histoire de metellus

metellus en afrique

XLIII. Après le traité d'Aulus et la honteuse retraite de notre armée, Metellus et Silanus (35), consuls désignés, tirèrent au sort les provinces. La Numidie échut à Metellus (36), homme actif, énergique, d'une réputation intacte, également respecté de tous les partis, bien qu'il fût opposé à celui du peuple. Dès son entrée en fonctions, pensant qu'il ne devait pas attendre le concours de son collègue (37), il dirigea exclusivement ses pensées vers la guerre dont il se trouvait chargé. Comme il n'avait aucune confiance dans l'ancienne armée, il enrôle des soldats, tire des secours de tous côtés, rassemble des armes, des traits, des chevaux, des équipages militaires, des vivres en abondance, enfin pourvoit à tout ce qui devait être utile dans une guerre où l'on pouvait s'attendre à beaucoup de vicissitudes et de privations. Tout concourut à l'accomplissement de ses dispositions : le sénat par son autorité, les alliés, les Latins et les rois, par leur empressement à envoyer des secours spontanés, enfin tous les citoyens par l'ardeur de leur zèle. Tout étant prêt, arrangé selon ses désirs, Metellus part pour la Numidie, laissant ses concitoyens pleins d'une confiance fondée sur ses grands talents et particulièrement sur son incorruptible probité ; car, jusqu'à ce jour, c'était la cupidité des magistrats romains qui avait ébranlé notre puissance en Numidie et accru celle des ennemis.

XLIV. Dès que Metellus fut arrivé en Afrique, le proconsul Albinus lui remit une armée sans vigueur, sans courage, redoutant les fatigues comme les périls, plus prompte à parler qu'à se battre, pillant les alliés, pillée elle-même par l'ennemi, indocile au commandement, livrée à la dissolution. Le nouveau général conçoit plus d'inquiétude en voyant la démoralisation de ses troupes que de confiance et d'espoir dans leur nombre. Aussi, quoique le retard des comices eût abrégé le temps de la campagne, et que Metellus sût que l'attente des événements préoccupait tous les citoyens, il résolut pourtant de ne point commencer la campagne qu'il n'eût forcé les soldats à plier sous le joug de l'ancienne discipline.

Consterné de l'échec qu'avaient essuyé son frère et l'armée, Albinus avait pris la résolution de ne point sortir de la Province romaine ; aussi, durant tout le temps que dura son commandement, tint-il constamment ses troupes stationnées dans le même endroit, jusqu'à ce que l'infection de l'air ou le manque de fourrages le forçât d'aller camper ailleurs. Mais la garde du camp ne se faisait point selon les règles militaires : on ne se fortifiait plus ; s'écartait qui voulait du drapeau ; les valets d'armée, pêle-mêle avec les soldats, erraient jour et nuit, et dans leurs courses dévastaient les champs, attaquaient les maisons de campagne, enlevaient à l'envi les esclaves et les troupeaux, puis les échangeaient avec des marchands contre des vins étrangers et d'autres denrées semblables. Ils vendaient aussi le blé des distributions publiques (38), et achetaient du pain au jour le jour. Enfin, tout ce que la parole peut exprimer, et l'imagination concevoir de honteux en fait de mollesse et de dissolution, était encore au-dessous de ce qui se voyait dans cette armée.

XLV. Au milieu de ces difficultés, Metellus, à mon avis, se montra non moins grand, non moins habile que dans ses opérations contre l'ennemi : tant il sut garder un juste milieu entre une excessive rigueur et une condescendance coupable.

Par un édit, il fit d'abord disparaître ce qui entretenait la mollesse, prohiba dans le camp la vente du pain ou de tout autre aliment cuit (39), défendit aux valets de suivre l'armée, aux simples soldats d'avoir, dans les campements ou dans les marches, des esclaves ou des bêtes de somme. Quant aux autres désordres, il y mit un frein par l'adresse. Chaque jour, prenant des routes détournées, il levait son camp, qu'il faisait, comme en présence de l'ennemi, entourer d'une palissade et d'un fossé, multipliant les postes et les visitant lui-même avec ses lieutenants. Dans les marches, il se plaçait tantôt à la tête, tantôt en arrière, quelquefois au centre, afin que personne ne quittât son rang, qu'on se tînt serré autour de ses drapeaux, et que le soldat portât lui-même ses vivres et ses armes (40). C'est ainsi qu'en prévenant les fautes, plutôt qu'en les punissant, le consul eut bientôt rétabli la discipline de l'armée.

XLVI. Informé par ses émissaires des mesures que prenait Metellus, dont à Rome il avait pu par lui-même apprécier l'incorruptible vertu, Jugurtha commence à se défier de sa fortune, et cette fois, enfin, il s'efforce d'obtenir la paix par une véritable soumission. Il envoie au consul des ambassadeurs dans l'appareil de suppliants (41), et qui ne demandent que la vie sauve pour lui et pour ses enfants ; sur tout le reste il se remet à la discrétion du peuple romain. Metellus connaissait déjà, par expérience, la perfidie des Numides, la mobilité de leur caractère et leur amour pour le changement. Il prend donc en particulier chacun des ambassadeurs, les sonde adroitement, et, les trouvant dans des dispositions favorables à ses vues, il leur persuade, à force de promesses, de lui livrer Jugurtha mort ou vif ; puis, en audience publique, il les charge de transmettre une réponse conforme aux désirs deleur roi (42). Quelques jours après, à la tête d'une armée bien disposée, remplie d'ardeur, il entre en Numidie. Nul appareil de guerre ne s'offre à ses regards ; aucun habitant n'avait quitté sa chaumière ; les troupeaux et les laboureurs étaient répandus dans les champs. A chaque ville ou bourgade, les préfets du roi venaient au-devant du consul lui offrir du blé, des transports pour ses vivres, enfin une obéissance entière à ses ordres. Toutefois Metellus n'en fit pas moins marcher son armée avec autant de précaution et dans le même ordre que si l'ennemi eût été présent. Il envoyait au loin en reconnaissance, convaincu que ces marques de soumission n'étaient que simulées, et qu'on ne cherchait que l'occasion de le surprendre. Lui-même, avec les cohortes armées à la légère, les frondeurs et les archers d'élite, il marchait aux premiers rangs. Son lieutenant, C. Marius (43), à la tête de la cavalerie, veillait à l'arrière-garde. Sur chacun des flancs de l'armée était échelonnée la cavalerie auxiliaire, aux ordres des tribuns des légions et des préfets des cohortes, et les vélites (44), mêlés à cette troupe, étaient prêts à repousser sur tous les points les escadrons ennemis. Jugurtha était si rusé, il avait une telle connaissance du pays et de l'art militaire, que, de loin ou de près, en paix ou en guerre ouverte, on ne savait quand il était le plus à craindre.

XLVII. Non loin de la route que suivait Metellus, était une ville numide nommée Vacca, le marché le plus fréquenté de tout le royaume. Là s'étaient établis et venaient trafiquer an grand nombre d'italiens. Le consul, à la fois pour éprouver les dispositions de l'ennemi, et, si on le laissait faire, pour s'assurer l'avantage d'une place d'armes (45), y mit garnison, et y fit transporter des grains, ainsi que d'autres munitions de guerre. Il jugeait, avec raison, que l'affluence des négociants et l'abondance des denrées dans cette ville seraient d'un grand secours à son armée pour le renouvellement et la conservation de ses approvisionnements. Cependant Jugurtha envoie des ambassadeurs qui redoublent d'instances et de supplications afin d'obtenir la paix : hors sa vie et celle de ses enfants, il abandonnait tout à Metellus. Le consul agit avec ces envoyés comme avec leurs devanciers ; il les séduit, les engage à trahir leur maître, et les renvoie chez eux, sans accorder ni refuser au roi la paix qu'il demandait ; puis, au milieu de ces retards, il attend l'effet de leurs promesses.

XLVIII. Jugurtha, comparant la conduite de Metellus avec ses discours, reconnut qu'on le combattait avec ses propres armes ; car, en lui portant des paroles de paix, on ne lui faisait pas moins la guerre la plus terrible. Une place très importante venait de lui être enlevée ; les ennemis prenaient connaissance du pays et tentaient la fidélité de ses peuples. Il cède donc à la nécessité, et se décide à prendre les armes. En épiant la direction que prend l'ennemi, il conçoit l'espoir de vaincre par l'avantage des lieux. Il rassemble donc le plus qu'il peut de troupes de toutes armes, prend des sentiers détournés, et devance l'armée de Metellus.

Dans la partie de la Numidie qu'Adherbal ayait eue en partage, coule le fleuve Muthul, qui prend sa source au midi : à vingt mille pas environ, se prolonge une chaîne de montagnes parallèle à son cours, déserte, stérile et sans culture : mais du milieu s'élève une espèce de colline (46), dont le penchant, qui s'étend fort au loin, est couvert d'oliviers, de myrtes, et d'autres arbres qui naissent dans un terrain aride et sablonneux. Le manque d'eau rend la plaine intermédiaire entièrement stérile, sauf la partie voisine du fleuve, qui est garnie d'arbres, et que fréquentent les laboureurs et les troupeaux.

XLIX. Ce fut le long de cette colline, qui, comme nous l'avons dit, s'avance dans une direction oblique au prolongement de la montagne, que Jugurtha s'arrêta, en serrant les lignes de son armée. Il mit Bomilcar à la tête des éléphants et d'une partie de son infanterie, puis lui donna ses instructions sur ce qu'il devait faire : lui-même se porta plus près de la montagne avec toute sa cavalerie et l'élite de ses fantassins. Parcourant ensuite tous les escadrons et toutes les compagnies (47), il leur demande, il les conjure, au nom de leur valeur et de leur victoire récente, de défendre sa personne et ses Etats contre la cupidité des Romains. Ils vont avoir à combattre contre ceux qu'ils ont déjà vaincus et fait passer sous le joug, en changeant de chef, ces Romains n'ont pas changé d'esprit. Pour lui, tout ce qui peut dépendre de la prévoyance d'un général, il l'a su ménager aux siens : la supériorité du poste et la connaissance des lieux contre des ennemis qui les ignorent, sans compter que les Numides ne leur sont inférieurs ni par le nombre ni par l'expérience. Qu'ils se tiennent donc prêts et attentifs au premier signal, pour fondre sur les Romains : ce jour doit couronner tous leurs travaux et toutes leurs victoires, ou devenir pour eux le commencement des plus affreux malheurs. Jugurtha s'adresse ensuite à chaque homme ; reconnaît-il un soldat qu'il avait récompensé pour quelque beau fait d'armes, soit par de l'argent, soit par des grades, il lui rappelle cette faveur, et le propose comme exemple aux autres ; enfin, selon le caractère de chacun, il promet, menace, supplie, emploie tous les moyens pour exciter le courage.

Cependant Metellus, ignorant les mouvements de l'ennemi, descend la montagne à la tête de son armée ; il regarde, et reste d'abord en doute sur ce qu'il aperçoit d'extraordinaire ; car les Numides et leurs chevaux étaient embusqués dans les broussailles ; et, quoique les arbres ne fussent pas assez élevés pour les couvrir entièrement, il était difficile de les distinguer, tant à cause de la nature du terrain que de la précaution qu'ils prenaient de se cacher, ainsi que leurs enseignes. Bientôt, ayant découvert l'embuscade, le consul suspendit un instant sa marche et changea son ordre de bataille. Sur son flanc droit, qui était le plus près de l'ennemi, il disposa sa troupe en trois lignes, distribua les frondeurs et les archers entre les corps d'infanterie légionnaire, et rangea sur les ailes toute la cavalerie. En peu de mots, car le temps pressait, il exhorta ses soldats ; puis il les conduisit dans la plaine, en conservant l'ordre d'après lequel la tête de l'armée en était devenue le flanc.

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