دور الماتلين في هزيمة قرطاج على يد القائد سكيبيو الروماني

HISTOIRE D'ANNIBAL

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HISTOIRE D'ANNIBAL

 

LIVRE DIX-HUITIÈME. — LE MILANAIS ET LES « GRANDES PLAINES » D'AFRIQUE.

CHAPITRE III. — CAMPAGNES DE 206, 205, 204 ET 203 EN ESPAGNE, EN MACÉDOINE, EN SICILE ET EN AFRIQUE.

Justement effrayée du fait de cette expédition qui prélude sans doute à celle que médite Scipion, Carthage organise ses moyens de défense. Elle dépêche des courriers à Philippe, à Annibal et à Magon[35], à Syphax et à tous les chefs imazir'en qu'elle a pour amis ; elle les adjure de prévenir par tous les moyens possibles l'invasion dont elle est menacée.

Au printemps de l'an 204, Scipion, qui a terminé ses armements, appareille à Marsala(Lilybée). Sa flotte comprend 40 navires de guerre et 400 transports[36], à bord desquels sont embarqués 35.000 hommes — tant d'infanterie que de cavalerie — pourvus de 45 jours de vivres. Il opère son débarquement à Ras Zebib (Beau-Promontoire) dans le golfe de Bizerte(Hipponensis sinus) et prend position sur les hauteurs voisines[37]. Cela fait, il expédie ses navires dans la direction de Bou Chater (Utique) et, sans s'éloigner de la côte, s'établit solidement à Kalaat-el-ouâd (Castra Cornelii)[38].

cap zbib

Au lendemain de son installation, il ne fut pas peu satisfait de voir arriver à son camp Masinissa, qui, à la tête d'une petite troupe de cavalerie, venait lui offrir ses services, se mettre à sa disposition.

On sait que, après avoir battu Syphax en 213, Masinissa, petit-neveu d'Annibal, était venu en Espagne, où il avait passé sept années consécutives (213-206) à combattre sous les ordres de ses deux grands-oncles Asdrubal et Magon et ceux d'Asdrubal Gisco. En 209, Scipion essaye de le séduire en lui renvoyant sans rançon son neveu Massiva, fait prisonnier à Cazorla (Castulo)[39]. En 206, après la journée d'Ilipa, alors que Magon et Gisco battent en retraite sur Cadix, on voit le jeune Masinissa trahir, sans le moindre scrupule, ses parents, ses amis ; il entre secrètement en relation avec les Romains ; il a une entrevue secrète avec Silanus, lieutenant de Scipion ; on apprend son départ pour l'Afrique[40].

Qu'allait-il faire dans son pays ?

Il venait de recevoir la nouvelle de la mort de son père Gala et de l'usurpation du trône par Mézétule[41], mari d'une nièce d'Annibal.

Ayant constaté l'état désespéré de ses affaires, il revient en Espagne, où il s'assure définitivement l'appui des Romains, car il a l'intuition que Carthage doit succomber dans sa lutte avec Rome. Le pacte conclu, il revient en Afrique et, avec l'aide de Bocchar, roi de Mauritanie, parvient, à force de courage et d'intrigues, à reconquérir le trône de son père. Mais alors Asdrubal lui suscite un ennemi redoutable en la personne de Syphax. Le roi des Imazir'en Massésyliens bat Masinissa en plusieurs rencontres : une première fois, dans la région du mont Balbus (?) ; une seconde fois, entre Bône et Constantine[42]. Masinissa vaincu se replie vers le rivage du golfe de Gabès (Syrtis Minor) et, de là, va chercher refuge sur les frontières de la Tripolitaine, où il demeure caché jusqu'au jour de l'arrivée des légions romaines[43].

Telles étaient les aventures de l'auxiliaire qui s'offrait aux envahisseurs du territoire carthaginois.

Depuis un demi-siècle, les Romains n'opéraient plus de descentes en Afrique ; ils n'y expédiaient, de temps à autre, que des navires armés en course pour ravager le littoral et dont les équipages se sauvaient bien vite aux premiers cris d'alarme des habitants. Le fait du débarquement de Scipion jeta donc dans Carthage une émotion profonde ; la ville fut sur-le-champ mise en état de défense, et la conduite des opérations de guerre confiée aux mains d'Asdrubal Gisco.

Déployant, suivant son habitude, une grande activité, Asdrubal réunit en quelques jours 3o.000 hommes d'infanterie et 3.000 hommes de cavalerie. Son allié Syphax lui amena 50.000 fantassins et 10.000 cavaliers[44], de sorte que, en définitive, Carthage eut sous les armes une armée de 93.000 hommes, dont 80.000 d'infanterie et 13.000 de cavalerie.

Ces forces se concentrèrent à Carthage et, après quelques engagements d'avant-postes, allèrent prendre position en vue de Bou Chater (Utique), que Scipion assiégeait.

Après quarante jours d'inutiles efforts, Scipion dut lever ce siège et il alla s'établir pour l'hiver(204-203) à Kalaat-el-ouàd (Castra Cornelii). Ses adversaires s'installèrent à 11 kilomètres[45] en face de lui ; un intervalle de 1.800 mètres séparait le camp d'Asdrubal de celui de Syphax. Les baraques de campement des Carthaginois étaient faites de bois de charpente et de branchages assemblés sans mortier ; les imazir'en logeaient en assez grand désordre sous des grâba (pluriel de gourbi) de nattes et de roseaux[46].

Ce n'est pas sans certaine inquiétude que Scipion envisageait ces deux camps jumelés, abritant ensemble une armée de près de 100.000 hommes. Il essaya d'abord d'obtenir de Syphax la rupture de son traité d'alliance avec les Carthaginois et lui fit des propositions de paix séparée ; mais l'honnête prince amazir' répondit qu'il ne traiterait que sur cette base :Les Romains évacueront l'Afrique, en même temps que les troupes d'Annibal évacueront l'Italie. Là-dessus le général romain commença par déclarer que ces bases étaient inacceptables ; puis, se ravisant, il fit entendre au roi Massésylien qu'on pouvait s'entendre au sujet d'une évacuation simultanée et lui dépêcha des agents diplomatiques chargés du soin de négocier dans ce sens. Charmé du succès obtenu, Syphax accueillit avec empressement ces envoyés dûment accrédités auprès de lui ; il les laissait circuler librement dans ses lignes et même pénétrer dans l'enclos de ses palissades.

Cependant les choses traînaient en longueur et les négociations entamées ne semblaient pas près d'aboutir, car Scipion ne cessait d'invoquer des raisons dilatoires, de soulever des difficultés imprévues. Il faisait demander tantôt si le prince amazir' persistait irrévocablement dans ses résolutions pacifiques, tantôt si le gouvernement de Carthage admettait en principe les préliminaires de paix proposés.

Ce désir exprimé par Scipion d'avoir réponse précise touchant chacun des points en discussion, ce juste souci des vraies intentions des Carthaginois, ces craintes si bien manifestées de les voir persévérer dans leurs dispositions hostiles, tout était de nature à confirmer Syphax dans cette idée que les Romains impatients ne demandaient qu'à traiter. Heureux de ce rôle de médiateur entre deux grandes puissances, le prince fit part à Asdrubal Gisco de la situation qu'il s'était faite ; le gouvernement de Carthage, saisi par Asdrubal, autorisa Syphax à traiter avec les Romains et lui donna à cet effet tout pouvoir.

Enchanté du succès, Syphax fait savoir à Scipion qu'il est prêt à revêtir de sa signature un traité dont tous les points ont été si bien discutés, dont la rédaction est correctement arrêtée, article par article.

On était au printemps de l'année 203, car les négociations avaient pris tout l'hiver (204-203).

C'est alors que, faisant subitement volte-face, Scipion refuse de conclure et oppose aux envoyés imazir'en un non possumus absolu. Il leur fait savoir que, contrairement à son avis personnel, un conseil de guerre a, à la majorité, décidé la reprise des opérations militaires ; que, par conséquent, la rupture des négociations doit être considérée comme imminente. En parlant ainsi, le cauteleux Romain laissait entendre à ses adversaires qu'il s'apprêtait à reprendre le siège de Bou Chater (Utique). Asdrubal et Syphax crurent à la reprise de l'opération et, dans cet ordre d'idées, ne songèrent nullement à déplacer leurs palissades pour aller tenir ailleurs la campagne.

Un soir, à l'heure où se prend le service de nuit, le feu se déclare dans les retranchements de Syphax. Ses palissades brûlent, les grâba (pluriel de gourbi) de ses hommes s'enflamment, tout est bientôt réduit en cendres.

A la vue de ce sinistre, les Carthaginois d'Asdrubal sortent de leurs retranchements afin de porter secours à leurs alliés. Ils sont sans armes, ils courent, ils ont hâte d'arriver.

Par hasard, quelques-uns d'entre eux se retournent, et qu'aperçoivent-ils ? Leurs propres palissades en feu, leur camp devenu également la proie d'un vaste et violent incendie !

A l'horreur de ce spectacle s'ajoute bientôt celle d'un terrible danger. Les malheureux sinistrés voient scintiller des milliers d'armes blanches ; ils entendent les cris des premiers d'entre eux qu'on égorge. Ce sont des légionnaires romains qui les traquent dans l'ombre, les mènent battant l'épée aux reins et, traîtreusement, les frappent sans miséricorde.

En quelques instants, les deux campements sont anéantis, 40.000 hommes brûlés ou massacrés. Le triomphe de Scipion est complet[47].

Car — est-il besoin de le dire ? — c'est lui, le vertueux Scipion, qui a eu l'idée de ce mauvais coup, lui qui en a sournoisement préparé l'exécution. Aux agents diplomatiques chargés d'enrôler Syphax et d'endormir sa bonne foi il avait adjoint des officiers qui, sous d'habiles travestissements, faisaient la reconnaissance des retranchements de l'ennemi, des ingénieurs qui établissaient méthodiquement un projet de mise du feu.

Une telle opération de guerre pouvait-elle être dite conforme aux principes du droit des gens, si large qu'il fût alors ? Il est permis de répondre négativement et de flétrir la conduite du fourbe Scipion l'Africain.

Avec le peu de monde qui lui restait — 2.000 hommes d'infanterie et 500 de cavalerie — Asdrubal avait cherché refuge dans une place voisine[48] et, de là, battu en retraite sur Carthage. Syphax s'était aussi retiré dans une place forte, sise à 8 milles (11 km,752) du lieu du sinistre et que Polybe[49] désigne sous le nom d'Abba[50].

N'écoutant que la voix de son patriotisme[51], le gouvernement de Carthage prit le parti de continuer la guerre et invita en conséquence Asdrubal à réorganiser l'armée. Cédant aux instances de Sophonisbe, Syphax consentit à ne pas abandonner la cause des Carthaginois ; les alliés eurent bientôt réuni des forces montant ensemble à une trentaine de mille hommes[52].

Ayant opéré leur jonction[53], Asdrubal et Syphax prirent position en un lieu que les auteurs grecs et latins désignent sous le nom de Grandes Plaines[54].

Cet endroit, quel en est le site ?

Les dernières investigations de la science archéologique permettent d'adopter pour solution le vaste bassin qui se développe au pied des ruines de l'antique Bulla Regia, au confluent dela Medjerda (Bagrada) et de l'oued Melleg (Muthul), Les ruines de Bulla[55] couvrent un grand plateau adossé, au nord-est, aux pentes rocheuses du djebel Rbea, baigné au sud-est et dans toute sa longueur par des marais impraticables, limité au nord-est et au sud-ouest par des ressauts très escarpés[56]. Au sud-est des marais dont il vient d'être parlé s'étend la région que saint Augustin nomme Campas Bullensis, et Procope πεδίον Βουλλής. Or la science admet aujourd'hui l'identification de cette plaine de Bulla avec les Μεγάλα Πεδία de Polybe, les Magni Campi de Tite-Live.

Scipion est bientôt en présence de ses adversaires réunis et prend position sur des hauteurs situées à 30 stades (4km,800) du plateau de Bulla. Il se couvre de sa cavalerie établie dans la plaine à 7 stades (1km,260) en avant. Après quelques affaires d'avant-postes, un choc va se produire entre les deux armées.

Scipion a formé le centre de sa ligne de bataille d'une solide infanterie légionnaire, son aile droite de cavalerie italiote, son aile gauche des cavaliers imazir'en de Masinissa. Asdrubal et Syphax ont placé au centre de leur ligne 4.000 vieux soldats espagnols. Leur aile gauche se compose de cavaliers imazir'en, leur aile droite de cavaliers carthaginois.

L'action s'engage. Au premier choc, les deux ailes des alliés sont rompues. Comment cela s'est-il fait ? C'est que leurs imazir'en, enrôlés d'hier, n'ont pas su tenir tête à la cavalerie romaine, que les Carthaginois, fraîchement mobilisés, n'ont pas été capables de soutenir la charge de Masinissa. Tant il est vrai qu'il est difficile d'improviser des armées et que de vieilles troupes sont seules en état de tenir honorablement la campagne ! De cette vérité trop méconnue l'infanterie espagnole des alliés va donner ici de nouvelles preuves : abandonnée à ses seules forces, enveloppée par les Romains, elle demeure en place, combat désespérément et se fait tuer jusqu'à son dernier homme.

A l'issue de cette néfaste journée des Grandes Plaines, Asdrubal battit en retraite sur Carthage, Syphax sur Constantine (Cirta), l'une de ses capitales ou résidences principales[57].

Lelius et Masinissa, qui s'étaient jetés à la poursuite de Syphax, ne purent l'empêcher de réorganiser ses forces. Ayant su réunir, en peu de temps, 50.000 hommes d'infanterie et 10.000 hommes de cavalerie, le prince amazir' crut pouvoir de nouveau tenter les hasards de la guerre. Or le sort le trahit encore une fois, et, dans sa déroute, une chute de cheval le livra sans défense aux mains de Lelius. Fait prisonnier, il fut brutalement jeté dans les fers, en exécution des ordres de l'implacable sénat romain.

Et maintenant voici le dénouement tragique du roman de la vaillante Sophonisbe[58].

Masinissa entre dans Constantine. Sous le vestibule du palais de Syphax, il trouve la jeune reine, qui le conjure de ne point livrer aux Romains la fille d'Asdrubal Gisco. A la vue de cette femme, alors dans tout l'éclat de sa beauté, Masinissa, qui l'a aimée jadis, ne trouve qu'un moyen de la soustraire à la captivité. Il l'épouse sur l'heure[59], espérant que Scipion n'osera point la lui prendre ; mais quelle erreur est la sienne ! Scipion ne souscrit point à cette solution. La carthaginoise Sophonisbe peut, se dit-il, séduire son nouvel époux au point d'en faire un allié de Carthage, ainsi qu'elle a fait de Syphax, et, cela étant possible, il exige qu'elle lui soit livrée. Masinissa finit par se rendre, mais il tient la promesse qu'il a faite à sa femme de ne point la céder aux vainqueurs. Pour cadeau de noces, il lui fait parvenir un poison subtil, et Sophonisbe vide d'un trait la coupe empoisonnée. De la fille d'Asdrubal les Romains n'auront que le cadavre[60].

Traîné à Rome[61], Syphax fut d'abord interné à Albe, puis à Tivoli (Tibur)[62]. C'est dans cette dernière ville qu'il mourut[63], et l'on dit qu'il s'empoisonna[64] pour échapper à l'obligation cruelle d'orner de sa présence le triomphe de Scipion.

On prétend, d'autre part, que ses restes mortels ont été ramenés en Afrique[65].

Tandis que Lelius et Masinissa réduisaient Syphax, Scipion battait en tous sens[66] le territoire punique et obtenait la soumission des places fortes semées autour de Carthage[67]. Mais Asdrubal Gisco n'était pas à bout de ressources : à peine Scipion était-il arrivé sous les murs de Tunis investie[68] qu'une escadre carthaginoise appareillait pour Bou Chater (Utique)[69] en vue de surprendre la flotte romaine embossée sous les murs de cette place. Mouillée à Porto-Farina (Ruskino)[70], cette escadre commençait son branle-bas de combat quand elle eut connaissance d'un ouvrage construit à la hâte par les Romains pour protéger leurs navires de guerre.

Contrairement à l'ordonnance généralement adoptée par la tactique du temps, Scipion, craignant une destruction totale de ses forces navales[71], avait donné à ses vaisseaux à éperon l'ordre d'accoster le rivage et les avait abrités sous une sorte de contre-garde, formée d'un quadruple rang de transports solidement assemblés. Ce support flottant continu portait un tablier garni d'un millier de défenseurs. Il avait été ménagé sous cette espèce de pont des portières faites pour livrer passage aux mouches[72].

Les marins de l'escadre punique attaquèrent à coups de harpon[73] cette fortification navale, y firent brèche, mais, finalement, ne parvinrent pas à la rompre.

La surprise était manquée.

Cet insuccès émut les Carthaginois. La nouvelle, qui leur parvint alors, de la ruine de Syphax mit le comble à leur découragement. Ils demandèrent à traiter. Scipion, qui avait repris ses travaux d'attaque de Tunis[74], leur fit des conditions très dures ; mais, si poignantes qu'elles fussent, le gouvernement de Carthage crut devoir y souscrire. Il ne cherchait qu'à gagner du temps jusqu'à l'heure du retour attendu d'Annibal[75]. L'armistice une fois consenti, Masinissa en profita pour continuer, sous les auspices de Rome, ses opérations militaires et achever la conquête du royaume de Syphax[76]. Pour Scipion, il alla prendre ses quartiers d'hiver (203-202) à Kalaat-el-ouâd (Castra Cornelii).

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