contourné 
le périmètre d'une île centrale de cinquante à soixante mètres de 
diamètre, se réunissent, de nouveau, en un vaste estuaire, qui 
est le seuil du lac. 

Les bar(|ues de faible tirant d'eau viennent jeter leurs amarres 
le long des quais de ces canaux, ce qui donne à la physionomie 
du port actuel de Bizerte, l'aspect d'une petite Venise. 

Pour le voyageur venant du large, l'entrée du chenal est des 
plus pittoresques ; à gauche, le long du (juai, se dresse une forte- 
resse massive de forme rectangulaire, dont les hautes murailles 
bastionnées ont leurs crêtes dentelées par de larges embrasures, 
évasées, menaçantes. Elles laissent passer, indiscrètement, la 
gueule de vieux canons démodés qu'on n'a pas encore songé à 
remplacer (1890). 

C'est la Kasba, à la fois caserne et citadelle, renfermant les 
anciens bâtiments militaires du Bey el la demeure du Pacha qui 
gouvernait la villo avant le Protectorat. 

A droite de l'entrée du chenal, s'élève une autre forteresse, 
aussi massive que la première, mais moins haute et renfermant 
aussi des bâtiments beylicaux : elle sert de logement à l'officier 
français, directeur du Génie et de l'Artillerie de la place. 

Le drapeau tricolore flotte sur ces vieux remparts que ses 
couleurs respectées protègent contre les agressions. A côté de 
guérites, disposées sur les plateformes et dont ont voit dépasser 
le chapeau à deux pentes, par dessus les parapets, on aperçoit 
la silhouette des sentinelles, allant et venant derrière les embra- 
sures, et qui veillent sur ces antiques et solennelles murailles. 

Voici ce qu'en dit noire éminent géographe Elisée Reclus : 
« Non aussi déchue que Porto-Farina, Bizerte a même un assez 
grand aspect avec sa muraille flanquée de tours et sa Kasba 
quadrangulaire, qui s'élève à l'enlrée même du chenal. Si ses 



LA TUNISIE PITTORESQUE 



421 



ambitions se réalisent, un jour, elle deviendra cité considérable, 
comme le grand port militaire des possessions françaises en 
Afri(iue, Après le détroit de Messine, nul havre ne serait mieux 
situé que son lac, pour abriter les flottes de guerre et pour 
surveiller la route du commerce la plus fréquentée de la mer 
In'.éi'ieure ; des promontoires voisins de Bizerle, c'est en véri- 
tables convois qu'on peut, souvent, voir passer les navires (1). )) 

Le coup d'œil est ravissant, dès qu'on pénètre dans le chenal. 
A droite et à gauche, les maisons arabes, blanches et irréguliè- 
rement plantées se profilent jusqu'au fond du tableau, entre- 
coupées de coupoles et de minarets de mosquées. C'est la porte 
de l'Orient ! 

Le long du premier chenal, en arrière des forteresses, sur 
chaque côté de ses deux bras secondaires, ces maisons, plantées 
à l'aventure sur les deux rives, se pressent les unes contre les 
autres, baignant presque dans l'eau, qui reflète leurs façades 
blanches, et dont elles ne sont séparées ({ue par des quais très 
étroits et mal alignés. 

Rien n'est plus étrange pour l'Européen, rien n'est plus agréa- 
blement pittoresque, que cette entrée du port de Bizerte, dont le 
cachet orienial n'est pas encore détruit par les lignes droites et 
régulières de la construction moderne. 

Cependant la main habile de nos ingénieurs se montre déjà là, 
comme ailleurs. Depuis 1883, bien des améliorations se sont 
réalisées. Le service des Travaux publics a fait exécuter des 
dragages qui ont en partie désensablé le chenal reliant le port à 
la mer et amené son fond aux profondeurs de trois mètres. La 
jetée en enrochements, enracinée sur le côté ouest, au pied de la 
grande Kasba a été renforcée et poussée, en prolongement, 
jusqu'aux fonds de 5 mètres, protégeant ainsi l'entrée du chenal 
contre la houle venant du large. On a restauré et mis en état de 
service les murs de quais qui avaient été trouvés dans un déla- 
brement voisin de la ruine. 

A soixante mètres environ de l'entrée du chenal, que nous 
franchissons sur une embarcation venue ù noire rencontre, nous 



(l) Gco;jraj)hic Viikcrselle, t. >;', p. 272. 



422 LA TUNISIE PITTORESQUE 

mbouchons le bras est du canal et, peu après, nous prenons 
erre sur les quais de l'île centrale. 

Le bras ouest, qui n'a pas plus de 14 à 15 mètres de largeur à 
certains endroits, forme un coude qui court le long des maisons 
élevées sur ses rives, reliées entre elles par trois ponts. Le bras 
de gauche, plus largo et plus profond, est couvert de petits 
navires et de barques de pêche. Il contourne la partie orientale 
de l'île ; puis, les deux bras du canal viennent se rejoindre 
derrière elle pour s'enfoncer dans le lac, qui va s'élargissant du 
nord au sud. 

Ce dernier bras n'esL coupé que par un seul pont, jadis à sept 
arches, reliant cette petite cité à la route de Tunis, qui part de ce 
point. Le pont porte en etïet le nom de Kantara Bab-Tunis. (Le 
pont de la porte de Tunis). 

Afin de permettre le passage des grosses barques dans l'arrière 
port, on a fait sauter l'arche centrale du pont, et sur celte cou- 
pure on a jeté un pont levis à double tablier, qui se relève des 
deux côtés pour le passage des petits navires. 

En avant du pont, on aperçoit, amarré à la berge formant quai, 
un ponton baraqué « La Guêpe » qui sert de caserne flottante à 
la section de fusiliers marins établie au port de Bizerte pour les 
besoins du service maritime. Cette section de fusiliers-marins 
est commandée par un enseigne de vaisseau. 

Au delà du pont, dans l'arrière port, un torpilleur prend le 
soleil, tout comme un grand lézard, mis à nu sur sa cale sèche 
en charpente. Des matelots sont occupés à peindre sa carapace 
vert de mer à double pointe fusiforme, qui lui donne l'aspect d'un 
gigantesque cigare que l'on sèche au soleil. 

Ce petit navire de guerre, si pacifique sur sa cale sèche et 
pourtant si redoutable en mer, est chargé de la surveillance de 
la pêche, entre Tabarka et Tunis, ainsi que de la défense éven- 
tuelle de cette partie de la C(jte. Son poste, à Bizerte, n'est fixé 
qu'à titre provisoire. 

A une Centaine de mètres en arrière du torpilleur, on aperçoit 
les palissades, émergeant à un mètre au-dessus de l'eau, qui 
ormont l'enceinte en bordigues de la pêcherie dont nous avons 
parlé. 



LA TUNISIE PITTORESQUE 423 

Des améliorations sont projetées en vue de l'agrandissement 
du port de commerce de Bizerte, afin d'en permettre l'accès aux 
navires des compagnies commerciales de navigation adjudicatai- 
res des services postaux, etautres, fréquentant l'escale de Bizerte. 

Le projet qui a pour but de rendre à cet antique port une par- 
tie du trafic qu'il a perdu par suite de l'incurie des générations 
qui nous ont précédé consisterait dans l'exécution des améliora- 
tions suivantes : 

Un avant-port serait établi en prolongeant la jetée nord 
actuelle jusqu'aux fonds de dix mètres pour faciliter aux navires 
l'accès de l'atterrissage ; et par la construction d'une deuxième 
jetée à peu près perpendiculaire à la première, enracinée dans 
la partie est du rivage. 

Ce premier bassin, convenablement dragué, pour recevoir les 
navires de fort tonnage qui auraient à mouiller éventuellement, 
ou à évoluer afin de pouvoir prendre l'entrée de la passe, servi- 
rait en même temps d'abri aux navires surpris par le mauvais 
temps, lesquels trouveraient un refuge sans avoir besoin de 
pénétrer dans le port. 

Entre ces deux jetées maritimes formant l'aA'ant-port, une 
nouvelle passe, en rapport avec les besoins du commerce et de 
la navigation contemporaine, serait ouverte par le moyen de 
dragages, dans les dunes sablonneuses situées à l'est du chenal 
actuel. Elle aurait environ 140 mètres de longueur sur une lar- 
geur de 75 mètres, constituant ainsi pour les gros navires une 
entrée directe dans le lac. 

Les dragages provenant de l'ouverture de cette nouvelle passe, 
poussés jusqu'auprès des pêcheries, donneraient des remblais 
considérables permettant d'établir des terre-pleins conquis sur le 
lac et nécessaires pour l'établissement des docks et édifices 
d'utilité publique. 

Les emplacements ainsi conquis sur le lac seraient allotis et 
divisés convenablement en rues et places, qui ne tarderaient pas 
à donner naissance à une ville nouvelle, véritable quartier euro- 
péen et maritime du port de Bizerte. 

Un projet de traité est préparé en ce sens, en vue d'accorder à 
la compagnie concessionnaire un bail à long terme avec des 
droits d'exploitation préalablement déterminés. 



42-4 LA TUNISIE PITTORESQUE 

Celte compagnie, à la têto de laquelle se trouvent des ingé- 
nieurs habiles et des hommes d'initiative tels que MM. Couvreux, 
Hersent et Lesueur, aurait le droit exclusif de l'exploitation des 
pêcheries dans les eaux du lac. Elle aurait le monopole du l'atïer- 
mage des pêches maritimus sur le littoral, entre la Calle et K; 
golfe de Tunis. 

Ce dernier fermage produit actuellement 75,000 piastres de re- 
devance par an à l'Elat tunisien. Ce serait donc une somme 
égale (45,000 francs) que le trésor beylical abandonnerait aux 
concessionnaires. 

La compagnie aurait aussi le droit de percevoir à son profit, 
pendant toute la durée de la concession, un droit de tonnage, 
préalablement débattu, sur tous les navires qui entreraient dans 
le port. 

La propriété des terrains conquis sur le lac lui serait égale- 
ment attribuée, sauf les réserves nécessitées pour Taménagement 
des rues et places et la construction des bâtiments publics, com- 
munaux ou de l'Etat. 

Enfin, la Compagnie concessionnaire, outre ces avantages, re- 
cevrait une subvention, dont le- chiffre à prélever sur la réserve 
du Trésor tunisien, reste à déterminer par le gouvernement du 
Bey. 

Moyennant les avantages énumérés ci-dessus, la Compagnie 
concessionnaire aura à exécuter à ses frais, risques et périls, la 
totalité des travaux que comporte le programme élaboré par la 
Direction des travaux publics et approuvé [lar le Conseil général 
des Ponts et Chaussées. 

Cette combinaison financière aura pour effet de doter Bizerte 
d'un port de commerce plus en rapport que celui, très insutTi- 
sant, dont on dispose, avec les besoins de la navigation contem- 
poraine ; plus en rapport surtout avec l'avenir (jui est réservé à 
celte remarquable situation maritime. 

De plus longs détails seraient oiseux. On comprendra, au 
surplus, que cette question, n'étant encore qu'à l'état de projet, 
elle nous impose une certaine réserve, que le cadre purement 
descriptif et littéraire de cette monographie ne nous permet pas 
de franchir 



LA TUNISIE PITTORESQUE 425 



VI 



LE POR.T DE BIZERTE ET I^ \. PRESSE 
ÉTFIAIVOÈFIE 



Deux ans se soijt écoulés depuis le jour où nous écrivions les 
lignes qui ]3récèdent. Deux siècles, pendant lesquels avec les 
jours et les heures ont marché les travaux que nous n'avons fait 
qu'analyser. 

C'est vous dire que les travaux sont en bonne voie ; qu'ils sont 
très avancés et que le temps est proche où les plus grands 
steamers de notre marine marchande, où les grands cuirassés de 
nos escadres, pourront fendre de leur guibre droite ou de leur 
éperon incurvé, les eaux tranquilles et protectrices du lac. 

Mais à mesure que les travaux s'avancent, alors qu'ils 
touchent presque à leur fin, un concert de récriminations s'élève 
parmi les feuilles reptiliennes de la triple, et même de la qua- 
druple Alliance. 

C'est ritalie, comme toujours, qui cherche à indisposer contre 
nous les autres puissances maritimes de l'Europe, qui s'obstinent 
à ne pas entendre ces lamentations de Jérémie et à faire la sourde 
oreille. 

Après Vltalia, c'est la Rifonna, autre journal italien, qui fait 
entendre ses cris de paon, en voyant que les Français cessent, 
enfin, d'être les naïfs, les chevaleresques, les désintéressés, 
qu'ils ont connus autrefois et qui faisaient couler le sang de leurs 
soldats et dépensaient leur or pour conquérir leur pays des 
mains étrangères et consacrer l'unité de leur patrie, qui ne se 
serait jamais faite sans le secours de la France. 



426 LA TUNISIE PITTORESQUE 

C'est aujourd'hui Vltalia militare e marina, qui signale à 
l'Europe étonnée (?) le danger que ce port va faire courir à 
l'équilibre européen. La feuille italienne prétend même que nous 
fortifions la C(jte tunisienne au mépris de tous les traités. Comme 
on l'a fait déjà, elle s'appuie dit-elle, sur des engagements for- 
mels pris par M. Barthélémy Saint-Hilaire en 1881. 

Ultalia militare e marina a eu bien tort de lever ce lièvre, ce 
ne sont pas encore de petites escarmouches comme ça, qu'elles 
soient lancées par Vltalia, la Riforma ou le Morning Post, qui 
nous émotionneront beaucoup. 

Si nous n'avions pas d'autres raisons de nous fortifier et de 
nous garder, de nous défendre et nous protéger, les agissements 
de l'Italie et de l'Angleterre dans la Méditerranée nous y oblige- 
raient amplement. 

Est-ce la France qui a fortifié la Spez-zia et la Maddalena f 
Est-ce la France qui a couvert de forts et de canons Gibraltar, 
Malte et Suez f Est-ce la France qui s'est emparée de Vile de 
Chypre pour en faire un camp retranché ? 

Non, n'est-ce pas ! Eh bien, pour que nous ne soyons pas 
tout-à-fait chassés, un jour, de la Méditerranée ; pour que nous 
puissions y circuler librement pour les besoins de notre expansion 
et de notre commerce, la plus vulgaire prudence, le simple bon 
sens, nous commandent impérieusement de prendre nos précau- 
tions. 

Il est incontestable que cette construction du port de Bizerte 
contrarie fortement les Italiens qui n'ont pas encore pu s'habi- 
tuer à l'idée de renoncer à la Tunisie. Mais charbonnier est 
maître chez lui, et elle aurait fort mauvaise grâce, après les sa- 
crifices qu'elle vient de faire pour transformer la Spezzia et la 
Maddalena en formidables places maritimes, de nous reprocher 
Bizerte. 

Mais non. Elle préfère ameuter contre nous les puissances 
maritimes. Y réussira-t-elle ? Voilà la conclusion de l'article 
précité de Vltalia militare : 

(( Il nous semble que les puissances intéressées pourraient, 
sans encourir le reproche de fomenter de vaines querelles, rap- 
peler notre chevaleresque voisine à la stricte observance de la 
parole donnée. » 



LA TUNISIE PITTORESQUE 427 

a Mais qui prendra l'initiative ? Ce devrait être l'honorable 
S. Brin, pour la raison que l'Italie est la puissance la plus direc- 
tement menacée par les fortifications de Bizerte. Le comte de 
Cavour, autrefois, prenait bien d'autres initiatives, et il n'était 
pourtant que le ministre d'un petit Etat, ei il n'avait pas avec lui 
la moitié de l'Europe. » 

Tout cela c'est prêcher dans le désert, et il est à présumer que 
ces appels n'auront aucun écho. 

Que sont, au surplus, ces prétendus engagements pris en 1881 
par M. Barthélémy Saint-Hilaire, alors notre ministre des 

Affaires Etrangères ? Ils sont absolument nuls, et cet éminent 
homme d'Etat vient de les désavouer de la façon la plus écla- 
tante. 

Voici les réponses catégoriques que vient de faire l'ancien mi- 
nistre aux diplomates qui lui demandaient dernièrement s'il 
était vrai qu'il eût pris des engagements et quelle est la nature 
de ces engagements : 



Notre politique traditionnelle 

(( Bien avant nous, on avait eu des visées sur Tunis, et la 
question avait été étudiée par le gouvernement du maréchal de 
Mac-Mahon, dont nous avons trom-é un projet d'expédition dans 
les dossiers des Affaires Étrangères. 

(( Si nous avons quelque mérite en l'espèce, c'est de n'avoir 
point tergiversé plus longtemps. 

(( Pour ma part, j'ai saisi l'affaire des Khroumirs, qui avaient 
tué trois des nôtres, pour enlrahier une expédition, et je n'en ai 
nul regret. 

Le rôle de l'Italie 

(( Il faut bien que les Italiens s'avouent que, s'ils n'avaient 
pas provoqué, pendant plus de dix ans, troubles sur troubles, 
incidents sur incidents sur notre frontière, nous en serions, 
peut-être, à attendre encore l'occasion. 



428 LA TUNISIE PITTORESQUE 

« La vérité est que les Italiens sont des enfants gâtés, qui 
veulent jouer aux enfants terribles. 

(( Nous aurions élé simplement grotesques en ne donnant pas 
à l'Algérie son complément indispensable, qui était la Régence 
de Tunis. 

Pas d'engagements pris 

« Comprendra-t-on, après ces déclarations, qu'il ne pouvait 
être question entre M. Cialdini et moi, pas plus qu'entre 
MM. Jules Ferry et Cairoli, de renoncer pour la France à toute 
idée de conquête sur la Tunisie ? 

« Les diplomates qui ont été mêlés aux négociations franco- 
tunisiennes ont tenu toujours un langage plus net et frisant 
moins les ambiguïtés. 

(( Surtout de 1878 à 1881, M. de Noailles, ambassadeur près 
le Quirinal, à Rome, M. de Freycinet à Paris et moi-môme, 
nous avons eu une attitude tvèa ferme et très résolue. 

« Nous pensions tous et nous disions aux intéressés que la 
France ne pouvait pas renoncer à sa situation prépondérante, et 
M. Cairoli le sentit toujours si bien qu"il ne riposta jamais. 



La Question de Bizerte 

« On avait fait courir le bruit que nous songions à fortifier Bi- 
zerte, de façon à en faire un port militaire très puissant, et il 
n'est pas douteux que cela ne fût tentant. 

(( Le jour où Bizerte sera fortifié, comme on peut le souhaiter, 
ce sera, grâce à la présence de Toulon en face, une situation de 
premier ordre pour la France. 

(( L'Angleterre l'a senti tout de suite et a vu très bien que 
Gibraltar cesserait ce jour-là d'être considéré comme inexpugnable 
et que, le cas échéant, il serait dur d'avoir à passer entre les feux 
combinés de Toulon et de Bizerte. 

« On s'émut fort, et Lord Lyons, qui était mon ami, vint me 
trouver pour me demander ce qu'il y avait de vrai dans ces pro- 
jets ténébreux qu'on nous prêtait. 



LA TUNISIE PITTORESQUE 429 

(( Soyez sans inquiétude, lui répondis-je, non pas que la chose 
ne me sourie pas, mais nous avons, pour- l'instant, bien d'autres 
chats à fouetter. 

(( Lord Lyons se relira satisfait et ce fut tout. 
« Quant à M. Ressman, s'il a ({uulquu chose à dire, qu'il 
parle, nous n'aurons pas grand mal à lui répondre. » 

Concluons donc avec M. Barthélémy Saint-Hilaire, que s'il 
n'a pris aucun engagement en 1881, nous n'avons violé aucune 
parole, aucun traité en 1802. Nous avons donc nos coudées fran- 
ches en Tunisie, et personne n'a rien à nous reprocher. 

Il est bien certain que toutes les puissances navales ne se 
désintéressent pas de la question. L'Angleterre suit avec intérêt 
les transformations que nous faisons subir au port de Bizerîc. en 
vue d'en faire, non-seulement un port de commerce important, 
mais une posiiion stratégique de premier ordre. 

Malgré les formidables défenses que les Anglais ont élevées 
dans la Méditerranée, sur leur route des Indes, ils ne considèrent 
pas cette ligne comme absolument sûre et y voient un point 
noir : Bizerie, qui est de nature à les faire réfléchir ; mais ils se- 
raient mal venus à élever des réclamations diplomatiques à ce 
sujet après avoir échelonné, presque dans nos eaux, les positions 
stratégiques maritimes de : Gibraltar, Malte, Chypre, Suez et 
Aden, qu'ils ont fortifiées à leur gré sans être inquiétés, de récri- 
minations de la part de la France. 

Les Anglais comprennent bien que quelle que puisse être la va- 
leur stratégique de Bizerte, leur situation dans la Méditerranée 
est encore bien supérieure à la n(Mre et que leurs craintes seraient 
purement chimériques. Au reste, en gens pratiques, ils voient 
bien qu'en fortifiant Bizerte nous ne faisons qu'user d'un droit de 
légitime défense. 

Aussi, le Foveing Office n'a-t-il jamais songé sérieusement, au 
cours des travaux:, à élever la moindre réclamation à propos des 
améliorations et des ouvrages de défense que la France a cons- 
truits sur les côtes de la Tunisie, ses journaux sont très discrets 
et restent muets, malgré certaines excitations malveillantes qui 
lui sont adressées, comme une invite à l'initiative, par les orga- 
nes des autres puissances méditerranéennes. 



430 LA TUNISIE PITTORESQUE 

Mais, cette sage réserve des journaux anglais est loin d'être 
imitée par nos voisins d'Italie, auxquels toutes nos démonstra- 
tions pacifiques et amicales de Gênes n'ont pas fait perdre de vue 
le principal objectif de leur constante politique d'insinuations. 

Les Italiens se montrent inquiets, irrités, de voir avec quelle 
calme sérénité nous continuons notre œuvre, en vue de l'exten- 
sion de notre commerce et de notre industrie, œuvre toute de 
prévoyance, qui ne saurait impliquer aucun sentiment hostile à 
l'égard de nos voisins. 

Mais c'est justement ce calme, celte confiance en notre bon 
droit qui font perdre la tête aux Italiens et les incitent, sans 
cesse, à provoquer activement une sorte d'agitation permanente 
autour de la question du port de Bizerte. 

Nos excellents voisins sont navrés de voir leurs protestations 
rester isolées et sans portée. Aussi tentent-ils tous les efforts 
imaginables pour amener l'Angleterre à une quadruple alliance, 
estimant que la Iriplice ne leur suffit plus. Mais, nous l'avons 
déjà dit, l'Angleterre qui suit sa politique traditionnelle en 
travaillant pour son propre compte, depuis l'ouverture du canal 
de Suez, à faire de la Méditerranée un lac anglais, sent bien où 
le bût la blesse et se garde de souffler mot. Elle sent que 
l'Italie a bien mauvaise grâce à nous reprocher Bizerte, alors 
que nous n'avons jamais songéàl'empêcher de fortifier la Spezzia 
et Maddalena ; il est vrai qu'en Sardaigne elle est chez elle, mais 
en Corse, ne sommes-nous pas chez nous ? Et là, nous aurions 
dû, depuis longtemps, opposer Bonifacio à la Maddalena et faire 
de l'île tout entière un Malte français, défiant toutes les attaques 
combinées des autres puissances navales, ce que nous n'avons 
pas encore songé à faire. 

Aussi, voyant que l'Angleterre ne répond pas à ses objurgations, 
Vltalia militare e marina se tourne vers l'Autriche et appelle à 
son aide un de ses plus puissants organes : la Neuefreie Presse, 
dont elle traduit pour ses lecteurs l'article suivant : 

(( La vigilance et les appréhensions de l'Italie et de l'Angle- 
terre se comprennent grandement quand on considère les faits 
qui ont préludé à la situation présente. Les Français avaient 
fait, après l'occupation de Tunis, la promesse formelle de ne pas 
transformer Bizerte en un port militaire. En 188G, une commis- 



LA TUNISIE PITTORESQUE 4-31 

sion militaire examina la côte ; puis un projet de défense des 
côtes fut élaboré à Paris, et le gouA-ernement français envoya 
secrètement des ingénieurs à Bizerte ; c'est ce qui amena les 
remontrances du gonvernement anglais. Mais le gouvernement 
français nia toujours qu'il eût de mauvaises intentions. Il ne se 
sentait pas assuré de la possession de Tunis et n'avait pas encore 
la protection de la Russie. Mais à peine jouit-il de la faveur du 
Czar qu'il procéda plus franchement et qu'il entreprit la construc- 
tion d'un port militaire de premier ordre. 

« Aux objections des Anglais et des Italiens, on répondit par 
des dénégations. Puis suivit une période de rigoureux silence et 
d'énergiques travaux, jusqu'à ce que le changement amené dans 
la situation, par l'entrevue de Cronsladt, donnât aux Français 
l'aplomb d'afhrmer que les articles 2 et 3 du traité du Bardo 
conféraient à la France le droit de construire le port et qu'elle 
avait dans ce traité, pris l'engagement de protéger Tunis et la 
dynastie du Bey. Ce fut en vain qu'on fît observer que personne 
ne menaçait Tunis ni son bey, et que, d'ailleurs, une telle éven- 
tualité même ne saurait justifier la construction d'un port qui 
coûtera plus de 15 millions. 

(( Le langage de la France devient plus ferme et plus catégo- 
rique ; le port de Bizerte est désormais déclaré ouvrage de 
défense, et destiné à être le point de concentration de toutes les 
forces maritimes dans la grave et inévitable lutte décisive pour la 
domination dans la Méditerranée. » 

Remarquons en passant que les travaux du port de Bizerte 
étaient entrepris bien avant l'entrevue de Cronstadt et que rien 
ne s'y est fait que de par le bon vouloir et la volonté du Bey de 
Tunis, qui est bien, lui aussi, comme le charbonnier, maître 
chez lui. 

On ne saurait donc, sérieusement, arguer de violation de 
traités. 

Mais cet appui platoni(|ue du journal viennois ne suffit déjà 
plus à l'exubérance des récriminations italiennes. On va plus 
loin dans l'art de réveiller les haines qui voudraient s'assoupir. 
C'est au moment où, des deux côtés des Alpes, une pacification 
générale commençait à se faire dans les esprits, où l'on pouvait 
espérer une amélioration notable et prochaine dans les relations 



4-32 LA TUNISIE PITTORESQUE 

francû-ilalienne.s, qu'un nouveau ci'i do haine vient de se faire 
entendre. 

Ce 'cri aura un long et déplorable écho ; c'est le baron de 
Castelnuovo qui l'a poussé. 

M. de Castelnuovo est établi dans la Régence depuis de lon- 
gues années. Il avait rêvé que la Tunisie serait donnée un jour 
en pariage h l'Italie ; il travaillait peut-être à cette solution, 
lorsque les circonstances que l'on sait amenèrent un jour la 
France à se rendre maîtresse du protectorat de la Régence, sans 
lui en demander la permission ! 

Ses protestations stériles n'ayant pas empêché notre pays de 
poursuivre son œuvre de pacification et de progrès d'accord 
avec les souverains tunisiens, le baron de Castelnuovo va jouer 
ses dernières cartes, et, de retour d'une excursion dans l'intérieur 
de la Régence, il vient de publier une brochure (jui a l'iniention 
d'être incendiaire : 



Bizerte ou la Guerre !... 

L'auleur de cet opuscule soutient que Tllalie de^■rait se meltre 
d'accord avec les puissances alliées, pour signifier au gouver- 
nement français d'avoir à suspendre les fortificaîions de Bizerte. 
Dans le cas où cette injonction ne serait pas écoutée, l'ilalie, 
d'après lui, aurait le devoir de déclarer la guerre. 

On voit que ce baron italien n'y va pas par quatre chemins. Il 
commence par dire que le protectorat en Tunisie, qui devait avoir 
un caractère provisoire en assume un tout différent, grâce aux 
fortifications que la France élève sur la côte africaine, (( fortifi- 
(( cations qui doivent donner à réfléchir aux puissances inté- 
« ressées à l'équilibre et à la paix dans le bassin de la Mediter- 
(( ranée. 

(( C'est de là que, si l'on n'y porte remède à temps, partira 
« l'étincelle destinée à mettre l'Europe en flammes : c'est dans 
« les eaux tunisiennes que se décideront peut-être les destinées 
(( de la Méditerranée. » 

Mais M. Castelnuovo, tout en cherchant à è(re féroce, est 
naïf. 



LA TUNISIE PITTORESQUE 433 

Ainsi, après avoir di( que la sécurité de la Sicile, de la 
Sardaigne, de Naples même devient très problématique si Bizerte 
est entre les mains des Français, il manifeste l'avis « que si la 
« guerre doit éclater dans le bassin de la Méditerranée, l'escadre 
« italienne et les escadres alliées pourront, en croisant et ayant 
« pour points d'appui la Maddalena el la Spezzia , empêcher 
« l'escadre française qui se trouverait sur les côtes d'Afrique de 
« se réfugier à Toulon ; tandis que la Finance ayant en Tunisie 
(( des ports sûrs de refuge et de ravitaillement, elle pourrait tenir 
« en échec les navires de croisière et tenter des débarquements 
(( en Sicile et en Sardaigne, pendant que l'autre partie de la 
(( flotte française, partant de Toulon et de la Corse, pourrait se 
(( jeter à i'improviste sur les ports de la Ligurie et de la mer 
(( tyrrhénienne. )) 

Mais il faut penser que ce même raisonnement, les Français 
l'ont fait avant M. Castclnuovo, et que c'est justement pour cela 
qu'ils cherchent tout bonnement à se défendre. On ne voudrait 
même pas leur permettre cela, quand on se met trois contre un ! 

Pour sortir d'aiïaire, M. Castelnuovo ne voit que deux solutions 
possibles : Ou la neutralisation de la Tunisie, ou la guerre. 

« Cette solution paraîtra hasardée, s'écrie M. Castelnuovo, 
(( mais je ne discute pas avec ceux qui font consister l'avenir et 
(( la grandeur de la patrie en quelques articles du tarif douanier, 
« je dis seulement aux Italiens qui ont du cœur, qu'aujourd'hui 
(( on ne peut plus répéter ce que quelques-uns se permirent de 
« dire il y a onze ans et ce qui prévalut : « Voulez-vous que pour 
(( Tunis on fasse la guerre à la France ? Mais il n'est plus 
(( question de Tunis, aujourd'hui, mais de l'Italie tout entière, 
« de notre Italie, » 

Il serait intéressant de savoir ce que le gouvernement italien 
répondra à l'interpellation qui doit avoir lieu prochainement 
devant la Chambre italienne au sujet des fortifications de 
Bizerte ? 

Peut-être connaîlra-l-on la conclusion de ce débat avant la 
publication de notre bulletin trimestriel ? 

Mais il nous a paru qu'il est de notre devoir strict de patriote 
et de Français, de démontrer, par les extraits qui précèdent, où 
sont la raison, le droit et le bon sens. 



43-4 LA TUNISIE PITTORESQUE 

Il nous a paru utile, à nous Français, gens de liberté et de 
bonne foi, qui laissons nos voisins se fortifier librement et comme 
bon leur semble, chez eux, de signaler d'où partent les brandons 
de discorde et les attaques perpétuellement semées, par des 
voisins inquiets, aux quatre coins de l'Europe. 

En ce faisant, nous croyons remplir un devoir sacré, car, si les 
Italiens aiment leur pays, leur patrie que nous les avons aidés à 
reconquérir avec notre or et le sang de nos braves soldats, nous 
pouvons nous targuer, nous Français, d'aimer aussi impérieu- 
sement la France, notre patrie, et toutes les colonies qui sont 
devenues son domaine irréductible. 

(A suivre) J. CANAL. 



NOTICE 



SUR DES 



VOYAGES FAITS EN TUNISIE 



PEIVDAIVT L'AIVIVJBE 18SCJ (1) 



CHAPITRE PREMIER 



Poui' connaître la régence de Tunis, il faut la traverser du 
nord au sud et de l'ouest à l'est, en passant par Kairouan et 
Gafsa. 

Nous avons fait ce voyage pendant l'année 1886, dans le but 
de nous occuper spécialement de la question archéologique, sans 
cependant négliger l'orographie et l'hydrographie de cette 
région. 

Nous ne parlerons pas de la Khoumirie, ni du pays qui s'étend 
entre la Medjerda et le Djebel-Trozza, région dont M. Poinssot 
a dressé une excellente carte, surtout au point de vue archéolo- 
gique, pendant sa mission officielle de 1882-1883. Il ne sera donc 
question dans cette notice que des monuments historiques et des 
voies romaines qui présentent de nombreux vestiges entre Mak- 
teur et Nefta et entre Tébessa et Gabés. 

Nous tenons à raconter fidèlement ce que nous avons remar- 
qué au centre et au sud de la Régence et faire connaître nos im- 
pressions sur cette nouvelle colonie. 



(1) M. Gagnât, dans le Bulletin Ardiéologi'jue du Comité des Trarnux, 
Jli.<tori>/ncs et Sririiti/l'/nes (Annoc 1891, n° 3, pa{/e 548) — du Ministère de Tlns- 
truction Publi(iue — ' a bien voulu annoncer cette notice au § 2 : Eaeplorcv 
tion.'i et fouilles arclièoloyiques du Capitaine Winkler. 



i36 is'OTICE SUR DES VOYAGES 



A la fin de ces notes nous décrirons également les voies 
romaines indiquées par les géographes et itinéraires anciens, et 
nous mentionnerons les voies dont nous croyons avoir fait la 
découverte. 

Nous serons bref et aussi clair que possible. 



FAITS EN TUNISIE 437 



PREMIÈRE EXCURSION 
D'Aïn Draham (Khoumirie) à Gafsa (Capsa) 

(Du 25 janvier au 12 février 1886) 



25 janvier 18S6. — Nous partons d'Aïn Draham le 25 janvier, 
et, après avoir brûlé l'étape de Fernana (Sidi-Douidoui), nous 
arrivons sur la rive ijauche de la Medjerda (Bagrada), où une 
crue inattendue nous arrête pendant plusieurs heures. Un peu 
avant la nuit, nous pouvons enfin effectuer le passage, et nous 
allons coucher à Souk-el-Arba, petite colonie européenne, située 
sur la rive droite du fleuve. 

26 janvier. — Le 26, au matin, nous passons, sans nous arrê- 
ter au gîte d'étape de Nebeur (Castellum), et nous arrivons au 
Kef (Sicca Veneria) à l'heure du déjeuner. 

27 janvier. — Après y avoir reçu des instructions pour notre 
voyage, nous repartons de cette ville le 27; nous brûlons succes- 
sivement les étapes de Lorbus (Lares) et d'Ellez (Thigiba), et 
nous arrivons à Souk-El-Djeinâa à 9 heures du soir, par une 
nuit absolument obscure. 

28 et 29 janvier. — A Souk-El-Djemàa, nous devions faire 
séjour le 28 et en repartir le 29 ; mais, pendant la nuit du 28 au 
29 janvier, une tempête de neige épouvantable vient sévir sur le 
camp où est situé l'hôpital militaire. Nos animaux, qui étaient à 
la corde sur ce plateau (1320 m. d'altitude), auraient certaine- 
ment péri sans le secours du 29*^ bataillon de chasseurs. M. le 
commandant Humbel fit déménager un bâtiment du camp pour 
nous y loger ; là, nos animaux étaient parfaitement à l'abri dans 
une chambre au rez-de-chaussée affectée à la troupe. 

SO et 31 janvier. — Le 30, la neige tombe encore à gros flo- 
cons, malgré le vent qui venait du sud-oueit ; le 31, enfin, elle 



438 NOTICE SUR DES VOYAGES 

cesse, et le vent se calme un peu. Dans l'après-midi, nous rendons 
les derniers deA'oirs à un chasseur à pied, décédé à l'hôpital 
pendant la nuit du 28 au 29 janvier. 

1*^^' février. — Le l*^'' février, nous nous dirigeons sur la Kes- 
sera (Ghusira). Nous passons à Makteur (Mactaris) vers deux 
heures de l'après-midi, en suivant une voie romaine allant 
du nord-ouest au sud-est. Les ruines de Makteur présentent 
l'arc de Trajan et le mausolée de Verrius. A la tombée de la nuit, 
nous arrivons à la Kessera, après une marche assez pénible 
effectuée dans un pays accidenté et couvert de neige. 

Nous sommes parfaitement bien reçus à la Kessera par. le 
caïd, qui vit à la franraise el qui nous laisse installer notre cam- 
pement dans un jardin planté d'oliviers. 

Le village arabe (ou plutôt berbère), est bâti en pierres de 
moyenne taille, à l'exception de la maison du caïd, qui est cons- 
truite en matériaux plus grands. La tour de la Kessera, consis- 
tant en pierres d'un puissant appareil, couronne la montagne 
(950 m. d'altitude), d'où l'on découvre au sud-ouest le Djebel- 
Berberou, et au sud-est, le Djebel-Ousselet (l'Ousselaton de 
Ptolémée). 

L'histoire nous fait connaître que, vers 1725. les habitants de 
ces montagnes (les Oulad-Ayar), sans doute berbères, prirent 
part à la querelle qui s'était produite entre les Hassénia et les 
Baschéia. Ali, le compétiteur d'Hussein, s'étant réfugié chez les 
Ousselatia, Hussein vint faire le blocus des massifs de l'Ousse- 
let, mais, après trois mois de lutte, il fut défait et dut se réfugier 
à Alger. 

C'est à ces massifs que prend naissance l'Oued-Merguellil, le 
fameux Triton des anciens, d'après le docteur Rouire ; nous en 
parlerons dans cette notice. 

2 février. — Le 2 nous quittons la Kessera pour nous diriger 
vers rOued-Merguellil, où nous devons faire étape. La marche 
est assez lente, car le chemin, non carrossable que nous suivons, 
serpenlfc! dans un pays très accidenté, où les animaux éprouvent 
beaucoup de fatigue. Nulle part on ne voit les traces de la voie 
romaine, car le pays est couvert d'épaisses broussailles souvent 
impénétrables. Une route existait cependant dans ces parages, 
car c'est forcément là que les Romains ont dû assurer des moyens 



FAITS EN TUNISIE 439 

de communications entre la région tellienne et la vallée du fleuve 
Triton. 

Vers midi, nous allions atteindre le Merguellil, lorsque dans 
la direction de l'ouest nous entendons un bourdonnement dans 
le lointain, mais qui se rapprochait de nous avec un bruit qui 
nous inquiétait : c'était une nappe d'eau qui s'était formée dans 
les dilïérents thalwegs du Djebel-Berberou à la suite de la fonte 
des neiges ; ces cas de crues se présentent souvent en Algérie. 
En principe, lorsqu'un gîte d'étape est indiqué sur les bords 
d'une rivière d'Afrique, il faut toujours la traverser en y arrivant 
et installer' son campement sur la rive opposée, afin de n'aA^oir 
plus à traverser le cours d'eau le lendemain au moment du dé- 
part : on ne sait jamais ce qui peut arriver pendant la nuit. Nous 
nous engageons donc vivement dans le lit du Merguellil, et nous 
le traversons assez à temps pour éviter la nappe d'eau qui arri- 
vait avec un fracas épouvantable et une vitesse vertigineuse. Un 
seul de nos hommes se trouve être un peu en retard ; la nappe 
souterraine avait déjà imprégné d'eau le sable du lit devenu 
mouvant, et le conducteur, ainsi que les deux bêtes de somme 
qu'il conduisait, allaient être engloutis dans les flots, lorsqu'un 
sous-officier (le maréchal des logis Blauck), du IS'-' escadron du 
train, se lance au risque de ses jours dans le courant qui arrivait. 
Attaché par une corde que tiennent deux hommes sur les bords 
du fleuve, le brave garçon parvient à rejoindre le conducteur, qui 
se cramponne à ses animaux ; le maréchal des logis Blauck sai- 
sit les rênes de brides des mulets, et lui, le conducteur, ainsi que 
les animaux qui portaient nos bagages, sont ramenés à terre 
par les deux solides gaillards qui tirent à eux la corde de sauve- 
tage. 

Quelque temps après le maréchal des logis Blauck est porté 
à l'ordre du jour de la division d'occupation de Tunisie. 

Nous passons la nuit du 2 au 3 février sur la rive droite du 
Merguellil, au sommet d'un petit mamelon qui présente un pla- 
teau incliné vers la rivière. Impossible de dormir au milieu d'un 
pareil vacarme ; le vent souffle de nouveau avec rage, et plusieurs 
de nos tentes sont arrachées. Nous allumons un grand feu pour 
nous réchautïer et égayer les gens qui se trouvent momentané- 
ment sans abri. Au jour, le vent se calme petit à petit, et nous 



440 NOTICE SUR DES VOYAGES 

nous rapprochons du fleuve, où nous remarquons, vers la fin de la 
crue, que de grands trous s'étaient creusés dans le lit et que de 
petits bancs de sable avaient été déplacés pour en former d'au- 
tres un peu plus en aval. Les bords du Merguellil soni luMireuso- 
ment très élevés et fort escarpés, d'où il résulte que les inonda- 
tions ne sont heureusement pas à craindre, mais les gués se. 
déplacent après chaque crue d'hiver et môme après celles qui 
proviennent des orages d'éiô. 

Cette branche du Merguellil, qui est la principale et la plus 
septentrionale, prend sa source au Djebel-Berberou (1,500 m. 
d'altitude), non loin du Henchir Bou Mia (le Mididi des Latins). 
Avant d'arriver à Aïn-El-Ghorab, cette rivière reçoit à droite 
rOued-Zabbès et à gauche d'innombrables petits ruisseaux qui 
descendent du Djebel-Ousselet. A hauteur de Kairouan, le Mer- 
guellil reçoit l'Oued-Zéroud, qui prend naissance au Djebel- 
Tiouacha, situé au Sud de Sbiba (l'ancienne Sufes). A gauche, 
rOued-Zeroud reçoit l'Oued-LLateb, qui descend du Djebel-Zellez, 
près du Henchir de Zanfour (Assuras) et à droite, à hauteur de 
Hadjeb-el-Aïoun, l'Oued-Zeroud reçoit l'Oued Djilma qui porte 
aussi le nom de Oued-Fekka. Ce dernier Oued, qui est la branche 
la plus longue des 17 affluents du Merguellil, prend naissance 
dans les plateaux de Tébessa. 

Le Merguellil est api)elé parles habitants du pays « le tombeau 
muet )) de plus d'une caravane et de plus d'une armée. Tout en 
tenant compte de l'exagération arabe, il faut cependant convenir 
que le Merguellil est dangereux à certaines époques ; tant qu'il 
ne pleut pas, son lit sert de route aux voyageurs, mais qu'un 
orage éclate, alors le cours d'eau se transforme aussitôt en un 
vrai fleuve charriant des fentes, du harnachement, des armes, 
des chevaux et des chameaux noyés. La crue, comme nous 
avons pu le constater, est tellement rapide que les caravanes, 
composées toujours de beaucoup de femmes et d'enfants, peu- 
vent être surprises au moment du passage du lit de la rivière 
et être entraînées avant d'a^•oir atteint le bord opposé. Les 
indigènes qui habitent le versant occidental du Djebel-Trozza 
disent que les sources du Merguellil se trouvent bien au Djebel- 
Berberou et au mont Ousselet, et que les habitants de ces 
montagnes se sont faits musulmans à l'époque de la création de 



FAITS EN TUNISIE 441 

la ville de Kairouan, construite par un envoyé du prophète ! 
Ces mêmes Arabes donnent à l'Oued-Fekka une longueur déme- 
surée : un homme des environs de Kairouan, disent-ils, aurait 
remonté la rivière en été, pour en découvrir la source, et serait 
allé jusqu'à Laghoual. C'est sans doute jusqu'à Tébessa qu'ils 
voulaient dire. 

S février. — Le 3 février, nous devions faire étape à Aïn-el- 
Gliorab (source du Corbeau) que les cartes et les itinéraires mo- 
dernes appellent à tort Aïn-el-Kraïb. Impossible de nous y ren- 
dre. Nous nous dirigeons sur l'Oued-Zabbès, où nous arrivons à 
2 heures du soir. Chemin faisant nous remarquons plusieurs 
ruines romaines de peu d'importance. 

L'Oued-Zabbès, atïïuent de droite du Merguellil, est aussi 
très encaissé ; à notre arrivée sur sa rive gauche, un cri général 
« Nous sommes bloqués » sort de toutes les bouches. Effective- 
ment nous sommes obligés d'établir là notre campement, en 
attendant que les eaux se soient écoulées. 

4 février. — Le -4, au matin, nous cherchons un gué pratica- 
ble, et nous explorons, àcet effet, le pays, dans la direction de l'est. 

Nous pouvons franchir le Merguellil, un peu en amont du 
point où il reçoit le Zabbès ; sur la rive gauche du Merguellil, 
nous remarquons un monument élevé par la Ç>^ brigade de la 
2® expédition de Tunisie. Quoique l'on ne voit plus les traces de 
la voie romaine, sur le versant occidental du Djebel-Alfa, nous 
sommes portés à croire qu'une route romaine, partant de la Kes- 
sera, passait entre cette montagne et le Merguellil pour franchir 
le fleuve à Aïn-el-Ghorab, dont nous parlerons plus loin, et se 
diriger sur les Aquae Regiae, sans doute le henchir de Hadjeb- 
el-Aïoun. 

Sur la rive gauche du Merguellil, nous découvrons en effet les 
vestiges d'un fort carré, sans doute un poste d'observation créé 
par les Romains, et de nombreuses ruines représentant les restes 
de nombreux bourgs, qui forcément devaient être reliés entre eux. 
Nous pensons même qu'au pied des montagnes de Kessera, une 
voie, venant du nord, devait former deux branches ; celle de 
gauche devait suivre la rive gauche du Merguellil jusqu'à Aïn- 
el-Ghorab, et celle de droite devait longer le versant occidental du 
Djebel-Trozza. 



442 NOTICE SUR DES VOYAGES 

Vers 3 heures du soir, nous arrivons à Aïn-el-Ghorab avec 
notre monde, mais sur l'avis de tous nous voulons brûler l'étape 
et nous rendre à Hadjeb-el-Aïoun. Nous repartons donc aussitôt. 

A Aïn-el-Ghorab il existe un pont romain en ruine sur le Mer- 
guellil ; les traces des voies romaines y sont parfaitement visi- 
bles ; à ce point la voie formait deux branches dont l'une venait 
du nord et l'autre du nord-est. Nous passons ensuite à Aïn- 
Beida et au henchir Baboucha, où certaines personnes veulent 
placer les Aquae Regiae : nous ne sommes pas de leur avis, car 
ces deux henchirs sont trop peu importants. Un peu plus loin 
nous remarquons de chaque côté du chemin arabe des ruines 
isolées et un bordj, sans doute de création arabe. Le jour est à 
son déclin au moment où nous arrivons à l'Oued-Zéroud ; nous 
traversons cette rivière, qui n'avait qu'un mince filet d'eau, et 
nous campons sur la rive droite du cours d'eau pendant la nuit 
du 4 au 5 février. 

5 février. — Dans la matinée du 5, nous explorons le versant 
occidental du Djebel-Trozza. Cette région, couverte de nombreux 
villages arabes bien construits, est assez riche ; de magnifiques 
cactus entourent les jardins arabes du bled Chouach. Le chemin 
qui longe le Trozza à l'ouest est meilleur que celui qui existe 
sur le versant opposé ; quelques henchirs se trouvent de chaque 
côté de la route arabe ; un d'eux, de 45 m. de côté, composé de 
grands matériaux, était un poste d'observation. Nous arrivons 
dans l'après-midi à Hadjeb-el-Aïoun, où nous faisons séjour le G. 

6 février. — Nous profitons de cette journée pour visiter pen- 
dant la matinée les environs de ce henchir où nous plaçons les 
Aquae Regiae. Nous constatons qu'il n'existe aucune source 
dans ces parages ; quelques broussailles seulement poussent à 
l'ouest et au sud de ce poste. 

D'après les itinéraires anciens, le poste romain appelé Aquae 
Regiae était un point où se croisaient plusieurs voies ; savoir : 
celles de Thysdrus à Zama, de Sufetula à Adrumète, de Sufes à 
Adrumète et enfin celle dont nous pensons avoir fait la décou- 
verte et qui existait entre Chusira et Gilma. 

D'après Tissot, Baboucha, près d'Aïn-Beïda, serait les Aquae 
Regiae, et Hadjeb-el-Aïoun serait l'ancienne ville romaine appelée 
Masclianae. Mais, un peu au sud de Hadjeb-el-Aïoun, on req- 



FAITS EN TUNISIE 443 

contre d'autres hencliirs, par exemple celui de Es souda, où il 
faudrait peut-têre placer Masclianae. Nous n'avons trouvé à 
Hadjeb-el-Aïoun que l'inscription suivante : 

iDEXTE R A E/7 X' n] 
\C A R M I N A R E D D' 
)rES QVATER PLEh/ 
il M Al DACVE / C; 
S ET FAC Jjj:_£A,lÙ 

Nous avons trouvé aussi une mosa'ique, au fond des thermes, 
comportant un personnage et deux poissons. Ces thermes ont 
été mis au jour par les troupes qui occupaient avant 1885 le 
poste de Djilma aujourd'hui abandonné. 

Où placerait-on les Aquae Regiae si ce n'est entre Aïn-Beïda et 
Djilma ? Dans les jardins de Hadjeb-el-Aïoun existe une belle et 
grande source d'eau chaude, ce que l'on ne rencontre ni à Aïn- 
el-Ghorab, ni à Baboucha, ni à Aïn-Beïda et ni à Djilma. 

Près des thermes, nous avons trouvé deux tronçons de voies 
romaines ; l'une d'elles semble aller du nord-est au sud-ouest 
et l'autre de l'ouest à l'est. 

Enfin, près de l'Oued-Zéroud, qui coule un peu au nord du 
hameau de Hadjeb-el-Aïoun, se dresse une grande tour, qui 
était un poste d'observation, d'où la vue s'étend à une grande dis- 
tance dans toutes lus directions. 

7 février. — Le 7, au matin, nous levons notre camp pour 
prendre la direction de Djilma ; au moment du départ, nous réu- 
nissons avec soin nos provisions de bouche, ainsi que quelques 
tonnelets de vin destinés à la troupe avec laquelle nous mar- 
chons. Nous entrons dans une région presque inculte et jusqu'à 
Gafsa nous ne devons plus rencontrer un seul centre européen. 

Les ruines qui se présentent à notre vue pendant la marche 
sont cependant assuz nombreuses, quoique éparses, et les traces 
de la voie romaine sont parfaitement visibles à Kesser-el-Ahmer, 
henchir situé sur le versant occidental du Djebel Hadjeb-el- 
Aïoun ; Ce pays est couvert de quelques broussailles où le gibier 
abonde ; mais les environs de Djilma sont dépourvus de toute 
espèce de végétation. 



444 NOTICE SUR DES VOYAGES 

A midi, nous arrivons à Djilma (Cilma), où cesse la végétation 
lellienne. Dans un jardin fait par la troupe, nous remarquons un 
puits de création romaine. A côté d'un bordj, qui menace ruine, 
nous découvrons un cimetière où reposent quelques soldats fran- 
çais. Tout est abandonné ! 

A l'est du bordj se trouvent les ruines de Djilma (Cilma) ; là 
le terrain est jonché de colonnes brisées, de moyens matériaux 
en grés, et de nombreuses traces de fondations en petit blocage 
se remarquent autour de ces ruines. Au sud-ouest, on découvre 
les vestiges d'un aqueduc qui conduisait à Cilma l'eau provenant 
du versant oriental du Djebel-Sbeitla et du Djebel-iM'rilali 
(l.GOOm. d'altitude) ; l'aqueduc suivait la rive gauche de l'Oued- 
Menasser pour franchir une grande dépression de terrain située 
au sud du caravansérail. Sur la rive droite de l'Oued-Menasser, 
nous remarquons les traces d'une voie romaine qui semble avoir 
existé entre Cilma et Sufetula (Sbeilla). Dans l'après-midi nous 
remontons l'Gued-Guetta pour explorer le pays jusqu'à un réser- 
voir romain appelé Foum-el-Guetta ; c'est là que les ruines de 
l'aqueduc se terminent aux débouchés de plusieurs petits thal- 
wegs qui jettent les eaux de pluie dans le réservoir. Un oppidum 
et de nombreuses ruines existent tout le long de cet aqueduc. 

S février. — Nous couchons au caravansérail abandonné et le 
lendemain, 8, nous reprenons notre marche vers le sud-est. 

Nous arrivons à l'Oued-Menasser, que nous explorons, comme 
la veille, mais un peu plus en aval ; nous découvrons un pont 
romain ruiné, dont on ne voit plus que les culées ; nous quittons 
un instant la direction sud pour retourner vers le nord, et nous 
découvrons sur l'Oued-Djilma un autre pont romain ruiné, mais 
mieux conservé que celui qui existe sur l'Oued-Menasser. 

L'Oued-Djilma et l'Oued-Menasser se jettent au même point 
dans l'Oued-Guemouda appelé, plus en amont, Oued-Fekka par 
le's indigènes. Le Fekka (l'ancien Tava), quoique marécageux 
entre l'Oglet-el-Adaouch et Aïn-Neggada — (à l'est de Zaouïa 
Ségada) — n'a point d'eau potable, et toute la région environ- 
nante en est complètement privée. 

La route actuelle est tracée sur un terrain rocailleux où 
poussent le diss et l'alfa maigres ; ce chemin est carrossable, car 



FAITS EX TUNISIE 44d 

nous y avons rencontré des voilures à deux roues, que les indi- 
gènes appellent arabas. 

Si la voie romaine passait dans cette région, ce qui est bien 
probable, nous pensons qu'elle n'y était pas pavée ; cependant au 
henchir Oum-el-Alidam, situé plus au sud, nous avons remar- 
qué, dans une petite dépression de terrain, quelques pavés arron- 
dis par le temps. Ces pierres forment une ligne allant du nord- 
est au sud-sud-ouest, sur une étendue d'environ 35m 3lres. U.i 
peu au sud-ouest de ce même henchir nous avons découvert un 
tronçon de voie formant un petit fossé de chaque cùté du terrain 
pierreux ; ce tronçon a une direction nord-ouest-sud-est. 

Dans ces parages les ruines romaines sont assez éparpillées et 
presque toutes échelonnées du nord-est au sud-ouest. Vers 
midi, nous arrivons à Zaouïa-Ségada, où nous installons notre 
campement près du bordj Mohammed-ben-Kouki. 

Quelques palmiers, dont les dattes ne mûrissent pas, se 
dressent le long d'une séguia (canal) qui arrose les jardins ara- 
bes, au milieu desquels on remarque deux puits de création ro- 
maine. Au sud de ces jardins se trouve le village indigène dont 
les maisons sont construites en mottes de terre séchées au so- 
leil. Nous y faisons provisions d'œufs frais et d'eau potable pour 
plusieurs jours. A cette saison la séguia a de l'eau à volonté, et 
son trop plein se déverse dans l'Oued-Fekka, non loin des ruines 
appelées Neggada. 

Dans l'après-midi, nous faisons une excursion vers le Djebel- 
Hamra, où nous obtenons, dans les rares douars, de précieux 
renseignements sur la contrée que nous devions traverser les 
jours suivants. 

On nous annonce que jusqu'à Gafsa, il n'existait point d'eau 
dans les rivières, même en hiver, mais que nous trouverions 
des puits romains dans des henchirs situés dans les montagnes 
s'étendant entre le Djebel-Hamra et Sidi-Aïch. 

OJcrrier. — Après avoir quitté Zaouïa Ségada, le 9, de bon 
matin, nous nous dirigeons sur l'Oued-Fekka, que nous traver- 
sons au petit jour. Nous sommes ici sur la limite du bassin 
hydrographiciue central de la Tunisie, à la limite extrême des 
terres cultivables, et au seuil de la plaine de Aamra, entrée du 
petit désert tunisien. 



446 NOTICE SUR DES VOYAGES 

Nous ne trouvons pas de vestiges de pont à cet endroit du Fek- 
ka, mais plus au sud nous remarquons les restes de plusieurs 
aqueducs qui conduisaient les eaux du Djebel-el-Hafei dans le 
Baliirt es Sendoug, immense plaine que nous traversons dans 
toute sa longueur et où les ruines commencent à être bien clair- 
semées. 

A notre avis, ce pays désert et inculte l'était déjà aux époques 
les plus reculées ; les travaux exécutés dans ces parages par les 
Romains n'avaient pour but que de placer, çà et là, quelques 
centres et postes d'observation, de les arroser et d'assurer ainsi 
les communications avec le sud pour faciliter la surveillance à 
exercer sur les indigènes nomades, souvent portés à la révolte. 

Au bir El-M'zura, près d'une source d'eau sulfureuse, nous 
découvrons les traces d'une chaussée romaine qui pouvait avoir 
5 à 5 m. 50 de largeur ; non loin de là, nous trouvons aussi un 
mausolée, quelques vestiges d'habitation et deux fûts de colonne. 
Les restes d'un aqueduc se voient sur notre droite. 

Au lieu de faire étape au Redir-el-Hallouf, où il n'y avait point 
d'eau pour nos animaux, nous nous dirigeons sur Bir el Hafei, et 
nous installons nos tentes, vers 6 heures du soir, au Henchir- 
Hameïma, sans doute les ruines de l'ancien Nara. Après une 
marche aussi longue, nous allumons un grand feu pour nous 
égayer et nous réchauffer, car, à cette époque de l'année, les nuits 
sont assez fraîches dans ces parages désolés. 

Les soldats du train racontent leurs impressions de voyage et 
font la nomenclature des rivières sèches que nous avons traver- 
sées ; ils les appellent toutes « Oued-Secco » ! 

A propos des soldats du train, que l'on me permette ici de dire 
deux mots à leur éloge. 

On les appelle là-bas « les tringlots débrouillards ». Etïeclive- 
ment, ils sont débrouillards, dévoués et point peureux. Leur 
travail n'est nullement remarqué ; ils servent sans ambition et la 
satisfaction personnelle d'avoir rempli leurs devoirs leur suffit. 
Combien de fois, en Algérie et en Tunisie, les avons-nous ren- 
contrés, voyageant isolément avec deux mulets chargés, pour ravi- 
tailler, par tous les temps et dans des parages presque inconnus, 
leurs compagnons d'armes des postes militaires souvent distants 
de plusieurs journées de marche. Ce sont bien ces tringlots dé- 



PAITS en TUNISIE 447 

brouillards qui ont conquis, (ainsi que le disent nos plus habiles 
généraux d'Algérie), cette belle colonie septentrionale de l'Afrique. 
Revenons à notre sujet d'exploration. 

10 février. — Le 10 février 1886, nos visitons, à la pointe du 
jour, le henchir Hameima (l'ancien Nara). Partout le terrain est 
jonché de décombres, de moyens matériaux ; cinq beaux mau- 
solées forment arc de cercle avec la montagne. Le pays est hor- 
riblement triste, complètement désert, privé de toute espèce de 
verdure, et le redir est presque à sec. 

Nous n'avons découvert à ce henchir aucun monument épi- 
graphique, mais nous y avons remarqué les traces d'une voie 
romaine allant du nord-ouest au sud-est. Jusqu'à Gafsa, nous 
n'avons plus retrouvé les moindres traces de voie romaine. 

Nous nous promettons de revenir bient(M dans ces parages 
pour les explorer. 

Nous levons notre campement à 7 heures et demie du matin 
pour prendre la direction de Madjen-si-Naouï. Chemin faisant, 
nous apercevons quelques ruines éparses, entre autres un tem- 
ple ; une citerne se trouve sur notre droite ; un peu plus loin, 
sur notre gauche, se dresse un mausolée. Nous atteignons en- 
suite un aqueduc ruiné qui conduisait les eaux du Djebel-Sidi- 
Ali-Ben-Aoua dans une citerne romaine en fort mauvais état. 
Nous marchons ensuite pendant trois heures sans rencontrer les 
moindres vestiges de constructions anciennes. A hauteur du 
Koudiat-el-Fedjedj, qui s'étend sur notre droite, les sous-ofhciers 
du train, Girles et Blauck, nous quittent pour explorer la mon- 
tagne et rechercher de l'eau potable. De notre côté, nous nous 
engageons avec le convoi dans le Koudiat-Zerdeb, et nous faisons 
une halte au henchir de ce nom. 

A deux heures de l'après-midi, nous arrivons à la citerne 
Madjen-Sinaoui complètement vide ; nous nous y attendions. De 
loin, vers le sud, nous apercevons les ruines d'un aciueduc, sur 
lesquelles nous nous dirigeons aussitôt. Nous y trouvons une 
citerne à moitié comblée ; elle répartissait jadis les eaux de 
l'aqueduc, venant du Djebel-Souénia, dans deux directions, et 
cela à l'etïet d'arroser les ruines appelées Rodfrass et d'autres 
moins importantes qui se groupent autour d'une petite élévation 
située au nord du henchir susnommé. 



44» NOTICE SUR DES VOYAGES 

Il est 3 heures et demie du soir et nous hésitons un instant 
avant de prendre une détermination sur la direction à suivre, 
(car il nous fallait de l'eau pour nos animaux, qui n'avaient pas 
bu depuis l'avant-veille), lorsque MM. Blauck et Girles arrivent 
au grand galop de leurs excellentes montures nous annoncer 
qu"ils avaient trouvé de l'eau dans la montagne. 

Sur Ces renseignements nous suivons aussitôt les ruines de 
l'aqueduc pour nous diriger vers la montagne, où nous arrivons 
une heure et demie après. Il est 5 heures du soir. A bir Souénia 
nous trouvons effectivement de l'eau potable et en abondance. 
Ce henchir, appelé aussi bir des Oulad-Moussa, est englobé dans 
une cuveMe couverte d'alfa et de diss rabougris ; une seule gorge 
très-étroite, qui existe au sud-est, nous présente un passage. 

Dans la soirée, il fallait puiser de l'eau pour nos animaux, au 
moyen de grandes gamelles que portaient les soldats, et l'opéra- 
tion très longue n'est terminée que dans la nuit. Les hommes 
étaient harassés de fatigue, car ils avaient fait dans la journée 
près de 45 kilomètres à pied dans un pays désert, tantôt ro- 
cailleux, tantôt sablonneux. 

Au henchir Sinaouï, on remarque de grandes ruines sur une 
étendue de 800 mètres environ. Au milieu de ces ruines existe 
un réduit centi^al de 35 m. de côté, dont les murs, en puissants 
matériaux en grès, ont m. 90 d'épaisseur. A dix mètres de la 
face nord de cette forteresse ruinée, il existe un puits 
carré de 4 m. de côté et de 7 m, de profondeur ; la nappe d'eau 
potable a 3 m. d'épaisseur, soit donc, 3X4X7:= 48 mètres 
cubes d'eau. On voit parmi les décombres du henchir de nom- 
breuses traces de fondations en petit blocage, quelques pressoii'S 
et trois petits oliviers sauvages. 

11 février. — Le 11 février, à 9 heures du matin, nous nous 
dirigeons sur Oglet-el-Meretbah, où nous arrivons vers 2 heures 
de l'après-midi. Chemin faisant, nous chassons quelques trou- 
peaux de gazelles, et nous tuons deux de ces jolies chèvres, près 
de Mzara, sur les bords de l'Oued-Maftema. Lhi cuissot de ga- 
zelle bien cuit peut se conser\-er pendant plusieurs jours, même 
à l'époque des grandes chaleurs ; la chair en est sèche, bien que 
très savoureuse. 



FAITS EN TUNISIE 4-i9 

A Oglet-el-Meretbah, nous faisons creuser de larges trous 
(oglets) dans le lit sablonneux de la rivière, et nousy trouvons de 
l'eau, pour nos animaux, à m. 30 de profondeur. Pendant la 
journée, nous chassons le pigeon ramier, attiré en grand nombre 
par les eaux légèrement salées qui restaient dans nos oglets. 

12 février. — Dans la matinée du 12 février, nous traversons 
le bled Souénia appelé aussi plaine d'Aàmra ; cette plaine, quoi- 
que légèrement ondulée, est triste et désolée. Sur notre gauche 
s'étendent d'immenses dunes de sable formées par les vents 
brûlants du désert. Un seul henchir se présente à notre vue à 
l'approche de Gafsa, non loin du confluent de i'Oued-Seich et de 
l'Oued Safioun. 

Après avoir franchi ces deux rivières et les petites collines qui 
nous cachent l'oasis, nous arrivons à Gafsa (Capsa) à une heure 
de l'après-midi. 

Les traditions héroïques attribuent à Hercult; la fondation de 
Capsa, fameuse par l'expédition de Marius. C'était une ville libre 
à l'époque de Pline et colonie vers le 4*^ siècle de notre ère. 

Gafsa est décorée de monuments déjà connus, dont il reste à 
peine quelques inscriptions et quelques débris enchâssés dans 
les constructions ultérieures des Arabes. 

Nous profitons de notre séjour à Gafsa pour y photographier 
les monuments les plus importants et y relever plusieurs 
inscriptions, dont les deux suivantes jusqu'alors inédites : 

D M S D M C O S R N 

A E L I V S G V B V 



LAVIXAN XXXII 

PIAE IROCVRA VA//A/VIXAN/ 



NTE FONPONNA 

SECVNDA VX 

OR . . . . 

P O M I V N I X 

SECVNDA V 

A L O E L X I . . . X 



T C / M / D N / V / V / 
VA// 

/ X / 



450 NOTICE SUR DES VOYAGES 



DEUXIÈME EXCURSION 

De Gafsa à Méhamla par le Djebel Orbata 
(Agalumnus-Mons) et El-Aïaicha 

(Du 2 au 6 mars) 



2 mam. — Le 2 mars, après avoir visité le poste optique du 
Djebel-Orbata (1,170 m. d'altitude), nous allons coucher à El- 
Aïaicha, en passant par Bou-Hamrah. Ce pays est très-accidenté, 
et la population semble plutôt être berbère qu'arabe. 

3 /nrt/'s. — Le 3, nous faisons séjour à El-Aïaidha et nous vi- 
sitons quelques ruines qui existent entre les versants du Djebel- 
el-Aïaicha et de Semsi ; un puits romain alimente la population 
et les troupes stationnées au camp d'El-Aïaicha. 

4 mars. — Le 4, nous nous rendons au caravansérail d'El- 
Hafey pour visiter dans l'après-midi le pays jusqu'à Mehamla. 
Dans cette plaine, il existait, à en juger par les traces que nous y 
avons trouvées, une voie romaine qui partait sans doute de 
Mehamla, longeait le versant occidental du Djebel-ben-Kraïeur 
et passait entre le Djebel-Zemmour et les ruines d'El-Hafey. 

5 7nars. — Le lendemain 5, nous quittons le caravansérail 
d'El-Hafey pour traverser le bled Tlialah, qui s'étend vers le 
nord. Nous remarquons les traces d'une voie romaine entre le 
Djebel-Haddège et le Djebel-bou-Belel. Nous couchons au hen- 
chir Fersch, situé au nord du Djebel-Biadha. 

G mars. — Le 6, après avoir chassé toute la journée dans les 
erres cultivées des Oulad-bou-Saad, nous rentrons à Gafsa, où 
nous trouvons M. de la Blanchère, directeur du Musée de 
Tunis, qui explorait le pays entre Gabès et Tébessa. 



FAITS EN TUNISIE 451 

TROISIÈME EXCURSION 
De Gafsa à Nefta (Aggarsel Nepte) 

(Du 11 au 19 mars) 



11 mars. — Le 11 mars, nous quittons Gafsa pour visiter les 
chotts tunisiens. Le premier gîte d'étape est le bordj Gourbata, 
séparé de Gafsa par l'immense bled Cliaraya, au milieu duquel 
se trouve l'unique henchir appelé Sidi-Ahmed-Zabrous. 

La voie romaine devait passer à ces ruines, car à l'oglet Ma- 
groun, situé un peu plus au sud-ouest, c'est-à-dire dans l'angle 
formé par l'Oued-Baïech, appelé Ghéreia, et l'Oued-Gourbata, il 
existe une borne milliaire, dont les inscriptions ont été relevées 
pendant notre voyage par M. le lieutenant Boyer. Au bordj Gour- 
bata nous trouvons une citerne et un puits romains qui donnent 
de l'eau potable. Toutes les rivières de ces régions sont excessi- 
vement salées. 

12 mars. — Le lendemain 12, au matin, nous quittons Gour- 
bata pour aller coucher à Bordj-Gouiffla. Le pays que nous 
traversons est morne, désolé, d'une nudité et d'une sécheresse 
désespérantes ; on ne voit pas un henchir dans ces parages, aux- 
quels les Arabes ont donné le nom de Djehennem (lieu maudit) (1). 

Nulle part on ne voit les moindres restes de constructions ; 
cependant, il est très probable que la voie romaine traversait 
cette région pour suivre la rive gauche de l'Oued-Tarafoui jus- 
qu'au confluent de l'Oued-Gouifla. 

A Gouifla existent deux puits romains, où les indigènes 
viennent puiser l'eau qui leur est nécessaire. 

13 mars. — Le lendemain 13, nous nous dirigeons sur To- 
zeur, en longeant le versant occidental du Djebel-Ghakmou, au 
sommet duquel existe une grande baraque créée pour le service 
télégraphique optique qui fonctionne entre Tozeur et le Djebel- 
Orbata. Ni M. Guérin, ni les cartes du dépôt de la guerre n'in- 



(1) _j»^(j^ — enfer, lieu maudit. 



452 NOTICE SUR DES VoVAGES 

diquent un posle d'observation en ruine fjui se trouve entre 
rOued-Chakmou et TOued-Acliena, sur le versant ouest de col- 
lines rocheuses appelées Ocliana. Ces ruines, de 30 mètres de 
C(Mé, se composent de gros matériaux parfaitement visibles de 
loin. 

Après avoir franchi TOued-el-Koudia, nous arrivons à l'oasis 
el Hamma, où l'on remarque encore deux grands bassins antiques 
et un fragment d'une chaussée de voie romaine allant du nord- 
ouest au sud-est. 

De là, nous nous engageons dans celte langue de tiirre que 
M. Roudaire appelle le seuil du Kri/C ; c'est un immense banc 
de sable assez élevé qui mesure en moyenne 15 kilom. de largeur 
et de 35 à 40 kilom. de longueur ; il est formé par le Chott- 
Djerid au sud-est et le Cholt-Rharsa au nord-ouest. Nous tra- 
versons le Drah-Tozeur au milieu d'un nuage de sable que 
soulevait le vent du sud-ouest, et nous ne pouvons apercevoir la 
ville de Tozeur (Thusurus) qu'en arrivant à quelques centaines 
de mètres de l'oasis. Nous couchons au bordj du Bey, qu'un 
tremblement de terre, en 1885, avait endommagé ; les murs en 
sont fortement lézardés. Dans le quartier appelé Belidet-el-Hader 
on retrouve quelques monuments antiques ainsi que dans l'oasis, 
où l'on aperçoit un barrage construit en blocs de grand appareil, 
un puits carré et les vestiges d'une basilique. Çà et là gisent 
quelques fûts de colonne, et de grands blocs bordent l'Oued-Ber- 
bouk et les autres canaux d'irrigation. 

14 mars. — Le li-, nous continuons notre marche vers le 
sud, en laissant sur notre droite une petite Sebkha qui corres- 
pond sans doute au Cholt-Rharsa ; nous nous dirigeons sur 
Nefta, située à 25 kilomètres au sud de Tozeur. Après avoir tra- 
versé dans toute sa longueur le Drâ Nefta, appelé aussi Bled- 
Mrah-el-Aouara, nous arrivons à Nefta (Aggarsel-Nepte), sans 
avoir aperçu une seule ruine romaine ; ce pays n'est pas habité, 
nous n'y avons rencontré qu'une petite caravane portant des 
dattes de Nefta à Gafsa. (1) 



(1) On évalue i\ fiOO.OOO le nombre de palmiers ((iii exislent, dans les diffi'i-enles 
oasis ([lie nous avunss isitées. La dal((\ de Gafsa m(''me n'esl pas bonne, elle est 
souvent donnée comme nourritui-e aux animaux, et les haljilanls de Gafsa 
mangent do preférenec la datte de Tozeui" ou do Nefta. 



FAITS EN TUNISIE 4oJ 

A Nei'a, nous nous installons dans la miison du Bey, où nous 
dressons nos lits de campement comme à Tozeur. Nous prenons 
ensuite ((uelques photographies de deux villes situées sur deux 
peiiles collines de sable. La prise d'eau y est vraiment curieuse 
à visiter. Dans la crainle de voir cette prise d'eau englou- 
tie par les sables mouvants du déserf, les habitants de Nefta sont 
obligés de lutter continuellement contre 1 "élément envahisseur 
saharien ; aussi transportent-ils journellement du sableàquelque 
disîance de cette prise d'eau afin d'y former un rjmpart contre 
les sables du désert. Ce rempart, en pente très roido, a bien 90 m. 
de hauteur. L'eau y est légèrement sulfliydri(iue. 

Nous ne devions rentrer à Gafsa que le 2i, de sorte que nous 
avons encore deux journées devant nous pour visi'er le nord de 
la région septentrionale appelée Souf. 

Malheureusement un djicli de 3)0 cavaliers touareg nous 
est signalé, et nous sommes obligés de renoncer à no're excur- 
.sion au sud des Cho!fs. 

Nous visitons ensuite Nefta et l'oasis, qui contient 160.000 
palmiers. Sur li- dire des Arabes, la ville romaine était située près 
du Cholt-Djerid, oùles ruines sont sans doute ensevelies sous les 
sables. Le barrage de l'Oued-Nefia, situé au-dessous des deux 
villes arabes, est construit en blocs datant de l'époque romaine. 
Ce sont sans doute des matériaux romains qui ont servi à cons- 
truire le marabout du haut duquel nous avons pu apercevoir une 
partie de l'immense [ilaine du Souf. 

Le soir, nous dinons che: le Grand Marabout (prêtre) du 
Nef.'.aoua, où l'on nous sert à la française. 

lo mav6. — Le lendemain maiin, 15, au mom/nt du lever du 
soleil, nous prenons la photographie de la famille de ce Mara- 
bout, et nous reniron-; à Tozeur, où nous faisons séjour le 
IG mars. 

IG rir;;:-. — Nous profilons de celte journée pour prendre 
quelques photographies dans l'oasis, entre autres celle d'une 
cascade où se fait la distribu'ion des eaux qui arrosent les jar- 
dins de l'oasis. 

Dans l'après-midi, au grand éîonnement des Arabes, nous 
péchons sur les bords de l'Oued-Berbouk, (jue l'historien arabe 
El-Bekri appelle (Ouadi-el-Dj 'mal), une grande quantité de gre- 



454 NOTICE SUR DES VOYAGES 

nouilles, dont les cuisses nous procurent un excellent repas, 
auquel assistent deux chefs indigènes. Ces messieurs trouvent le 
plat délicieux, et nous pensons qu'ils ont dû faire part de cela à 
leurs sujets. 

17 mars. — Le 17, nous nous remettons en route pour nous 
diriger vers le nord-esl. Nous traversons la petite oasis de Degacli, 
où nous ne trouvons pas le moindre vestige de construction 
romaine ; tout paraît ôtre englouti dans les sables. Au henchir 
Guebba nous remarquons la chaussée d'une voie romaine venant 
de l'est et se dirigeant vers le nord du Chott-Djerid. Une tour 
antique existe non loin de là ainsi que des carrières, qui s'éten- 
dent vers le Kriz (Thiges). 

Près du Kriz, nous visitons le rocher où se trouve la fameuse 
inscription bien connue et signalée par M. Guérin. Un peu au 
nord-est du Kriz nous remarquons Seddada, dont les ruines 
romaines sont situées dans des gorgesqui limitent le Chott-Djerid. 
Dans le Khranguet-jSIajir, on remarque de nombreuses cavernes, 
où la légende arabe place le lieu d'ermitage de Sidi-Abbas. Nous 
pensons que ces cavernes étaient les demeures des premiers 
habitants de cette contrée. Sur le plateau appelé Sidi-bou-Hellal, 
on remarque de nombreux décombres qui représentent les restes 
d'une ville romaine, car, au pied de cette élévation, on voit en- 
core les vestiges d'une voie se dirigeant au nord-est. Seddada 
était sans doute un poste occupé militairement pour surveiller la 
route qui contournait au nord les Chotts fie lacus Salinarum 
sans doute). 

Cette région, qui entoure les Chotts, devait être jadis excessi- 
vement fertile, mais il n'est pas douteux qu'à l'époque romaine 
déjà, un désert s'étendait entre Gafsa et le fleuve Tana (Oued- 
Fekka). Nous couchons le soir à Bordj-Gouifla. 

18 mars. — Le 18, nous couchons à Bordj-Gourbata, où nous 
chassons le canard et l'oie sauvages. Impossible de manger le 
produit de notre chasse, car le gibier qui vit le long de l'Oued- 
Tarafoui est excessivement salé. 

10 mars. — Le 19, nous rentrons à Gafsa, où l'on ne nous 
attendait que le 21 mars. 



FAITS EN TUNISIE 455 



QUATRIÈME EXCURSION 
De Gafsa à Kasserine (Colonia Cillitana) 

(Du 22 au 30 mars) 



22 mars. — Dans le but de nous payer le luxe d'une marche 
de nuit, dans les environs de Gafsa, nous quittons cette ville le 
22 mars pour prendre, à 10 heures du soir, la direction de Sidi- 
Aïch. Nous allons donc vers le nord. Nous n'avons rien pu voir 
pendant cette marche de nuit, mais nous croyons devoir signaler 
ici un oiseau d'un chant extraordinaire. Avant l'aurore, quel- 
ques-uns de ces volatilles suivaient nos chevaux, à l'effet sans 
doute de trouver un peu de nourriture ; ces oiseaux, à notre 
grand étonnement, chantaient d'une manière très juste les cinq 
dernières notes d'une gamme ascendante, en répétant chaque 
note à l'exception de la dernière, en observant un soupir entre 
deux mêmes notes et enfin, en marquant un point d'orgue sur le 
troisième avant-dernier son. 

Au jour, cet oiseau vient voltiger autour de nous. Il est petit 
et gris ; c'est une espèce de rossignol, fort bon musicien. (1) 

23 mars. — Nous dépassons Sidi-Aïch pour camper aux 
ruines appelées Toual, où nous arrivons le 23 à la pointe du jour. 
Dans l'après-midi, nous visitons les nombreux henchirs qui 
couvrent le pays au pied des montagnes Toual et Sidi-Aïch. Tous 
ces henchirs sont de peu d'importance, car ils ne présentent que 
des ruines d'habitations éparses ; nous rencontrons aussi de 
nombreux fûts de colonnes ne comportant aucune inscription. 

24 mars. — Le lendemain 24, nous nous dirigeons sur le 
henchir Rechigne, situé près de la Smala du Ca'ïd des Fréchich. 
Nous rencontrons pendant notre marche des raines assez im- 



(1) Nous avons fait part de notre découverte à M. Guérin, mais le bon 
vieillard, <iui n'est plus de ce monde aujourd'hui, n'a pu nous donner aucune 
explication ù ce sujet ; il n'a pas connu l'oiseau en «juestion. 



450 NOTICE SUR DES VOYA'iES 

porlantes, ielles (juc mausolées, lemples, cilernes, aqueducs 
ruinés et vestiges de fermes romaines ; cette contrée devait ôlro 
assez habitée à répot|ue de la décadence romaine. 

2o mars. — Le 25, nous passons prés de nombreux henchirs 
peu importants pour nous rendre à Kasserine. Ces henchirs pré- 
sentent des mausolées, des pressoirs et des citernes ; nous trou- 
vons aussi dans ces parages, qui se rapprochent de la zone 
tellienne, quebjues dc.uars d'Arabes nomades, mais nulle part 
nous ne trouvons des traces de voies romaines. Nous visitons 
Kasserine dans l'après-midi. Les monuments épigraphiiiues, bien 
connus, y sont assez nombreux ; on y remarque un magnifiijue 
mausolée, une porte anii(iue et un arc de triomphe rappelant une 
civilisation passée. 

Nous croyons devoir indi(;uer ici (jue l'Oued-Kasserine, petit 
affluent de droite du Fekka (Tana) a de l'eau potable [-.endant 
toute l'année ; il se pourrait (jue ce fût à TOued-Kasserine que 
Marins ait fait provision d'eau dans sa marche sur Gafsa. 

Disons deux mois sur cette marche : 

L'armée romaine eut certainement à traverser la Tunisie cen- 
trale très peu connue avant les découvertes géographiques du 
corps expéditionnaire de 1881-1882 et d'autres missions scienti- 
fiques plus récentes. 

Ce pays est formé par un grand plateau, que le docteur Rouire 
appelle plateau central tunisien ; ce plateau est situé dans le 
bassin du Merguellil et du Fekka. Ce dernier part de Tébessa en 
passant à Kasserine, au sud de Sbeitla, à Zaouïa Ségada, Djil- 
ma et Hadjeb-el-Aïoun. Sur ce même [.iateau se déroulent un 
grand nombr».' de rivières. c|ui forment, d'après M. Rouire, avant 
d'arriver à Kairouan. le Triton des anciens. Quatre de ces 
rivières prennent naissance : 1" le Merguellil, entre les Djebel 
Berberou et Oussclet ; 2" le Zabbès, enîre les Djebel Djilgil et 
Trozza ; 3" le Zéroud, entre les Djebel Tiouacha et M'zilah, et 
4" le Fekka, dans les massifs nord-oucs! de Tébessa. 

Ces cours d'eau se réunissent, avant de (juitler le plateau cen- 
tral de la Tunisie et descendre dans la plaine de Kau'ouan. en 
deux grandes artères, le Mer-guellil et le Zéroud. Ils forment la 
Sebkha de Bagla à hauteur de la ville sainte de Kairouan. 
Au-delà, le fleuve apparaît en un lit unique, (jui va, s'élargissant de 



FAITS EN TUNISIE 457 

nouveau, former le lac Kelbea, puis la Sebkha d'Herkla ; cette 
Sebkha forme aA'ec la haute mer l'ancienne île de Phla ; les embou- 
chures du fleuve se trouvent donc au fond du golfe d'Hammanut. 
Les trois lacs de Bagla, de Kebbia et d'Herkla, situés sur le 
parcours du fleuve Triton, st-raient-ils les trois lacs Pallas, 
Libye et Triton indiqués par Ptolémée et tout particulière- 
ment par Seylax ? Enfin la source du fleuve Triton a été indi- 
quée par Ptolémée au mont Ouselaton ; or ce mont est celui 
appelé aujourd'hui Ousselet, dont le nom s'est perpétué chez la 
population de ce pays, qui est plutôt berbère qu'arabe. 

Trouve-t-on un autre mont du nom d'Ouselalon dans la Tuni- 
sie actuelle ? Non. 

Enfin il ne peut y avoir de doute sur l'emplacement du Triton. 
Ptolémée, Seylax et Victor de Vite disent que le mont Ziquensis 
(Zaghouan), appelé aussi Jupiter et dont les chrétiens auraient 
fait la Montagne du Seigneur, est le seul qui existe entre le Ba- 
grada et le Triton. Il est impossible que les géographes anciens 
aient pu négliger de citer les trois lacs Pallas, Libye et 
Triton pour laisser supposer aux modernes que les Chotts 
étaient le Tritonide dus anciens. Les Chotts représentent sans 
doute le Lacus Salinarum des Latins. 

Nous avons visité les sources du Merguellil les 2, 3, 4 et 
5 févrierl886,aumomentd'unecruequi, pendantplus de24 heures, 
rendait ce cours d'eau infranchissable. Le 8 février de la même 
année, nous avons fait provision d'eau à l'Oued-Fekka (l'ancien 
Tana) près de Zaouïa-Ségada, et, en avril, nous avons reconnu 
sa source située près de Tébessa. 

Que l'on revienne du nord ou du nord-ouest de la Régence, 
pour se diriger sur l'oasis de Gafsa, Zaouïa-Ségada et Kasserine 
sont les deux seuls points où l'on puisse faire provision d'eau 
pour une armée ayant Gafsa pour objectif. Marins n'a donc pu 
faire provision d'eau qu'à Kasserine ou qu'à Zaouïa-Ségada. 

Nous pensons que l'armée romaine a passé à Kasserine (Golo- 
nia Cillitana). 

En effet, Salluste nous dit que Marius, avant de concentrer 
son armée, envoie son lieutenant Aulus Manlius à Lares (Lor- 
bus) et lui annonce qu'il l'y rejoindra. 



458 NOTICE SUR DES VOYAGES 

Ce serait donc sur le 7^ degré de latitude que les deux princi- 
pales colonnes se seraient réunies pour marcher ensemble sur 
Gafsa, ville située sur le 7<^ degré de latitude et sur le 34^ de lon- 
gitude (Paris). 

Certaines personnes supposent que Marins a passé par Sufes 
et Sufetula et qu'il a fait provision d'eau au Tana (1), à un point 
situé au sud de Sufelula (Sbeitla). Cela nous paraît impossible, 
car, comme nous l'avons déjà dit, entre Kasserine et Zaouïa- 
Ségada, là, où' le Fekka porte le nom d'El-Hathob, on ne trouve 
pas d'eau, pas même en automne, si ce n'est que dans quelques 
rares henchirs, dont les puits n'ont éi'é créés qu'à partir du pre- 
mier siècle de notre ère. 

Enfin d'autres personnes croient que Marins s'est avancé sur 
Gafsa en ligne droite, mais en évitant, autant que possible, de 
suivre les voies de communication. Il aurait passé prés d'Orba 
(Ebba) — Althiburus (Medéina) — entre Thala et Sufes (Sbiba), 
se serait arrêté le cinquième jour à Vegesela (henchir Rakla) et 
serait arrivé le sixième jour dans les environs de Colonia Cilli- 
tana (Kasserine). 

Nous sommes bien de cette avis, car l'armée romaine n'était 
pas suivie de convois comme le sont les armées modernes ; le 
convoi de Marins ne se composait que de nombreux troupeaux 
qui passent partout et auxquels les routes commodes n'étaient 
pas nécessaires. 

Marins s'est rendu de Kasserine à Gafsa en trois nuits ; la 
distance entre ces deux villes est d'environ 90 kilomètres en pas- 
sant par Sidi-Aïch, ce qui fait que chaque marche de nuit était 
de 30 kilomètres. 

C'est au lecteur de juger d'une chose absolument hypothétique. 

Revenons à notre voyage de Gafsa à Kasserine. 

26 mars. — Le 26 mars, après avoir fait provision d'eau à 
l'Oued-Kasserine, qui jette un filet d'eau dans l'Oued-Fouçan- 
nah, (2) nous nous dirigeons vers Sidi-Aïch. Nous passons près 



(1) Le mot Tana, d'après De Brosses, ne semble être qu'un mot gsnerique 
que Sallusto a pris pour un nom propre. 

D'après Tissot, Tana ou Tala signifiait chez les Libyens, comme cliez leurs 
descendants, source, courant d'eau. 

(2) L'Oued-Fouçannah prend plus en aval les noms de Halliob puis de Fekka. 
Les eaux de l'Oued-Kasserine disparaissent dans le lit de rOued-Fouçannah, 



FAITS EN TUNISIE 459 

des hencliirs El-Gellal, Boabtoura, pour franchir ensuite le Djebel- 
Selloum, sans y rencontrer une seule créature humaine. 

Nous dressons nos tentes à Haouch-Khima, où l'on remarque 
deux grandes tours et un arc de triomphe. Quantité de hencliirs 
existent autour d'Haouch-Khima, mais le temps nous fait défaut 
pour pouvoir les visiter tous. Nous parcourons les principaux, 
savoir : heuchir Fejd-Lagalem, henchir Djebibina, henchir Ben- 
Hassen, henchir Khima, henchir El-Hassen, henchir Assi-Frid. 
Nous y remarquons quelques puits romains ayant de l'eau pota- 
ble et plusieurs petits bois d'oliviers productifs ; cette région 
devait être jadis assez bien habitée. 

27 7nars. — Le 27, nous couchons à Sidi-Aïch où nous arri- 
vons à la tombée de la nuit. 

28 mars. — Le lendemain 28, à la pointe du jour, nous fai- 
sons provision d'eau à un puits romain, et nous nous mettons en 
route aussitôt pour nous diriger vers le nord-est. Nous longeons 
le versant occidental des Djebel Sidi-Aïch et Sidi-ben-Aoun, 
pour nous rendre au henchir Hameima, où nous avions déjà 
passé le 9 février. 

Nous passons par les henchirs El-Ouktifat, Daklet et Had- 
dadj (où nous remarquons les vestiges d'une voie romaine) — 
par henchir Oued-Mrota — Sofra, Khima et Cénéla ; ce dernier 
est assez important. A partir de là nous obliquons sur notre 
droite, et nous découvrons un aqueduc en ruine dont nous ne 
pouvons indiquer ni le commencement ni la fin, car le jour est à 
son déclin, et nous nous hâtons pour installer nos tentes à Aïn- 
Mta-Djerid, près d'un endroit que les cartes appellent « les Sept 
palmiers ». Il n'y existe plus que quatre palmiers, trois d'entre 
eux ayant été coupés, nous dit-on, pour les besoins d'une troupe 
française qui y était de passage en 188L 

29 mars. — Le 29, nous nous dirigeons sur le Djebel El- 
Hafeï (500 mètres d'allitude), et nous couchons au henchir 
Hameïma. 

Après plusieurs heures de recherches, nous remarquons les 
traces d'une voie romaine, qui existent dans une petite gorge se 
dirigeant du nord-est au sud-ouest, entre les Djebel El-Hafeï et 
Sidi-Ali-ben-Aoun, 



4G0 NOTICE SUR DES VOYAGES FAITS EN TUNISIE 

SO mars. — Le lendemain 30, de 1res bonne heure, nous quit- 
tons noire petit convoi à bagages pour nous rendre dans la 
matinée même à Madjen-Sinaouï; nous y trouvons, ainsi que cela 
avait été convenu avec nos amis de Gafsa, des chevaux de relai 
venus à ce point deux jours aujjaravant. Nous rentrons à Gafsa 
vers 10 heures du soir. 



A. WiNKLER. 

(A suivre.) 



Vlars, 



ars. 



/^Ky 



i 



e^Aux 



dnnels 



^^nnaire espagnole (aller). 
j id. (retour). 

/ la colonne expéditionnaire espagnole 

/ Ifetour. 



GUERRE DE TLEMCEN" 



DEUXIÈME JOURNÉE 



CHAPITRE PREMIER 

Le Comte cP^Icaiidele quitte Oran avec sou année et se dirige 
sur V\Co5iai:anein 



A Li fin du récit de l'expédition de Tkmcen, nous avons laissé 
le Comte d'Alcaudete, capitaine général d'Oran, occupé à réunir 
les approvisionnements nécessaires aux troupes qui devaient le 
suivre dans l'expédition de Mostaganem ; à remettre son artillerie 
en bon état, et à renouveler en partie sa cavalerie, que la dernière 
campagne avait très éprouvée. Le Comte consacra une quinzaine 
de jours à l'organisation de la nouvelle colonne expéditionnaire; 
mais comme il ne voulut pas retarder plus longtemps le départ 
de ses troupes restées campées à Rambla Onda (2), il dut négli- 
ger certains détails d'importance secondaire. 

Sa Seigneurie chargea Don Alonso de Villaroel de veiller à la 
distribution des vivres, dont les capitaines devaient pourvoir 
chacun de leurs hommes pour quatre jours au moment de se 
mettre en marche. En même temps, il fit conduire au camp le 
matétiel de son artillerie, qui se composait d'une pièce de batterie 
de siège et de cinq excellents canons de campagne, tous parfai- 
tement attelés. 



(i) Most.igancm dépendait :.lors du royaume de Tlenicen. 
(î)' Plateau de Gambetta. 



4^2 GUERRE DE TLEMCEN 

Le mercredi 21 mars 1543 (i), Sa Seigneurie se rendit dès 
la pointe du jour au camp de Rambla Onda, afiii de disposer 
son armée pour le départ. 

A dix heures, l'avant-garde, forte de 13 compagnies comman- 
dées par Don Martin de Cordoue, quatrième fils du Comte, 
ayant sous ses ordres le major général Melchor de Villaroel, 
quitta le camp avec beaucoup d'entrain. 

A midi, le Comte se mit à la tète du gros de ses troupes, 
où l'on comptait 160 lances chrétiennes et 7,000 fantassins, 
parmi lesquels 5,000 étaient armés d'arquebuses et d'arbalètes ; 
et^ suivi de son étendard et de son guidon, il prit à son tour le 
chemin de Mostaganem. 

L'armée alla camper à deux lieues et demie d'Oran, au lieu 
dit les T^o^nelos, où se trouvent sept ou huit puits dont l'accès 
était dissimulé par les hautes herbes qui couvraient leurs abords. 

On ne peut qu'admirer le courage de notre grand capitaine 
qui — sachant que la Place de Mostaganem était secourue par 
toutes les troupes de terre et de mer dont pouvait disposer 
Cenaga (2) , roi d'Alger — n'allait pas moins affronter ses 
ennemis avec confiance, comme si la victoire lui eut été promise 
d'avance. 

Grâce aux sentinelles dont il eut, selon son habitude, la 
précaution d'entourer son camp, le Comte passa tranquillement 
la nuit à l'endroit que nous venons d'indiquer. 



(i) Dans son Histoire d'Oran (page 89), Léon Fey place cette expédition au mois 
d'août 1548. 

A cette occasion, nous devons faire remarquer que cet auteur — toujours consciencieux, 
mais souvent mal renseigné — rapporte très inexactement la plupart des laits qui se sont 
produits pendant les premiers temps de l'occupation espagnole. 

Il déclare, d'ailleurs (page 84) € qu'il n'entre pas dans le cadre de son ouvrage, de 
n compter, une à une, les secousses couvulsives qui ébranlèrent, dans le royaume de 
• Tlemcen, l'autorité vacillante des princes de cette partie de l'Afrique déjà soumise — 
« du moins nominalement — au protectorat espagnol ; et qu'il ne se propose que de les 
« esquisser rapidement et à grands traits. » 

(2) Hassan Agha, 3"" pacha d'Alger. 



GUERRE DE TLEMCÈN 463 



CHAPITRE II 



De ce qui survint au Xeque (i) Guirref et à ses gens dans leur 
rencontre avec les cavaliers de Meliona 



Le lendemain (Jeudi Saint) dès la pointe du jour, le Comte 
fit sonner le réveil et lever le camp. A huit heures, l'armée se 
trouva prête à partir et elle continua sa marche sur Mostaganem. 

Ce jour-là, le Xeque Guirref s'était mis en route de son côté, 
avec 300 lances, pour venir rejoindre notre colonne. Il était, en 
outre, accompagné de tous les gens de son douar, de ses femmes, 
de ses enfants, et d'un troupeau qui comptait plus de 4,000 têtes 
de bétail. 

Ainsi que nous Tavons dit ailleurs, ce chef arabe est très 
honoré de tous les siens. Malgré sa forte corpulence et son fige 
avancé, il est toujours actif et courageux. 

Aussi, quoique surpris pendant sa marche par 600 cavaliers 
de la vallée de Meliona (2), Guirref n'hésita pas k se mettre sur 
la défensive, et il sut résister vaillamment à leur attaque ; néan- 
moins, dans la crainte d'être entamé à un moment donné, il 
dépêcha deux cavaliers au Comte pour l'informer de sa situation 
et lui demander du secours. 

Le Comte lui répondit que, devant arriver avant la nuit à 
Arzew afin d'y installer son camp, il lui était impossible de 
s'arrêter daqs sa marche ; mais qu'il la ralentirait un peu afin 
de lui permettre de le rejoindre. En attendant, il l'engageait à 
persévérer dans sa résistance. 

Suivant les conseils de Sa Seigneurie, Guirref continua à tenir 
tête aux cavaliers de Mehona. Il fut même assez heureux pour 
les repousser en leur infligeant des pertes sensibles, tandis que, 
de son côté, il n'avait eu que deux cavaliers et un cheval blessés. 



(i) Chef, en espagnol. 

(3) Aujourd'hui Aïn-eî-Arba. 



4(34 GUERRE DE TLEMCEM 

Au monien: où le Comte congédiait Jes deux messiigers de 
Guirref, trois énormes sangliers apparurent à nos regards. 

Les soldats leur donnèrent la chasse, et ils tombèrent bientôt 
sous leurs balles, à l'exception d'un seul, qui fut tué par Don 
Mendo de Bcnavides, neveu du Comte d'Alcaudete. 

On se rendit ensuite à Arzew pour y passer la nuii. 

Arzew (i) est une ville entièrement déserte. 

On y voit encore des maisons dont les murs élevés sont 
construits avec des pierres de taille de grandes dimensions. 

Au milieu de la ville, on remarque une tour démantelée qui, 
— d'après ce que Ton raconte — avait tait partie d'un palais 
habité par les anciens rois du pays. 

Nos troupes bivouaquèrent au bas de la ville, du côté de la 
mer, où se trouvent deux sources qui émergent sur la plage. 

Comme l'ancienne cité est bâtie sur un plateau élevé, et que 
le chemin qui la relie ï ces sources est si accidenté qu'il devient 
impraticable pendant la nuit,, on du: laisser l'artillerie sur le 
haut de l'escarpement, où elle fut étroitement gardée par un. 
nombre suffisant de soldats. 



CHAPITRE m 



CoDunenl on aperçut les galères du roi cf^ÂJoer ; ce qu elles firent, 
et coninicnt le Comte se conduisit dans celte circonstance 



Le Vendredi Saint, 23 mars, l'armée fut réveillée bien avant 
le jour par des bruits confus que l'on entendait du côté de la mer. 
C'étaient les navires de Cenaga (Hassan Agha), qui, au nombre 
de cinq galères et une galiote, venaient nous attaquer. 



(i) Il s'ngit ici de l'ancien .\r7.eu, le Poilus \liigitus ics Romains, qui occiipjit l'empla- 
cement actuel du villaoje arabe de Uettiouin, prés de Sainl-Leu, où l'on a découvert les 
belles mosaïques qui figurent au Musée d'Oran. 



GUERRE DE TLEMCE^^ 4^5 

Dès qu* elles furent près du rivage, elles tirèrent trois coups 
de gros canons de tillac sur notre camp, dont les feux de bivouac 
leur indiquaient la position. 

Un de nos soldats fut tué ; deux autres reçurent des blessures 
plus ou moins graves ; enfin, un cheval des écuries du Comte 
fut atteint mortellement par cette décharge inattendue. 

Les navires nous envoyèrent encore une salve de coups d'arque- 
buses, dont j'évalue le nombre à 600. Après (quoi ils firent sonner 
leurs gaïtas (i) et anafilcs (2), et battre les tambours que les 
Turcs ont à bord de toutes leurs galères. 

Afin de préserver ses troupes des coups de ce nouvel ennemi, 
le Comte, suivi de ses officiers,, parcourut le camp en toute 
hâte, en s'écriant à haute voix : « Eteignez vos feux ! éteignez vos 
feux ! ') Puis il s'élança comme un lion sur le plateau supérieur 
où se trouvait son artillerie, la fit descendre immédiatement, et 
ordonna de la mettre en batterie sur un monticule qui se trouvait 
à proximité du rivage de la mer. 

Les galères, qui s'étaient encore plus rapprochées de la côte, 
nous tirèrent trois nouveaux coups de canon, auxquels le Comte 
fit aussitôt riposter par deux décharges de son artillerie. 

Un de nos boulets atteignit la proue d'une galère et la brisa, 
en même temps qu'il blessait plusieurs hommes. 

Il n'en fallut pas davantage pour décider les galères à prendre 
incontinent le large ; mais comme il s'éleva bientôt un grand 
vent d'ouest qui ne leur permettait pas de tenir la haute mer, 
elles s'empressèrent d'aller se réfugier dans le port d'Arzew. Les 
troupes débarquèrent aussitôt et installèrent leur camp sur la 
plage, en même temps qu'elles allumaient de grands feux pour 
panser leurs blessés. 

Du monticule où nos canons étaient en batterie, le Comte 
aperçut le haut des mâts d'un navire : c'était la galiote turque 
qui, n'ayant pas suivi les galères dans le port, cherchait à se 
rapprocher du rivage vers l'endroit où nous nous trouvions. 



(i) Musettes, haut-bois 
{2) Trompettes maures. 



466 ' GUERRE DE TLEMCEN 

Don Mendo de Benavides ayant obtenu de Sa Seigneurie la 
permission d'aller reconnaître les mouvements de la galiote, il 
prit avec lui l'alcalde Luis de Rueda ainsi que 10 à 12 cavaliers, 
et se dirigea du côté où elle paraissait vouloir aborder. 

Arrivés au point qu'ils voulaient atteindre, Don Mendo et 
deux autres cavaliers munis d'arquebuses comme lui déchargèrent 
leurs armes sur la galiote, qui s'empressa de virer de bord et 
d'aller rallier les galères dans le port d'Arzew. 

Dès le retour de Don Mendo et de son escorte, le Comte 
donna Tordre de lever le camp ; et l'armée reprit sa marche sur 
Mostaganem, dans le même ordre de bataille que les jours 
précédents. 

A midi, le Xeque Guirref avait rejoint notre colonne. 

En abordant le Comte, Guirref lui baisa les mains en le conju- 
rant de prendre sous sa protection sa femme, ses enfants, son 
troupeau, ses bagages et les richesses qu'il emportait à sa suite. 
Le Comte le lui promit affectueusement, puis il lui indiqua la 
place qu'il devait occuper avec sa suite dans les rangs de l'armée. 
Ainsi disposée, la colonne arriva à 3 heures de l'après-midi sur 
les bords de la rivière Chiquiznaque (i), dont les eaux étaient 
alors considérablement élevées. 

Ce que voyant, le Comte en remonta le cours avec son escorte 
afin de chercher un gué favorable au passage de son armée. 
N'en trouvant aucun à sa convenance, il revint sur ses pas et 
donna l'ordre de jeter immédiatement un pont à l'endroit où 
nous nous trouvions (2). Et comme les abords de la rivière 
étaient couverts de thuyas, il s'empressa d'en faire abattre une 
grande quantité à cet effet. 

En prenant une pareille décision^ le Comte avait voulu — 
comme c'est le devoir de tout bon capitaine soucieux de la vie 
de ses soldats — préserver ses troupes des dangers que présen- 
tait alors le passage à gué de la rivière. 



(i) L'Oued Macta. 

(2) C'est, à peu de chose près, l'emplacement occupé actuellement par le Pont de h 
Macta, sur la route nationale d'Oran s. Alger. 



GUERRE DE TLEMCEN 467 

Mais, dans leur impatience, nos vaillants Espagnols se jetètent 
à la nage. 

Plus de 500 d'entre eux se trouvaient déjà sur l'autre bord, 
alors que la construction du pont n'était pas commencée, et les 
travaux ne touchaient pas encore à leur fin, que toutes les trou- 
pes de cheval et de pied avaient également passé la rivière à leur 
tour, malgré les efforts que le Comte avait faits pour les en 
empêcher. 

Le pont ne servit donc qu'à assurer le passage du convoi, des 
équipages d'artillerie, des officiers et des gens de Guirref qui 
accompagnaient ses bagages et ses troupeaux. 

On est heureux, certes, de commander à de vaillants soldats, 
capables de supporter tous les dangers de la guerre, car Dieu fa- 
vorise toujours les entreprises des hommes braves ! 

C'est ainsi qu'il seconda les efforts de ces lions d'Espagne qui 
affrontaient résolument un torrent rapide, comme il l'avait fait 
jadis pour les enfants d'Israël, lorsqu'ils s'engageaient sans crainte 
au milieu des flots de la mer Rouge. 

Dès que l'armée se trouva réunie sur l'autre rive, elle prit ses 
dispositions pour y passer la nuit. Mais, afin de la mettre à 
l'abri des canons des galères turques, le Comte la fit bivouaquer 
à une portée d'arbalète de la rivière, dans les plis de terrain 
formés par les dunes de la mer, et elle y fut, en effet, en 
parfaite sécurité. 



CHAPITRE IV 



Du combat que le Xeque Guirref livra aux Maures ennemis; 
et comment il appela le Comte à son secours 



Le lendemain^ samedi, veille du saint jour de la Résurrection 
(24 mars 1543), le Comte fit sonner les trompettes dès la pointe 
du jour, et les troupes se mirent en devoir de lever le camp. 

A huit heures, l'armée quitta les retranchements où elle avait 
passé la nuit, et reprit sa marche en bon ordre. 



408 GUERRE DE TLEMCÈN 

Elle longea la côte pendant une demi-lieue sans incident ; niais 
arrivée près d'un monticule, le Comte, avec sa sagacité ordinaire, 
pressentit une embuscade en cet endroit. Dans le doute, 
il ordonna au Xeque Guirref de prendre les devants avec ses 
hommes de guerre, et de se porter sur le point culminant de 
l'éminence, afin de reconnaître le terrain aussi loin que les dispo- 
sitions du sol le lui permettraient. 

Guirref obéit. Arrivé au sommet du monticule, il ne vit 
d'abord rien de suspect ; mais en descendant le versant opposé, 
il découvrit plus de 2.000 lances ennemies qui se trouvaient 
embusquées au fond d'une gorge. 

N'écoutant que son courage, il les attaqua immédiatement 
.avec la plus grande impétuosité. 

De leur côté, les Maures firent bonne contenance et se bat- 
tirent vaillamment. 

Guirref eut deux hommes et un cheval tués. 
L'ennemi compta également un ou deux morts ; mais il dut 
avoir aussi un certain nombre de blessés, car, après le combat, 
on le vit allumer de grands feux, ce qu'il ne fait ordinairement, 
pendant le jour, que lorsqu'on doit procéder au pansement des 
blessures. 

Cependant, comme la lutte se prolongeait, Guirref dut recon- 
naître qu'il avait affaire à trop forte partie pour lutter avec avan- 
tage. Il dépêcha donc au Comte un de ses cavaliers pour l'infor- 
mer de sa situation et lui demander du secours, tout en lui 
promettant de contenir l'ennemi jusqu'à l'arrivée du renfort qu'il 
sollicitait. 

A cette nouvelle, notre Capitaine-Général éperonna vlgoiu'eu- 
sement son cheval, et, suivi de ses fils, de son étendard et des 
gens de sa maison, il s'élança sur le monticule. Arrivé au taîtc, 
il s'arrêta pour observer le combat. Le voyant sérieusement 
engagé de part et d'autre. Sa Seigneurie ordonna à Don Mcndo 
deBenavides d'aller — avec une douzaine de cavaliers et quelques 
hommes des compagnies franches^ qui se trouvaient sous sa main 
' — prêter main forte à notre intrépide allié. 



GUERRE DÉ TLÈMCENT 4^9 

Don Mendo et son escorte partirent à toute bride ; mais, en les 
voyant fondre sur lui, l'ennemi se retira en toute hâte, laissant le 
Xcque Guirref maître du champ de bataille. 

Ce combat terminé à notre avantage, l'armée se remit en 
marche. 

A midi, elle arriva à l'encrée de gorges, où, — ■ sous des massifs 
de thuyas — se trouvaient encore embusquées près de 4.000 lan- 
ces ennemies. Toutefois, au seul aspect de nos soldats, les 
Maures s'enfuirent tous jusqu'au dernier, en vociférant comme 
de coutume. 

Ils s'arrêtent dans leur course près d'une source située non 
loin de là, et bientôt après nous les vîmes prendre des disposi- 
tions pour s'}' installer. Or, comme le Comte avait de son côté 
résolu de faire bivouaquer ses troupes sur ce point, il se disposa 
à les forcer de l'évacuer ; mais les trompettes venaient à peine 
de donner le signal de l'attaque, que les Maures s'empressaient 
de déguerpir en toute hâte. 

C'était tout ce que voulait le Comte, et son armée passa tran- 
quillement la nuit à 200 pas de cette source, (i) 



CHAPITRE V 



De lit prise de C\Ca^agran p ir le Comte d'^Âlcaïuiete ; du. nombre 
considérable d'ennemis qui nous y attendaient . Relation des événe- 
ments de cette journée. 



Le dimanche de Pâques (25 mars 1543), le camp fut levé à 
8 heures du matin, et l'armée commença à se remettre en marche. 

Toujours prévoyant, le Comte remarqua que s'il contmuait à 
longer la côte — qui se découvrait de plus en plus — son armée 
pouvait être exposée au feu des galères turques. 



(1) Cette source est située pfcs J'Ourea, petit hameau français. 



47^ GUERRE DE TLEMCEN 

« 

En bon capitaine, il modifia donc son itinéraire et fit gravir à 
la colonne les pentes des montagnes escarpées que nous avions 
à notre droite, afin d'arriver à Mazagran par le plateau qui les 
domine. Mais ce ne fut qu'après de grandes fatigues et de péni- 
bles efforts, que l'on parvint à y amener l'artillerie. Nos troupes 
s'y trouvaient à peine réunies, lorsqu'on aperçut, au milieu de la 
plaine qui se déroulait devant nous, une multitude d'Arabes dont 
les intentions étaient manifestement hostiles. A cette vue, le 
Comte disposa son armée en ordre de bataille, et la dirigea direc- 
tement sur Mazagran à travers les cultures qui couvraient la plaine. 

A peine avions-nous commencé notre mouvement en avant, 
qu'un Maure, monté sur un cheval gris et brandissant sa lance 
en signe de défi, vint parader à peu de distance du front de nos 
escadrons. 

Le Comte engagea les soldats à mépriser cette insolente pro- 
vocation; néanmoins, un vieil arquebusier, natif de Baylen — qui 
servait dans la compagnie de Tovillo et que l'on nommait Martin 
Azedo — s'approcha le plus près possible du cavalier maure, et 
le tua d'un coup d'arquebuse qui l'atteignit à la tête. Dès qu'ils 
le virent tomber de cheval, nos soldats se débandèrent pour aller 
dépouiller son cadavre ; mais le Comte, lançant son cheval au 
milieu d'eux, les obligea à rentrer dans les rangs. 

Toutefois;, il autorisa celui qui avait tué le Maure à s'emparer 
de ses dépouilles. Ce soldat fouilla d'abord les poches de sa vic- 
time, et s'empara de douze doublons d'or qu'il y trouva. Il lui 
enleva ensuite sa marlota (i) — qui était presque neuve — sa 
lance, ses éperons et ses brodequins ; mais se contentant des 
doublons, il abandonna généreusement les autres objets à ses ca- 
marades. (2) 



(1) Espèce de veste, à la façon turque. 

(2) En cet endroit du livre que nous traduisons, se trouve une note reproduite d'après 
le manuscrit de l'auteur. Elle est due, sans doute, à ïenvicnx dont parle lediteur dans son 
avertissement- 
Cette note est ainsi conçue ; 

« D'après une autre version, ce serait un marabout qui vin narguer nos troupes en 
» exécutant des mouvements circulaires de danse et en les défiant de l'atteindre, car il 
» était — disait-il — invulnérable pour les chrétiens. Afin de prouver le contraire, Pero 
» Hernandez (le juré) le tua d'un coup de lance. » 



GUERRE DE TLEMCEN 47! 

Après cet incident, l'armée continua sa marche sur Mazagran, 
tandis que les ennemis la poursuivaient de leurs cris, selon leur 
habitude. 

Un quart d'heure avant d'y arriver, le Comte et ses soldats 
purent constater qu'une infinité de Maures entouraient ce vil- 
lage. 

Le Xeque Humida Laûda, l'alcalde de Benarax, Almanzor Ben 
Bogani et l'alcalde de Tenez, se trouvaient parmi eux avec leurs 
meilleures troupes. 

Les ennemis étaient au nombre de 60 à 70,000, y compris les 
troupes de cheval ; et ils paraissaient disposés à nous présenter la 
bataille. Mais, au moment où nous allions prendre l'offensive, ils 
évacuèrent Mazagran sans coup férir. 

L'enceinte du village n'étant pas assez vaste pour contenir toute 
notre armée, le Comte fit installer le camp en dehors des rem- 
parts. Don Mendo de Benavides les ayant escaladés, il trouva sur . 
le faîte une grande quantité de ruches à miel, dont les abeilles 
l'assaillirent avec tant d'ensemble qu'il faillit être dévoré. 

Néanmoins^ comme il avait résolu d'aller ouvrir la porte de la 
Place à nos troupes, il descendit en toute hcâte dans l'intérieur et 
réussit à mettre son projet à exécution. Un certain nombre de nos 
soldats pénétrèrent alors dans le village, qui pouvait contenir 
200 habitants environ. Il n'y trouvèrent que du blé et de l'orge ; 
mais, ayant découvert en même temps quelques mouhns à bras, 
ils les utihsèrent pour la mouture des grains nécessaires à leur 
alimentation ; et, pour suppléer au bois à brûler, qui faisait 
presque complètement défaut, ils ahmentèrent le feu du bivouac 
avec les portes des maisons et les métiers à tisser. qu'ils y trou- 
vèrent. 

Le Comte, ayant laissé Mazagran sous la garde d'une garnison 
suffisante et fait occuper les sources qui se trouvent en bas du 
village, afin d'empêcher l'ennemi de revenir s'en emparer, il alla 
installer son camp en vue du rivage de la mer. 



472 GUERRE DE TLEMCEN 



CHAPITRE VI 

De ce qui se passa entre le Comte et les ^Caitres pendant notre séjour 
à Mai^agran, et de h nouvelle attaque des galères turques 



A la suite de ces événements, les galères d'Alger ne tardèrent 
pas à venir saluer de nouveau, à coups de canon, le Comte et 
son armée. 

Ils crurent, sans doute, nous faire beaucoup de mal, mais ils 
se trompèrent, car il ne fut donné à aucun de leurs projectiles 
de parvenir jusqu'à nous. 

Il est bon de rappeler qu'en pareille circonstance, Don Alvaro 
de Bazan, amiral d'une flotte espagnole, put bombarder Mazagran 
avec succès, de l'endroit même où étaient embossées les galères 
turques. La preuve en est d'ailleurs évidente, puisque les emprein- 
tes de ses boulets sont encore visibles sur les murailles de la 
Place. 

Le Comte ayant fltit riposter au feu de l'ennemi par notre 
grosse pièce d'artillerie, le premier coup porta au-delà des 
galères. 

Les Maures qui occupaient Mazagran, l'ayant — ainsi que 
nous l'avons dit — évacué à notre approche, ils allèrent prendre 
position sur une éminencc située à une demi-lieue de Mazagran, 
et d'où l'on voit distinctement ce village (i). De là, les Maures 
venaient constamment harceler nos avant-postes ; et ils s'appro- 
chèrent quelquefois si près de notre camp que plusieurs de nos 
soldats furent atteints, non seulement par leurs balles, mais encore 
par leurs flèches. 

Pour mettre fin à ces attaques, le Comte fit placer 300 arque- 
busiers ou arbalétriers en embuscade au pied de cette éminence. 



(i) Il existe en cet endroit un ancien poste de télégraphe aérien. 



GUERRE DE TLEMCEN 473 

Néanmoins des Maures, entièrement nus, se hasardèrent à venir 
jeter des pierres jusque dans notre camp ; et ils réussirent même 
à nous blesser deux soldats. Il est vrai qu'en retour, nous leur 
tuâmes plusieurs hommes. 

Malgré ces représailles, les ennemis persistèrent dans leurs 
attaques incessantes ; et leur audace fut si grande qu'ils tentèrent 
de pénétrer jusque dans notre camp. Ce que voj'ant, le Comte le 
fit entourer d'un fossé et d'une haie de branches d'arbres, coupées 
dans les jardins qui enserrent le bas du village de Mazagran 

Je m'empresse d'ajouter aussi que, dans toutes ces attaques, 
30 chrétiens suffisaient à repousser 500 Turcs et à les mettre 
en fuite. 

Les événements dont il vient d'être question se passaient le 
mardi de Pâques fleuries. 



CHAPITRE VII 

Le Comte, reconnaissant V impossibilité de prendre là ville de 
V\Costaganem, se décide à retourner à Oran 



Pendant les trois journées que le Comte passa sous les murs de 
Mazagran, il ne cessa de batailler contre les Maures ou les Turcs. 

Mais comme il ne perdait pas de vue que son entreprise était 
surtout dirigée contre Mostaganem, il eut soin — en homme 
habitué aux choses de la guerre — de se renseigner sur les moyens 
de défense de cette ville, avant d'en commencer l'attaque. En 
conséquence, il chargea Guirref de choisir, parmi ses gens, des 
émissaires qui devaient chercher à pénétrer dans la Place, afin de 
se rendre exactement compte de l'importance de sa garnison^ et 
du nombre de pièces d'artillerie qui défendaient ses remparts. 

Encouragés par l'appât de la récompense que le Comte leur 
avait promise, les espions de Guirref réussirent dans leur mission. 



474 GUERRE DE TLEMCEN 

et le Comte apprit ainsi que la ville comptait 1,500 défenseurs, 
Turcs ou Maures, qui disposaient de 21 gros canons de bronze 
et de 8 de fer. 

Dans ces conditions, le Comte comprit bien vite qu^il lui 
serait d'autant plus difficile d'emporter la ville d'assaut, que son 
unique pièce de siège était insuffisante à ouvrir la brèche dans 
les épais et hauts remparts qui l'enserraient de tous côtés. Il eut, 
sans doute, la pensée de faire venir d'Oran d'autres pièces de 
siège par voie de mer ; mais comme leur arrivée se serait fait trop 
longtemps attendre, il préféra se résoudre à retourner sur ses pas. 

Le 28 mars, à 5 heures du soir, l'armée ayant été informée de 
la résolution de Sa Seigneurie, on chargea les bagages sans 
éveiller l'attention de l'ennemi, et, à deux heures du matin, 
l'avant-garde se mit en mouvement. D'après les instructions du 
Comte, elle fut éclairée dans sa marche par trois cavaliers porteurs 
de torches. Le premier était placé à la tête de l'escadron de 
droite ; le second à la tête de l'escadron de gauche, et le troisième 
au milieu du convoi. Une pièce d'artillerie suivait chacun de ces 
cavaliers, tant à l'avant-garde qu'à l'arrière-garde, où les mêmes 
dispositions avaient été prises. 

Le Comte avait en outre prescrit que, dans le cas où l'un de 
ces divers corps de troupes se trouverait dans la nécessité de 
faire halte, la torche qui éclairait sa droite serait immédiatement 
éteinte. 

Enfin, Sa Seigneurie ordonna à tous les autres hommes de 
cheval, de prendre en croupe un malade ou un blessé. 

Après avoir ainsi réglé son ordre de retraite, le Comte se plaça 
en tête de l'arrière-garde avec son étendard et les gens de sa 
maison, afin de pouvoir, en cas d'attaque, se porter plus 
promptement de sa personne vers les points les plus menacés. 

La garnison de Mostaganem ayant appris par ses espions — 
mis en éveil par le mouvement de nos torches — que le Comte 
renonçait à faire le siège de la Place, accueillit cette heureuse 
nouvelle par une salve générale de son artillerie^ en même temps 
qu'elle illuminait le faîte des remparts en signe de réjouissance. 



GUERRE DE TLEMCEN 475 



CHAPITRE VIII 



De ce que firent les Maures en présence de la retraite du Comte, 
et du ban publié par les marabouts dans tout Je pays arabe, par 
ordre du roi de Thmcen. 



Lorsque les Maures qui occupaient le sommet de l'éminence 
dont nous avons parlé au chapitre VI virent notre mouvement de 
retraite, un certain nombre d'entre eux en descendirent pour 
nous accabler de cris injurieux; mais en se tenant prudemment 
à distance. Quant aux autres, ils se mirent immédiatement à 
notre suite sans quitter les hauteurs des mamelons, qu'ils éclai- 
raient dans leur marche en incendiant les palmiers-nains. 

De notre côté, nous cheminâmes en silence pendant toute la 
nuit, sans daigner répondre — ainsi que nous l'avait recom- 
mandé le Comte -- aux insolentes provocations dont nous étions 
l'objet de la part des ennemis. 

A cette occasion je dois ajouter que, en apprenant notre 
retraite, ce chien de roi infidèle^ Mohammed, s'empressa de 
faire publier un ban (i) par tous les marabouts, afin d'appeler 
sous ses drapeaux les vrais croyants du royaume de Tlemcen et 
ceux des contrées avoisinantes. 

Il espérait ainsi réunir un nombre assez considérable de com- 
battants pour écraser les troupes du Comte qui, — ainsi que nous 
l'avons dit — ne comptaient que 7,000 fantassins et 170 lances 
chrétiennes. 

Son attente ne fut pas trompée sur le premier point, car il fut 
bientôt à la tête de 25,000 cavaliers et de plus de 1 10,000 fan- 
tassins. Or, d'après ce que m'affirmèrent, sur la foi du serment, 



(i) C'est-à-dire prêcher la Guerre-Sainte. 



47 6 GUERRE DE TLEiMCEN 

quelques soldats qui avaient pris part à l'expédition de notre 
Empereur et roi (i) contre Tunis, les ennemis qu'ils avaient 
eu à combattre ne s'étaient jamais trouvés aussi nombreux que 
ceux dont nos 7.000 soldats, entièrement déchaussés, avaient 
maintenant à soutenir les attaques. 

Le ban que le roi Mohammed venait de faire publier jusque 
dans la ville de Fez, qui se trouve à iio lieues de Tlemcen^ 
invitait, en outre, tous les musulmans désireux d'acheter des 
captifs chrétiens, à accourir à son appel, leur promettant de leur 
en vendre à raison de 4 doublons par esclave. Mais cette ruse ne 
lui réussit point,, ainsi qu'il l'espérait, car Notre Seigneur qui 
est juste (et oiiini jusiicia plenissimo) n'abandonne jamais les siens. 

En effet, du haut du ciel, Dieu voyant que nous étions entourés 
d'une multitude innombrable d'ennemis acharnés, jeta sur nous 
un regard miséricordieux et nous donna la victoire. 

Son intervention divine est si certaine que, pendant la ba- 
taille, nos soldats remarquèrent deux étoiles qui se combattaient 
dans les cieux. Or, l'étoile victorieuse s'étant transformée en 
comète, elle tomba au milieu de nos escadrons. 

En présence de cet éclatant témoignage de la protection de 
Dieu, le Comte promit la victoire à ses troupes, si elles savaient 
mettre leur espérance en Notre Rédempteur Jésus-Christ, 
en Notre Dame la Vierge Marie et l'Apôtre Santiago (saint 
Jacques). 

Animés par ces paroles prophétiques, nos soldats combattirent 
avec une ardeur sans égale, et remportèrent la victoire. (2) 



(i) Charles-Q.uint. 

(2) C'est le récit de cette bataille qui fait l'objet du chapitre suivant. 



GUERRE DE TLEMCEX 477 

CHAPITRE IX 

De la sanglante bataille que nous livrèrent les Maures dans la ma- 
tinée du Jeudi, et œiiinient ils furent vaincus après avoir subi des 
pertes considérables. 

Le jeudi 29 mars, à huit heures du matin, nous atteignîmes des 
plateaux terminés par un monticule d'où l'on domine la mer, et 
que nous devions descendre avant d'arriver à la source près de 
laquelle nous avions campé lors de notre marche sur Mostaga- 
nem. 

Or, comme le Comte — en capitaine avisé — s'attendait à y 
retrouver Tennemi, il disposa ses escadrons ainsi qu'il avait 
l'habitude de le faire en pareille circonstance. 

En conséquence, il se plaça à l'avant-garde avec son étendard. 
Son fils aîné, Don Alonso de Cordoue, et tous les gens de sa 
maison restèrent auprès de lui. 

Quant à l'arrière-garde, il la confia à Don Mendo de Benavi- 
des, son neveu, à Don Alonso de Villaroel et à quelques autres 
chevaliers. 

Ces dispositions prises^ l'armée se mit en devoir d'opérer sa 
descente du monticule, dans la direction de la source. 

Il se trouva, en effet, qu'elle était gardée par 7 à 8.000 fan- 
tassins, Maures ou Turcs, et que la cavalerie ennemie, que com- 
mandaient des Caïds ou des Xeques (cheikhs), couvrait de ses dix 
mille lances tout le rivage de la mer, jusqu'à un mamelon où 
Almazor Ben Bogani, capitaine général du roi Mohammed, et le 
Xeque Humida Laûda avaient déployé leurs étendards et pris 
position avec 30,000 hommes de pied ou de cheval. 

Dès que le Comte eut vu le nombre considérable d'ennemis qui 
l'attendaient en bas de la côte, il donna l'ordre à son artillerie — 
qui faisait partie de l'avant-garde — de se replier à sa suite, et 
il descendit aussitôt du côté opposé avec son étendard et ses 
gens de cheval. 



478 GUERRE DE TLEMCEX 

Arrivé le premier à un monticule peu éloigné de la plage^ il 
cria à l'artillerie de se hâter de le rejoindre, et dès qu'elle eut 
atteint cette position, il la lit mettre en batterie dans la direction 
des galères turques qui, rangées en bataille, s'étaient rapprochées 
du rivage à tel point que leurs proues se trouvaient en partie 
engagées dans 4e sable. 

Les galères commencèrent à ouvrir le feu contre nous ; mais 
leurs projectiles tombèrent au milieu de nos bagages et ne nous 
firent aucun mal. Peu satisfaites de ce résultat, les galères nous 
tirèrent deux nouvelles bordées. Cette fois leurs boulets heur- 
tèrent le haut des piques d'un escadron, et, dans leur choc, dé- 
sarçonnèrent deux ou trois de nos cavaliers, mais sans en blesser 
un seul. 

Tandis que le Comte faisait riposter par son artillerie au feu 
des galères turques et les obligeait à s'enfuir épouvantées,, du 
côté de Mostaganem, notre infanterie d'avant-garde était vigou- 
reusement attaquée par 1.500 tirailleurs Turcs ou Maures. 

D'un autre côté, les troupes de Don Mendo de Benavides et 
celles de Don Alonso de Villaroel étaient également abordées avec 
beaucoup d'ardeur par un nombre considérable de cavaliers et de 
fantassins, qui furent reçus par un feu vif et bien nourri. 

On se battit avec acharnement de part et d'autre, mais nos 
braves soldats se conduisirent si vaillamment qu'ils repoussèrent 
l'ennemi, après lui avoir fait subir de grandes pertes. 

Cependant les Maures massés aux abords de la source, ayant 
£\ttaqué avec succès notre escadron de l'aile droite, Don Mendo 
de Benavides prit avec lui 200 arquebusiers ou arbalétriers des 
compagnies franches et s'élança au secours de nos cavaliers aux 
cris de : Santiago! Sus a eux ! Puis, se tournant vers ses troupes, 
il leur dit avec véhémence : « Allons, lions d'Espagne ! C'est 
« votre jour de gloire, frères ! » 

Nos soldats, transportés par ces paroles, se ruèrent sur l'enne- 
mi et le repoussèrent victorieusement. 

Il eût été à désirer que tous les fils des Grands d'Espagne 
assistassent à ce combat, afin de prendre exemple sur Don Men- 



GUERRE DE TLEMCEN 479 

do de Benavides, qui, ce jour-là, fit de véritables prodiges de 
valeur. 

Ce héros venait à peine de dégager notre aile droite des 
étreintes de l'ennemi, qu'il se vit attaqué à son tour par deux 
mille lances restées jusque-là en embuscade. 

De son côté, le Comte était alors assailli par les 10,000 lan- 
ces et les 20,000 fantassins qui occupaient la plage. 

En se précipitant sur le monticule où Sa Seigneurie se trou- 
vait encore avec son escadron et son artillerie, les Maures pous- 
saient des cris si formidables qu'ils ébranlaient la voûte du ciel. 

Nos soldats en furent d'abord épouvantés, mais ils reprirent 
bientôt leur assurance. 

Cette bataille fut d'ailleurs la plus terrible et la plus effroya- 
ble qui se soit livrée dans les temps modernes. 

En présence de cette vigoureuse attaque, le Comte, s'adres- 
sant à ses gentilshommes, leur cria de toutes ses forces : « San- 
tiago ! Sus à eux, chevaliers ^ » Puis saisissant sa lance et faisant 
bondir son cheval d'un vigoureux coup d'éperon^ il s'élança sur 
rennemi comme un lion furieux. 

Son étendard et son escadron le suivirent de près, et tous 
ensem.ble ils abordèrent les Maures si bravement que c'était un 
spectacle admirable de les voir combattre ainsi. 

Engagé au plus épais de la mêlée_, le bon Comte Don Martin 
l'Africain tuait ou blessait tous ceux qui se trouvaient sur son 
passage, aussi était-il la terreur des ennemis. 

O gentilshommes d'Espagne ! Prenez exemple sur ce héros, 
dont les années ont été s-i bien remplies; car le bon Comte est 
plutôt un vieillard qu'un homme dans la force de l'âge ! 

Combien aussi, dans cette circonstance, il eût pu s'écrier avec 
le psalmiste David : Deus in adjutorium meuni intende ; Domine 
ad adjuvandum me jestina ; c'est-à-dire : « Mon Dieu et mon 
Seigneur, je supplie Votre Majesté de venir à mon aide. Sei- 
gneur, prêtez une oreille attentive à mes clameurs. Seigneur, ne 
tardez pas avenir en aide à vos enfants ; et avec votre secours, 



480 GUERRE DE TLEMCEl^ 

— Non linicho quid faciat iiihi! hoiiio — je ne craindrai pas la 
puissance des hommes ». 

Le Comte et les cavaliers de sa suite se battirent pendant plus 
d'une heure avec tant de vaillance que c'était merveille de les 
voir. Il n'est pas de langage, non plus, qui puisse exprimer les 
sentiments d'admiration qu'excita l'héroïque conduite de Don 
Alonso de Cordoue, fils aîné du Comte, tandis qu'il chargeait 
l'ennemi à la descente du monticule. Il suivait son pjre, et, 
comme lui, il tuait ou blessait tous les Maures qui l'appro- 
chaient. 

Don Juan de Villaroel n'était pas moins téméraire. Il pénétra 
si avant dans les rangs ennemis que son cheval fut tué sous lui, 
mais il n'en continua pas moins à combattre à pied avec la plus 
grande vaillance. 

Ainsi que tous les autres chevaliers, Don Juan de la Cueva 
montra également aux Maures la force de son bras dans cette flt- 
meuse journée, dont les infidèles garderont longtemps un pénible 
souvenir. 

Don Mendo de Benavides, qui, au plus fort de la bataille, 
s'était porté au secours de quelques soldats cernés par l'ennemi, 
reçut d'innombrables coups de lance ou de javelot ; et c'est 
alors qu'il fut atteint par un de ces derniers traits qui lui effleu- 
ra la tète, au-dessus de l'oreille, sur une longueur d'un génie (i). 
Quant au Maure qui venait de le blesser, il fut tué sur-le champ 
par un de nos soldats, qui l'abattit d'un coup d'arquebuse. 

Don Mendo venait de quitter le combat pour faire panser sa 
blessure, lorsque — au moment où le chirurgien examinait la 
plaie — il entendit la voix du Comte, qui était alors assailli de 
tous côtés par une nuée de Maures. N'écoutant que son devoir^ 
Don Mendo se releva, puis roulant précipitamment un linge 
autour de sa tête, il se précipita à cheval pour rejoindre Sa Sei- 
gneurie au milieu de la mêlée, et bientôt sa lance, son bouclier 



(i) Mesure en iis.ige chez les anciens, égale au travers de Li main. 



GUERRE DE TLEMCEN 48 Ï 

et son bras ruisselèrent du sang des infidèles qui venaient de 
tomber sous ses coups. 

Le combat dura encore plus d'une heure. Cependant, depuis 
la disparition des galères turques, notre artillerie n'avait cessé, — 
du haut du monticule où elle était restée en batterie — de tirer 
sur la cavalerie ennemie qui couvrait la plage. Enfin, les ravages 
que nos boulets firent dans ses rangs devinrent si considérables 
qu'elle dut aller rejoindre les troupes d'Almanzor sur les hau- 
teurs qu'elles occupaient. 

Le bon Comte d'Alcaudetc, Don Martin V Africain, resta donc 
victorieux et maître du champ de bataille. 

Les vingt soldats qui venaient de trouver la mort dans ce 
combat furent inhumés, pendant que nos blessés, au nombre de 60, 
étaient l'objet de tous nos soins. 

Quant aux pertes de l'ennemi, elles furent si considérables que 
la plaine était jonchée de cadavres maures. On ne saurait dire 
exactement leur nombre, mais il ne dut pas être inférieur à 4.000. 
Il est certain que le nombre de leurs blessés fut également prodi- 
gieux, car, après avoir rallié les troupes d'Almanzor, ils allumèrent 
une grande quantité de feux pour panser les blessures selon la 
coutume orientale. 

Un de nos gentilshommes de marque trouva seul la mort dans 
cette terrible journée : c'est Don Pedro de Rueda, frère du gou- 
verneur d'Oran. 

Cette bataille fut si disputée, en effet, que les deux armées 
restèrent aux prises .pendant quatre heures consécutives, sans 
avantage marqué de part ni d'autre. Mais il plut enfin à Notre 
Seigneur de nous donner la victoire, et elle fut si éclatante que 
les Maures disaient de nos soldats : « Ces chrétiens ne sont pas 
» des hommes, mais de véritables démons ! » 

On raconte à ce sujet que le Xeque Humida Lauda dit au Xeque 
Almanzor ben Bogani, capitaine général du roi Mohammed : 

« Que dites-vous de ces chrétiens, qui nous ont battus alors que 
« nous les poursuivions ? Que serait-il donc advenu si les rôles 
» avaient été intervertis ! . . . » 



482 GUERRE DE TLEMCEN 

Il est vrai que ce ne sont pas nos armes qui ont vaincu cette 
multitude d'Infidèles, car on peut affirmer que chaque chrétien 
avait cinquante Maures à combattre. C'est Notre Seigneur Dieu 
qui — par un acte miséricordieux de sa Toute Puissance — vou- 
lut donner la victoire au bon Comte d'Alcaudete, qui n'avait que 
7.000 hommes à opposer à l'armée musulmane, dont les chefs — 
ainsi qu'ils le déclarèrent plus tard — évaluaient eux-mêmes les 
forces à 25.000 cavaliers et à 120.000 fantassins. 



CHAPITRE X 



De ce g ue firent nos alliés maures dans cette journée; des mesures 
que h Comte prit à leur égard, et de la nouvelle attaque dont 
notre arrière-garde fut Vabjet. 



Pendant la bataille que nous venons de raconter, le Xeque 
Guirref et ses contingents maures étaient placés sur un plateau 
situé près de la plage, et contigu — du côté du couchant — au 
monticule occupé par notre artillerie. Or, après avoir constaté 
l'immense supériorité numérique de l'ennemi et vu ses attaques 
réitérées produire un certain désordre dans nos rangs, les alliés 
nous jugèrent irrévocablement perdus. Et comme les musulmans 
n'ont aucun respect de la foi jurée, nos soldats les virent agiter, 
en signe d'intelligence, les longues manches de leurs chemises du 
côté de l'ennemi. Pris sur le fait, ils ne purent le nier, mais ils 
cherchèrent à se justifier en disant que leurs gestes s'adressaient 
à nos troupes, dont ils voulaient ainsi solliciter le secours. Nos 
soldats n'admettant pas ces explications, ils restèrent convaincus 
que les alliés avaient tenté de nous faire défection. Aussi, des 
voix retentissantes s'élevèrent bientôt de leurs rangs pour accuser 
Guirref et les siens de chercher à nous soustraire nos munitions 



GUERRE DE TLEMCEN 483 

de guerre, dont la garde leur avait été confiée en même temps 
•que le convoi des bagages. 

Dès qu'il entendit ces clameurs, le Comte se dirigea en toute 
hâte vers les troupes qui les poussaient. 

A ce moment, son fils Don Martin arriva près de lui et se jeta 
dans ses bras en l'embrassant avec transport. Après avoir reçu 
ce témoignage de tendresse filiale, le Comte reprit sa course un 
moment interrompue. Mis au courant des accusations dont 
Guirref et les siens étaient l'objet, il se porta vivement avec son 
escorte sur le plateau occupé par nos alliés et leur enleva la garde 
des munitions et des bagages pour les confier à ses propres 
soldats. Puis il parcourut le champ de bataille en donnant l'ordre 
d'enterrer nos morts et de panser nos blessés. Parmi ces derniers 
se trouvait un gentilhomme de distinction. Don Mendo de Bena- 
vides, qui s'était si vaillamment conduit dans cette journée. 

Le Comte reforma ensuite ses escadrons et reprit sa marche 
sur Oran. Arrivé près d'un plateau couvert de lentisques, il fut 
de nouveau assailli par l'ennemi, qui, ayant rassemblé toutes ses 
forces, chargea notre arrière-garde avec une telle vigueur que sa 
cavalerie enfonça les premiers rangs de nos escadrons, et qu'une 
mêlée confuse s'ensuivit. 

Etonnés d'une attaque aussi impétueuse, nos cavaliers s'écrièrent 
tout d'une voix : « A l' arrière-garde, messieurs ! à l' arrière-garde! » 
A cet appel, le Comte donna l'ordre à Don Mendo de Benavides, 
à son fils Don Martin et au Gouverneur d'Oran, Luis de Rueda, 
de se porter au secours de l'arrière-garde avec quelques arque- 
busiers ou arbalétriers à cheval, que leur fournirent les compa- 
gnies franches placées en tête de la colonne. Quant à nos fantassins 
d'arrière-garde, ils n'avaient pas attendu que l'ennemi eût abordé 
nos escadrons pour se porter à sa rencontre comme des lions, 
aux cris de Santiago ! Sus à eux ! sans tenir compte de la supé- 
riorité de ses forces. 

Au même instant. Don Mendo de Benavides et Don Martin 
de Cordoue arrivaient de leur côté avec leurs troupes de renfort, 
et, s'élançant impétueusement sur les cavaliers maures, ils les 



484 GUERRE DE TLEMCEN 

forçaient à se replier après leur avoir fait subir des pertes très 
sensibles. 

Quoique jeune encore, Don Martin de Cordoue se conduisit 
dans cette circonstance comme un vaillant soldat. 

Bientôt le Comte survint à son tour, et c'est alors qu'il adressa 
à son fils Don Alonso, qui commandait l' arrière-garde, les plus 
violents reproches, pour avoir engagé inconsidérément des troupes 
qui, depuis la veille, avaient supporté tant de fois l'action de 
l'ennemi et qui étaient, par conséquent, harrassées de fatigue. 

« Votre devoir — lui dit-il — était de repousser les attaques 
« dont vous pouviez être l'objet, mais en gardant votre ordre 
« de marche. En laissant l'ennemi s'approcher, vous l'eussiez 
« combattu avec plus d'avantage, au lieu d'affaiblir l'action de 
« vos soldats dans une charge désordonnée. » 

Revenu à la tête de ses troupes, le Comte se laissa persuader 
par elles que les plus dangereux de tous les Maures étaient ceux 
qui marchaient dans nos rangs, car ils étaient suspectés de conni- 
vence avec l'ennemi. 

En conséquence, et afin de prévenir toute tentative de défec- 
tion, le Comte ordonna à ses fils. Don Alonso et Don Martin, 
de prendre les montures des troupes de Guirref et de les remettre 
à nos arquebusiers. 

Ces dispositions prises, la colonne se remit en marche et ne 
s'arrêta que sur les bords de la rivière Chiquiznaquc (Oued- 
Macta), où l'armée bivouaqua jusqu'au lendemain matin. 

Dans la soirée, les soldats s'étant plaints au Comte que n'ayant 
plus de vivres, les Maures de Guirref leur vendaient les moutons 
à raison de deux doublons par tète au minimum. Sa Seigneurie, 
indignée d'un pareil procédé, s'empara du troupeau et le réparti^ 
entre ses soldats, qui eurent ainsi de la viande à discrétion. Mais 
ceux-ci étaient, pour la plupart, tellement barrasses de fatigue 
qu'en dépouillant les moutons, bon nombre d'entre eux furent 
pris d'un sommeil invincible et s'endormirent sur place pour ne 
se réveiller que le lendemain. 



GtlERRE DE TLEMCEM 485 

La fatigue de nos soldats était telle, en effet, que pour les 
contraindre à ramener notre artillerie de l'avant-garde à l'arrière- 
garde, le Comte dut parcourir les rangs en criant que l'ennemi 
voulait s'en emparer. Et ce ne fut que grâce à ce stratagème que" 
nos canons purent être mis en batterie sur une position élevée, 
d'où elle pouvait nous défendre des attaques de l'ennemi. 

Malgré ces précautions, les Maures nous mirent trois fois en 
alerte pendant la nuit et nous tuèrent une de nos sentinelles. 



CHAPITRE XI 



Comment l'armée passa la rivière ChiquizncLque, et de ce qui survint 
depuis ce moment jusqu à notre arrivée à Or an. 



Le vendredi matin (30 mars), l'artillerie fut placée à l'avant- 
garde, et le Comte donna le signal du départ. 

Cette fois, le passage de la rivière Chiquiznaque s'effectua sans 
aucune difficulté, car le vent de terre qui soufflait en ce moment 
en avait rejeté les eaux dans la mer. Pendant notre marche sur 
Mostaganem, au contraire, le vent du large ayant refoulé les flots 
de la Méditerranée dans le lit de la rivière, le passage à gué avait 
été jugé si dangereux que le Comte crut devoir fiiire jeter un pont 
à ce même endroit, ainsi que nous l'avons raconté au chapitre IIL 

Dès que l'artillerie eut franchi la rivière, elle se mit en batte- 
rie sur un petit monticule situé près du bord, et d'où l'on domi- 
nait la mer ; car les Maures, qui avaient pris position sur la 
plage, observaient alors très attentivement les dispositions de 
notre colonne. Aussi, pour les punir de leur indiscrète curiosité, 
Sa Seigneurie leur fit tirer trois ou quatre coups de canon, qui les 
dispersèrent instantanément. Guirref et les siens supplièrent 
alors le Comte de leur rendre leurs montures, afin de leur per- 



486 GUERRE DE TLEMCEN 

mettre de donner la chasse aux fuyards. Obéissant à sa nature 
généreuse et chevaleresque, Sa Seigneurie fit droit à leur deman- 
de, et nos alliés, s'élançant à la poursuite de l'ennemi, ils par- 
vinrent à leur blesser grièvement quelques hommes. 

Vers deux heures de l'après-midi, 600 cavaliers de la vallée de 
Meliona, armés de lances et richement équipés, nous apparurent 
dans la plaine qui se déroulait à notre droite. Ils commençaient à 
peine à guerroyer autour de nous, lorsqu'ils furent rejoints par les 
Maures du roi de Tlemcen, Mohammed, qui avaient passé la 
rivière à notre suite. Notre arrière-garde ayant été attaquée 
par leurs forces réunies., le Comte dut encore la faire secourir. 
Je dois ajouter que, fort heureusement pour l'ennemi, nos troupes 
avaient reçu l'ordre de repousser leurs attaques sans quitter leurs 
rangs, car, s'il leur eut été permis de prendre l'offensive à leur 
tour, le nombre de Maures que nos soldats envoyèrent rejoindre 
Mahomet aux enfers aurait atteint de plus grandes proportions. 
Sa Seigneurie ayant .défendu de poursuivre les fuyards, on dut 
leur tirer deux ou trois coups de canon pour achever de les dis- 
perser. Néanmoins, un certain nombre d'entre eux parvinrent à 
se reformer de l'autre côté de la rivière. 

Après s'être dégagé de l'ennemi, le Comte ne voulut pas ex- 
poser son armée aux attaques possibles des galères turques, 
ainsi qu'elle l'avait été le Vendredi Saint, lors de notre marche 
sur Mostaganem. En conséquence, il abandonna la route qui 
longeait le rivage de la mer, et, inclinant vers sa gauche, il mar- 
cha dans la direction d'un marabout (Koubba) près duquel se 
trouvaient trois puits. Arrivé en cet endroit, il y fit installer le 
camp et y passa la nuit. 

Le lendemain, Guirref prit congé de nous pour aller, avec ses 
troupes, rejoindre son douar près du grand lac salé, (i) 

Ce même jour, le Comte fut informé qu'il existait des salines (2) 
derrière un mamelon situé à un quart de lieue à peine de notre 
camp. 



(i) Le lac de Misserghin. 
(2) Les Salines d'Arzeu. 



GUERRE DE TLEMCEN 487 

Il envoya deux ou trois cavaliers en reconnaissance de ce côté ; 
puis, à leur retour, il s'y porta de sa personne avec une douzaine 
de ses gens de cheval. 

Dès que le Comte fut revenu auprès de ses troupes — qui 
avaient fait halte pendant sa rapide excursion — il se remit à 
leur tête et alla installer son camp près de ces mêmes puits où il 
avait bivouaqué lors de sa première étape sur Mostaganem. 

Le lendemain (dimanche, i*^"" avril), un cavalier maure arriva à 
toute bride à la rencontre de notre colonne. 

Dans la pensée qu'il venait nous prévenir d'une prochaine 
attaque de l'ennemi, nos soldats prirent leurs dispositions ordi- 
naires de combat; mais ils furent bientôt détrompés, car le cava- 
lier maure était simplement porteur d'un message que Guirref 
adressait à Sa Seigneurie. 

Le fils du Comte, Don Francisco de Cordoue, Don Juan Pa- 
checo, frère du Comte de Saint Sébastien, et de nombreux 
gentilshommes vinrent d'Oran au devant de nous. Enfin, à trois 
heures de l'après-midi, l'armée faisait son entrée dans cette ville. 

Après avoir fait reprendre à ses troupes leur ancien campement 
de Rambla Onda, le Comte se rendit à son Alcazar (i) suivi des 
gentilshommes de sa maison. 

Très illustre Seigneur, 

Que Votre Seigneurie apprécie comme il convient les insignes 
faveurs dont Elle a été comblée par Dieu, notre maître à tous, 
dans cette sainte expédition, et qu'EUe sache en tenir compte. Car 
si Votre Seigneurie, lors de la conquête de Tlemcen, soumit une 
ville et vainquit 80.000 Maures avec 12,000 soldats, il vient de 
lui être donné, dans cette nouvelle campagne, débattre 130.000 
infidèles avec 7.000 chrétiens. Sa récente victoire est donc plus 
glorieuse que la précédente, puisque Elle avait, proportionnelle- 
ment, deux fois plus d'ennemis à combattre. 



(i) Le château de la Cas1?ah. 



4-88 GUERRE DE TLEMCEN 

Dans les histoires des Romains, des Grecs et des Troyens que 
l'on nous a enseignées, on ne saurait trouver à aucune page, 
l'exemple d'une si petite armée victorieuse d'ennemis aussi 
nombreux. 

L'histoire d'Espagne elle-même n'en offre pas de pareil à celui 
que vous venez de donner au monde dans cette mémorable expé- 
dition. 

O heureux, fortuné et intrépide chevalier ! Bénis soient vos 
bras et vos mains, qui ont fait couler tant de flots de sang infidèle! 

Que Sa Seigneurie soit assurée que, pendant de longs siècles, 
Maures et chrétiens conserveront la mémoire de ses prouesses ! 

Qu'il plaise à Dieu de rendre toujours Sa Seigneurie victorieu- 
se ; et qu'il lui plaise aussi de m' accorder la grâce de la servir 
encore comme je l'ai fait pendant l'expédition de Tlemcen, où — 
mon crucifix d'une main et ma bannière blanche de l'autre — j'ai 
été témoin des glorieux combats qu'Elle a livrés aux Infidèles. 

Je demande aussi à Dieu qu'il lui accorde sa grâce et une gloire 
ii)imense dans l'avenir. Amen î 



Parmi les officiers qui s'excusèrent de ne pas prendre part â 
l'expédition de Mostaganem, nous devons citer le capitaine Don 
Luis Mendez de Sotomayor, natif de Carmona, qui avait été 
l'obligé du Comte et de son fils Don Alonso dans la circonstance 
suivante : 

Un soldat de la compagnie dudit capitaine s'étant plaint que 
cet officier lui avait ravi une jeune esclave, qui lui était échue en 
partage lors de la prise de Tlemcen, Don Alonso de Cordoue lui 
demanda à quel prix il estimait cette esclave : 

,« A quinze doublons », lui répliqua le soldat. 

Pour toute réponse Don Alonso lui paya immédiatement cette 
somme. 

Or, certain jour, il advint que ce même capitaine, conversant 
sur la place d'Armes avec un de ses sergents, tandis qu'à côté 
d'eux d'autres capitaines manifestaient hautement le désir de re- 



GUERRE DE TLEMCEN 489 

tourner en Espagne, Don Luis Mendez s'oublia jusqu'à leur dire 
que s'ils agissaient comme lui à l'égard de leurs soldats, leurs 
vœux seraient bientôt réalisés. 

Ces capitaines l'ayant invité à s'expliquer, il leur répondit : 

« Oui, je leur ai recommandé de saisir la première occasion 
où ils seront commandés de service par le Comte, pour se soule- 
ver aux cris de : « Espagne ! Espagne ! » 
. En entendant de semblables paroles, les capitaines restèrent 
muets d'étonnement ; mais ils s'empressèrent d'aller faire part à 
Sa Seigneurie des propos que Don Luis Mendez avait tenus 
devant eux. 

Le Comte manda sur le champ son Alcalde Mayor (i) ains^ 
que son Mestre de Camp, et leur ordonna de procéder à une 
enquête sur le fait qui venait de lui être révélé. 

L'enquête ayant confirmé les déclarations des capitaines, le 
Mestre de Camp reçut de Sa Seigneurie Tordre de mettre Don 
Luis et son sergent en état d'arrestation et de les conduire à la 
tour de la porte de Tlemcen, où ils furent internés. 

Au moment d'en franchir le seuil, le capitaine demanda au 
Mestre de Camp le motif de son arrestation : 

« Je l'ignore », répondit celui-ci. 

Se tournant alors vers son sergent. Don Luis lui dit avec 
simplicité : 

« Il est juste que chacun paie son dû. Nous n'avons donc 
« qu'à nous résigner. » 

A quelques jours de là, le tribunal militaire ayant reconnu la 
culpabilité des deux accusés, il furent condamnés à mort et exé- 
cutés après avoir reçu les secours de la religion. 

Cette double exécution eut lieu dans le ravelin (2), près de la 
porte de Tlemcen (3). Don Luis eut le cou coupé, et son corps 
fut exposé sur un tapis jusqu'à la tombée de la nuit. Quant 
au sergent, il fut pendu. 



(i) Premier magistrat delà juridiction militaire. 

(2) Ouvrage de fortification appelé aussi demi-lune. 

(3) Aujourd'hui la porte du Ravin vert. 



490 GUERRE DE TLEMCEN 

Sur la poitrine de chacun des suppliciés on attacha un écriteau 
indiquant la nature de son crime. 

Que les lecteurs sachent donc — s'ils l'ignorent — que le 
plus grand forfait que puisse commettre un soldat, c'est de se 
mutiner, et que les officiers se doivent de donner, les premiers, 
l'exemple de l'honneur et de la fidélité. 

Le Comte eut donc raison de se montrer impitoyable à cette 
occasion, car les actes de félonie doivent être sévèrement 
réprimés. 

Peu de jours après notre retour de Mostaganem, nous eûmes 
la douleur de perdre, par suite de maladie, le capitaine Alonso 
Hernandez de Montemayor, fils de Diego Ponce de Léon, et 
très proche parent du Comte d' Alcaudete .■ 

Le corps du défunt fut inhumé en grande pompe dans le 
couvent de Saint-François. Le Comte et tous les officiers de 
l'armée accompagnèrent jusqu'à la tombe la dépouille mortelle 
de ce vaillant gentilhomme, qui s'était battu comme un Annibal, 
dans la dernière expédition. 

La compagnie à cheval et tous les biens du capitaine Alonso 
Hernandez échurent à son père, Diego Ponce de Léon. Le 
défunt laisse les meilleurs souvenirs. C'était un jeune gentil- 
homme vaillant, distingué et fort redouté des Maures. 

Nous eûmes à déplorer aussi la perte du capitaine Ruiz Diaz de 
Tovilla, auquel on fit des funérailles solennelles. Le Comte fit 
recueiUir tous les biens du défunt et les envoya à sa femme, qui 
habitait Grenade, en y joignant des présents personnels. 

Dès que les troupes expéditionnaires eurent réintégré leurs 
casernements respectifs, Don Alonso de Cordoue, fils aîné du 
Comte, se rendit au douar du Xeque Guirref, pont il a été si 
souvent question. 

Ce douar est situé dans la vallée d'Agabel (i) près du grand 
lac salé de Misserghin. 

(i) Arbal. 



GUERRE DE TLEMCEN 49 I 

Don Alonso était accompagné de i.ooo arquebusiers, de 
quelques piqueurs et de 60 lances. Don Mendo de Benavides, 
neveu du Comte, et le Mestre de Camp, Don Alonso de Villaroel 
faisaient également partie de cette expédition. 

Le Xeque Guirref vint à la rencontre de nos troupes et offrit 
à leurs chefs une splendide diffa (i). 

Quelques douars voisins de celui de Guirref s'étant enfuis à 
l'approche des chrétiens, qui leur inspiraient une crainte instinc- 
tive, Don Alonso de Cordoue mit ses soldats à leur poursuite. 

Après un court engagement, nos troupes tirent prisonniers un 
grand nombre d'hommes, de femmes et d'enfants, et s'emparèrent 
d'une quantité considérable de chameaux et de bétail. 

Guirref ayant fait observer à Don Alonso que ces Arabes 
étaient sous sa protection et qu'il répondait d'eux, ce gentil- 
homme lui dit : 

« Alors, pourquoi se sont-ils enfuis à notre approche ? » 

— Par un sentiment de peur bien naturel, lui répliqua Guirref. 

Après cet échange de paroles. Don Alonso de Cordoue rendit 
ses prisonniers à la liberté, et leur restitua le butin qu'il avait 
fait sur eux. 

Cet acte de générosité fut vivement loué par le Xeque Guirref 
et tous les gens de son douar. 

A quelques jours de là, le Comte ayant été informé que les 13 
ou 14 douars qui avaient attaqué, près d'Arzew, notre colonne 
expéditionnaire de Mostaganem, étaient campés sur les monta- 
gnes élevées qui dominent^ à gauche (2), le grand lac de Misser- 
ghin, il conçut le dessein de les châtier sévèrement. 

A cette fin — et après avoir fait distribuer des espadrilles à ses 
soldats -- il donna l'ordre à Don Alonso et à Guirref de marcher 
contre ces douars et de les razzier. 

Malgré la rapidité de notre marche, il nous fut cependant 
impossible de les surprendre complètement, car un certain nom- 
bre d'entre eux s'étaient déjà enfuis à notre approche. 



(i) Repas de gala chez les indigènes. 

(i) C'est-à-dire au sud. Il s'agit probablement des montagnes de Tessalah. 



492 GUERRE DE TLEMCEN 

Néanmoins beaucoup d'hommes, de femmes et d'enfants, ainsi 
que la plupart de leurs troupeaux, tombèrent au pouvoir de nos 
soldats. 

De retour à Oran, tout le butin fait dans cette razzia fut réparti 
entre les diverses troupes qui y avaient pris part. 

Dans la relation de la troisième et dernière expédition du 
Comte (i), nous ne désignerons Sa Seigneurie que sous le nom 
de VtAfricain, car, puisque le Romain Scipion mérita cette quali- 
fication glorieuse par la seule conquête de Carthage, qui était 
assise sur la rive africaine, nous estimons que Sa Seigneurie l'a 
méritée à plus juste titre par les i6 batailles ou combats qu'il a 
livrés victorieusement — du 2 février au 20 juin 1543 — dans 
l'intérieur des terres. 

Après les exploits qui lui ont assuré la conquête de la ville de 
Tlemcen, des pays de Zafina (2), de Meliona, de Benarax, et 
valu l'honneur de promener ses armes triomphantes jusqu'aux 
confins du Sahara, il est donc équitable que le surnom à\Africain 
lui soit glorieusement conféré. 

Telles sont, d'ailleurs, les raisons qui nous ont déterminé à 
adopter ce nouveau titre pour désigner Sa Seigneurie le Comte 
d'Alcaudete, dans le récit qu'il nous reste à faire de sa dernière 
expédition. 

Camille BRUNEL. 



FIN DE LA DEUXIEME JOURNEE 



(i) Cette relation forme la Troisième Journée de cet ouvrage. Elle concerne l'expédition 
de Benarax (ou Ben-Aradj), dans la région de Kalâa. 

(2) La Zafina. « Cafina, dit Marmol, est une grande habitation près d'Oran, où sont 
plusieurs douars d'Arabes et de Berbères. » 

D'après Suarez Montanes, on appelait ainsi toute agglomération du même genre : t Los 
Moros ciel Regno llainan Safina donde hacen grande junta de aduaies. « 

(Note de M, Francisque Michel, Dialogues d'Oran). 



MÉMOIRE 



SUR LA 



CRÉATION D'UN MARCHÉ FRANC A MARNIA 



A Monsieur FI FIA NI, 

Conseiller général. Officier de rinstructiou tiuhlique, 
Promoteur du Projet, 



Le bassin de la Moulouya est une vaste région d'au moins cinq 
millions d'hectares habitée par une population que l'on ne peut 
évaluer à moins de cinq cent mille âmes. 

Le fleuve prend sa source au pays des Chaouïa sur les flancs 
du Djebel-Chekiren, d'où sort aussi, mais pour couler dans une 
direction opposée et se jeter dans l'Atlantique, un autre fleuve du 
Maroc, Oum-Er-Rabia. 

Après avoir coulé un certain temps, en suivant une direction 
ouest-est, entre les montagnes des Brabers Aït-Izdeg et Aït-Aya- 
che, la Moulouya prend, pour ne plus la quitter, la direction sud- 
ouest nord-est et vient déboucher dans la Méditerranée, après un 
parcours de près de trois cents kilomètres en ligne droite. 

Nous allons la suivre au sortir du pays des Brabers et décrire, 
au fur et à mesure, les régions qu'elle traverse, en donnant sur le 
pays et les gens le plus de renseignements possibles. 

Au sortir des montagnes neigeuses des Brabers, la Moulouya 
se jette dans le pays de Debdou et le vaste plateau d'Aouttat. 

Debdou, petite ville d'environ cinq mille âmes, est un centre de 
commerce fort important, grâce à sa situation géographique et à 
la présence d'une nombreuse colonie juive qui l'habite. 

C'est là que viennent se ravitailler les populations de la Haute 
Moulouya, savoir : les Brabers, que nous avons nommés, les Aït- 
Ghegrochen et les Beni-Ouaraïne, tous Berbères sédentaires, 
industrieux et riches, puis les tribus nomades des Beni-Guil, 



494 MÉMOIRE SUR LA CRÉATION 

Mehaya, Beni-Mathar, Ouled-Elhadj, soit une population totale 
d'environ deux cent mille âmes. 

Plus bas, la Moulouya contourne, à droite, le pâté montagneux 
qu'habitent les tribus kabyles des Beni-Koulal, Ouled-Aomer, 
Beni-Bouzeggou, Sfacif, Zekara, Beni-Yala, Beni-Hamlil, Beni- 
Bou-Hamdou, plus de cent mille habitants, tandis qu'à gauche 
la plaine d'Aouttat sus-mentionnée se prolonge sous le nom de 
Tafrata jusqu'au pied de la ville deTaza. 

Ce dernier territoire est presque désert ; il sert de parcours aux 
tribus des Krarma et Ahlaf, au nombre de vingt à vingt-cinq 
mille. Il est limité, au nord, par les montagnes des Branis, des 
Tsoul et du Riff; au sud, parcelles des Ghiatha; à l'ouest, par les 
Hiaïna; à l'est, par la Moulouya. 

Selon qu'ils campent dans la partie ouest de ce plateau ou sur 
les bords du fleuve, les Haouara et les Ahlaf sont clients deTaza 
ou d'Oudjda. 

Plus bas, la Moulo.uya arrose : à droite, la plaine d'Angad, 
habitée par les Beni-Oukil, Chedjaa, Ahl-Angad, tribus nomades 
formant ensemble de quinze à vingt mille âmes : à gauche, le 
pays des Mtalsa au nombre d'environ dix mille. 

Oudjda, la capitale politique et commerciale du pays, est le 
centre de ravitaillement de toute la Moulouya inférieure ; sa popu- 
lation est de six à sept mille âmes et son commerce des plus im- 
portants. C'est son voisinage qui fait la fortune de Marnia et de 
son marché. 

Plus bas la Moulouya contourne : à droite, la chaîne des Beni- 
Snassen, où se presse, dans d'innombrables dédieras, une popu- 
lation de cent mille âmes, laissant à gauche le pays des Beni- 
Bou-Yahyi et des Ouled-Settouf, tribus nomades d'environ quinze 
mille habitants. 

C'est derrière la montagne des Beni-Snassen, entre la plaine de 
Trifa et la montagne de Kebdana que la Moulouya se jette dans la 
mer, en face des Iles Zatïarines, où flotte le drapeau espagnol. 

Comme on le voit, le bassin de la Moulouya est une succession 
de vastes plaines et de pâtés montagneux. 

Les plaines sont généralement habitées par des Arabes noma- 
des qui consacrent à l'élève des moutons, des chevaux et des 
chameaux et à la culture des céréales le peu de temps que leur 



d'un marché franc a marnia -495 

laissent les guerres intestines et le pillage. Ils forment le cin- 
quième environ de la population totale. 

Les Kabyles habitent les montagnes. En certains endroits, ils 
ont pris les habitudes nomades des Arabes, et presque partout, à 
l'imitation de ceux-ci, ils se font une guerre acharnée. Mais ils 
sont plus industrieux, cultivent le sol avec plus de soin, plantent 
des arbres et élèvent le gros bétail. 

C'est grâce à eux qu'à Zeyzel, dans les Beni-Snassen, il existe 
d'immenses orangeries, comme on n'en rencontrerait pas même 
en Algérie et qui donnent une qualité d'oranges supérieure à 
celles de Blida ; 

Que partout on rencontre en abondance l'amandier, le grena- 
dier, le caroubier, le figuier ; 

Qu'à Oudjda et à Taza il y a de vraies forêts d'oliviers, dont le 
produit est vendu pour une bonne part sur nos marchés ; 

Que des forêts des Zekara et des Beni-Yala on tire un bois de 
construction très estimé à Nedroma, Tlemcen et Oudjda ; 

Que les meilleurs mulets et les bœufs les plus beaux nous 
viennent des Kebdana, des Guelaya, des Beni-Bou-Zeggou ou 
des Brabers ; 

Que presque partout on cueille un miel excellent. Mais la 
principale industrie, celle à laquelle s'adonnent indistinctement 
Arabes et Kabyles, c'est la culture des céréales. Partout on fait 
de l'orge, du blé dur et aussi, depuis quelque années, à l'imita- 
tion des Algériens, du blé tendre ; et comme les ensemencements 
sont faits dans une terre quasi-vierge, il suffit d'une quantité de 
pluie moyenne pour obtenir un rendement parfois colossal. 

Voilà pourquoi, malgré le défaut de sécurité et l'absence de 
moyens de communication, la situation économique de nos voi- 
sins est généralement satisfaisante. 

Avec quelques garanties d'ordre et de tranquillité, elle devien- 
drait facilement prospère. 

Tous les produits marocains sont écoulés sur les marchés de 
l'Algérie ; cela s'explique par le voisinage des deux pays et aussi 
par l'exemption de tout droit de douane ou autre dont sont favo- 
risés les produits marocains. 

Mais ce qu'on s'explique moins, c'est que nos voisins ne nous 
achètent rien ou presque rien. A quoi cela tient-il ? 



496 MÉMOIRE SUR LA CREATION 

Tout simplement à ce que les marchandises étrangères leur 
reviennent meilleur marché et qu'ils les trouvent même de 
meilleure qualité. 

C'est difficile à croire, mais cela est. L'Algérie confine au Ma- 
roc, les produits français n'ont donc qu'un pas à faire pour y 
entrer. Eh bien ! ils n'y entrent guère ou ils y entrent dans des 
proportions relativement infimes (pour un dixième peut-être), 
tandis que les produits anglais, qui, ayant de grandes distances à 
parcourir et des frais considérables à supporter, sembleraient en 
être exclus, y arrivent en grandes quantités et sont plus pinsés 
par les consommateurs. 

C'est qu'il sont réellement meilleurs et reviennent meilleur 
marché, comme nous allons le voir : 

Depuis que l'Angleterre possède Gibraltar, elle a accaparé le 
commerce du Maroc. Avec l'esprit mercantile et le sens pratique 
qui le caractérisent, l'Anglais s'est mis en rapport avec le Maro- 
cain, s'est enquis de ses goûts, de ses préférences et a fabriqué 
spécialement pour lui. 

Ses agents — des juifs principalement — se sont faufilés par- 
tout, ont installé des représentants, organisé des entrepôts, noué 
des relations, enfin créé un courant qui, chaque jour, s'est déve- 
loppé davantage. 

De leur côté, les Marocains sont les premiers commerçants du 
monde. Ils sont aux autres musulmans d'aujourd'hui ce que les 
Génois étaient aux chrétiens du moyen âge. 

On les trouve partout. ATombouclou, d'où ils expédient de l'or, 
de l'ivoire et des esclaves; à Manchester, Londres, Birmingham, 
où ils sont nombreux ; à Gênes, où ils vont chercher les soies ; 
en Algérie, qu'ils inondent de leurs tapis et de leurs djellabas et 
l'on m'a assuré que le Mahdi, lorsqu'il entra à Khartoum, y 
trouva une véritable colonie de ces « tadjers )) à gros turbans. 

Ces gens sont trafiquants dans l'àme ; ils n'ont ni la noncha- 
lence des nôtres ni leur humeur casanière. 

Très facilement, je dirai môme très volontiers, le (( tadjer » 
marocain s'expatrie pour plusieurs années, s'il a l'espoir d'écou- 
ler avantageusement ses marchandises ou de faire de fructueuses 
opérations. 



d'un marché frânx a marnia 497 

Dans ces conditions, rien d'étonnant à ce qu'il se soit bien 
entendu avec l'Anglais. Celui-ci, du reste, est allé au-devant de 
lui, lui a fait des avances, accordé des facilités et fabriqué selon 
ses indications. 

Le Gouvernement espagnol est allé plus loin encore dans la 
voie des concessions. Non-seulement il exempte de tout droit les 
marchandises étrangères destinées à l'intérieur du Maroc, mais 
il souffre qu'à Melilla et dans les autres ports de la côte maro- 
caine, les « amins » du Sultan perçoivent ces mêmes droits dont il 
fait abandon. 

De telles concessions en provoquent d'autres de la part du 
Sultan, de ses fonctionnaires et de ses sujets, et les relations y 
gagnent en confiance et en cordialité. 

La France est, par l'Algérie, le plus proche voisin du Maroc, 
et rien de semblable n'existe ni en France ni en Algérie. Je vou- 
drais voir le tapage que l'on ferait si un « amin » venait installer 
ses pénates à Marnia ou à Nemours. — Quoi ! dans notre pays 
même, sur un sol que la France a payé de son sang, il y aurait 
une autre souveraineté que la nôtre ? 

De son côté, le fabricant français, persuadé de la supériorité de 
son goût, a des tendances à l'imposer et croirait déchoir en fai- 
sant la moindre concession aux goûts ou aux préférences des 
autres. 

Nos commerçants et nos financiers ne sont pas plus accessibles. 
Depuis cinquante ans que l'Algérie est pacifiée et organisée, je 
serais curieux de connaître le nom des maisons marocaines avec 
lesquelles nos banques aient entretenu des relations ou aux- 
quelles elles aient jamais ouvert le moindre crédit. Dieu sait ce- 
pendant s'il en est de sérieuses et qui feraient loyalement hon- 
neur à leurs affaires et à leurs signatures. 

A ces considérations générales ajoutez que les produits fran- 
çais pour entrer au Maroc passent par l'Algérie, où ils acquittent 
des droits d'octroi ou autres parfois exorbitants, et vous vous 
expliquerez pourquoi et comment les marchandises anglaises 
peuvent arriver à battre les nôtres aux portes de l'Algérie même. 

Ainsi, pris à Marnia, le sucre coûte 1 fr. 20 le kilo, le thé 8 fr. 
A Melilla le sucre vaut 0,75 et le thé 3 fr. Dans ces conditions 
pourquoi préférerait-on nos denrées à celles de Melilla ? 



498 MÉMOIRE SUR LA CRÉATION 

Pour remédier à cette situation vraiment fâcheuse, le Gouver- 
nement peut beaucoup ; mais étant donné le manque de sens 
pratique de notre commerce et de notre industrie, il n'est pas 
étonnant que son concours n'ait pas été sollicité jusqu'ici. 

Déjà cependant, comprenant toute l'importance qu'il y avait à 
multiplier les relations entre les deux pays, il a, de son propre 
mouvement, exempté de tout droit les marchandises marocaines 
entrant en Algérie par la voie de terre. C'est très bien et très 
sage. Mais ce n'est là qu'un demi remède. Pour que la mesure 
produise son plein effet, il est nécessaire de la compléter, en 
faisant le même avantage aux produits français entrant au 
Maroc. 

Il ne s'agit pas, je me hâte de le dire, d'obtenir du gouvernement 
marocain qu'il accorde la réciproque à nos produits : ce serait 
tenter l'impossible. Je veux dire seulement que le gouvernement 
français fasse remise aux marchandises françaises destinées au 
Maroc et débarquant en Algérie des droits exorbitants dont elles 
sont grevées aujourd'hui. En un mot, qu'il soit créé, près de la 
frontière, un marché franc où nos voisins viendraient chercher 
les produits manufacturés dont ils ne peuvent se passer et qu'ils 
vont, aujourd'hui, acheter à l'étr-anger. 

Alors seulement l'acte de clairvoyance du gouvernement pro- 
duira son plein et entier efïet ; alors aussi on pourra espérer 
détourner à notre profit le trafic dont bénéficient le commerce . 
étranger et le port de Melilla. 

Tout le monde, d'ailleurs, y trouvera son avantage : les Maro- 
cains, les nôtres et le gouvernement marocain lui-même. 

En effet, les centres de Debdou, Taza et Oudjda, qui ravitaillent 
aujourd'hui les populations du bassin de la Moulouya, tirent eux- 
mêmes leurs approvisionnements de Melilla et des ports maro- 
cains de la Méditerranée et de l'Atlantique. 

Etant données l'insécurité du pays qu'ils traversent et l'absence 
de tout moyen de communication, on peut supputer tous les 
frais qu'ils ont à supporter et les avanies qu'ils doivent subir. En 
évaluant au 25 pour cent la majoration qui en résulte, nous ne 
croyons pas être au-dessus de la vérité. 

Dans ces conditions, on conçoit avec quel bonheur nos voisins 
s'empresseraient d'accourir sur un marché qui, à l'avantage de 



d'un marché franc a marnia -499 

les soustraire à tous ces ennuis, joindrait celui de se trouver à 
proximité de leur territoire, à deux ou trois heures d'Oudjda. 

Voyons maintenant quels seraient les résultats pour notre 
région. 

Pour pouvoir les apprécier, il est nécessaire, croyons-nous, 
d'énumérer tout d'abord les éléments du trafic entre les deux 
pays. 

Bon an mal an, on peut compter que le Maroc livre à nos 
marchés de la frontière, de Nemours à El-Aricha : quatre cent 
mille quintaux (400.000) de céréales, orge et blé, qui, au prix 
moyen de 15 francs le quintal, donnent six millions 

de francs. ... 6.000.000 

Vingt mille têtes de gros bétail à 100 francs 2.000.000 

Quatre cent mille têtes de moutons à 15 francs. . 6.000.000 
Cinq mille chevaux, ânes, mulets, chameaux, à 

100 francs 500.000 

Huiles , peaux brutes , amandes , nattes, etc. , 

environ 500.000 

Tapis, babouches, haïks, djellabas, etc., environ. 3 000.000 



Soit un total d'environ dix-huit millions de fr. . . 18.000.000 

En retour, les Marocains achèteront chez nous les denrées 
suivantes : 

Cotonnades blanches et imprimées ; 
Tulles, gazes, soieries, drap ; 
Chéchias ; 
Sucre, café, thé ; 

Bougies, allumettes, pétrole, savon ; 
Selles arabes, objets de harnachement ; 

Socs de charrues, faucilles, clous, fers à cheval, cafetières, 
théières, samovars, marmites en fer ; 
Verreries et faïences communes ; 
Sel, etc., etc. 

Nous avons évalué la population du bassin de la Moulouya à 
cinq cent mille âmes. En estimant à vingt francs seulement par 
an le montant de la consommation par individu, on arrive au 
chiffre respectable de dix millions de francs. 



500 MÉMOIRE SUR LA CREATION 

Comme on le voit, ce n'est pas d'une bagatelle qu'il s'agit, maïs 
bien d'un trafic d'une trentaine de millions. Aussi, pour permettre 
de saisir toute l'importance de la question, croyons-nous devoir 
entrer dans de nouveaux détails. 

Supposons le problèflie résolu, c'est-à-dire l'existence, à Mar- 
nia par exemple, 4'un entrepôt franc où les marchandises, expé- 
diées de la Métropole, arriveraient sans avoir acquitté de droit 
d'aucune sorte. 

Immédiatement , les maisons de France qui tiennent des 
articles susceptibles d'être écoulés au Maroc organiseraient dans 
ce centre de vastes dépôts de leurs marchandises. Pour peu que 
ces dépôts aient à leur tête des agents intelligents, actifs, entre- 
prenants, parlant l'arabe et initiés aux mxurs du pays, on verrait 
se produire ceci : 

D'Oudjda, des Beni-Snassen, du Za, on verrait accourir les 
revendeurs indigènes, attirés par le bon marché des marchan- 
dises et la proximité du grand marché d'approvisionnement. 

Au bout d'un certain temps, la connaissance étant faite et la 
confiance née de part et d'autre, rien n'empêcherait de faire de 
ces gens des auxiliaires qui, intéressés dans les bénéfices, par 
exemple, jugeraient de leur intérêt de développer les relations, de 
les étendre au loin, de trouver des débouchés. 

Mais quelle garantie, objectera-ton, pourraient otïrir ces 
étrangers, sujets d'une nation qui ne possède ni administration 
régulière, ni sécurité, ni justice ? 

A cela je répondrai : Même au Maroc, il y a des gens probes et 
honnêtes. Qu'on s'adresse à eux. Puis, qui ne risque rien n'a 
rien. Enfin, comme les gens, sérieux et de bonne foi inspirent 
partout confiance, nos indigènes ne manqueront pas de se porter 
garant pour eux, de s'associer avec eux au besoin. 

La question de garantie réglée, on voit qu'il n'y a qu'à les 
laisser faire, en les dirigeant de ses conseils et en les soutenant de 
son appui. 

C'est ainsi d'ailleurs qu'agissent les gros marchands de bes- 
tiaux qui font le marché de Marnia et les marchés de la frontière. 
Chacun a son acheteur ou ses acheteurs, auxquels il confie, sans 
hésiter, des sommes parfois très fortes avec lesquelles ces auxi- 
liaires vont chercher le bétail jusqu'aux portes de Fez et Meknès, 



d'un marché franc a Marnia 501 

chez ces Beni-Mguiled et Aït-Choukhman, où les armées du 
Sultan ne pénètrent pas si aisément. 

Comme on le voit, c'est la pénétration du Maroc par le com- 
merce. C'est même quelque chose de plus, et, à côté de l'intérêt 
purement commercial, on peut escompter l'intérêt politique. 

En effet, lorsque par la multiplicité des relations et l'impor- 
tance des échanges, des courants se seront établis, des liens 
noués, il va de soi que les intérêts réciproques se chercheront, 
lendi-ont à se rapprocher, à s'harmoniser et — c'est la loi natu- 
relle — peu à peu deviendront solidaires sinon identiques. 

N'est-ce pas là la meilleure des conquêtes etlaplus profitable, 
puisqu'il n'en coûtera rien pour la faire, rien pour la conserver et 
qu'elle reposera entièrement sur les intérêts des uns et des autres ? 

Ce n'est certainement pas le gouvernement marocain qui s'y 
opposera ou cherchera à l'entraver : pourvu qu'il continue à 
encaisser les droits de douane (en principe 10 % ai valorem) que 
toute marchandise entrant dans ses Etats doit payer à ses 
(( amins », peu lui importe qu'il les perçoive à Oudjda ou à 
Melilla, sur des produits anglais ou français? A la rigueur, pour 
faciliter cette opération, on l'autoriserait à percevoir à Marnia 
môme, comme les Espagnols le tolèrent pour Melilla. J'incline 
même à penser que cette concession l'amènerait à en consentir 
quelqu'autre. En tout cas, il ne serait pas mauvais, je pense, 
d'avoir sous la main un fonctionnaire marocain qui, suivant 
l'occasion, pourrait servir d'intermédiaire, de représentant, ou 
même d'otage. 

Non, ce n'est pas de là que viendrait l'opposition. Si elle se 
produit ce sera — oserai-je le dire — de la part du commerce 
français. 

Je m'explique : jusqu'ici le capital français semble avoir 
éprouvé pour ou plutôt contre l'Algérie, une répugnance presque 
invincible. Lui si hardi, si aventureux, si téméraire, lorsqu'il 
s'agit d'entreprises hasardeuses et lointaines, il s'arrête, hésite, 
recule, dès qu'il s'agit de l'Algérie. 

En veut-on une preuve ? Il existe à Marseille, par exemple, de 
grandes maisons qui entretiennent à gros risques et à grand> 
frais des comptoirs à Madagascar, en Guinée ou au Congo. Eh 
bien ! ces maisons n'ont jamais rien lente en Algérie ou au Maroc^ 



502 MÉMOIRE SUR LA CREATION d'uN MARCHÉ FRANC A MARNIA 

Est-il permis d'espérer que la mesure que nous étudions appel- 
lera leur attention sur notre pays et les décidera à faire à Marnia 
ce qu'elles tentent à Kotonou ou ailleurs ? 

Un mot avant de clore cette étude. 

Si la monnaie espagnole est actuellement recherchée par les 
Marocains, c'est que leurs transactions se font principalement 
avec Melilla. Notre voisinage nous fait subir forcément le contre 
coup de cette préférence. 

Si le courant commercial est détourné à notre profit, l'argent 
français aura naturellement la préférence, et peu à peu la monnaie 
espagnole subira la juste dépréciation dont elK; est frappée jusque 
dans son pays d'origine. 

Ne serait-ce que pour anéantir ce fléau, cause de ruines pério- 
diques et d'une gêne perpétuelle, le Gouvernement devrait adopter 
la création d'un marché franc à Marnia. 

Nédroma, décembre 1892. 

M'HAMMED BEN RAHHAL. 



CONFÉRENCE DE M. O'ATTANOUX 



A L'HOTEL-DE-VILI*B D'ORAN 



SUR LE Commandant MONTEIL et son Œuvre 



Le 27 décembre 1892, à la suite de démarches pressantes auprès 
de M. d'Attanoux, correspondant général du Temps, en Algérie, 
en Tunisie et au Maroc, de passage à Oran, la Société Littéraire, 
Scientiflfjue et des Beaux Arts d'Oran a obtenu de M. d'Attanoux 
qu'il voulût bien prolonger son séjour dans notre ville d'une 
journée, pour faire une conférence sur la mission du Commandant 
Monteil. 

Le soir, à l'Hôtel-de-Ville, devant un public d'élite qui se pres- 
sait dans la salle du Conseil municipal. M, d'Attanoux a fait un 
récit complet du voyage de M. le Commandant Monteil, que la 
Société de Géographie a fait recueillir in-extenso. 

M. Boyer, Juge au Tribunal civil d'Oran, Président de la Société 
Littéraire, a présenté M. d'Attanoux à ses nombreux auditeurs 
dans les termes suivants : 



Mesdames et Messieurs, 

La Société Littéraire et Scientifique d'Oraix, pour ses débuts, a 
vraiment une bonne fortune inespérée, qui, j'ose le dire, lui por- 
tera bonheur. 

Nul en France, maintenant, n'ignore le nom du Commandant 
Monteil, l'intrépide voyageur, le vaillant explorateur du Soudan, 
qu'il vient de parcourir pendant plus de deux ans, portant et 
montrant partout le drapeau tricolore, 



504 CONFÉRENCE DE M. d'aTTANOUX 

Quand il s'agil de l'expansion, de la gloire de la France, tous 
nous sommes unis en un même sentiment, tous nous avons une 
même admiration pour ces héroïques pionniers, civils, militaires, 
marins ou missionnaires, qui, au péril de leur vie, vont au loin 
porter le nom et l'honneur français. 

M. d'Attanoux, représentant du journal Le TempSj dans toute 
l'Afrique du nord, dont les correspondances étrangères et colo- 
niales sont si goûtées pour leur sagacité et leur patriotisme, est 
allé à Tripoli, en pays barbaresque, plus loin même, jusqu'à 
l'entrée du désert, à la rencontre du Commandant Monleil. Il l'a 
accueilli le premier au sortir du continent noir, a passé avec lui 
plusieurs journées, recueillant ses récils et ses impressions toutes 
fraîches, ils se sont embarqués ensemble et il l'a accompagné 
jusqu'à Tunis. 

Pour cette intéressante mission, M. d'Attanoux était deux fois 
désigné, et comme journaliste, et à cause de son passé militaire ; 
car ancien officier, il a été à Saint-Cyr Vancien du Commandant 
Monteil, l'on comprend le plaisir qu'il a dû éprouver à aller ainsi 
lui souhaiter la bienvenue. 

De passage à Oran, il a bien voulu nous faire connaître cet 
intéressant voyage et les impressions du voyageur. C'est une 
primeur véritable, car avant Alger, avant Paris même, nous allons 
applaudir, en regrettant qu'il ne soit pas au milieu de nous, le 
brave Commandant Monteil et son obligeant interprète. 

Un dernier mot. — M. d'Attanoux est très fatigué ; avec une 
complaisance rare, il a oublié sa fatigue quand il a pensé qu'il 
pourrait être utile et agréable. Il serait parti hier ; sur notre 
insistance et avec une bonne grâce dont je lui sais le plus grand 
gré, il a retardé son départ jusqu'à demain matin. 

Je me fais 1 interprète de la Société, l'interprète de tous, en lui 
adressant nos plus vifs remerciements, ainsi qu'aux deux artistes 
qui ont bien voulu l'aider à confectionner la carte que vous ave?, 
sous les yeux. (ApplaudiiHiementiiJ, 



CONFÉRENCE DE M. d'aTTANOUX 505 



CONFÉRENCE DE M. D'ATTANOUX 



Mesdames, Messieurs, 

La Société littéraire, scientifique et artistique de la province 
d'Oran, mue par un sentiment très flatteur (trop flatteur), pour 
moi, mais peut-être quelque peu imprudent pour elle, a bien 
voulu me faire le grand honneur de me demander de vous dire 
ici quelques mots au sujet du magnifique voyage que notre com- 
patriote, le commandant Monteil, vient d'etïectuer à travers 
l'Afrique centrale avec le succès que vous savez. 

Mes seuls titres à me présenter devant vous se résument dans 
le fait de m'être porté au-devant de l'Explorateur en Tripolitaine 
et d'avoir effectué avec lui le trajet de retour jusqu'à Tunis, trajet 
au cours duquel j'ai pu recueillir de sa bouche les grandes lignes, 
et aussi quelques particularités de son expédition. 

Mon bagage, vous le voyez, est des plus minces et ce n'est qu'un 
écho bien afïaibli d'une grande voix que vous allez entendre ; 
aussi votre indulgence m'est-elle nécessaire, et c'est pourquoi je 
la réclame de vous entière et sans réserves avant de commencer. 

De mon excursion à moi j'ai peu de choses à dire : elle est 
simple, exempte de périls et telle, en un mot, que qui que ce soit 
peut l'accomplir n'importe quand. Vous mêmes. Mesdames, 
pourriez aisément tenter l'aventure. Si vous vous y décidiez, vous 
auriez l'occasion de faire sur la côte tunisienne de nombreuses 
escales souvent agréables, toujours pleines d'intérêt. Il vous 
serait donné, par exemple, de vérifier ce fait que les habitants de 
l'île de Djerba ne dédaignent pas de faire figurer à leur menu de 
jeunes chiens engraissés de dattes ; vous pourriez même en 
goûter au besoin ; bref, après une traversée d'environ une 
semaine, vous jetteriez un beau matin l'ancre devant Tripoli. 

Si maintenant votre mauvaise étoile vous faisait arriver, alors 
que les provenances du dehors sont tenues en suspicion, il 



506 CONFÉRENCE DE M, d'aTTANOUX 

VOUS faudrait subir l'épreuve du Lazaret. Avec toutes sortes 
d'égards vous serez conduits dans la cellule qui vous estdestinée 
et dont les quatre murs blanchis à la chaux constituent tout 
l'ameublement. Mais il y a à Tripoli un semblant d'hôtel et par 
lui' vous pourrez vous procurer un matelas, une table, 
une cuvette, en un mot ce qui est strictement nécessaire à 
votre existence de reclus. Par lui encore vous échapperez aux 
affres de la faim. Mais l'ordinaire qui vous sera servi vous 
rappellera deux fois par jour cet aphorisme qu'il faut manger 
pour vivre et non pas vivre pour manger. Un gardien attaché, 
nuit et jour, à votre personne, empêchera la solitude do vous 
envahir, et vous passerez ainsi un temps plus ou moins considé- 
rable, au cours duquel il vous sera loisible d'oublier la nudité qui 
vous entoure en rêvant aux fastes de l'Orient. 

L'heure de votre libération arrivée, vous trouverez dans la 
ville, et dans l'oasis qui l'entoure, ample moisson à faire de 
curieuses observations ; mais que votre ambition se borne là, car 
s'il vous prenait fantaisie de pénétrer plus avant dans la Tripoli- 
taine, à travers le désert qui commence brusquement aux 
derniers palmiers des faubourgs, vous vous heurteriez à un 
impitoyable veto administratif ; en vain tenteriez-vous de l'en- 
freindre. 

La loi inflexible, qui est la même pour tous, vous serait bien 
vite rappelée par les gendarmes locaux, dont la principale fonc- 
tion paraît être ici de ramener au bercail les voyageurs trop 
aventureux. 

Cette odyssée qui vous attend a été la mienne ; vous voyez 
combien elle est banale, et combien il faut avoir accompli 
d'autres exploits pour mériter le titre d'explorateur. 

Aussi bien avez-vous hâte d'arriver au véritable but.de notre 
entretien. 

Pour bien apprécier les résultats du voyage du commandant 
Monteil, il est nécessaire de se former une idée exacte des condi- 
tions dans lesquelles il a été entrepris, des motifs qui l'ont 
décidé. 

En 1890, des négociations furent ouvertes entre la France et 
l'Angleterre, dans le but de préciser la situation respective des 
deux pays dans les parages de Zanzibar. On crut au quai d'Orsay 



CONFÉRENCIv DE M. d'aTTANOUX 507 

l'occasion favorable pour- étendre les négociations aux autres 
parties du Continent noir, en vue de l'application du principe de 
rinterland. 

La théorie de l'Interland (je la rappelle en passant pour vous, 
Mesdames, qui seriez bien excusables de ne pas connaître tous 
les mots barbares de notre diplomatie), est celle en vertu de 
laquelle toute puissance en possession d'un rivage africain, ou 
autre, a le droit d'exercer son influence sur les territoires situés 
en arrière du rivage occupé. La France, possédant au nord 
l'Algérie et la Tunisie, à l'ouest le Sénégal ; l'Angleterre éten- 
dant sa domination sur Sierra-Léone, une partie de la Guinée, 
Libéria, le Niger inférieur et son affluent le Bénoué : un simple 
coup d'œil sur la' carte démontre que les Interland des deux 
nations viennent converger en un même point : le Soudan central. 
Il s'agissait donc l'y délimiter les droits respectifs des deux 
peuples, et c'est dans ce but que fut conclue la convention du 
5 août 1890, aux termes de laquelle les zones d'influence de la 
France et de l'Angleterre étaient départagées par une ligne allant 
de Say, sur le Niger, à Barroua, sur le lac Tchad. 

On pourrait peut-être se demander s'il y avait, à ce moment, 
véritablement opportunité à provoquer cette délimitation que les 
Anglais ne sollicitaient même pas ; on pourrait également soule- 
ver la question de savoir si la ligne adoptée a été choisie en 
suffisante connaissance de cause au point de vue de nos intérêts. 
Mais nous nous trouvons en présence d'un fait accompli, et il ne 
nous reste qu'à souhaiter que l'on interprète dans son esprit le 
plus large et le plus équitable la convention de 1890, dont la 
lettre peut prêter à contestation. 

Ces territoires que nous nous partagions ainsi, on pouvait 
alors les comparer quelque peu à la peau de l'ours du fabuliste, 
car nous ne les connaissions guère et nous ne les possédions pas 
du tout. Nous avions bien, il est vrai, sur eux des données 
géographiques, grâce aux immortels voyages des Barth, des 
Gérard Rholfs, des Nachtigall, mais ces voyages, accomplis 
surtout dans un but de science pure, demandaient à être complé- 
tés, aussi bien au point de vue des modifications qui avaient pu se 
produire dans la constitution des états, ({u'à celui des relations à 
y établir, 



508 CONFÉRENCE DE M. d'aTTANOUX 

C'est pour cette tâche que fut choisi le commandant Monteil, 
et, s'il a l'honneur de l'exécution, je n'ai pas à vous rappeler, à 
vous Oranais, que le mérite de la conception revient à l'un des 
vôtres, à M. Etienne, alors sous-secrétaire d'Etat aux Colonies, 
(Applaudissements). 

Mieux que tout autre, le commandant Monteil (alors le capi- 
taine Monteil), était désigné pour une pareille mission. Les 
voyages qu'il avait déjà effectués dans le haut fleuve, la connais- 
sance des choses d'Afrique qu'il avait acquise aussi bien au 
cours de ces voyages que dans le poste occupé par lui de direc- 
teur des affaires indigènes au Sénégal, son caractère résolu : 
tout l'indiquait au choix de l'administration, et l'expérience a 
prouvé combien ce choix avait été judicieux. 

Parti de France à la fin de septembre 1890, Monteil arrivait 
moins de trois mois après à San , ville située sur un affluent du Niger, 
le Mayel Balevel, où il concluait un premier traité de protectorat. 

Il n'y a pas lieu de s'étendre beaucoup sur cette partie du 
voyage, parce qu'elle s'est effectuée en pays français ou soumis 
à l'influence française ; une simple énumération des diverses 
étapes suffira: De Saint-Louis, Monteil remonte le Sénégal jus- 
qu'à Kayes, va de là en chemin de fer à Bafoulabé, gagne Badoumbé 
et se dirige vers le Niger qu'il rejoint à Bamakou, en passant 
par Kita et Koundou. De Bamakou, il descend le fleuve en pirogue 
jusqu'à Koulikoro, où il arrive le 6 décembre 1890. Puis, tandis 
qu'il continue sa route par le fleuve jusqu'à Segou-Sikoro, 
Badaire, prend, avec la plus grande partie du personnel et des 
animaux, la route de terre sur la rive gauche, et va rallier son 
chef à Segou, après avoir traversé le Niger à Yamina. Tous 
deux gagnent alors la ville de San. 

Comme personnel, l'Explorateur emmenait avec lui l'adjudant 
Badaire, surveillant colonial, qui s'était offert pour l'accompagner 
et que, sans le connaître, il avait engagé, on peut dire sur sa 
mine, devinant en lui l'auxiliaire intelligent et dévoué qu'il n'a 
cessé d'être un seul instant. Le personnel européen comprenait 
en outre, un jeune interprète sortant de l'École des Langues 
orientales, mais celui-ci dut s'arrêter dès les premières étapes, ne 
se reconnaissant pas l'enlrainement nécessaire pour un voyage 
de cette durée. 



CONFÉRENCE DE M. d'aTTANOUX 509 

Quant à l'escorte, elle se composait de quatorze Laplots, 
dont Macoura, chargé des fonctions d'interprète. Douze de ces 
hommes étaient armés de fusils Gras. Plusieurs parmi ces noirs 
avaient été les compagnons de Monteil et de Binger, au cours 
d'explorations antérieures, et l'on savait pouvoir absolument 
compter sur eux. L'expérience a confirmé ces prévisions, et je ne 
sache rien qui soit plus à l'honneur da ces hommes, rien qui 
soit plus à l'honneur de leur chef que ce fait, étant partis quatorze, 
d'arriver à Tripoli au nombre de douze encore, deux seulement 
ayant lâché pied durant ce long trajet. Si l'on considère, en 
outre, que cette petite troupe atteignait la dernière étape aussi 
disciplinée qu'au premier jour, et alors que les fatigues et les 
souffrances supportées en commun, eussent pu expliquer un 
certain relâchement, on est bien en droit de dire que ces résultats 
sont quasiment uniques dans l'histoire des exploration.s. 

De San, le commandant Monteil entre dans les Étals de Thïeba, 
notre allié, et traverse Sikaso sa capitale ; de Sikaso il gagne 
Langfiera et se dirige versWagadougou, capitale du Mossi, dans 
laquelle il pénètre. Avant lui, d'autres de nos compatriotes (le 
capitaine Binger et le docteur Crozat dont de récents télégram- 
mes nous ont annoncé la mort), avaient touché à ce point, mais 
nul européen n'avait encore opéré la traversée complète de ce 
royaume. Monteil n'hésite pas à l'entreprendre, décidé à surmon- 
ter toutes les difficultés qui pourront venir faire obstacle à sa 
marche sur Say. Ces difficultés furent énormes. Hostile à l'étran- 
ger, le roi du Mossi mit tout en œuvre pour arrêter le voyageur 
et lui faire rebrousser chemin. Mais il avait avec qui compter. 
Monteil, après avoir dépisté, à la faveur d'un orage violent, les 
émissaires du Souverain chargés de surveiller sa marche en 
retraite, fait un brusque crochet vers le sud et reprend sa direction 
vers Say, son objectif, parcourant de la sorte le Mossi du sud- 
ouest au nord-est. Dorénavant nous serons fixés sur les ressources 
que peut offrir ce pays, que l'explorateur nous dépeint comme fort 
riche, très peuplé et très cultivé. 

Au sortir du Mossi, Monteil entre dans le Gourma, et ses 
épreuves, qui venaient de commencer, ne font que s'accroître. 
Du Gourma, la Mission marche vers Dori, capitale du Liptako, et, 
à mesure qu'elle avance, ses animaux se trouvent soumis à une 



510 CONFÉRENCE DE M. d'aTTANOUX 

épidémie terrible, soit de peste bovine, qui a fait, cette année 
là, des ravages incalculables dans toute l'Afrique centrale. Un à 
un ses animaux de charge sont enlevés el, arrivée dansleYagha, 
la petite troupe doit s'arrêter. Tandis que les maladies s'abattent 
sur nos compatriotes qu'elles éprouvent dangereusement, les por- 
teurs, découragés désertent et l'expédition semble compromise. Elle 
l'eût été en effet, sans le courage de son chef et sans son indomp- 
table énergie. Ne doutant pas un instant du succès final, celui-ci se 
met à l'œuvre, aussitôt rétabli, pour réparer les pertes qu'il vient 
de subir. Petit àpetit, son convoi se reforme, et, le 17 juillet 1891, 
il peut quitter Zebba, capitale du Yagha. Après avoir traversé le 
Torodi et Madiango, sa capitale, après un séjour à Ouro Gueladjio, 
auprès du roi d'Ibrahima, il arrive à Say le 19 du mois d'août. 

Grâce aux chaudes recommandations d'Ibrahima, il reçoit 
dans cette ville l'accueil le plus bienveillant, ce dont il profite 
pour signer un traité de protectorat. 

A Zebba et Ouro-Gueladjio, Monteil a pu constater que le sou- 
venir de Barth était conservé vivace ; de même à Say, point que 
l'Explorateur allemand avait touché deux fois, à l'aller et au 
rotour de son célèbre voyage de Tripoli à Tombouctou par le 
Soudan central. De Say à Sokoto, notre compatriote trouve donc 
le chemin tracé par son devancier ; il estime que pour retirer 
de sa mission tout son effet utile, il doit s'attacher à se 
frayer un chemin à travers les parties inconnues des régions qu'il 
avait à traverser. C'est pourquoi, alors que Barth avait établi son 
itinéraire de façon à contourner par le sud le pays du Kebbi, 
Monteil prend au contraire la corde de l'arc ainsi décrit, et, 
passant à Tamkala, traverse le Djerma, l'Arewa et parvient à 
Argoungou, capitale du Kebbi, ville très fortifiée, dont il évalue 
la population à 20,000 habitants. Argoungou, boulevard de la 
résistance des Haoussas contre les Peuhls du Sokoto, était alors 
tout à fait indépendant de ce dernier pays. Là, et à cause des 
mauvaises dispositions du Serki du Kebbi à l'égard des Blancs, 
nos voyageurs coururent de sérieux dangers. Il ne fallut rien 
moins que l'habileté et l'énergique attitude de Monteil pour en 
venir à bout et obtenir, finalement, un traité aux termes duquel 
le droit de passage était désormais reconnu aux Français dans 
ces parages. 



CONFÉRENCE DE M. d'aTTAXOUX 511 

Ce traité était le neuvième depuis le départ de Sainl-Louis et 
je vous aurai indiqué les principaux autres en vous citant ceux 
conclus à San, Boussoura, Dori, Ouro Gueladjio et Say. 

Les difficultés que le Commandant avait rencontrées dans le 
Kebbi lui servirent de recommandations auprès du Liam 
Dioulbé. sultan de Sokoto. Aussi fut-il accueilli avec un véritable 
enthousiasme, dont il sut profiter pour conclure un nouveau 
traité de protectorat et non le moins important de tous. Il opéra 
même là quelques opérations commerciales, et eut dans le sultan 
de Sokoto un client des meilleurs au point de vue des divers 
articles, (étoffes, soieries, etc.) qu'il apportait de France avec lui. 

Des observations recueillies, il résulte que les Anglais n'ont 
aucune relation avec le Sokoto, qui lui-même n'entretient que 
des rapports religieux avec le Gando et l'Adamaoua. 

De Sokoto, Monteil a Kano pour objectif ; là encore la route de 
Barth était toute tracée, mais là encore Monteil était résolu à ne 
pas la suivre. Prenant, à partir de Gandi, un itinéraire plus au 
sud. il arrive à Kano par Kaoura, Aidja et Missaoua. Le chemin 
avait été relativement facile et sur, grâce surtout aux escortes 
que, dans chaque ville, lui fournissaient les chefs du pays. 

A Kano, le voyageur éprouva d'assez grandes difficultés pour 
négocier les traites que le sultan de Sokoto lui avait remises en 
paiement de ses marchandises ; aussi, dut-il y faire un séjour de 
plus de deux mois. Mais ce temps ne fut pas perdu pour lui, car 
il lui permit de recueillir sur cette partie du Soudan des données 
qui seront précieuses à enregistrer. Déjà nous savons qu'au 
point de vue commercial, Kano l'emporte sur Sinder, considéré 
jusqu'ici comme le plus grand marché du Soudan central ; 
Monteil n'évalue pas à moins de plusieurs millions le nombre de 
personnes qui viennent y trafiquer chaque année. 

De Kano la Mission se met en marche vers le Boruou, dans le 
but d'atteindre ce fameux lac Tchad, objet de tant de convoitises ! 
Ici, deux routes s'offrent à elle : celle de Barth d'abord et, plus 
au sud, celle qui fut suivie par l'anglais Clapperton dans son 
voyage entrepris vers 1827. Entre les deux, Monteil n'hésite pas 
un instant... il n'en choisit aucune. Toujours fidèle à son prin- 
cipe de chercher de nouvelles voies, il prend sa direction entre 
les deux itinéraires déjà connus, et, laissant Gummel au nord, il 



^i2 CdNFERE>fCE tIE M, Ij'aTTANOUK 

traverse Hadeidja et franchit, au village de Madia, la fronlîère 
du Bornou. 

Ce n'est pas sans une vive appréhension sur le succès de sa 
tentative, quel'Explorateurs'avançait vers cette région. Déjà, lors 
de son séjour à Kano, on lui avait fait f)art des dispositions hos- 
tiles que le cheikh de Kouka nourrissait à l'égard des blancs et 
qui avaient eu pour résultat l'échec de la tentative anglaise de 1890. 
Malgré tout, Monteil n'hésita pas à tenter l'aventure. C'est ici le 
lieu de faire ressortir, en quelques mots, les causes de l'insuccès 
de la mission que la « Royal Niger company » avait envoyée, 
deux ans auparavant, au Bornou pour essayer de nouer des 
relations commerciales avec ce pays. Ces causes sont mul- 
tiples, mais elles tiennent surtout à la façon de faire des 
Anglais. Ceux-ci commirent d'abord une première faute en 
pénétrant au Bornou sans en avoir sollicité au préalable l'autori- 
sation, ainsi qu'il est d'usage constant, mais cette maladresse 
devait être suivie de plusieurs autres. C'est en qualité de mar- 
chands ({ue les arrivants s'étaient présentés ; malgré cela, on 
pouvait les voir chaque jour dans leur camp, aux portes de la 
capitale (où ils ne pénétrèrent jamais),. faire parader la nombreuse 
escorte armée qui les accompagnait. Gela donnait beau jeu au 
parti des Arabes pour entrer en scène. Celui ci, on le comprend 
sans peine, ne peut voir d'un bon œil aucune des tentatives ayant 
pour objet d'ouvrir des débouchés commerciaux dans une direc- 
tion nouvelle autre que celle du nord: la réussite de ces tentatives 
amènerait infailliblement leur ruine en tuant le commerce par 
caravanes de la Tripolitaine.Tous leurs efforts doivent donc tendre 
à les faire échouer. Lei5 allures des Anglais et leur appareil mili- 
taire permirent au Consul des Arabes de prendre barre sur eux. 
Jouissant d'une grande influence personnelle auprès du Souverain, 
celui-là ne se fît par faute d'insister sur le danger de tolérer plus 
longtemps la présence d'étrangers dissimulant si peu leurs allures 
de conquérants. Cette idée sans cesse évoquée, et appuyée aussi 
d'arguments d'ordre religieux, n'était guère de nature à amélio- 
rer la position des voyageurs. Cependant, dès le début, des 
cadeaux avaient été offerts et acceptés ; avec une parfaite connais- 
sance de la ([uestion, le chef de la mission (M. Mac Intosh), avait 
envoyé des présents, non seulement au cheikh et à Son entourage 



Conférence de m. D'AxtANdUK 51î^ 

îmmédial, mais également à tous ceux dont l'appui pouvait être 
de quelque secours. Malgré cela, une dernière circonstance vint 
achever de tout compromettre et provoquer une retraite ressem- 
blant fort à une déroute. Les Anglais, en arrivant, avaient fait 
remettre au cheikh une lettre émanant soi-disant de leur souve- 
raine. La provenance de ce document n'a jamais été élucidée, le 
texte anglais n'ayant pu être traduit. Dans tous les cas le cachet 
de la « Royal Niger company », qui y était maladroitement apposé 
rendait son authenticité discutable, et le doute ne sembla plus 
permis lorsque les voyageurs, sentant le terrain manquer sous 
leurs pieds, demandèrent la restitution de ces documents. C'était 
moins qu'il n'en fallait pour donner corps aux accusations de 
fourberie portées par le parti arabe contre les blancs. Le Souverain 
se laissa convaincre, et, faisant rassembler tous les objets offerts 
par la Mission, il les lui retourna, lui enjoignant, d'avoir à quitter 
ses états par le chemin qu'elle avait pris pour arriver. 

Le plus curieux c'est que pendant assez longtemps, même après 
son arrivée au Bornou, notre compatriote eut la conviction que 
les blancs, dont on lui avait appris l'échec, n'étaient autres que 
ceux qui composaient la mission Mizon. Le pays (l'Adamaoua), 
d'où ils arrivaient, l'époque du voyage, tout jusqu'à l'importance 
du personnel d'escorte était de nature à le fortifier dans cette idée. 
C'est même d'une façon assez inattendue que l'identité des 
voyageurs a pu être établie par lui. Il y a à Kouka un Italien 
(Valpeda de son vrai nom, aujourd'hui Mohammed el Meslemani), 
captif du Souveraine! qui, engagé à Tunis parNachtigal en qualité 
de domestique, abandonna son maître au Bornou, après avoir 
embrassé l'Islamisme. Cet homme a conservé l'un des boutons 
d'uniforme de l'escorte de la Mission, et Monteil put y lire en 
exergue le nom de la « Royal Niger company » avec la devise de 
la Société : Jus, Pax, Avs. 

Toute autre que celle des Anglais fut la manière d'agir du 
Commandant. Ayant sollicité dans les formes d'usage l'autorisa- 
tion de pénétrer au Bornou, il se borna à répondre à ceux qui 
l'interrogeaient sur le but de son voyage, qu'il ne demandait rien, 
si ce n'est l'autorisation de traverser le pays en ami. Malgré cela, 
les défiances étant éveillées, il ne fut pas admis tout de suite. 
A Kargui, Borsari, Kaliloua, il fut successivement arrêté, subis- 



514 CONFÉRENCE DE M. d'aTTANOUX 

sant des sortes de quarantaines en attendant les ordres de Kouka. 
On se demandait, on voulait savoir si ces blancs faisaient, comme 
ceux qui les avaient précédés, étalage de leur puissance d'arme- 
ment ; s'ils étaient bons ou insolents et hautains ; si, en un mot, 
il fallait voir, oui ou non, en eu"x des gens dont il y avait à se 
méfier. 

Monteil sut, par sa manière d'être, par ses façons d'agir nettes 
et loyales, dissiper toutes les appréhensions, et, à partir du jour 
où ce résultat fut atteint, il trouva le Bornou grand ouvert devant 
lui. Il entre alors à Kouka, non pas comme on se figure qu'un 
chrétien puisse être admis dans une grande cité musulmane : par 
la petite porte, en se dissimulant, honteusement pour ainsi dire. 
Non, c'est au grand jour qu'il pénétre dans la capitale ; c'est au 
son du canon, en traversant une foule évaluée à 50,000 specta- 
teurs, c'est triomphalemement, en un mot, qu'il est reçu. C'est en 
grand apparat, qu'il obtient, le lendemain, une audience du cheikh 
et l'audience est annoncée la veille à la population, qui se masse 
pour acclamer au passage le Français ami ! (Nombreux applau- 
dissements). 

L'élément arabe ne tardait pas lui-même à se rapprocher de lui, 
et dès lors notre pays comptait une victoire pacifique de plus ! 
(Applaudissements). 

Le séjour de la Mission à Kouka fut de longue durée, puisqu'il 
a dépassé quatre mois. Monteil l'a employé à faire de nom- 
breuses observations, à prendre des notes très complètes. Leur 
publication nous fixera donc d'une façon positive sur ce pays si 
peu connu jusqu'à présent. Parmi les remarques qu'il a été appelé 
à enregistrer, il en est de simplement anecdotiques. Celle-ci par 
exemple : Au Bornou la beauté des formes réside pour les hommes 
dans l'obésité, ou plutôt dans la grosseur exagérée de tous les 
membres. Une personne qui se respecte, qui occupe un certain 
rang social, ne saurait être maigre, etlorsque la nature ne la dote 
pas de l'embonpoint désiré, elle y remédie en accumulant sur elle 
une quantité invraisemblable de vêtements. 

Monteil, nous l'avons vu, avait été reçu à Kouka au son du 
Canon. C'est intentionnellement que j'emploie ici le singulier, car 
il ne parait pas que les forces du Royaume en artillerie dépassent 
l'elïectif d'une seule pièce ! Il serait curieux de savoir quel 



CONFÉRENCE DE M. d'aTTANOUX 515 

concours de circonstances a conduit ce spécimen unique à venir 
s'échouer sur les rives du Tchad. II offre dans tous les cas cette 
particularité d'être employé en le posant simplement sur une 
socle qui lui sert d'atïùt, lequel se trouve fixé au sol. I' résulte de 
cette disposition, si peu conforme aux lois de la mécanique, qu'à 
chaque coup la pièce est projetée à terre et qu'il faut la remettre 
en place à force de bras ! Pour achever de donner à la réception 
du voyageur toute la solennité possible, une haie de guerriers 
avait été rangée sur son passage. Guerriers à la tenue des plus 
bizarres et des moins uniformes ; couverts d'armures dont nous 
retrouvions les similaires en parcourant à Malte (où nous fîmes 
escale au retour), les salles de l'ancien château des chevaliers de 
l'Ordre 1 

A un point de vue plus sérieux, Monteil a constaté que la situa- 
tion de la femme n'était pas dans ces pays celle que nous pour- 
rions nous figurer d'après les mœurs de nos musulmans d'Algérie 
et de toutle nord de l'Afrique. Chez ceux-ci, vous le savez, la femme 
est moins qu'un être : c'est une chose à laquelle la pensée est 
presque interdite. En territoire Targui, il est vrai qu'il n'en va 
pas déjà tout à fait de même ; la femme possède : possédant, elle a 
la gestion de ses biens, ce qui lui donne une certaine autorité dans 
le conseil de famille. Au Bornou, cette importance est encore plus 
grande, par suite du mélange des deux civilisations ; non pas 
certes qu'on mette trop de scrupules à l'astreindre à certaines 
besognes pénibles telles que le port des fardeaux, mais en revan- 
che, sa personnalité joue un rôle dans la société ; son avis est 
pris dans les cas importants. C'est ainsi qu'il est de tradition 
d'appeler au Conseil du Roi sa mère et sa première femme toutes 
les fois qu'il s'agit de prendre une décision de quelque gravité. 

Celte influence des femmes dans les afïaires du royaume fut 
même des plus utiles à Monteil quand il s'agit pour lui de sortir 
du Bornou, opération qui ne laissait pas que d'ofifrir de réelles 
difficultés. 

Vous ne me pardonneriez pas de ne pas vous donner une descrip- 
tion, fùt-elle sommaire, de ce mystérieux lac Tchad, à la conquête 
duquel les Puissances se sont, à tour de rôle, lancées. Je crains bien 
que sa physionomie, telle qu'elle est apparue, au Bornou, à notre 
compatriote, ne réponde (jue très imparfaitement à l'idée que 



516 CONFÉRENCE DE M. d'aTTANOUX 

VOUS avez pu vous en faire dans votre imagination. II ne s'agit 
pas, en effet, d'une de ces immenses étendues d'eau au travers 
desquelles le regard plonge à perte de vue, cherchant à deviner 
ce qui se passe sur les bords opposés. Vu du Bornou, le Tchad 
ne donne nullement, parait-il, cette impression d'immensité. 

D'une profondeur minime à cet endroit, serré d'îlots couverts 
de végétation, il constitue plutôt un vaste pays marécageux qu'une 
véritable mer intérieure et ne produit nullement, par suite, 
l'impression grandiose que l'on s'attend à éprouver. Quoi qu'il 
en soit, il n'en demeure pas moins une importante formule 
géographique appelée à jouer un grand rôle dans l'histoire des 
entreprises européennes sur le Continent noir. 

Au point de vue politique, Monteil nous apprend qu'autant le 
Sokoto s'est révélé à lui comme un état puissant et solidement 
constitué, autant il a trouvé en revanche le Bornou en état de 
désagrégation, le Cheikh y manquant de l'énergie et de l'autorité 
nécessaires pour maintenir la cohésion entre les divers éléments 
du pays. Quoi qu'il en soit, Monteil nous confirme que le Bornou 
est absolument indépendant de son voisin le Sokoto. Nous le 
savions déjà, il est vrai, mais la constatation est bonne à être 
faite de nouveau, ne fût-ce que pour répondre aux prétentions des 
Anglais. Lorsque ceux-ci furent repoussés de Kouka, il ne firent 
aucune difïicullé pour reconnaître leur échec, mcri's, ajoutèrent-ils 
par l'organe du président de la « Royal Niger Company )), la 
place que nous avons dû momentanément abandonner ne peut être 
prise par la France et nous demeure réservée aux termes de la 
conventio7i de 1890. C'est véritablement jouer sur les mots. La 
convention franco-anglaise porte bien, il est vrai, que les zones 
d'influence des deux nations seront délimitées par une ligne 
partant de Say, sur le Niger, pour aboutir à Barroua, sur le lac 
Tchad ; mais elle ajoute que la ligne-frontière sera tracée de 
façon à laisser à l'action de l'Angleterre tous les pays (( qui appar- 
tiennent équitablement au Sokolo ». Le Bornou, nous venons de 
le voir, ne se trouve nullement dans ce cas, et puisque, en revan- 
che, nous y avons été admis avant nos voisins, nous pouvons, 
semble-t-il, nous y reconnaître quelques droits à y exercer notre 
influence. Les Anglais chercheront peut-être à ergoter en se basant 
sur ce que, à un moment donné de son histoire, le Bornou a été 



CON'FÉRENCE DE M. d'aTTANOUX 517 

vassal de son voisin ; un simple examen suffit pour se convaincre 
qu'il n'y a là qu'une apparence ne se basant sur aucune réalité. 

Quand, au commencement du siècle, Dampliodio fonda son 
empire de Sokoto , il rêvait d'étendre sa domination sur les 
diverses peuplades du Soudan central. Ne pouvant songer à 
administrer personnellement un aussi vaste territoire, il se borna 
à distribuer aux états qu'il rêvait d'englober sous sa domination, 
des étendards dont l'acceptation constituait en quelque sorte un 
acte de vassalité. De fait, plusieurs de ces étals, depuis cette 
époque, payèrent un tribut au Sokoto. Le Bornou reçut un de 
ces étendards ou plutôt ce furent les Peuhls qui le sollicitèrent, 
mais ceux-ci ayant été expulsés du Bornou, on serait mal fondé 
à prétendre que le pays lui-même avait participé à cette mesure. 
Ces Peuhls, disons-le en passant, se réfugièrent sur la frontière 
(jui sépare le Bornou du Sokoto et où ils forment trois petits états, 
sortes de marches militaires, qui sont pour les deux royaumes, 
des causes permanentes de conflit. 

De ce qui précède, il ressort d'une façon suffisamment probante 
que le Bornou n'appartient pas équitable nient au Sokoto et que, 
par suite, la convention du 5 août 1890 n'y crée aucun droit aux 
Anglais. 

Monteil a pris pour rentrer la route du nord. Cet itinéraire a pu 
surprendre en France, car, au moment de son départ, on devait 
croire qu'il suivrait, au retour, la direction du sud, soit en traver- 
sant l'Adamaoua, soit en passant du bassin du Chari dans celui 
de l'Oubangui pour gagner le Congo. Au fond, telle ne fut jamais 
son intention, car il estimait qu'agir ainsi c'était doubler inuti- 
lement les tentatives de ses compatriotes (Mizon, Grampell, etc.), 
lesquels étaient, au surplus, mieux outillés que lui pour réussir 
de ce côté. Cette idée de revenir par le nord était tellement arrêtée 
dans l'esprit du voyageur, que, dans le cas où l'accès du Bornou 
lui eût été interdit, il était décidé à se diriger sur l'Algérie parle 
pays de l'Aïr et Ghat. Avec la belle confiance qui ne lui a jamais 
fait défaut au cours de son exploration, et qui a certainement 
contribué à son succès, il se serait engagé dans ces régions 
réputées infranchissables, avec la certitude de n'y pas être arrêté. 
Celte conviction, Monteil l'a puisée dans l'opinion qu'il s'est faite 
sur place des Touaregs. Dans son voyage, le Commandant a 



5lÔ CÔNFéRENCE t)E M. b'AttANOtîX 

fréquemment rencontré des membres de ces tribus, principalement 
des Touaregs Kel-Oui et Aoueliminden, qui viennent au Sokoto et 
même jusqu'au Bornou. Il a eu avec eux des rapports d'affaires 
motivés par le besoin qu'il éprouvait de se procurer des animaux. 
Il a causé avec eux, les a étudiés, et son opinion résulte tant de 
ses propres observations que de tout ce qui lui a été dit à leur 
sujet. Il estime que l'on peut presque toujours espérer passer 
sans encombre dans les régions où les Touaregs régnent en 
maîtres, si l'on a soin de les intéresser à la réussite du voyage en 
l'opérant avec leur concours, c'est-à-dire en leur louant leurs 
chameaux, en les prenant comme convoyeurs, comme bateliers 
du désert. C'est en agissant de la sorte que Monteil a lui-même 
traversé (aux environs de Gatroun, je crois), un passage difficile, 
infecté de coupeurs de routes. C'est à eux-mêmes qu'il confia le 
soin d'assurer son voyage, et jamais, paraît-il, il ne fut mieux 
gardé ! 

Il est tout aussi .intéressant de connaître ce que pense l'explo- 
rateur des Senoussi, dont on se représente souvent la puissance 
comme formidable et comme constituant pour notre situation en 
terre d'Islam un très sérieux péril. La manière de voir de Monleil 
est beaucoup moins pessimiste ; elle peut se résumer ainsi : « Si 
les Senoussi sont nombreux en tant qu'individus, en revanche, 
eur cohésion, leur organisation comme parti, ne paraissent pas 
exister, » Du moins, Monteil n'a pas eu à les constater, bien qu'il 
se soit appliqué à en découvrir les traces et les elïets. Sur la 
route de Tripoli, il existe bien, il est vrai, des zaouïas de la secte 
(entres autres à Sokna), mais elles ne possèdent qu'une influence 
toute locale et n'affectent pas, au surplus, l'exclusivisme que l'on 
doit attendre d'elles. Au Ouadaï même, qui est représenté comme 
l'une des forteresses du Senoussisme, le nombre de ceux qui 
obéissent à ce rite serait assez restreint, la majeure partie des 
habitants étant Tidjania. Brillante un moment, cette confrérie 
irait donc aujourd'hui vers son déclin et n'aurait plus (à part 
toutefois ce qui se passe en Cyréna'ique), que des membres épar- 
pillés ne recevant pas le mot d'ordre d'un pouvoir central. 

Ces aperçus, un peu en contradiction avec les idées ayant cours 
généralement, méritent, à tous égards, de fixer l'attention. Au 
moment où en France on étudie la possibilité de se créer des 



CONFÉRENCE DE M. DATTANOUX 519 

relations au Soudan à travers les régions sahariennes, ils acquiè- 
rent une importance sur laquelle il n'est pas besoin d'insister. 

Du Bornou, Monteil avait à sa disposition, pour rejoindre la 
Méditerranée, la route suivie par les caravanes de Tripoli. Ne 
pouvant songer à affronter les difficultés de la traversée du désert 
avec un convoi aussi restreint que le sien, il comptait se joindre 
à l'une de ces caravanes regagnant les états barbaresques ; il 
passa de nombreuses semaines à attendre une occasion de la 
sorte, et, finalement, le gros de la troupe en partance différant 
toujours sa mise en marche, il profita de la sortie d'une fraction 
de chameliers plus pressés que leurs camarades et commença 
avec eux ce long voyage qui devait aboutir à Tripoli. 

Je vous ai entretenu des difficultés que rencontra le voyageur 
dans la boucle du Niger. D'autres non moins terribles l'atten- 
daient à la traversée du désert qui s'étend entre le Fezzan et le 
Bornou. Dans cette route, il perdit tous ses chameaux, mais, 
(fait assez bizarre et qui est en contradiction avec les idées 
généralement admises), tandis que ces bêtes succombaient, les 
deux chevaux qu'il avait avec lui résistaient à la fatigue et 
arrivaient jusqu'à Tripoli. Un d'eux avait cependant accompli un 
grand parcours : il venait de Tombouctou ; l'autre était un 
présent du cheick de Kouka. Privés de bêtes de somme, Monteil 
et Badaire durent, à maintes reprises, venir en aide à leurs 
porteurs, et le commandant me montrait à Tripoli les callosités 
que la corde des fardeaux dont il avait été obligé de se charger, 
lui avait produites aux mains. 

Tout a une fin, heureusement, même la traversée du désert, 
et, le 17 octobre 1892, l'expédition arrivait à Tedjerri dans le 
Fezzan. 

Entre Kouka et Tedjerri, Monteil a traversé les oasis de 
Kaouar, au nombre desquelles il faut citer le célèbre gisement de 
sel de Bilma, où, journellement, des milliers de chameaux 
viennent charger la précieuse denrée. 

Jusqu'à Kano, si le voyageur n'avait pas reçu de lettres, il 
avait pu, en revanche, en envoyer. Le moyen qu'il employait 
était le suivant : il remettait son courrier à un porteur, conve- 
nait avec lui du prix jusqu'à la première station reliée à l'Europe 
et délivrait au dit porteur un bon de cette somme payable à 



520 CONFÉRENCE DE M. d'aTTANOUX 

l'arrivée à la station. La façon de procéder était la bonne, car, 
sur le nombre assez considérable de plis envoyés de la sorte, il 
n'en eut qu'un, je crois, qui ne parvint pas à destination. Du 
jour où il a quitté le Sokoto, notre compatriote n'a plus eu les 
moyens (vu la distance) d'employer ce mode de communication, 
et, durant de longs mois, on est demeuré en France dans la plus 
cruelle incertitude à son égard. Enfin, le bruit courut un jour à 
Tripoli que, dans une caravane arrivant du désert, se trouvaient 
deux Européens. Notre consul général en avisa de suite le 
département des Affaires étrangères. Oa avait tout lieu de croire 
que les deux blancs signalés étaient Monteil eL son compagnon, 
mais on s'abstint cependant d'ébruiter la nouvelle dans la 
crainte de causer une fausse joie à la famille et aux amis. des 
voyageurs. Mais, peu de jours après, un courrier détaché de 
cette caravane parvenait à Tripoli porteur d'une lettre de 
Monteil. Il n'y avait donc plus qu'à se réjouir. 

Arrivé au Fezzan, pays placé sous la domination turque, 
Monteil reçut le meilleur accueil des autorités, auxquelles le 
sultan de Constanlinople avait fait donner les ordres nécessaires, 
et il se plaît à rendre hommage aux bonnes volontés qu'il a 
rencontrées sur son chemin. 

La caravane qu'il avait accompagnée depuis le Bornou devant 
faire un séjour assez long à Tedjerri, Monteil ne voulut pas subir 
ces nouveaux délais, et, se mettant en marche avec sa petite 
troupe, il s'engagea sur la roule de Tripoli par Mourzouk, 
Sokna, Beni-Ouled et Aïn-Zara. 

C'est à Beni-Ouled qu'il reçut son premier courrier de France, 
lui apportant, avec les félicitations chaleureuses du Gouverne- 
ment français, l'annonce de sa promotion au grade de chef de 
bataillon et de son élévation à la dignité d'officier de la Légion 
d'Honneur. Quant à Badaire, il apprenait en même temps que la 
médaille militaire lui était décernée et qu'il était élevé à la 
1^'® classe de son grade. 

Depuis plusieurs jours, nous étions à Tripoli, non seulement 
pour attendre les voyageurs, mais même pour aller, si possible, 
à leur rencontre dans l'intérieur du pays. Je vous ai dit au début 
combien sont restrictives les règles qui régissent les étrangers 
dans la Tripolitaine, Tout ce qui nous fut permis, ce fut de nous 



CONFÉRENCE DE M. d'aTTANOUX 521 

porter au devant de nos compatriotes à une vingtaine de kilo- 
mètres de la ville. 

Le 10 décembre 1892 au matin, un cavalier envoyé en éclaireur 
vient dire que la petite troupe a fait halte à Aïn-Zara. Bientôt 
après, à la suite de notre consul général et accompagné d'un de 
nos confrères de la presse parisienne et de quelques compatriotes, 
nous traversons la cité aux allures vives des chevaux du pays, et 
nous nous engageons dans la direction indiquée. 

Au sortir de l'oasis, c'est le désert qui commence brusquement, 
sans transition aucune, et, pendant deux heures, nous roulons 
sur la piste sablonneuse, coupée de fondrières, parfois hérissée 
de roches où c'est miracle que nos essieux résistent. Enfin, la 
tète de quelques palmiers apparaît derrière un monticule de 
sable ; c'est Aïn-Zara. En même temps, sur la crête, un homme 
se détache qui vient à nous. Avant même d'avoir distingué le 
képi qu'il porte sur son costume blanc, nous l'avons tous deviné, 
reconnu, et, en quelques secondes, quittant nos voitures pour 
aller plus vite, nous sommes auprès du commandant Monteil. 

Les gens blasés sur tout dussent-ils ne pas nous comprendre, 
je vous assure qu'une émotion profonde, et que nul ne songeait à 
dissimuler, s'est emparée de nous tous à cet instant. Cette ren- 
contre de notre vaillant compatriote, parti depuis si longtemps 
et que nous avions su exposé à tous les périls, était bien faite 
pour remuer profondément, et à la joie que nous éprouvions à le 
revoir se mêlait notre reconnaissance pour ce qu'il avait fait pour 
le pays. Le site dans lequel se déroulait cette scène donnait à 
nos impressions toute leur intensité, car c'était bien un cadre 
digne de l'Explorateur que ce désert de sable ponctué çà et là 
de quelques îlots de verdure et qu'un radieux soleil illuminait. Des 
sensations de cette nature ne sauraient s'oublier ! 

Très ému aussi le Commandant lorsqu'il nous a embrassés, 
nous les premiers compatriotes qu'il voyait depuis deux ans, et 
qu'il a répondu aux paroles chaleureuses que lui adressait 
M. Destrées, tandis qu'il accrochait à sa poitrine la rosette de 
la Légion d'Honneur. Avançant de quelques centaines de mètres 
encore, nous arrivions au campement où était demeuré Badaire, 
au milieu des hommes du convoi. Inutile de vous dire, n'est-ce 
pas, si ce fidèle auxiliaire de l'Explorateur a été l'objet de nom- 



522 CONFÉRENCE DE M. DATTANOUX 

breuses et vives congratulations ! Puis nous reprenons tous le 
cheniin de Tripoli, où nous entrons au milieu d'une foule com- 
pacte ; beaucoup de consulats ont hissé leur pavillon, et le paque- 
bot Abd-el-Kadev, de la Compagnie Générale Transatlantique, a 
eu l'heureuse pensée d'arborer le grand pavois. C'est vraiment 
la fête de la France I 

Monteil arrivait à Tripoli deux ans, jour pour jour, après 
avoir quitté, à Séjou, le dernier fort français, et il a accompli cet 
immense voyage sans brûler une cartouche et sans avoir eu à 
dissimuler ni sa personnalité, ni sa qualité, ni son pays d'origine, 
sous un costume ou un nom d'emprunt. 

Je ne vous ferai pas le récit du retour de Monteil vers la 
France ni des réceptions qui l'attendaient partout sur son passage , 
car les journaux vous ont donné, à ce sujet, tous les renseigne- 
ments ; aussi bien, ai-je seulement voulu vous donner un aperçu 
de son exploration, d'après les renseignements recueillis de sa 
bouche au cours de notre traversée de retour. 

Monteil se réserve, du reste, de publier son journal de route et 
cet ouvrage sera le plus précieux des monuments élevés à la 
science en ce qui concerne ces régions du Soudan central. 

Je ne puis faire mieux en terminant et pour résumer les 
résultats matériels et moraux de cette superbe exploration, que 
de vous rappeler les paroles par lesquelles M. le Sous-Secrétaire 
d'État aux colonies accueillait notre compatriote au débarcadère 
du chemin de fer de Lyon. Elles sont l'écho des sentiments de 
tous les Français, 

Voici comment s'exprimait M. Jamais, Sous-Secrétaire d'État 
aux Colonies, le 20 Décembre 1892 : 



Mon cher Commandant, 

J'ai considéré comme un devoir et comme un honneur de venir 
vous apporter les félicitations du gouvernement de la République 
pour les éminents services que vous venez de rendre à la France. 
Vous venez d'accomplir pendant deux ans l'un des plus utiles, 
l'un des plus beaux voyages d'exploration qui aient jamais été 
faits, ( Approbations. J 



ITINERAIRE SUIVI PAR LA MISSION MONTEIL 

A TRAVERS L'AFRIQUE C£A/r/iALE , UE S E P T f M B /7 £ /(fSo A 1} £ C E M B /i E /<f9 ^ 




CONFÉRENCE DE M. P'aTTANOUX 523 

Vous vous êtes placé au l'ang des plus grands explorateurs, 
non seulement ceux de la France, mais de tous les autres pays. 
Jamais, à aucun moment, on n'a fait preuve de plus d'énergie, 
de ténacité, de vaillance et de ce sentiment noble entre tous et 
qui est la source de tous les autres : l'amour de la patrie et la foi 
dans ses destinées. (Applaudissements. ) 

Et vous avez fait cela simplement, avec la modestie qui 
distingue le véritable héroïsme, en associant toujours à votre 
œuvre vos compagnons, parmi lesquels je suis heureux de 
nommer l'adjudant Badaire. 

Nous vous avons suivi de loin avec fierté et avec émotion, et, 
aujourd'hui, nous nous réjouissons de pouvoir vous exprimer 
notre admiration et notre reconnaissance. 

Dans cette immense région du nord de l'Afrique, où notre 
drapeau flotte sur tant de points et depuis si longtemps, vous 
avez fait pénétrer le nom de la France dans des régions 
nouvelles. Vous avez étendu son influence non pas par la force 
et la violence, mais par la persuation et par la douceur. 

Vous êtes ainsi resté fidèle à sa vraie politique coloniale. Car, 
Messieurs, si la France est capable de tous les sacrifices lorsque 
ses droits et son honneur sont engagés, si elle est toujours sûre 
de trouver, comme au Dahomey, des officiers et des soldats 
dignes d'elle, ce n'est pas par la violence et par la terreur qu'elle 
a l'ambition de conquérir : c'est par le rayonnement pacifique 
de son drapeau, de ses idées, de son génie et de sa civilisation. 
(Applaudissemenia.J 

Vous êtes, mon cher Commandant, et vous resterez l'un des 
premiers parmi les soldats de la politique coloniale ainsi 
comprise, et c'est pour cela qu'au nom du gouvernement je suis 
venu vous féliciter et vous remercier. (Applaudissements. ) 



UNE CHASSE AU GORILLE AU GABON 



« C'était pendant Ihorreur d'une profonde nuit. » 



— Alors, c'est entendu ; à deux heures sur la plage, me dit. en 
me quittant, mon nouvel ami, l'ex-capitaine G***. 

Un drôle de corps rjue ce G***: — petit, brun, sec, nerveux, â 
la face résolue et énergique, un marin dans toute l'acception du 
mot, le- véritable type des corsaires légendaires. 

G*** appartient à une bonne famille bretonne dont le nom n'est 
point inconnu dans les annales de la marine militaire française. 

D'une excellente éducation. G***, suivant en cela la tradition 
familiale, voulut entrer dans la marine nationale ; il se présenta 
à Navale et fut « collé. ». 

En désespoir de cause, il entra dans la marine marchande, et, 
quelques aiïnées plus tard, il devenait capitaine au long-cours. 

Il ne devait pas conserver longtemps son brevet ! 

Surppîs dans les mers de Chine par un croiseur anglais, qui lui 
donna la chasse pendant un jour et une nuit, il eut le talent de 
profiter de l'obscurité pour jeter son navire au plein à la côte et 
faire disparaître ainsi &« cargaison. 

Arrêté néanmoins, il faillit être pendu haut et court à la grande 
vergue du bâtiment britannique. — Son nom et les relations de 
sa famille lui évitèrent ce supplice, mais son brevet de capitaine 
lui fut retiré. 

G*** commandait alors, il y a des années de cela, un fin voilier 
battant le pavillon du Céleste empire, pour le compte d'un arma- 
teur chinois et d'un. . . agent diplomatique décédé depuis ! 

G**"* faisait la traite des jaunes ! 

C'était son crime. — Il l'a bien expié depuis. 

Quelle existence de malheurs et d'aventnres fut la sienne ! 



(1) Reproduction interdite 



526 UNE CHASSE AU GORILLE 

C'est à l'Equateur, à la cote occidentale d'Afrique, que le hasard 
me le fit connaître. 

Débrouillard comme pas un. G*** était parvenu enfin, après 
tant de déboires, à se créer une petite situation indépendante. 

Tel était mon compagnon. 

A deux heures de l'après-midi, ma carabine en bandouillère, 
ma cartouchière garnie, lesté de quelques provisions de bouche, 
j'étais sur la plage. 

La mer étalait, baignant les pieds des grands palétuviers et des 
fromagers ; le soleil dardait ses rayons de feu sur l'eau tiède de 
l'océan. 

Au large, à un mille, le Goëlandj joli cotre de quinze tonneaux, 
se balançait mollement. 

Ma montre marquait deux heures,